J’aime pas Hydro

combien de temps encore

Lecture cet après-midi d’un recueil de nouvelles de Gilles Archambault : Combien de temps encore?

Titre fort à propos, la fille de l’Hydro devait passer entre midi et 16 heures m’installer un compteur numérique. Optimisation oblige.

Le recueil. Titre un peu déprimant. Détrompez-vous. Méfiez-vous des quatrièmes de couverture. Pas de nostalgie là-dedans. Il n’est point besoin d’avoir atteint l’âge déplorable de la plupart des protagonistes des nouvelles de ce bouquin pour avoir un regard ironique et pas pleurnichard sur la vie : la trahison des ami.e.s (ce ne seraient pas des ami.e.s sinon); l’ennui des voyages, assortis d’éphémères plaisirs; les hosties de tempêtes de neige;  les livres de poche accumulés (la peste pour les exécuteurs testamentaires) ; le grand amour avec ses obligatoires douleurs et tourments; les gars qui baisent comme des pieds et qui ne savent pas remettre ça, mais aussi les joyeusetés de s’envoyer, cravache en main, vaillamment en l’air;  les jobs poches; les envies de s’éclater, même quand on est né pour une vie en classe économique…

À lire, j’ai souri tout du long. Il a du tonus Gilles Archambault, plus que la fille d’Hydro.

  • La fille?

Elle va repasser, me dit-on.

  • Combien de temps encore?
  • Ahorita!

[Vous aurez compris pourquoi j’ai aussi classé ce billet sous la catégorie  «Accouplements»]

Référence :

Gilles Archambault : Combien de temps encore?, Boréal, Nouvelles, 2017, 136 p.

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Température et incipit dans L’empire familier de François Rioux (10)

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Aucune idée si ce diktat du sieur Leonard s’applique aussi à la poésie. Bon, la poésie, «it’s a book».

Qu’à cela ne tienne, il vaut le détour ce recueil de François Rioux. Je triche un peu, car le temps qu’il fait (il fait chaud) apparaît dans la deuxième strophe de l’incipit :

Et puis on dégrise
on s’agrippe au matin
c’est une vie plus facile que d’autres
une vie sans surprise ou presque
la seul sorte de cancer qu’on me trouvera

j’étais mouche folle dans la foule moche
j’ai deux bouches désormais et toi aussi
on va fondre comme du beurre
dans le coeur ranci de juillet et juste avant
on va se dire ce qu’on ne dit jamais. p. 9

Les lecteurs attentifs auront aussi remarqué l’ornement littéraire folichon utilisé par l’auteur dans le premier ver de la deuxième strophe : j’étais mouche folle dans la foule moche.

J’ai une crampe à l’encéphale. Je n’arrive plus à me rappeler le nom de cette figure de style. À l’aide : Fontanier, Dupriez (Gradus), Perelmman, Olbrechts-Tyteca et L’Oreille tendue,

____

Je vous en mets un autre poème pour vous inviter à lire au complet ce recueil décapant (autre cliché).

Ça dit le Le Ciel de Rosemont, le Parc Molson et la petite misère.

Un petit côté baudelairien déjanté, en prime : Je t’adore à l’égal de voûte nocturne… Avec clin d’œil à Nelligan dans une note en bas de page(il a un joli culot, Rioux, avec ce procédé).
Parc Molson

Sous la voûte couleur de bière
et bruissantes les pelouses sont désertes
comme des églises les allées
semées de mégots de gommes grises
je suis seul et triste (9) et cliché
dans le luxe des souffrances familières (10)

(9) En fin de semaine je n’ai parlé qu’à des caissière de quêteux
je n’avais pas de change il y en un qui a dit
ça fait mal de vivre
la voix comme une fracture ouverte
un autre a demandé un petit cinq
comme quoi tout augmente
et qu’est-ce que le spasme de vivre ouais.

10) Je me rappelle cette femme à la station Champ-de-Mars
elle chantait alouette gentille alouette
pas d’instrument juste sa voix elle s’écrasait au mur
s’écrasait
c’était bien elle le kiwi la plus déplumée
et moi avec ma dette mes deux jobs
et ma blonde-pas-ma blonde qui chantait des fados
plus avancée que moi dans le jeu dans l’ennui. p. 27

Références:

François Rioux : L’empire familier, <Série QR>, no 113, Le Quartanier, 2017, 112 p.

