Température et incipit : Un médecin de campagne de Franz Kafka [64]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

J’étais dans un grand embarras : il fallait que je parte pour un voyage urgent ; un patient gravement atteint m’attendait dans un village distant de dix lieues ; de fortes bourrasques de neige emplissaient le vaste espace entre lui et moi ; j’avais une voiture, légère et à roues hautes, tout à fait ce qui va bien pour nos routes ; emmitouflé dans ma pelisse, ma trousse à la main, je me tenais déjà fin prêt dans la cour ; mais le cheval, il manquait le cheval. Le mien avait crevé la nuit d’avant, exténué par les fatigues de cet hiver glacial ; ma bonne courait à présent le village pour emprunter un cheval ; mais c’était sans espoir, je le savais, et la neige s’entassait de plus en plus sur moi qui bougeais de moins en moins et restais planté là inutilement.

Franz Kafka: Dans la colonie pénitentiaire et autres nouvelles : Considération – Le Verdict – Dans la colonie pénitentiaire – Un médecin de campagne, Flammarion, 1991. [édition numérique].

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Métamorphoses

La Métamorphose de Kafka. Nous savons que Gregor Samsa se réveilla un bon matin transformé en une bête étrange. Qu’était-ce? Un insecte, un coléoptère, une cloporte, un cancrelat, un arthropode qui a la faculté de se métamorphoser? Une vermine?

Examinons l’incipit de la version originale :

Als Gregor Samsa eines Morgens aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sich in seinem Bett zu einem ungeheueren Ungeziefer [vermine] verwandelt.

Le terme «vermine» est conservé dans la traduction d’Alexandre Vialatte

Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine

Bernard Lortholary opte quant à lui pour «insecte»

En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte»

Margarita Nelken fait le même choix pour la version espagnole.

Al despertar Gregorio Samsa una mañana, tras un sueño intranquilo, encontróse en su cama convertido en un monstruoso insecto. » (traduction espagnole de Margarita Nelken)

Pour Lortholary, le terme insecte est le plus approprié pour la description de la métamorphose de Gregor Samsa:

Insecte : équivalent de l’allemand Ungeziefer, qui se traduit littéralement par « vermine » (mais le terme de vermine, avec ses connotations de grouillement et de saleté, est ici impropre). S’il est assez difficile d’imaginer l’insecte dans lequel se métamorphose Gregor Samsa, la suite du texte montre qu’il s’agit d’un coléoptère (insecte à élytres cornés, antennes et mandibules) et, selon toute vraisemblance, d’un scarabée ou d’un bousier. [note 2 de l’édition numérique]

Ça se discute. Ce qu’en pense mon bon ami JimG de St-Athanase : «S’il l’avait voulu, Kafka aurait tout aussi bien pu écrire «ungeheueren Insekt». Telle n’était pas son intention. Il voulait faire plus glauque, j’imagine.»

Pour une approche visuelle incontournable de la question, il faut se rabattre sur l’adaptation créée en 2011 pour le Royal Opera House de Londres par Arthur Piata. Edgar Watson incarne de façon époustouflante un Gregor Samson métamorphosé en un monstrueux insecte. Les connotations de «grouillement et de saleté» s’y trouvent. Une véritable vermine.

À voir! [Jusqu’au 17 mai 2020]

Références :

Franz Kafka, Die Verwandlung, The Projet Gutenberg EBook, 2011, d’après l’édition de Kuert Wolff Verlag,  Leipzig. 1917. (édition numérique)

Franz Kafka, La métamorphose, Gallimard, coll. Folio, traduction d’Alexandre Vialatte, 1955, 95 pages pour cette nouvelle.

Franz Kafka, La métamorphose, Flammarion, traduction de Bernard Lortholary, 2014. [édition numérique]

Franz Kafka, Metamorphosis, Mexique, Ediciones Ela, 1980, 95 p.

 

 

 

 

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Température et incipit : Beautés d’Anton Tchekhov [63]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Je n’ai pas pu assister à la représentation des Trois soeurs de Tchekhov, le 26 mars, au TNM, pour des raisons bien connues. J’ai fait contre mauvaise fortune bon cœur et je me suis rabattu sur ses nouvelles, en mode audio.

