Monsieur

Monsieur - Toussaint

Monsieur était passé sous mon radar lors sa parution en 1986.  Mon ami Luc Séguin me l’a recommandé.

J’ai fait mes recherches.

Un lecteur irrité écrivait sur Babelio : «Ce texte s’il est bien rédigé ne raconte rien, strictement rien, et le héros « Monsieur » est d’un ennui mortel.»

Il ne se passe rien, disait-il, c’était certain que cela allait me plaire.

Disons pour employer un cliché de la critique littéraire que ce récit est une entreprise de déconstruction des schémas habituels des trames narratives auxquelles est habitué le lecteur lambda et une mise à l’épreuve de sa capacité anticipatoire par différentes stratégies discursives : un zeste d’absurde, des chemins qui ne mènent nulle part, des situations incongrues et loufoques et la surproduction réjouissante d’incidentes (ex. ici) et d’ellipses.

Un roman ludique, drôle et peu conventionnel. Le Monsieur de «Monsieur» est tout à fait marrant.

Des extraits, à l’appui de mon propos, triés sur le volet et désordonnées au vu de la progression du récit  :

Il y avait là, dans ce salon, prenant l’apéritif devant la cheminée, plusieurs amis des Romanov dont, pour les plus prestigieux, un secrétaire d’État dont Monsieur ignorait jusqu’à l’existence du portefeuille et un scientifique américain qui n’était pas encore arrivé.

Ensuite, il entreprit de mettre le couvert, les verres et les assiettes, et posa sur la table une bouteille de beaujolais. Je n’ai pas de tire-bouchon, malheureusement, dit-il, mais ce n’est pas grave n’est-ce pas, nous boirons de l’eau.

Il s’assit à côté d’elles [des jumelles] et, les bordant, les embrassa sur les quatre joues.

Puis, comme le taxi s’éternisait dans les embouteillages, ils en vinrent à échanger des informations plus personnelles, un peu au hasard, de façon décousue. Ainsi, par exemple, apprirent-ils qu’ils avaient vingt-neuf et trente-quatre ans, tandis que le chauffeur de taxi, pour sa part, en avait quarante-sept.

Elle était belle, ainsi, vêtue d’un chemisier blanc et d’une veste en daim. Sur le haut du front, elle avait un petit bouton de chaleur, adorable, qui avait sûrement dû la rendre honteuse quand elle s’était préparée pour la soirée.

Monsieur, à vrai dire, aurait été bien incapable de dire pourquoi sa fiancée et lui avaient rompu. Il avait assez mal suivi l’affaire, en fait, se souvenant seulement que le nombre de choses qui lui avaient été reprochées lui avait paru considérable.

Monsieur resta longtemps ainsi à regarder le ciel, et, à mesure qu’il s’en pénétrait, ne distinguant plus maintenant qu’un réseau de points et les lignes des constellations, le ciel devint dans son esprit un gigantesque plan de métro illuminant la nuit. Alors il s’assit et, partant de Sirius qu’il repérait sans peine, il évolua du regard vers Montparnasse-Bienvenüe, descendit jusqu’à Sèvres-Babylone et, s’attardant un instant sur Bételgeuse, arriva à
l’Odéon, où il voulait en venir.

Notes de lectures : la trame narrative

[Une histoire sens dessus dessous avec son lot de petits rebondissements totalement inattendus quoiqu’en pense le lecteur irrité cité plus haut]

Monsieur prend possession de son bureau (chez Fiat France, nous l’apprendrons plus tard). Il élague les dossiers de son prédécesseur et il installe sa cafetière électrique, provisoirement, sur une vieille caisse de livres.

Monsieur lit et annote des hebdomadaires et des revues spécialisées.

Monsieur croise parfois le directeur général de la boîte, dans l’ascenseur. Conversations d’ascenseur.

Monsieur assiste à des réunions convoquées par le directeur général. Il tente de passer inaperçu en s’assoyant à la dix-septième place, dans l’axe de sa superviseure, madame Dubois-Lacour. Il n’y coupe pas, il doit parfois répondre, sèchement et professionnellement, aux questions du D.-G. [mauvais résumé, Toussaint utilise peu d’adverbes].

Monsieur reçoit parfois à son bureau des invités  auxquels il promet des graphiques et des tableaux. Après leur départ, il y songe.