Merci au membre de Ville-Émard du Club des irrésistibles des Bibliothèques de Montréal qui m’a mis sur la piste de ce recueil. C’est ici.

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Collages

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Vous voulez que je vous raconte? Vous voulez savoir? La trame comme telle a pourtant peu d’importance. Je fais un petit effort, je vous la résume.

Dès le début du récit, on assiste à la naissance prématurée de la p’tite. Sa mère, Blanche, meurt à l’accouchement. Grand-Maman, la Vieille, va prendre la relève pour assurer la subsistance du bébée. Elle a pourtant d’autres soucis, la Vieille, en l’occurrence, elle doit veiller sur sa smala, sa trâlée de 5 enfants. La p’tite va grandir, devenir chasseresse, ira s’épivarder un certain temps en Ville avant de rentrer au Village pour se fondre avec la Vieille, laquelle finira par passer l’arme à gauche. En gros, c’est ça.

Banal?

Mais non. C’est un tintamarre langagier. Un oracle. Un conte de la folie pas ordinaire pantoute. Féministe. De la belle pâte : langage cru, québécismes, mots rares, anglicismes, néologismes, brasse-typographie/ponctuation, expressions sens dessus dessous, poésie et tout le tintouin. Jubilatoire! (ça se dit encore?)

Au tout début du récit, l’auteure dresse un portrait gothique de l’infante de Sainte-Amère-de-Laurentie au moment de sa naissance prématurée : «cueillette sanglante de la motte – foie, tripes, rate, trognons rognons –, la petite motte plus arrachée que poussée, […] Ce visage d’accouchée, retourné, troussé, que muqueuses; visage devenu vagin […] chose née extirpée plutôt qu’accouchée, ce gigot pas même calotté et pondu trop tôt, ce vivant de force, dragué hors de la cage d’eau douce, aux bronches infinies (l’air y entre, de dehors à dedans, dans une sensation de portes tournantes rouillées et de verre pilé), les yeux au pus, tout vernix, pattes palmées précérébrales, lombric antéhumain »

«Fuck, c’est une fille!», seront les mots de la Vieille qui en a déjà plein les bras avec sa trâlée : « Jean-Jude l’aîné adopté, JJ sa fierté; le ti-cul Pierre-Joseph, fils de JJ, JJ père précoce; le mongol, adopté lui avec; son Luc à elle; et Matthieu le tard venu – et feu Blanche flottante fantôme, jadis tant attendue ». Elle est vieille, la Vieille : « vieille de bouche et d’alentour. »

La p’tite prématurée est coriace. Bien au chaud dans un tiroir du poêle et par la suite dans un tiroir de la commode. La Vieille lui «donne à téter à même ses doigts cornés du lait de vache» et la p’tite « elle mange son écho, et le feu et l’éclat, et garde l’autre pour demain.». C’est un conte de fées désordinaire.

La p’tite est rongée par l’absence de sa mère, Blanche. Son premier mot sera «Fu…».

La Vieille a les mots justes et crus pour dire sa hâte de voir la p’tite devenir Grande : « Elle a hâte que la p’tite pousse en lourdeurs, levain de seins et levures de hanches, que les menstrues l’ancrent, coton au cul pieds nus dans la cuisine, mains à la pâte licou au col; elle a hâte que la p’tite arrive, enfin, dans sa vie de femme faite; sa vie de femme faite de sang et d’eau de vaisselle. »

La p’tite poussant ne prendra pas beaucoup de plaisir de l’eau de vaisselle ni des travaux de tricot. Elle deviendra Artémis, déesse de la nature sauvage et chasseresse : « La p’tite vire habile de ses mains au slingshot et au canif plus qu’aux travaux d’aiguille. Elle mitraille de cailloux des caboches d’oiselle; avec un peu de chance, une étoile rouge y explose, expansion d’un anti-univers, petite école de la mort : corneille tombée raide, cou cassé, filet simple de jus rouge s’égouttant, ce jus de mort intérieur, pas fait pour voir le jour. Jour de luck : la p’tite ramène un bouquet, tenu têtes en bas par les pattes, et un lièvre tombé dans ses collets »

