Traces de Madrid : les spams (3)

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Maudit algorithme à marde. Spams de TripAdvisor qui n’a de cesse de me proposer de bons prix pour un vol pour Madrid.

Je suis revenu, même si j’y suis encore un peu.

Dans le parc du Retiro, derrière le Prado, près du Palais de cristal.

J’y bouffe une glace.

Illustration: Palais de cristal. Luc Jodoin, 30 mai 2019, c’est libre de droit.

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Température et incipit : Le livre du rire et l’oubli de Milan Kundera [55]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

En février 1948, le dirigeant communiste Klement Gottwald se mit au balcon d’un palais baroque de Prague pour haranguer les centaines de milliers de citoyens massés sur une place de la Vieille Ville. Ce fut un grand tournant de l’histoire de la Bohême. Un moment fatidique comme il y en a un ou deux par millénaire. Gottwald était flanqué de ses camarades, et à côté de lui, tout près, se tenait Clementis. Il neigeait, il faisait froid et Gottwald était nu-tête. Clementis, plein de sollicitude, a enlevé sa toque de fourrure et l’a posée sur la tête de Gottwald. La section de propagande a reproduit à des centaines de milliers d’exemplaires la photographie du balcon d’où Gottwald, coiffé d’une toque de fourrure et entouré de ses camarades, parle au peuple. C’est sur ce balcon qu’a commencé l’histoire de la Bohême communiste. Tous les enfants connaissent cette photographie pour l’avoir vue sur des affiches, dans les manuels ou dans les musées. Quatre ans plus tard, Clementis fut accusé de trahison et pendu. La section de propagande le fit immédiatement disparaître de l’histoire et, bien entendu, de toutes les photographies. Depuis, Gottwald est seul sur le balcon. Là où il y avait Clementis, il n’y a plus que le mur vide du palais. De Clementis, il n’est resté que la toque de fourrure sur la tête de Gottwald.  p.13

Je me suis souvenu de cet incipit en lisant le dernier opus de Mathieu Bock-Côté. : L’empire de politiquement correct. J’y ai appris que nous vivons dans un «régime diversitaire» qui a pour ainsi dire reproduit et normalisé les «schèmes mentaux»  du totalitarisme et de ceux présents dans 1984 de Georges Orwell. Ah bon! Un léger doute m’étreint. J’y reviens aussitôt que j’ai des loisirs.

Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli, Folio Gallimard, traduction revue par l’auteur, 1985, c1978, 342 p.

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Traces de Madrid : le métro (2)

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Speed writing.

J’ai pris le métro de Montréal aujourd’hui pour me rendre au Musée des beaux-arts de Montréal. Ça m’a rappelé qu’il y a plein de lignes roses de toutes les couleurs à Madrid. Que le métro passe aux trois minutes, que l’on n’est pas entassé comme des sardines, que ça ne pue pas, que la plupart des stations sont accessibles aux personnes handicapées. Que je n’y ai pas croisé la mairesse de Madrid faisant visiter les lieux au ministre des transports de par là-bas. Que, que, que…

P.-S. Les expos d’Alanis Obomsawin et d’Omar Ba au MBAM valaient vraiment le détour. C’est qui Mugler?

Illustration : votre humble serviteur, 29 mai 2019. C’est libre de droit.

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Traces de Madrid : Don Quichotte et Sancho Panza (1)

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Ils ont combattu brigands et moulins à vent. Vous pensez que l’ingénieux Hidalgo Don Quichotte et son fidèle serviteur Sancho Panza vont se laisser démonter et enterrer par une vulgaire pelle mécanique.

Ils sont en route, fringants, pour aller délivrer dame Dulcinée probablement captives de vilains Ottomans.

Description de Dulcinée par Sancho :

« Oh ! je la connais bien… et je puis dire qu’elle jette aussi bien la barre que le plus vigoureux gars de tout le village. Tudieu ! c’est une fille de tête, faite et parfaite, et de poil à l’estomac, propre à faire la barbe et le toupet à tout chevalier errant qui la prendra pour dame. Peste ! quelle voix elle a, et quel creux de poitrine ! Je puis dire qu’un jour elle monta au clocher du village pour appeler des valets de ferme qui travaillaient dans un champ de son père ; et quoiqu’il y eût de là plus d’une demi-lieue, ils l’entendirent aussi bien que s’ils eussent été au pied de la tour. Et ce qu’elle a de mieux, c’est qu’elle n’est pas du tout bégueule ; elle a des façons de grande dame ; elle badine avec tout le monde, et fait la nique à tout propos. […] Oh ! je voudrais déjà me trouver en chemin, seulement pour le plaisir de la revoir, car il y a longtemps que je l’ai vue ; et vraiment elle doit être bien changée. Rien ne gâte plus vite le teint des femmes que d’être toujours à travers les champs, à l’air et au soleil»

Référence :

Michel de Cervantès, L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, Bibliothèque électronique du Québec.