Monsieur pratique le football en salle.

Monsieur se fait bousculer par un quidam à un arrêt d’autobus, et se foule un poignet.

Monsieur a une fiancée. Elle va tenter de le soigner en lui mettant le bras dans un seau à glace et en lui installant un lit de camp dans sa chambre, à elle.

Les parents (Les Parrain) de la fiancée découvrent, indifférents, la présence de Monsieur dans la chambre de leur fille.

Le lendemain, Monsieur croise la mère de la fiancée dans  le couloir. Monsieur doit lui rappeler comment il s’appelle. Ils déjeunent avec les Parrain cependant que la fiancée dort toujours.

Le père Parrain examine le poignet de Monsieur et, n’y voyant rien, conclut qu’une radiographie est nécessaire.

Monsieur n’aime pas les hôpitaux et préférait consulter le docteur Douvres qui habite le même immeuble que les Parrain.

La fiancée s’est enfin réveillée. Elle fait son apparition dans la salle à manger et dit à ses parents que Monsieur est quelqu’un d’important : un important responsable financier de Fiat France.

Madame Parrain lui demande s’il a des prix.

Monsieur se pointe au cabinet du docteur Douvres qui appuiera sur son os esquinté. On apprend que le docteur gagne plus d’argent que Monsieur.

Monsieur appelle sa secrétaire pour lui demander d’annuler ses rendez-vous et d’aviser sa superviseure, Mme Dubois-Lacour, qu’il sera absent jusqu’au début de la semaine prochaine.

Monsieur annonce à sa fiancée qu’il va passer la semaine à Cannes. Ils y va. Tout se passe bien.

Durant ce séjour, Monsieur en profite pour jouer aux courses à l’hippodrome et faire des parties de billard avec un petit vieux.

Durant ce séjour, son ami, Louis, l’invite à venir passer quelques jours chez lui à Vence, non loin de Cannes. En route pour Vence, Monsieur en profite pour raconter à Louis l’expérience de mécanique quantique menée par Schrödinger (vous savez, celle avec le chat? Non? C’est par ici, en anglais et , en français).

Monsieur, au lendemain d’une soirée bien arrosée en compagnie de Louis, se laisse couler dans un hamac.

Monsieur et Louis coupent du bois.

Monsieur revient à Paris. Il est accueilli dans l’appartement des Parrain, avec lesquels il joue au Scrabble. Les Parrain adoptent Monsieur, car il est agréable à vivre.

Les Parrains sont tout de même rongés par des scrupules puisqu’ils abritent Monsieur, sachant que Monsieur et sa fiancée ont rompu.

En fait, la fiancée fréquente un autre homme, Jean-Marc, homme d’âge mûr et marié, et à qui ça ne déplaît pas de découcher.

Quand le Jean-Marc vient dîner à la maison, la fiancée demeure distante avec Monsieur.

Jean-Marc est plein d’attentions pour les Parrain étant donné la liaison qu’il a avec leur fille (mineure, apprend-on entre parenthèses). [Toussaint fait un usage parcimonieux, mais toujours facétieux des parenthèses].

Les Parrain se la coulent douce avec Monsieur, mais ils finissent par lui trouver un appartement dans lequel il se touche le sexe ou la joue, bien campé dans son transatlantique.

Un voisin, Katz, géologue, vient frapper à sa porte. Ils font connaissance et sirotent des verres de vin. Katz aimerait bien mettre à contribution Monsieur pour la rédaction d’un traité de minéralogie. Monsieur n’y connaît rien. Mais il ne sait dire non, alors il accepte de taper, à deux doigts, durant les week-ends, le traité en question sous la dictée de Kaltz.

[Nous aurons l’occasion tout au long du récit de lire une dizaine d’extraits du traité, tous aussi abscons les uns que les autres. Parmi eux : Le béryl, mit ein i grec, minerai double d’aluminium et de béryllium, est un cristal hexagonal, tandis que la topaze, comme nous l’avons déjà indiqué, est un fluorosilicate d’aluminium orthorhombique. De même, les grenats, silicates doubles d’aluminium et de calcium, magnésium, fer, manganèse ou chrome, sont utilisés en joaillerie pour leurs formes cubiques.]

