Les oxymores au quotidien

«Je n’ai jamais ressenti grand-chose pour ma mère, si ce n’est une profonde compassion.» Adeline Dieudonné, La vraie vie, éd. Iconoclaste, 2018. Lu le 17 sept. 2018

Moi, je suis très à l’aise avec l’idée d’être un « révolutionnaire à cravate. »
Léo Bureau Blouin, La Presse + 16 septembre 2018

Maxime Bernier nous propose le «populisme intelligent» Le Devoir, 15 septembre 2018.

«Une véritable révolution dans l’ordre» Louis Cornellier citant Daniel Johnson, Le Devoir, 15 septembre 2018.

Oxymore

 

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Température et incipit : Underground Railroad (21)

Marguerite Bourgeoys

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Prix Pulitzer de la fiction, 2017

« La première fois que Caesar proposa à Cora de s’enfuir vers le Nord, elle dit non.

C’était sa grand-mère qui parlait à travers elle. La grand-mère de Cora n’avait jamais vu l’océan jusqu’à ce jour lumineux, dans le port de Ouidah, où l’eau l’avait éblouie après son séjour dans les cachots du fort. C’est là qu’ils avaient été parqués en attendant les navires. Des razzieurs dahoméens avaient d’abord kidnappé les hommes, puis étaient revenus au village à la lune suivante rafler les femmes et les enfants, qu’ils avaient fait marcher de force jusqu’à la mer, enchaînés deux par deux. En fixant le seuil noir, Ajarry crut qu’elle allait retrouver son père dans ce puits de ténèbres. Les survivants de son village lui expliquèrent que lorsque son père n’était plus parvenu à tenir le rythme, les marchands d’esclaves lui avaient défoncé la tête et avaient abandonné son corps sur le bord de la piste. Sa mère était morte bien des années plus tôt.»

Référence :

Colson Whitehead, Underground Railroad, Albin-Michel, 2017 (édition numérique)

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En amour? Pesez le pour et le contre dix-huit fois

4321 Paul Auster
L’art de l’énumération.

L’amour de Rose est mort à la guerre. Stanley lui fait une cour pressante. Que faire? Réfléchir. Peser le pour et le contre, dix-huit fois :