Crédit photo : Luc Jodoin, à Madrid, le 30 juin 2019. Libre de droit.

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Température et incipit : Bataille de chats. Madrid 1936 de Mendoza (54)

Bataille de chats, Mendoza

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

4 mars 1936

Chère Catherine, Peu après avoir traversé la frontière et m’être libéré des fastidieuses formalités de la douane, je me suis endormi, bercé par les cahots du train, car j’avais passé une nuit d’insomnie, harcelé par l’accumulation des problèmes, des péripéties et des affres dues à notre tumultueuse relation. Par la fenêtre du wagon, je voyais seulement l’obscurité nocturne et mon reflet dans la vitre : l’image d’un homme tourmenté par l’inquiétude. L’aube n’a pas apporté le soulagement qui accompagne souvent l’annonce d’un jour nouveau. Le ciel restait voilé et la pâleur d’un soleil blafard rendait plus désolés encore le paysage extérieur et le paysage de mes propres pensées. C’est dans ces conditions, au bord des larmes, que j’ai fini par m’endormir. Quand j’ai ouvert les yeux, tout avait changé. Le soleil brillait, radieux dans un ciel sans limites, d’un bleu intense, à peine altéré par quelques petits nuages d’une blancheur éblouissante. Le train parcourait le plateau désertique de la Castille. Enfin l’Espagne!

Edouardo Mendoza, Bataille de chats. Madrid 1936, traduit de l’espagnol par François Maspéro, Éditions du Seuil, 2012. (édition numérique)

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Dans la mite

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[À l’instar de l’Oreille tendue, je suis sensible aux petits hasards de la vie, aux accouplements littéraires surtout. Accords de proximité.]

Ça faisait des lustres que je n’avais pas lu ou entendu ce mot : une mite (un gant au baseball). J’ai un vif souvenir de m’être, jeune homme, «fait passer dans la mite» (retrait sur trois prises) à de nombreuses reprises. J’ai compris. Je ne ferais pas longue carrière, ça serait peut-être mieux bibliothécaire.

Entendu le 24 mai, Sara Dufour interpréter Baseball à l’émission Plus on est de fous, plus on lit! (la truculente toune est ici). Je retranscris :

J’allais jouer au baseball. Ma mite était pas du bon bord. C’ta cause que je jouais droitière pis on n’était pas assez riche pour gérer une gauchère. Au bat, j’frappais pas bein fort, mon coach m’envoyait dans le champ. J’étais tout le temps dans lune, j’connaissais pas trop les règlements.

Lu récemment l’excellent roman d’Alexie Morin : Ouvrir son coeur.

Nous n’avions jamais rencontré de lanceuses comme celles des équipes affrontées à Black Lake – l’équipe locale, celles de Coleraine et de Thetford. Première game, contre Coleraine, la lanceuse est une brindille à queue de cheval blonde dans un uniforme rouge et blanc, et son lancer, c’est comme une danse, elle commence avec la balle au fond de sa mite, dans une sorte de posture de prière, puis elle se donne un élan, ses mains se portent ensemble à sa droite, puis à sa gauche tandis qu’elle se déhanche, et quand ses mains, la balle, sa mite sont de retour à droite, la balle sort de la mite et la main droite trace deux grands cercles rapides autour de l’axe de son épaule, puis la fille lâche la balle, à la hauteur de son bassin, et la balle part en ligne droite, elle ne forme aucun arc, elle fonce direct dans la mite de la receveuse, au milieu parfait de la zone des prises, la balle est absorbée par la mite de la receveuse, qui l’attend sans bouger, avec un sang-froid impressionnant. On a à peine le temps de la voir. On entend la balle siffler, puis un claquement.

Références :

Sara Dufour, Baseball, sur l’album éponyme Sara Dufour, 2019.

Alexie Morin, Ouvrir son cœur. » Le Quartanier, «série QR», 127, 2018, (édition numérique).