Monsieur se lasse de ses travaux de graphomane. Il s’en confie à sa supérieure. Mme Dubois-Lacour lui dit qu’il n’avait qu’à refuser et que, somme toute, qu’il n’a qu’à se démerder.

Trouvant la situation insoluble, Monsieur décide de déménager afin de s’éloigner de Kaltz.

Madame Dubois-Lacour, quand même toujours prête à rendre service, lui suggère d’aller visiter une chambre d’étudiant chez monsieur Leguen.

Après une courte visite, il refuse d’emménager chez monsieur Leguen, car il règne, entre autres inconvénients, dans la chambre d’étudiant qui lui a été attribuée ,– ancienne chambre de la mère de Leguen – une odeur de cire mêlée de sperme sec.

Retour à son appartement précédent. Kaltz s’y trouve. Ils reçoivent la visite de Mme Pons-Romanov (une connaissance de Kaltz). Monsieur l’invite à s’asseoir dans le transatlantique.

Où l’on apprend que ladite dame est une cartographe – spécialiste en minéralogie – , qu’elle est toute désignée pour illustrer le traité de Kaltz. En fait, ce dernier en pince un peu pour elle. Il l’invite d’ailleurs dans son appartement voisin à venir déguster des biscottes de kerrling et des rollmops. Un verre de champagne pour accompagner le tout? [truc éculé]. Radin, de surcroît, c’est du mousseux.

Bon, madame semble plus intéressée par Monsieur qu’elle admire dans le reflet de la fenêtre. De plus, elle ne boit pas. Kaltz ne se laisse pas démonter. Il lui offre du Schweppes qu’elle accepte volontiers.

Mme Pons-Romanov accepte, résignée, de lire les premières pages du tapuscrit du traité minéralogique. Kaltz informe Monsieur qu’ils sont invités à aller passer le week-end dans la maison de campagne des Pons-Romanov.

Réception chez les Pons-Romanov. Il y a du beau monde et des brochettes en quantité à déguster pour tous et toutes. Monsieur joue au ping-pong avec le secrétaire d’État et Hugo, le fils des Pons-Romanov. Monsieur taille des rosiers. Une vie rêvée.

Fait saillant du week-end : Raltz convainc Monsieur de ne pas porter de cravate avec son pull jaune.

Ils se font déposer à Paris par le secrétaire d’État. Kaltz invite Monsieur à venir manger un morceau chez lui. Il a une surprise pour lui : des dessins, des photocopies et des esquisses du traité de minéralogie en cours de rédaction. En apéro : des rollmops un peu desséchés autour de leur cure-dent.

Il  doit quitter l’appartement de Kaltz pour aller garder les jumelles (Jeanne et Clothilde) de son frère. Il les initie au jeu d’échecs et une fois, pour varier, il les emmène au Palais de la Découverte. Après la visite, les jumelles veulent manger une pizza. Monsieur refuse. Franchement! A leur âge, une pizza ?

Monsieur finit par emménager chez les Leguen dans la chambre qui ne sent ni la rose ni le jasmin. Ludovic (le fils de Leguen) demande de l’aide à Monsieur en vue d’une interro en physique.

Monsieur sort dans la ruelle, visite le quartier, achète des chaussures et pénètre dans un café. Ça se corse (pour moi). Disons qu’à une table voisine, il y a deux individus qui le reluquent. L’un deux, Levasseur, prépare un mémoire sur le lycée de Chartres durant la drôle de guerre. À la table de Levasseur, l’accompagne un homme qui a fréquenté ce lycée dans les années 39-40. Levasseur veut l’interviewer, mais il n’a pas de crayon (ni de magnétophone). Il demande à Monsieur s’il ne pourrait pas lui prêter un crayon. Monsieur refuse, il ne prête jamais son crayon, mais si Levasseur veut bien lui donner ses feuilles, il veut bien retranscrire l’entrevue. Monsieur ne sait pas dire non.  Il finit encore une fois par se lasser de ce fastidieux exercice, et il se tire.

Monsieur, oui, en toutes choses, son mol acharnement.

[…]

La suite? Sachez que Monsieur fera la rencontre d’Anna Bruckhardt. Tout ira plutôt bien. Monsieur ne sait dire non.

Ils se regardèrent avec tristesse dans les yeux. Anna Bruckhardt lui toucha la joue, alors, doucement, l’embrassa dans la nuit. Hip, hop. Et voilà, ce ne fut pas plus difficile que ça.