Premièrement : sachant que Stanley était homme de parole, elle répugnait à l’idée de ne plus jamais le revoir. Pour le pire comme le meilleur, il était devenu, après Nancy, son meilleur ami. Deuxièmement : elle avait déjà vingt et un ans, ce qui était encore assez jeune pour être considérée comme telle mais pas aussi jeune que la plupart des mariées de l’époque, il n’était pas inhabituel en effet que des jeunes filles enfilent leur robe de mariée à dix-huit ou dix-neuf ans, et la dernière chose que Rose souhaitait c’était bien de rester célibataire. Troisièmement : non, elle n’aimait pas Stanley, mais il était prouvé que tous les mariages d’amour ne donnaient pas des unions heureuses et d’après ce qu’elle avait lu quelque part les mariages arrangés qui étaient de règle dans les cultures étrangères traditionnelles n’étaient ni plus ni moins heureux que les mariages en Occident. Quatrièmement : non, elle n’aimait pas Stanley mais la vérité c’est qu’elle n’était capable d’aimer personne, pas de ce Grand Amour qu’elle avait éprouvé pour David, car le Grand Amour ne se présente qu’une seule fois dans une vie, elle allait donc devoir en rabattre sur son idéal si elle ne voulait passer seule le reste de ses jours. Cinquièmement : rien chez Stanley ne l’ennuyait ni ne la dégoûtait. L’idée de faire l’amour avec lui ne la rebutait pas. Sixièmement : il l’aimait à la folie et la traitait avec bonté et respect. Septièmement : lors d’une discussion qu’elle avait eue avec lui deux semaines auparavant sur le mariage, il lui avait dit que les femmes devraient avoir la liberté de poursuivre les buts qui les intéressaient, que leur vie ne devrait pas tourner exclusivement autour de leur mari. Voulait-il parler du travail ? avait-elle demandé. Oui, le travail, entre autres. Épouser Stanley ne l’obligerait donc pas à abandonner Schneiderman, elle pourrait garder son activité et continuer à apprendre le métier de photographie. Huitièmement : non, elle n’aimait pas Stanley. Neuvièmement : il y avait chez lui beaucoup de choses qu’elle admirait, c’était indiscutable que ses bons côtés dépassaient largement les moins bons mais pourquoi donc persistait-il à s’endormir au cinéma ? Était-il fatigué de ses longues heures de travail au magasin ou ces paupières tombantes ne suggéraient-elles pas une relation déficiente au monde des sentiments ? Dixièmement : Newark ! Est-ce qu’il serait possible d’y vivre ? Onzièmement : Newark était un vrai problème. Douzièmement : il était temps pour elle de quitter ses parents. Elle était trop âgée à présent pour vivre dans cet appartement et, autant elle était attachée à son père et à sa mère, autant elle les méprisait tous les deux pour leur hypocrisie – son père parce qu’il était un coureur de jupon impénitent, sa mère parce qu’elle feignait de ne rien voir. L’autre jour, par accident, alors qu’elle allait déjeuner à la cafétéria automatique près du studio de Schneiderman, elle avait aperçu son père marchant bras dessus bras dessous avec une femme qu’elle n’avait jamais vue auparavant, une femme qui avait quinze ou vingt ans de moins que lui, elle en avait éprouvé un tel dégoût et une telle colère qu’elle avait eu envie de courir jusqu’à son père et de lui flanquer son poing dans la figure. Treizièmement : en épousant Stanley, elle battrait enfin Mildred sur un point même s’il n’était pas évident que Mildred s’intéresse le moins du monde au mariage. Pour l’instant sa sœur semblait heureuse de passer d’une brève liaison à une autre. Tant mieux pour elle, mais Rose ne voyait pas l’intérêt de vivre ainsi. Quatorzièmement : Stanley gagnait pas mal d’argent et, au train où allaient les choses, il en gagnerait encore davantage à l’avenir. Il y avait quelque chose de réconfortant dans cette idée mais aussi d’angoissant. Pour gagner de l’argent il faut penser constamment à l’argent. Serait-il possible de vivre avec un homme dont la seule préoccupation serait son compte en banque ? Quinzièmement : Stanley pensait qu’elle était la plus belle femme de New York. Elle savait bien que ce n’était pas vrai mais était certaine que Stanley le pensait vraiment. Seizièmement : il n’y avait personne d’autre en vue. Même si Stanley ne pouvait pas être un nouveau David il était largement supérieur à la bande de pleurnichards que Nancy lui avait envoyés dans les pattes. Stanley au moins était un adulte. Stanley au moins ne se plaignait jamais. Dix-septièmement : Stanley était juif tout comme elle, un membre loyal de la tribu mais qui ne s’intéressait pas particulièrement à la pratique religieuse et ne jurait pas allégeance à Dieu, ce qui voudrait dire une vie débarrassée du rituel et de la superstition, avec simplement des cadeaux pour Hanoukkah, de la matza et les quatre questions une fois par an au printemps, la circoncision pour un garçon s’ils en avaient un mais pas de prières, pas de synagogue, pas besoin de faire semblant de croire à ce en quoi elle ne croyait pas, ce en quoi ils ne croyaient pas. Dix-huitièmement : non, elle n’aimait pas Stanley mais Stanley l’aimait. C’était peut-être assez pour se lancer, un premier pas. Et ensuite, qui sait ?

Elle l’épousa.

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Référence :

Paul Auster, 4 3 2 1 , Actes Sud, traduit par Gérard Meudal, 2018, (version numérique)

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La thématique de la femme qui fuit en littérature

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Source : Le Bernin, Apollon et Daphné, Galerie Borghèse, Rome

 

Convergence des lectures.  La thématique de la femme qui fuit est présente dans des livres que j’ai lus lors des derniers mois :

Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit, Éditions Marchand de feuilles, 2015,  378 p.

Annie Perreault, La femme de Valence, Alto, 2018, 211 p.