Elle grandit la p’tite, elle rêve : « Elle rêve manger garçons manger mamours, manger tout, tous, Jules, Jacob, Jérôme – c’est la création des autres, la sortie de famille –, en tartare cerfeuil et romarin, miam. »

Mais à la longue, la p’tite en aura assez des bois, de Jules, Jacob, Jérôme, de son village de Sainte-Amère où il n’y a rien à faire. Elle voudra voir la ville. La ville est un spectacle : «Magnifique faune d’effraies, une faune du dimanche : les cothurnes, scyllas et sombreros; les femmes de Noël nowhere en paillettes, lamé, triples faux-cils, bigoudis et scaphandres; les skins en stilettos, les enfants à barbe, les albinos peroxydés, les moujiks à crinoline, les topless à implants de cuirette, les ours volants virtuels, les sébums hygiéniques, les hermines irriguées au B-, les pompadours et les mohawks, les vendeurs de chars, les strip-teaseuses, les tatoués de bonne heure, tous devant cette jeune ô si jeune tigresse affamée lâchée lousse qui s’esclaffe Mon Dieu, c’est plein d’étoiles!»

« Et son visage se retourne comme un gant jusqu’à n’être plus que lèvres; lèvres et baisers; aspiration; et elle mouille sa viande hurlante. La p’tite hulule de joie sous les éclairs, dans une sublime dilution. Bienvenue en ville.»

La Ville, elle y restera 3600 jours. Lasse. Hantée par l’absence et puis :

« mon amour je ne guérirai jamais
si tu me fourres dans ma blessure  »

Elle reviendra finalement à Sainte-Amère se fondre avec la Vieille, la «dévorer». Elle y restera 3600 ans. C’est un conte total Carabosse.

« Elle remonte à la source, à la pulsante maison, au mouvement. Elle revient se fonder. Un saumon dans la chute. Elle sait, si jeune elle sait déjà qu’elle tombera sorcière, pas d’autre destin annoncé par la hargne ou le temps coulé que celui de framboises piquées par les vers, et qui vivra verrue. »

La mort a fait son lit :

« La maison d’enfance se refait au goût du jour : plus de tornades ni de cacophonie d’objets, pas de criée à la moulée, pas de Jean-Jude Luc Jacques Matthieu Pierre-Joseph la p’tite retontissant trois fois par jour. Ce serait un appel aux morts maintenant. »

Elle «dévore» la Vieille et c’est l’orgasme, le cri primal, le Verbe :

« La p’tite mange mère et l’absence, mange mère de mère. Elle lèche, débordée de bave et de bouche, labiales vocalises pareil que pour apprendre à parler, à forger de lèvres de langues le pourtour du puits, à sculpter le silence en autre, autres »

« Une jouvence de joie. Égales, balbutiennes en balbutie, au temps primal de l’amour, elles remontent de consolation en audace jusqu’à l’effroi, jusqu’à l’énigme originelle : quand Grand-maman jouit. »

La Vieille se meurt, la p’tite à ses côtés qui tend l’oreille :

«Il reste peu de vie, ça sent la carcasse plus que l’amour. La porte du poêle à bois est ouverte, le feu crépite, explose de braises et réchauffe les vieux os. Grand-maman se meurt, quelle tristesse. Elle murmure au ralenti et la p’tite prête l’oreille aux paroles plombées, prophétiques, oraculaires, prête l’oreille au dernier dire, au dernier dit de sa vie. Et elle le dit, Grand-maman, elle le dit :

suis
née plus vieille
que ma mère née
à l’âge d’avant et me
simplifie de mort en mort
jusqu’à devenir mère de ma mère
et envers vertigineux de la musique

[…]

amour
Va»

Référence :

Catherine Lalonde, La Dévoration des fées, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 112, 2017, 136 p. (lu en sa version numérique tellement pratique pour le copier-coller et le psittacisme)

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Modophobie

MIley Cyrus - malheureux du siècle

En plus de la peur distinctive que nous ressentons tous face au changement, la haine de l’époque et celle des réseaux sociaux en particulier se nourrissent d’un ressentiment à l’égard de toute démocratisation d’anciens privilèges (qu’ils nous concernent ou non)

Un des leitmotivs du discours modophobe est que notre époque ne réfléchit pas. Je lisais par exemple dans une lettre ouverte que les réseaux sociaux sont un «outil d’endormissement de jugement, voire d’aliénation» qui «annule souvent la transmission d’informations pertinentes». La population serait désinformée, voire crédule (perte d’influence des médias traditionnels, prépondérance des réseaux sociaux, faits «alternatifs», populisme, etc.); elle resterait en surface. C’est peut-être vrai, mais est-ce bien à cause des réseaux sociaux? Ils seraient donc des outils dont le fonctionnement même modifierait le comportement de leurs utilisateurs, comme des prothèses, sauf que plutôt que de le redresser, ils le tordraient?