Je me rappelle qu’au temps où j’étais au lycée en cinquième ou  en sixième,  je me rendis un jour avec mon grand-père du village de Bolchoïkrépkoï [?] dans le province du Don à Rostov. C’était une journée d’août, torride, accablante, mortelle. La chaleur et le vent sec brûlant qui nous jetait au visage des nuages de poussières  nous collait les paupières, nous desséchait la gorge. On avait envie ni de  regarder, ni de parler, ni de penser; (de 0 à 43 secondes, transcription par votre humble serviteur)

Pour les amateurs de traduction, voici la version publiée par Gallimard en 1925 :

Encore lycéen de cinquième ou de sixième classe,  je me rendis, il me souvient, avec mon grand-père, du hameau de Bolchoïkrépkoï à Rostov-sur-le-Don. C’était une brûlante, accablante et ennuyeuse journée d’août. Le vent, sec et chaud, nous apportait des nuages de poussière. Les yeux se collaient. On avait la bouche sèche on ne voulait ni parler, ni regarder, ni penser ;

Références :

Anton Tchekhov, Beautés dans Nouvelles, [BAnQ – numérique], Gallimard audio, lu par Bernard Metraux, traduit du russe par Madeleine Durand et Edouard Parayre, 2019, Durée : 6 heures 22 minutes.

Anton Tchekhov, Beautés dans  La Steppe, Paris, Librairie Plon, traduit du russe par Denis Roche, 1925. (édition numérique)

 

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Température et incipit : Début et fin de la neige d’Yves Bonnefoy [62]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Première neige tôt ce matin. L’ocre, le vert
Se réfugient sous les arbres.

Seconde, vers midi. Ne demeure
De la couleur
Que les aiguilles de pins
Qui tombent elles aussi plus dru parfois que la neige.

Puis, vers le soir,
Le fléau de la lumière s’immobilise.
Les ombres et les rêves ont le même poids.

Un peu de vent
Écrit du bout du pied un mot hors du monde.

__________

Yves Bonnefoy, Début et fin de la neige, suivi de Là où retombe la flèche, Mercure de France, 1991, 64 p., p. 13

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Exercice de style. Surréaliste

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«L’autobus arrive
Un zazou à chapeau monte
Un heurt il y a
Plus tard devant Saint-Lazare
Il est question d’un bouton»

Accroche-lecteur. Raymond Queneau, Exercices de style

.
Un récit raconté 99 fois de 99 manières par Queneau. Pastiché par des milliers d’écrivassiers et d’écoliers. J’en rajoute une couche. J’ai des loisirs.

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Il était midi. J’étais monté dans l’autobus de la ligne S qui allait me mener au resto L’Atmosphère, près du Canal Saint-Martin, non loin de la Gare de l’Est. L’autobus était bondé. J’aperçus un grand dada coiffé d’une tuque québécoise, celle avec un énorme pompon bleu blanc rouge. Tout à côté de lui se pressait lascive une élégante dame drapée d’un grand vêtement transparent. Il fallait vraiment être dur de la feuille pour ne pas l’entendre fredonner, à l’oreille de l’olibrius, un rap obscène new-yorkais qui avait l’heur de l’émoustiller au vu des trémoussements de son popotin. Soudain surgit son mat, inopinément, hors de son pantalon. Immense : un roc, un pic, un cap. Tant et si bien que les quidams ne pouvaient plus ni monter, ni descendre du bus. Un cacochyme, outré de tant de démesure et d’absence de compassion pour le bon peuple, finit par lui pilonner violemment le petit orteil du pied gauche. Le freluquet faillit se mettre en colère, mais il ne tarda pas à se dégonfler (disons) quand la belle l’agrippa fébrilement et l’entraîna avec un doigté approprié à l’arrière du bus où un banc s’était libéré.

Je les revis quelques heures plus tard devant la gare St-Lazare. Je m’approchai d’eux, tendis l’oreille. La dame lui dit : «mon bichounet, il faudrait vraiment consolider les boutons de ta braguette, et sans doute en rajouter un autre.»

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Pour lire Queneau et ses exercices de style en version numérique, c’est ici sur le site de BAnQ.