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Température et incipit : Ouvrir son coeur d’Alexie Morin (53)

Alexie Morin Ouvrir son coeur

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Les premiers souvenirs de ma vie sont presque tous faits de lumière. C’est la fête de mon frère, fin mars, printemps hâtif, je vois des rubans de papier jaune pâle qui brillent au soleil et des silhouettes à contre-jour devant la porte-fenêtre. Quand ils s’éloignent, les gens se consument, à commencer par leurs contours, puis leur cœur disparaît aussi, dans une petite flamme blanche.

Lauréate du Prix des libraires du Québec 2019 – catégorie roman québécois.

Morin, Alexie, Ouvrir son cœur. » Le Quartanier, «série QR», 127, 2018, (édition numérique).

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Température et incipit : La vie secrète des écrivains [52]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Il n’a pas toujours tort, Elmore Leonard. Je suis allé voir. Disons que je ne partage pas l’enthousiasme des lecteurs du romancier le plus lu en France.

Le vent faisait claquer les voiles dans un ciel éclatant.

Le dériveur avait quitté les côtes varoises un peu après 13 heures et filait à présent à la vitesse de cinq nœuds en direction de l’île Beaumont. Près du poste de barre, assis à côté du skipper, je m’enivrais des promesses de l’air du large, m’abîmant tout entier dans la contemplation de la limaille dorée qui scintillait sur la Méditerranée.

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Devinette.  Insérez l’épithète convenue dans la phrase suivante :

Les reflets […] du soleil automnal se frayaient un chemin à travers le feuillage des pins parasols et des chênes verts.
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Guillaume Musso, La vie secrète des écrivains, Calman-Lévy, 2019, nombreuses pages, édition numérique.

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Notre langue française : c’était mieux avant

notre langue française DelacomptéeSachez chères lectrices et chers lecteurs qu’un spectre hante la langue et la République française. On connaît la rengaine : le niveau baisse, c’était mieux avant. Nous pataugeons dans l’ère du «déclinisme» p. 58 Continuer la lecture

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Les gratitudes de Delphine de Vigan : sa mécanique

Les gratitudes

J’apprends que ce roman fracasse les records de vente en France et au Québec. Les avis sont partagés quant à ses qualités. Un rapide survol des réseaux sociaux et des critiques publiées dans la presse démontre un engouement certain pour Les gratitudes. «Roman solaire» pour le Journal Le Monde. Quatre-vingts pour cent des utilisateurs de Google ont apprécié le livre. L’équipe de l’émission radiophonique Le masque et les plumes a jugé l’œuvre «mièvre et sirupeuse». En entrevue, peu soucieuse des critiques, Delphine de Vigan affirme : «Il y a une différence entre les bons sentiments et les sentiments bons.[i]»

Gardons la tête froide, ce n’est tout de même pas un débat sur la laïcité.

Jetons un regard sur la mécanique de ce roman.

Le récit

Michèle Seld. Michka, pour les intimes. Juive. Née en 1935 (mauvaise année). Elle a atteint l’âge vénérable au moment du récit. Atteinte d’aphasie, elle devra quitter son domicile et être accueillie dans une maison de retraite. Marie, sa fille adoptive, lui rend visite toutes les semaines pour la soutenir dans son épreuve. Jérôme, un orthophoniste, passe deux fois par semaine dans sa chambre pour la soumettre à de petits exercices dans le but de retarder l’inéluctable : la perte totale du langage. Elle le perdra et finira par mourir. Une finale en forme de gratitude et d’espoir, dit-on.

La narration

Il y a trois narrateurs. Un roman choral, ai-je lu. Julie, Jérôme et un narrateur omniscient faisant le récit des cauchemars de Michka. Mise en scène d’une directrice acariâtre et pétrie des principes de la performance, de la rentabilité, de l’efficience et de l’efficacité en matière de gestion des maisons de retraite. Elle terrorise la pauvre bénéficiaire. Fait à noter, Michka retrouve complètement ses facultés langagières dans ses rêves. Elle recouvre aussi la mémoire, et peut nous raconter des bribes des événements de son enfance, dans la vraie vie. Des recherches dans le web profond ne m’ont pas permis de vérifier la plausibilité du phénomène. La paraphasie sémantique disparaît-elle dans les rêves? J’ai suspendu mon incrédulité et toléré une possible licence poétique de l’autrice.