Il me semble plutôt que ces fameux réseaux ne nous détournent pas des faits pour nous plonger dans l’enfer des opinions : ils nous donnent accès aux opinions que la multitude a toujours eues. Elles ne nous intéressent ni ne nous plaisent plus qu’avant, il est seulement plus difficile de les éviter. Avec ce point de départ, l’existence de nouveaux canaux d’expression ne peut pas sembler bénéfique. p.80

[…]

Par exemple, on a souvent le réflexe de croire qu’il existe un degré supérieur de réflexion (mots-clés: cœur, noyau, essence, fond) qui dépasse le simple répertoire et la nomenclature et dont on souhaite souvent le grand avènement salvateur. On dira donc avec beaucoup de conviction: «Il faut entamer une réflexion de fond sur tel sujet», mais sans jamais le faire, parce qu’on ne sait pas plus que les autres si cela peut être fait, ni comment. L’essence des réflexions de fond est de pouvoir être annoncées et souhaitées, mais jamais atteintes. La vraie cause de l’étroitesse de nombre de nos opinions, il me semble que ce n’est pas le climat intellectuel contemporain – ni même les réseaux sociaux -, ce sont plutôt les carences éternelles de la pensée humaine, qui doit souvent se contenter de nommer et de répertorier les choses. p. 81

À lire pour ceux qui pensent que c’était mieux avant, que le niveau baisse, que l’on dégénère et autres balivernes du même tonneau sur la jeunesse d’aujourd’hui et l’époque pourrie.

(L’auteur utilise le nouvel orthographe et envoie valser les accents circonflexes sur les i et les u : gout, dégout, paraitre, connaitre, etc.)

Référence :

Thomas O. St-Pierre, Miley Cyrus et les malheureux du siècle : Défense de notre époque et de sa jeunesse, Atelier 10, 2018, 105 p

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Mise en demeure et à la retraite

mise en demeure (3)
Réception, ce matin, dans un tube pneumatique, d’une bien curieuse mise en demeure.

Je partage.

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AVIS DU CONSEIL D’ADMINISTRATION DE l’OGMBIB

Le conseil vient d’apprendre que tous les salariés dont le nom commence par Luc et finit par Jodoin ont décidé de prendre leur retraite le 11 mai 2018.

Quoique protégée par la loi, cette décision, qui se présente comme un diktat, constitue aux yeux du conseil un abus de droit, les intéressés n’ayant manifesté aucune lassitude par rapport à leur travail, et aucun signe d’un début d’une quelconque sénescence.

De ce fait, le conseil décide de faire procéder à un audit pour évaluer sur une période d’un an le préjudice moral et financier subi par la structure.

Cet audit sera confié à M. Ernesto Puzzi, (spécialiste en détournement du droit du travail).

Le conseil se réserve toutes les voies de droit.

Le conseil décide en outre qu’à titre tout à fait exceptionnel, le présent avis sera intégré aux relevés de décisions du conseil, d’une part, et d’autre part, à titre tout aussi exceptionnel, il sera diffusé auprès de l’ensemble du personnel, afin de dissuader les esprits faibles de s’engouffrer dans cette brèche frelatée.

Le conseil affirme avec force qu’il ne restera pas les bras ballants devant une situation aussi sulfureuse.