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Température et incipit : La peste d’Albert Camus [61]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

«Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en 194., à Oran. De l’avis général, ils n’y étaient pas à leur place, sortant un peu de l’ordinaire. À première vue, Oran est, en effet, une ville ordinaire et rien de plus qu’une préfecture française de la côte algérienne.

La cité elle-même, on doit l’avouer, est laide. D’aspect tranquille, il faut quelque temps pour apercevoir ce qui la rend différente de tant d’autres villes commerçantes, sous toutes les latitudes. Comment faire imaginer, par exemple, une ville sans pigeons, sans arbres et sans jardins, où l’on ne rencontre ni battements d’ailes ni froissements de feuilles, un lieu neutre pour tout dire ? Le changement des saisons ne s’y lit que dans le ciel. Le printemps s’annonce seulement par la qualité de l’air ou par les corbeilles de fleurs que des petits vendeurs ramènent des banlieues ; c’est un printemps qu’on vend sur les marchés. Pendant l’été, le soleil incendie les maisons trop sèches et couvre les murs d’une cendre grise ; on ne peut plus vivre alors que dans l’ombre des volets clos. En automne, c’est, au contraire, un déluge de boue. Les beaux jours viennent seulement en hiver.»

Camus, Albert, La peste, [BAnQ], Paris, Gallimard, 1947. (édition numérique).

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Lire des romans québécois au temps du coronavirus

L'inconvénient

Le magazine L’inconvénient consacre, dans son dernier numéro (80), un dossier à la littérature québécoise de langue française. : Les 20 meilleurs romans québécois du nouveau siècle.

Que faire? Les bibliothèques et les librairies sont fermées. Facile! Osez numérique sur les sites de BAnQ et des Bibliothèques de Montréal. Certains titres ne sont pas disponibles sur ces sites mais vous pouvez vous les procurer en format numérique ou papier sur le site des Librairies indépendantes.

Pour celles et ceux qui ne seraient pas déjà abonné.e.s aux Bibliothèques de Montréal, vous pouvez maintenant le faire en ligne. Suivez le guide. Pour BAnQ, c’est .

Para servir!

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Suzanne Jacob, Rouge, mer et fils. BAnQ,  Bibliothèques de Montréal.

Nelly Arcan, Putain. BAnQ, Bibliothèques de Montréal.

Michael Delisle, Dée. Non disponible en format numérique. Les librairies indépendantes (papier, format poche).

Lise Tremblay, La héronnière. Non disponible en format numérique. Les librairies indépendantes (papier, format poche).

Nicolas Dickner, Nikolski. BAnQBibliothèques de Montréal.

Yvon Rivard, Le siècle de Jeanne. Les librairies indépendantes. (édition numérique).

Hervé Bouchard, Parents et amis sont invités à y assister. BAnQ, Bibliothèques de Montréal.

Dominique Fortier, Du bon usage des étoiles. BAnQBibliothèques de Montréal.

Catherine Mavrikakis, Le ciel de Bay CityBibliothèques de Montréal.

Julie Mazzieri, Le discours sur la tombe de l’idiot.  Les librairies indépendantes (papier, format poche).

Danny Laferrière, L’énigme du retour. BAnQ, Bibliothèques de Montréal.

Louis Hamelin, La constellation du Lynx. BAnQ, Bibliothèques de Montréal.

Perrine Leblanc, L’homme blanc. BAnQ, Bibliothèques de Montréal.

Maxime Raymond Bock, Atavismes. BAnQ.

François Blais, Document 1. BAnQ, Bibliothèques de Montréal.

Andrée A. Michaud, Bondrée. BAnQ, Bibliothèques de Montréal.

Patrick Nicol, La nageuse au milieu du lac. BAnQ, Bibliothèques de Montréal.

Dominique Garand, Florence, reprise. Les librairies indépendantes (papier).

Éric Plamondon, 1984.  La trilogie : Mayonnaise, Hongrie-Hollywood Express et Pomme SBAnQ, Bibliothèques de Montréal.

Marie-Claire Blais, Le cycle Soifs. Quelques titres disponibles. BAnQ, Bibliothèques de Montréal.

Référence :

L’inconvénient, Montréal (Outremont), no 80, 2020, 80 pages.