Colson Whitehead, Underground Railroad, Albin-Michel, 2017 (édition numérique)

Paul Auster, 4 3 2 1 , Actes Sud, traduit par Gérard Meudal, 2018, (édition numérique)

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Température et incipit : 4 3 2 1 de Paul Auster (20)

4321 Paul Auster

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

« Selon la légende familiale, le grand-père de Ferguson serait parti à pied de sa ville natale de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, il aurait fait route vers l’ouest jusqu’à Hambourg en passant par Varsovie et Berlin et il aurait acheté un billet sur un bateau baptisé l’Impératrice de Chine qui traversa l’Atlantique à travers de rudes tempêtes hivernales pour entrer dans le port de New York le premier jour du XXe siècle. Pendant qu’il attendait d’être interrogé par un agent du service d’immigration à Ellis Island, il engagea la conversation avec un compatriote juif russe.»

Pour les amateurs de baseball, voir ici,

Référence :

Paul Auster, 4 3 2 1 , Actes Sud, traduit par Gérard Meudal, 2018, (version numérique)

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De la traduction du roman 4 3 2 1 de Paul Auster

Je ne désespère pas. Les traducteurs français vont bien finir par saisir la langue du baseball et du sport nord-américain en général.

Paul Auster relate dans 4 3 2 1 la Série mondiale de baseball de 1954. Les Indiens de Cleveland ont fait la pluie et le beau temps dans la Ligue Américaine en réalisant 111 victoires et en perdant seulement 43 parties. Durant la saison régulière, les Giants de New-York ont quant à eux devancé par cinq parties les Dodgers de Brooklyn et le légendaire Jackie Robinson. Les Indiens de Cleveland sont les favoris pour remporter les grands honneurs. Continuer la lecture

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Température et incipit : Oscar de Profundis de Catherine Mavrikakis (19)

Oscar de Profondis

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

« Cette nuit-là, la Lune grosse, blafarde, s’était encore éloignée de la Terre. Son refroidissement s’était vraisemblablement accusé. Elle semblait grelotter dans le ciel éteint. Depuis des années, les planètes prenaient leurs distances. Dans leur course, elles accentuaient un écart de plus en plus évident, comme si l’ici-bas ne séduisait plus l’immensité cosmique. Les jeunes étoiles avaient disparu. En catimini, les astres foutaient le camp. Les corps célestes répugnaient à s’approcher de la vieille croûte terrestre. Au loin, ils formaient un nuage de poussière sculptées, vagues et fières. Seul le soleil venait encore flirter lourdement avec l’horizon, tout en le menaçant d’un viol prochain, terrible, et d’ardeurs infernales. »

Voir aussi l’article d’Alex Bellemare : Anthropo(climato)morphisme.

Référence :

Catherine Mavrikakis, Oscar de Profundis, Montréal, Héliotrope, 2016, p. 9-10.

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L’art perdu de l’utilisation du point-virgule et de la subordonnée

 

un monde à portée de main

Une phrase joliment tournée.  Un seul point. 969 mots. Mort annoncée du point-virgule, disait-on? Mais non.

Procédé littéraire. Est-ce une hyperhypotaxe? Insérez des subordonnées en trop grand nombre, selon Dupriez, Gradus, p. 239.  Une synchise? Un brouillage syntaxique? Non, mais il faut brouter la phrase.

Lisez l’amont et l’aval de cette citation. Fort roman en trompe-l’œil et en couleurs rares:  rouge des Flandres, fromage de cochon, Dauphine jaune poussin, Aronde vert, cuisse de nymphe émue, nacarat, baise-moi-ma-mignonne, pomélo, vert d’après l’ondée et bien d’autres.