La vie, pour Monsieur, un jeu d’enfant.

P.-S. Les gens, tout de même. Cet énoncé revient à huit reprises dans le récit, avec (6) ou sans (2) parenthèses. C’est une variation sur le même thème, disent d’aucuns.

Jean-Philippe Toussaint, Monsieur, Paris, Éditions de Minuit, 1986, 120 p, (édition numérique).

 

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Température et incipit : Désorientale de Négar Djavadi [80]

desorientale

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Chapitre 1

Le vent de Mazandaran

L’aile est de l’hôpital Cochin destinée à la procréation médicalement assistée est en travaux depuis plusieurs mois. D’après ce que j’ai compris, le bâtiment va être démoli et le service transféré dans le bâtiment principal situé sur le boulevard du Port-Royal. Au deuxième étage, la salle d’attente est réduite à son minimum. Ni affiche au mur ni prospectus, mais une vingtaine de chaises grises alignées en trois rangées, que la lumière terne de l’hiver, filtrée par les échafaudages extérieurs, éclaire mollement. Ce matin, quand je suis entrée, une chaise était placée à l’écart contre le mur. Cela fait bientôt trois quarts d’heure que je suis assise dessus, à attendre.

Notre première consultation avec le docteur Françoise Gautier a eu lieu il y a onze mois. La veille, une journée chaude et agréable de printemps, j’avais peint les ongles de mes orteils en rouge dans l’espoir un peu naïf de paraître plus en adéquation avec l’image que je voulais donner de Pierre et moi. J’avais décidé de porter des sandales à talons, et, malgré l’armée de nuages qui déferlait dans le ciel alors que je m’habillais, je n’avais pas changé d’avis.

Négar Djavadi, sorientale, Paris, Éditions Liena Lavi, 2016, 349 p. (édition numérique)

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L’art de tourner la phrase : Jean-Philippe Toussaint [3]

«L’incidente est un énoncé qui, s’insérant dans la phrase à la manière d’une parenthèse apporte une information accessoire.» Termium, Bureau de la traduction.

Monsieur - Toussaint

Pour le déjeuner, le lendemain, les Romanov firent à leurs invités des brochettes au bas de la terrasse sur leur barbecue à contrôle de cuisson automatique. Chaque fois qu’un voyant lumineux clignotait au-dessus d’un des douze compartiments à brochette de l’appareil qui semblait vraiment sur le point de décoller d’un instant à l’autre, tant la fumée s’accumulait sous ses réacteurs, M. Romanov, un peu dépassé par les événements, une serviette autour de la taille, une fourchette dans sa manicle, retirait la brochette du grill et, s’agenouillant pour vérifier le thermostat, la remplaçait aussitôt par une autre brochette, remontant d’un air perplexe le bouton d’horlogerie de la minuterie du compartiment correspondant.

Accessoires, les incidentes ? Pas toujours, et jamais dans ce récit désopilant de Jean-Philippe Toussaint.

Incidemment, pour ceux qui auraient loupé le sens de l’extrait cité, il ne fait aucun doute que M. Romanov cuisine des brochettes pour ses invités.

Jean-Philippe Toussaint, Monsieur, Paris, Éditions de Minuit, 1986, 120 p, (édition numérique).

 

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L’emploi de la virgule avec la conjonction ni

Azerty

Cela arrive même aux meilleurs :

« Quand ni n’est pas répété, jamais de virgule (Il n’a pas de camarades ni d’amis), saur [sic] s’il y a rejet d’un sujet après le verbe (Je n’étais pas là, ni vous non plus) ou si l’on veut isoler un élément pour des raisons stylistiques (Il n’a plus de crainte, ni d’espoir d’ailleurs), p. 1084.

Jean Girodet, Pièges et difficultés de la langue française, Dictionnaire Bordas, Paris, 2007, 1087 p.