À Montréal

Le 7 mai 2018

Le Président du conseil

M. Tugudu

 

 

 

 

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Température et incipit dans Simone au travail de David Turgeon (9)

Simone au trravail

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Hum! Dans le champ encore, ce pauvre Elmore Leonard :

C’était un matin de blizzard et la galerie était déserte. Alban Wouters, son propriétaire, en profitait pour s’occuper de ses registres, accordant un œil intermittent au spectacle des lourds flocons gris. Alors un quidam vêtu d’une pelisse poussa la porte et entra dans la galerie accompagné d’un vilain sifflement glacial. Par temps mauvais il arrivait que des quidams trouvassent dans son échoppe refuge. On reconnaissait ces quidams à leur déambulation poliment indifférente dans la grande salle de la galerie, au visage interrogateur qu’ils s’imaginaient devoir composer en toisant les murs chargés d’œuvres qu’ils comprenaient au mieux imparfaitement. Alban Wouters n’avait rien contre les quidams, bien entendu : un quidam, devant la toile ou la sculpture propice, savait parfois se transformer, telle la larve en papillon, en client. Dans ces cas-là, et après un long épisode d’étonnement esthétique, le quidam se retournerait en direction du galeriste et l’interpellerait en ces mots :

– Combien pour celle-ci?

Lecteurs, lectrices, auteurs et autrices, je souhaite que vous trouviez refuge dans ce roman déjanté, tordant, tordu, irrésistible, zinzin, désembrayé, brindezingue, braque, abracadabrant, azimuté et autres épithètes, un peu convenues – vous me pardonnerez, je jubile -, du même tonneau.

Dans mon top 2017 québécois, lu en 2018. Forcené, inventif, hors la marge, dingue, échappé des petites-maisons…

Allez, ça suffit comme ça.

Note bibliographique :

Turgeon, David, Simone au travail, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 111, 2017, 284 p.

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Le poids de la métaphore chez Tire le coyote

Je veux faire fondre ton absence
J’ai senti ses pouvoirs de glace
Quand les flocons ramènent l’enfance
Pose tes mains sur mes crevasses
Apaise-moi dans le silence

[…]

Je rêve en jachère
Je laboure le mystère
Quand les questions brouillent l’existence
Vertiges de plâtre devant l’univers

[…]

Une journée portes ouvertes
Au congrès de la patience

Référence:

Tire le coyote : Pouvoirs de glace, tiré de l’album Désherbage, Disques la Tribu, 2017.

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Quand les oies et les volailles prennent une brosse

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À l’instar de l’Oreille tendue, je suis sensible aux petits hasards de la vie, aux accouplements littéraires surtout. Accords de proximité.

Dernier livre lu au Panama : un recueil de nouvelles de Richard Brautigan. Dans l’une d’elles, La vengeance de la pelouse (c’est aussi le titre du bouquin), Brautigan nous raconte que sa grand-mère avait un alambic avec lequel elle fabriquait du bourbon. Un de ses quatre, elle décide de jeter le vieux moût dans la cour près du poirier.  Son troupeau d’oies en fut ravi.

« Je suppose qu’elles [les oies] prirent en commun une décision fort agréable, car elles se mirent à manger le moût. Au fur et à mesure qu’elles en mangeaient, leurs yeux devenaient de plus en plus brillants, et leurs éloges du moût de plus en plus véhéments.

Au bout d’un moment, une des oies s’enfouit la tête dans le moût et oublia de se relever. Une autre caquetait comme un folle et essayait de se tenir debout sur patte en imitant une cigogne, à la manière de W.C. Fields. Elle demeura ainsi une minute environ avant de retomber sur les plumes de sa queue

Ma grand-mère les trouva toutes étendues autour du moût dans l’attitude même de leur chute […] p. 20

Montréal. Livre suivant. En guettant les ours : Mémoires d’un médecin de campagne des Laurentides, par Edmond Grignon, dit Vieux Doc.

Vieux Doc raconte que son père «tenait une auberge dans un gros village, situé au portique des Laurentides; vu ses aimables qualités, sa jovialité […] grâce aussi à ses talents de « violonneux » et à son bon whisky, la maison était très achalandée.

Le whisky surtout était fameux à cause d’un secret que possédait son père. Quand il recevait un tonneau de cent gallons, il y ajoutait quelques gallons d’eau (c’était dans le métier, et pour faire plaisir aux sociétés de tempérance), et puis il y ajoutait un plein sceau de belles cerises d’automne […]

Un beau jour d’été, il dit à son vieux serviteur Isaïe Piché que les gens du Cordon ont bien connu : « roule donc cette tonne qui est vide sous la remise au fond de la cour ». Isaïe roula la tonne, et la bonde s’étant arrachée, les cerises coulèrent dans la paille.