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Bateaux : le poids de l’image

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Là où les nouveaux romanciers d’aujourd’hui ne voient le salut que dans le travail sur l’image – c’est à qui fournira la métaphore la plus audacieuse, la comparaison la plus originale – Sagan livre un récit aussi dépourvu d’effets qu’un roman de Simenon. Philippe Didion, 26 janvier 2020

Lecture du premier roman de Philippe Besson, : En l’absence des hommes. Je croise l’extrait qui suit. Un peu ampoulé, mon neveu, avec un clin d’œil à Rimbaud à la clef. Clichés. Les joies et les tourments de l’amour en bateau. Un bateau saoul.

Cette chambre est un navire. Un navire à bord duquel nous naviguons, sur des mers calmes ou déchaînées, à la recherche de rivages paisibles ou accidentés. Il y a des soleils impressionnants et puis des coups de sirocco. Il y a des étendues d’eau à perte de vue et puis, brusquement, la côte. Il y a ce roulis incessant, qui nous berce ou nous secoue, qui nous accompagne toujours. Nous sommes des marins égarés, à bord d’un bateau ivre.

Accouplement en prime, à  l’instar de l’Oreille tendue, un extrait de cette chanson de Richard Desjardins qu’une amie espagnole écoute en boucle pour approfondir ma personnalité et la parlure québécoise.

Du bon stock :

T’es tellement tellement tellement belle
Un paquebot géant
Dans chambre à coucher
Je suis l’océan
Qui veut toucher ton pied.

Références :

Besson, Philippe, En l’absence des hommes, Julliard, 2011, (édition numérique)

Desjardins, Richard, Tu m’aimes-tu, tiré de l’album éponyme, 1990.

Didion, Philippe, Notule dominicale de culture domestique, 26 janvier 2020 – 866

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Le sacrificiel et l’oblatif

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Un «aphorisme» de Cioran : «sacrificiel et oblatif» Beurk.

«V., me coupe-t-il d’un ton grave, G. est un artiste, un très grand écrivain, le monde s’en rendra compte un jour. Ou peut-être pas, qui sait ? Vous l’aimez, vous devez accepter sa personnalité. G. ne changera jamais. C’est un immense honneur qu’il vous a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l’accompagner sur le chemin de la création, de vous plier à ses caprices aussi. Je sais qu’il vous adore. Mais souvent les femmes ne comprennent pas ce dont un artiste a besoin. Savez-vous que l’épouse de Tolstoï passait ses journées à taper le manuscrit que son mari écrivait à la main, corrigeant sans répit la moindre de ses petites fautes, avec une abnégation complète ! Sacrificiel et oblatif, voilà le type d’amour qu’une femme d’artiste doit à celui qu’elle aime.
— Mais Emil, il me ment en permanence.
— Le mensonge est littérature, chère amie ! Vous ne le saviez pas ?»

Vanessa Springora, Le consentement, Grasset, 2020, (édition numérique)

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Penser le présent

fontenay finkielkraut

Avec un peu de retard dans mes lectures, je découvre que Finkielkraut n’est ni de gauche, ni de droite, ni réactionnaire, ni conservateur.

Il se définit comme un penseur du présent.

Ainsi, il est contre le mariage pour tous. Il est un défenseur des «invariants anthropologiques» (critique de la théorie des genres). Il s’insurge contre l’immigration «massive», il craint la perte de la fameuse identité française. Il angoisse face à la fin éventuelle de notre civilisation judéo-chrétienne. Il défend Renaud Camus (Le grand remplacement). Il assimile toute la gauche à des islamo-gauchistes… Internet est une poubelle. Le français : le niveau baisse. Il promeut la fameuse «galanterie française». C’était mieux avant.

Il pense le présent…

Heureusement, madame de Fontenay lui tient bien tête, sauf que Finkielkraut a plutôt tendance à éluder ses critiques.

Finkielkraut est davantage un rhéteur qu’un penseur.

Un érudit toutefois, il nous cite Pic de la Mirandole pour élaborer sa pensée.

Référence :

Élisabeth de Fontenay et Alain Finkielkraut, En terrain miné : une amitié conflictuelle, Stock, correspondance échangée entre septembre 2016 et juin 2017, 2017, 265 p.

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