Les thèmes

Delphine de Vigan n’y va pas moderato cantabile, elle décline, dans un court récit, un fort concentré d’événements sur le thème de l’abandon, de la perte et de la gratitude,  tout comme dans son précédent roman : Les Loyautés.

Michka. Elle perd le langage, son foyer et perdra bientôt la vie. Une vie amoindrie, rétrécie. Vieillir, c’est apprendre à perdre.

Sa mère, lors d’une rafle durant la Deuxième Guerre mondiale, la confie à un couple (Henri et Nicole Olfinger) pour éviter qu’elle soit embarquée dans un train pour Auschwitz. Fin de la guerre, elle doit les abandonner, car elle est recueillie par la cousine de sa mère. À sa majorité, ladite cousine finira par la laisser et retourner vivre en Pologne, là où tout le monde était mort. Elle y meurt. Michka est obsédée par une idée : retrouver sa famille adoptive. Pour leur dire merci. Ses parents sont déportés et gazés dans les camps de la mort.

Marie. Mère absente, lors de son plus jeune âge. Elle est accueillie par la voisine de palier : Michka. Sa mère meurt alors qu’elle atteint la majorité. Au moment du récit, elle rencontre un jeune homme. Elle tombe enceinte. Le garçon n’est pas vraiment en amour et il a des visées professionnelles. Il la quitte pour un boulot en Inde.

Jérôme. L’orthophoniste passe sa vie à tenter de ralentir la perte du langage chez ses vieux. Il accueille tout de même avec flegme la mort de ses patients. Il est divorcé. Sa mère est morte alors qu’elle était jeune. Il a coupé tous les ponts avec son père depuis de nombreuses années. On ne sait pas trop pourquoi. Michka l’encourage à reprendre contact avec son père, à lui écrire. On apprend qu’il lui a pardonné.

Le style

Paraphasie sémantique aidant, le livre déploie toute une série de jeux de langage. Trop? Il s’agit de créer du sens avec du non-sens. Un feuilleté sémantique (Barthes?). Sorte de réincarnation de Momo dans La vie devant soi. Impression parfois que les dialogues ont été écrits par Marc Favreau (Sol).  Stratégie textuelle indémodable, il semble. Est-ce que ça tient la route pour une personne atteinte d’aphasie envahissante et de troubles neurologiques? Profusion d’effets humoristiques et ironiques. À vous de juger. Des extraits, triés sur le volet :

Michka n’a pas complètement perdu la tête :

Bon, allez, Michka, au travail! Écoutez bien : antiquaire, disquaire, libraire, ébéniste. Quel est le terme générique qui les relie?

  • La disparition

Elle ne vit pas avec des résidants, mais avec des résignants, et aussi des résistantes.

Elle ne fait pas des exercices pour retrouver le langage, mais des esquisses.

Quand elle va mourir, lors de ses obstèques, elle ne veut pas une incinération, mais une abréviation.

Marie n’est pas enceinte, elle est en plainte.

Elle ne joue pas au bridge, mais au fridge, avec les Femen [!].

Le fauteuil n’est pas roulant, il est croulant.

La vie ne la tracasse pas, elle la fracasse.

L’aide-auxiliaire de Michka est une militaire.

Marie veut que Michka s’installe chez elle. Réponse de Michka : Non c’est hors de gestion. Les vieux, tu sais ça pèse lourd. Ça ne va pas s’arranger. Je sais très bien comment ça se casse.

Elle a un souci pour la langue, elle ne tient pas compte des circonstances, mais des circonflexes.

Ce que Simone Veil a fait pour les femmes ce n’est pas formidable, c’est formidouble.

Sale fin de vie, elle ne dit pas merci, elle dit merdi.

Épilogue

Une fin de récit que je ne dévoilerai pas. Apologie de la gratitude et un grand merci à la vie.

Au vu des commentaires lus ici et là, les gens ont aimé, ri et pleuré.

Moi?

  • Pas tellement!

Trop-plein de bonté, de gratitude et aussi de misère.  Trop-plein de jeux de langage. On se lasse. Trop de sentiments bons. Facilité narrative : le narrateur omniscient nous faisant part des rêves, angoisses et souvenirs de la vieille. Trame narrative bon enfant. Enchaînement prévisible des événements.

[i] Philippe Couture, «Les gratitudes» : Delphine de Vigan dit merci à la vie, Le Devoir, 20 avril 2019.

Delphine de Vigan, Les gratitudes, JC Lattès, Le masque, 2019, 192 p.  [édition numérique]

 

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