Les volailles qui s’étaient enfuies en poussant des cris de terreur, revinrent bientôt et se mirent à picorer les fruits succulents, gonflé d’alcool » p.18-19

Et elles furent toutes saoules…

Il y a aussi ce pauvre Rémi, dans le chapitre intitulé Le maringouinus magnus, qui essaie tant bien que mal de faire étalage de culture face aux notables. Petits ratés. Il confond «panorama» et «panama».

N’en jetons plus la cour est pleine.

Je prends mes fioles et mes sacs et je file au concert.

Références ;

Richard Brautigan, La vengeance de la pelouse (Nouvelles 1962-1970), Christian Bourgois éditeur, 10-18, 1983 (pour la traduction française), 212 p.

Edmond Grignon: En guettant les ours : Mémoires d’un médecin des Laurentides, Éditions Édouard Garand, Montréal, 1930, 238 p.

 

 

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Mon périple au Panama en accéléré et en mode Facebook

Pour le quintette rural

En prime :

Ma liseuse Kobo n’est pas insubmersible. Elle a rendu l’âme dans les eaux de la Bahia de Panama. Belle occasion pour plonger (s’cusez-là) dans une version papier d’un recueil de nouvelles de Richard Brautigan : La vengeance de la pelouse. Je vous en mets une. En mode thriller et Twitter.

L’effet Scarlatti

— Ce n’est pas facile de vivre dans un studio de San Jose avec un homme qui apprend à jouer du violon.

C’est ce qu’elle a dit aux policiers, en leur tendant le revolver vide. p. 64

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Un zeugme pour la route ? :

« Le romancier approchait la cinquantaine; il était grand, rougeaud, et semblait mal servi par la vie qui lui réservait toujours de petites amies infidèles, des cuites de cinq jours et des voitures avec de mauvaises transmissions. » p. 28,

Deux descriptions pas piquées des hannetons, pas plus, sinon on va m’accuser de verser dans le psittacisme :

« Le commissaire-priseur  vendait les choses si vite qu’il était possible d’acheter des trucs qui ne seraient pas en vente avant l’année prochaine. Il avait de fausses dents qu’on entendait cliqueter comme des sauterelles bondissant entre les mâchoires d’un squelette » p. 152

« La vieille dame lui parle et le souffle ininterrompu qui sort de sa bouche évoque la frénésie des pistes de bowling, un samedi soir, avec des millions de quilles qui lui tombent des dents. » p. 187

Richard Brautigan, La vengeance de la pelouse (Nouvelles 1962-1970), Christian Bourgois éditeur, 10-18, 1983 (pour la traduction française), 212 p.

vengeance de la pelouse

 

 

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Dans la solitude des champs de coton à L’Usine C

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Grand fracas à L’Usine C hier après-midi lors de la présentation de la pièce de Bernard-Marie Koltès :  Dans la solitude des chanps de coton.

J’avais lu le texte de Koltès au courant de la semaine. Un regard un peu intellectuel, j’avais bien vu la joute verbale entre les deux protagonistes, un texte dense, époustouflant, mais j’avais raté son côté animal, rugueux, explosif. Toutes choses  bien rendues par les acteurs, Sébastien Ricard et Hugues Frenette, par la mise en scène de Brigitte Haentjens.

J’avais bien lu les lignes de fuite. Les jeux d’opposition : le haut / le bas; l’homme / l’animal; le possédant / le requérant; le demandant / le demandé; le chaud / le froid; le désir / l’objet du désir; le creux / la saillie; l’offre / la demande; le mâle /la femelle; l’humilité /l’arrogance; le clair / l’obscur; l’humilité / l’arrogance; les lignes droites / les lignes courbes (fatales); le licite /l’illicite, l’envers / l’endroit et la botte qui ne peut qu’écraser le papier gras.

Toutes ses oppositions explosent dans un grand fracas grâce au jeu physique, olympique et exténuant des deux acteurs. Ricard n’en peut vraiment plus à la fin. Il mâche ses mots, s’écroule presque, et c’est beau. C’est une fin impossible, le début de la fin du monde.

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Même si la pièce ne joue plus à Montréal, vous pouvez vous reprendre en allant la voir à Ottawa au Centre national des arts où elle sera à l’affiche du 21 au 24 février 2018.

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