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Folie du voir et disparition du paysage

disparition du paysageDans le dernier récit de Jean-Philippe Toussaint, La disparition du paysage, l’unique personnage se déplace en fauteuil roulant dans son appartement à Ostende, près de la mer. Il a perdu la mémoire depuis qu’il a été victime d’un attentat terroriste. Sa principale activité consiste à regarder par la fenêtre et à noter ce qu’il voit : la mer, la plage, le paysage.  Un paysage qui finira par disparaître, avec la présence d’abord de plus en plus persistante du brouillard, et, par la suite, quand des ouvriers entreprendront la construction d’un étage supplémentaire au casino avoisinant. La vue obstruée, il devient alors enfermé dans sa mémoire absente et son appartement. Une mort douce, du moins sa métaphore. « Le jour n’entre quasiment plus dans l’appartement maintenant, la lumière est devenue sépulcrale, mon horizon a été scellé. »

Cette disparition du paysage rappelle le récit de Jean Echenoz : L’occupation des sols. L’incipit du roman : Comme tout avait brûlé – la mère, les meubles et les photographies de la mère –, pour Fabre et le fils Paul c’était tout de suite beaucoup d’ouvrage : toute cette cendre et ce deuil, déménager, courir se refaire dans les grandes surfaces. Le fils n’a plus aucun souvenir de sa mère. Elle est morte alors qu’il avait trois ans. Il reste toutefois une trace de la mère. Le père et le fils peuvent aller la voir sur la façade d’un immeuble où elle pose en souriant dans quinze mètres de robe bleue pour faire la promotion d’un flacon de parfum.  Les mardis et les jeudis, père et fils vont voir l’image de cette femme près du quai de Valmy. Un projet de rénovation de l’immeuble (ce n’est pas un casino) finira par pratiquement effacer cette représentation de la disparue. Tant et si bien que Paul cessa de la visiter lorsque la robe entière fut murée. C’était [devenu] un sépulcre au lieu d’une effigie de Sylvie. Il ne restera plus que son sourire qu’ils pouvaient apercevoir depuis la fenêtre de leur appartement, près du quai de Valmy. La lente disparition d’une image et la certitude de la mort. La fin du récit reprend la scène de départ en suggérant que le nouvel appartement en rénovation où habite le père et le fils est en feu. On gratte, on gratte et puis très vite on respire mal, on sue, il commence à faire terriblement chaud. La boucle est bouclée. La disparition, compète.

Une obsession du regard que l’on retrouve aussi dans un texte de Georges Perec : Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Perec s’installe trois jours d’affilée, à différentes heures, à la terrasse d’un café, Place Saint-Sulpice, à Paris, et prend note de tout ce qu’il voit. Parmi ses observations, il note des images fugitives de la mort : Il y a une camionnette de croque-morts devant l’église. […] Des gens se rassemblent devant l’église (rassemblement du convoi ?). […] Les gens de l’enterrement sont entrés dans l’église. […]  La cloche de Saint-Sulpice se met à sonner (le tocsin, sans doute). […] Le tocsin s’arrête. […]  On sort de l’église les couronnes mortuaires. Il est 2 heures et demie.

Dans le film Smoke de Wayne Wang, écrit par Paul Auster, Augie Wren (Harvey Keitel) photographie sa tabagie tous les jours, à sept heures du matin. Auster aime les coïncidences. L’écrivain Paul Benjamin (William Hunter) retrouvera en feuilletant au hasard les albums des photos, qui comprennent 4000 photos, l’image de son épouse morte quelques années auparavant, victime d’une balle perdue lors d’un hold-up dans ce quartier.

Dans Maîtres anciens de Thomas Bernhard, le récit se déroule au Musée d’histoire de Vienne. Reger s’assoit sur la même banquette depuis une dizaine d’années pour observer une toile du Tintoret : L’homme à la barbe blanche. Il se livre à une charge vitriolique, et, il faut le dire, humoristique tant le propos est excessif, contre l’environnement quotidien, culturel et politique qui l’entoure et l’a précédé : les musiciens, les peintres, les philosophes, le nazisme, les bureaucrates et les politiciens autrichiens, etc. Un regard sur l’engloutissement de la civilisation?

Je termine mon tour de piste en revenant au texte de Toussaint dans lequel est aussi nommée la déliquescence du monde : l’attentat terroriste de 2016 à la station Maelbeek de Bruxelles, les problèmes environnementaux et le confinement.

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Références : (les livres ont été consultés dans leur édition numérique)

Bernhard, Thomas, Maîtres anciens, Paris, Gallimard, 1988, 218 p.

Echenoz, Jean, L’occupation des sols, Paris, Les éditions de Minuit, 1988, 24 p.