Jonas craque une allumette, son visage faseye une fraction de seconde à la lueur de la flamme, sa peau prend l’aspect du cuivre, et dans l’instant Paula est à Moscou, la voix rauque, revenue dans les grands studios de Mosfilm où elle a passé trois mois, l’automne, mais au lieu d’impressions panoramiques et de narration vague, au lieu d’un témoignage chronologique, elle commence par décrire le salon d’Anna Karénine qu’il avait fallu finir de peindre à la bougie, une panne d’électricité ayant plongé les décors dans le noir la veille du premier jour du tournage ; elle démarre lentement, comme si la parole accompagnait la vision en traduction simultanée, comme si le langage permettait de voir, et fait apparaître les lieux, les corniches et les portes, les boiseries, la forme des lambris et le dessin des plinthes, la finesse des stucs, et dès lors le traitement si particulier des ombres qu’il fallait étirer sur les murs ; elle décline avec exactitude la gamme de couleurs, le vert céladon, le bleu pâle, l’or et le blanc de Chine, peu à peu s’emballe, front haut et joues enflammées, et lance le récit de cette nuit de peinture, de cette folle charrette, détaille avec précision les producteurs survoltés en doudoune noire et sneakers Yeezy chauffant les peintres dans un russe qui charriait des clous et des caresses, rappelant qu’aucun retard ne serait toléré, aucun, mais laissant entrevoir des primes possibles, et Paula comprenant soudain qu’elle allait devoir travailler toute la nuit et s’affolant de le faire dans la pénombre, sûre que les teintes ne pourraient être justes et que les raccords seraient visibles une fois sous les spots, c’était de la folie – elle se frappe la tempe de l’index tandis que Jonas et Kate l’écoutent et se taisent, reconnaissant là une folie désirable, de celle qu’ils s’enorgueillissent eux aussi de posséder – ; puis elle déplie encore, raconte sa stupéfaction de voir débarquer dans la soirée une poignée d’étudiants, des élèves des Beaux-Arts que le chef déco avait embauchés en renfort, des volontaires talentueux et dans la dèche, certes, mais bien partis pour tout pour tout saloper, du coup cette nuit-là c’est elle qui avait préparé leurs palettes, agenouillée sur le sol plastifié, procédant à la lumière d’une lampe d’iPhone que l’un d’entre eux dirigeait sur les tubes de couleurs qu’elle mélangeait en proportion, après quoi elle avait assigné à chacun une parcelle du décor et montré quel rendu obtenir, allant de l’un à l’autre pour affiner une touche, creuser une ombre, glacer un blanc, ses déplacements à la fois précis et furtifs comme si son corps galvanisé la portait d’instinct vers celui ou celle qui hésitait, qui dérivait, de sorte que vers minuit chacun était à son poste et peignait en silence, concentré, l’atmosphère du plateau était aussi tendue qu’un trampoline, ferlée, irréelle, les visages mouvants éclairés par les chandelles, les regards miroitants, les prunelles d’un noir de Mars, on entendait seulement le frottement des pinceaux sur les panneaux de bois, les chuintements des semelles sur la bâche qui recouvrait le sol, les souffles de toutes sortes y compris celui d’un chien torpide roulé en boule au milieu du bordel, un éclat de voix jailli d’on ne savait où, une exclamation – бля смотри, смотри здесь как красиво, putain regarde, regarde-moi ça comme c’est beau –, et si l’on tendait l’oreille, on percevait la frappe d’un rap russe diffusé en sourdine ; le studio bruissait, empli de pures présences humaines, et jusqu’à l’aube la tension demeura palpable, Paula travailla sans fatigue, plus la nuit avançait et plus ses gestes étaient déliés, plus ils étaient libres, plus ils étaient sûrs ; et puis vers six heures du matin les électriciens firent leur entrée, solennels, apportant les groupes électrogènes qu’ils étaient partis collecter dans Moscou, quelqu’un cria fiat lux ! d’une voix de ténor et tout se ralluma, des spots puissants projetèrent une lueur très blanche sur le plateau et le grand salon d’Anna Karénine apparut dans la lumière argentée d’un matin d’hiver : il était là, il existait ; les hautes fenêtres étaient couvertes de givre et la rue enneigée, mais à l’intérieur il faisait chaud, on était bien, une flambée majestueuse crépitait dans l’âtre et l’odeur du café dans la pièce, d’ailleurs les producteurs étaient de retour, douchés, rasés, tout sourire, ils ouvraient des bouteilles de vodka et des boîtes en carton où s’empilaient des blinis tièdes saupoudrés de cannelle et de cardamome, distribuaient du cash aux étudiants en leur empoignant la nuque avec une connivence virile de parrains de mafia, ou gueulait en anglais sur des messageries qui vibraient à Los Angeles, Londres ou Berlin ; la pression chutait mais la fièvre, elle, ne passait pas, chacun regardait autour de lui en clignant des yeux, ébloui par les milliards de photons qui formaient maintenant la texture de l’air, étonné de ce qu’il avait accompli, un peu sonné quand même, Paula d’instinct se tourna vers les raccords délicats, anxieuse du résultat, mais non, c’était bon, les couleurs étaient bonnes, alors il y eut des cris, des claques paume contre paume, des étreintes et quelques larmes de fatigue, certains s’allongèrent par terre les bras en croix alors que d’autres esquissèrent des pas de danse, Paula embrassa un peu longuement l’un des extras, celui-là aux yeux sombres et de fort gabarit, passa une main sous son pull et sur sa peau bouillante, s’attarda dans sa bouche tandis que les portables recommençaient à sonner, que chacun ramassait ses affaires, fermait son manteau, enroulait son écharpe, enfilait ses gants ou sortait sa clope, le monde au-dehors se réactivait, mais quelque part sur cette planète, dans l’un des grands studios de Mosfilm, on attendait Anna à présent, Anna les yeux noirs, Anna folle amoureuse, oui, tout était prêt, le cinéma pouvait venir maintenant, et avec lui la vie.