Perec, Georges, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Paris, Christian Bourgeois éditeur, 2010 (1974), 64 p.

Toussaint, Jean-Philippe, La disparition de paysage, Paris, Les éditions de Minuit, 2021, 48 p.

Wang, Wayne, Smoke, film, 13 décembre 1995, 1 heure 52 min

 

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L’art de tourner la phrase : Alain Mabanckou [2]

Lumières de Pointe-NoireIl y a quelques jours, mon bon ami Luc Séguin, grand lecteur, portait à mon attention sur Facebook une phrase tirée d’un roman d’Alain Mabanckou : «Lumières de Pointe-Noire».

J’ai certes grandi, mais la croyance demeure intacte, protégée par une révérence réfractaire à la tentation de la Raison.

Ce qu’en pense Luc Séguin : «Une révérence à la tentation… Mal dit, il me semble. Pourquoi pas, plutôt : une révérence réfractaire à la Raison ? C’est le genre de détails sur lesquels je m’enfarge bêtement, parfois.»

Il propose :

J’ai certes grandi, mais la croyance demeure intacte, protégée par une révérence réfractaire à la Raison.

Je n’ai pas lu ce roman, – Luc S. oui – il m’est donc difficile de jouer les herméneutes quand je ne dispose pas du contexte dans lequel cette phrase a été énoncée.

J’ai accepté de m’enfarger dans des détails et à me colletailler avec Luc.

Je préfère la phrase originale pour sa musicalité, son calibrage et son rythme qui mettent en opposition deux quasis oxymores : «révérence réfractaire» et «tentation de la Raison». On échappe cette sonorité en biffant la «tentation», laquelle, en plus, fait écho à la «croyance intacte».

L’auteur a aussi créé une habile allitération avec  l’expression «révérence réfractaire» tout comme il nous offre une rime interne avec la «la tentation de la raison»

Le sens est peu ou prou similaire dans les deux phrases, mais j’aime bien que l’écrivain (bachelier en arts et philosophie) ne succombe pas à la tentation de la Raison tout en y étant attiré. Un doute romanesque?

Une phrase joliment construite.

Un rien m’amuse.

J’attends que Luc ait terminé la lecture de ce roman pour poursuivre notre chicane dans la cabane herméneutique.

Référence :

Alain Mabanckou, Lumières de Pointe-Noire, Seuil, 2013,  281 p.

 

 

 

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L’art de tourner la phrase : Martine Delvaux [1]

Boys Club«L’invisibilisation des hommes opère par la démultiplication de leurs apparitions, alors que l’extrême figuration des femmes a pour effet de les effacer»

Martine Delvaux, Le boys club, Les éditions du remue-ménage, 2020, 232 p. [édition numérique]

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Test – image

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Elle aurait dû faire bibliothécaire

aérostats

Et bien? ils ne sont pas d’accord, un point c’est tout.
Samuel Beckett, En attendant Godot

Route à la campagne, avec arbre.
Soir.
Estragon assis sur une pierre, essaie d’enlever sa chaussure […]
Entre Vladimir.
____

Estragon – Te revoilà, toi.

Vladimir – Tel qu’en moi-même.

Estragon – T’as lu l’Amélie nouveau?

Vladimir – Oui. Légèrement bouchonné.

Estragon – Je l’ai pour ma part trouvé gouleyant. J’ai retrouvé son originale petite voix.

Vladimir – Une voix de crécelle, tu veux dire?

Estragon – C’est dur ça. Elle était vraiment chouette son histoire. Un peu courte, il est vrai.

Vladimir – Invraisemblable.

Estragon – Mais c’est le but de la littérature. Tu dois apprendre à  suspendre ton incrédulité.

Vladimir – Il est vrai que dans ce cas, la fiction dépasse vraiment la réalité.

Estragon – Tu devrais te laisser aller… c’est un conte philosophique pour jeunes adultes.

Vladimir – Avec des personnages caricaturaux. Une mère qui collectionne des poteries virtuelles.

Estragon – Un clin d’œil pour se moquer de l’instagramisation du monde dans lequel nous baignons. Tout comme elle fait un gentil pied de nez aux plumitifs qui éreintent sa prose quand elle nous relate cette histoire d’un critique grec pendu haut et court pour avoir osé critiquer L’Odyssée d’Homère.

Vladimir – Elle est vraiment gonflée. Et un père cambiste qui a une merveilleuse collection de livres qu’il ne lit pas.

Estragon – Pas très original, on nous l’a fait à plusieurs reprises celle-là, je n’en disconviens pas.

Vladimir – Et didactique en plus… elle vise la promotion de la lecture avec son petit opus? Elle aurait dû faire bibliothécaire!

Estragon – Mais la trame était quand même amusante. Non?

Vladimir – Ah oui? Le déclencheur du récit était vraiment saugrenu. Un jeune qui souffre de dyslexie qui se tape Le rouge et le noir (un livre de filles) en une nuit grâce aux bons soins d’une jeune philologue engagée par son père. Dur à avaler.

Ce jeune analphabète qui met la main, par hasard, dans la bibliothèque empoussiérée de son père sur le chef d’œuvre de Radiguet, Le diable au corps.  Fort de nectar à bulles! D’autant que le jeune homme va finir par singer le personnage principal de ce roman et devenir amoureux de cette fille adjudante, de trois ans plus vieille que lui… Tout un jeu de miroirs! Elle pille simplement de grandes œuvres en suivant leur logique narrative…

Estragon – Bon, j’admets que la finale, en bain de sang, était un peu ratée.

Vladimir – Oh non! C’est une intégration conforme à la logique interne du récit.  Le jeune homme a aussi été inspiré, à des degrés divers, par la lecture profonde de L’Odyssée et de L’Iliade. Hors, on sait que les héros et les dieux grecs étaient animés par l’hubris qui menait à  des vengeances terribles et sanglantes, lesquelles ont poussé le jeune homme à passer à l’acte et à massacrer père et mère. Simple logique intra et intertextuelle. Facile, mais ça se tient.

Estragon – Autre chose à ajouter? Une liste de lecture?

Vladimir –Le diable au corps, La Princesse de…

Estragon – Ok, ça va. Perds pas ton temps. Assez causé. On y va?

Vladimir – Allons-y.

Ils ne bougent pas.

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Amélie Nothomb, Les aérostats, Paris, Albin-Michel, 2020, environ 144 pages. [édition numérique].

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Température et incipit : Le procès-verbal de J.M.G. Le Clézio [79]

Le procès-verbal

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

A. Il y avait une petite fois, pendant la canicule, un type qui était assis devant une fenêtre ouverte ; c’était un garçon démesuré, un peu voûté, et il s’appelait Adam ; Adam Pollo. Il avait l’air d’un mendiant, à rechercher partout les taches de soleil, à se tenir assis pendant des heures, bougeant à peine, dans les coins de murs. p. 15

On peut aussi entendre sur les ondes de France-Culture l’entrevue qu’a donnée Le Clézio à Augustin Trapenard sur la poésie. Ici

En introduction, pour les gens pressés, je vous conseille fortement l’écoute du poème de Claude Roy écrit il y a 50 ans.

Je vous le mets :

Jamais  jamais je ne pourrai dormir tranquille aussi longtemps
que d’autres n’auront pas le sommeil et l’abri
ni jamais vivre de bon coeur tant qu’il faudra que d’autres
meurent qui ne savent pas pourquoi
J’ai mal au coeur mal à la terre mal au présent
Le poète n’est pas celui qui dit Je n’y suis pour personne
Le poète dit J’y suis pour tout le monde
Ne frappez pas avant d’entrer
Vous êtes déjà là
Qui vous frappe me frappe
J’en vois de toutes les couleurs
J’y suis pour tout le monde

Pour ceux qui meurent parce que les juifs il faut les tuer
pour ceux qui meurent parce que les jaunes cette race-là c’est fait pour
être exterminé
pour ceux qui saignent parce que ces gens-là ça ne comprend que la trique
pour ceux qui triment parce que les pauvres c’est fait pour travailler
pour ceux qui pleurent parce que s’ils ont des yeux eh bien c’est pour pleurer
pour ceux qui meurent parce que les rouges ne sont pas de bons Français
pour ceux qui paient les pots cassés du Profit et du mépris des hommes.

Claude Roy“Les Circonstances” in Poésies, Gallimard (1970)

J.M.G. Le Cézio, Le procès-verbal, Paris, Folio, Gallimard, 312 p.

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