Références :

Bernard Dupriez, Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), 10/18, 1980. 542 p.

Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main, Gallimard, Collection Verticales, 2018 (édition numérique)

 

 

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Elle avait dit

Canal Saint-Martin

 

Nous avions pris un dernier verre sur la terrasse d’un bistro tout près de la Gare de l’Est à Paris. Mai. Tu avais froid. Tu portais une longue pelisse de laine comme il s’en porte au Québec. Tu disais que le nord commence à Avignon. Tu habitais Madrid, parfois Marseille, dans les collines, dans les tourbillons du vent, le vent qui rend fou, disais-tu. Tu m’avais dit ton attachement pour le Portugal, pour sa langue, pour Lisbonne où tu avais vécu. Tu avais lu dans le texte Le livre de l’intranquillité de Pessoa. Le serveur nous pressait de dégager. Les sans-abris venaient faire provision de cigarettes à notre table. Tu avais finalement dit : « y’en n’a plus! ». Nous avions aussi évoqué l’écrivain italien le plus portugais : Antonio Tabucchi. J’avais dit Pereira prétend. Tu préférais Requiem : une hallucination, une biographie fictive de Tabucchi qui met en scène le fantôme de Fernando Pessoa, la gastronomie lusitanienne, les gitans, un raconteur d’histoire et la géographie de Lisbonne. Tu avais froid et tu l’avais cité, de mémoire : «On a toujours besoin d’une histoire, malgré les apparences, même si on n’en a pas envie».

Références :

Antonio Tabucchi, Requiem : une hallucination, Christian Bourgois, 1993, 185 p.

Antonio Tabucchi, Pereira prétend, Collection 10/18, 1998, 218 p.

 

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Température et incipit : 1st to die de James Patterson (18)

1st to die

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

C’est le cadet des soucis de James Patterson les règles d’écriture d’Elmore Leonard. Des romans, il en vend des millions peu importe l’incipit.

On dit aussi qu’il peut compter sur la contribution d’une armée d’écrivaillons pour scribouiller ses récits. Lire ici. Le dernier a avoir mis la main à la pâte pour la rédaction de son dernier récit est le président Bill Clinton : The president is missing.

À signaler, un bon gars:  il poursuit un combat en faveur de la lecture ; il a envoyé ses propres livres à des écoles ou à des soldats américains en poste à l’étranger. En 2014, il a fait don d’un million de dollars à des libraires indépendants et 1,75 million à des bibliothèques scolaires1. Source Wikipédia

L’incipit météorologique :

It is an unusually warm night in July, but I’m shivering badly as I stand on the substantial gray stone terrace outside my apartment. I’m looking out over glorious San Francisco and I have my service revolver pressed against the side of my temple. p.3

Référence :

James Patterson, 1st to die, Warner Vision Books, 2002, 462 p.

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