De la cause et des effets : accouplements

don-quichotte-antonio-saura (1)[À l’instar de L’Oreille tendue (voir ses Accouplements), j’aime bien la rencontre fortuite de textes et propos d’horizons différents. Mettons Marine Le Pen à contribution.]

Lors d’une entrevue au 24/60 (21 mars 2016) avec Anne-Marie Dussault, Marine Le Pen, stigmatisant le communautarisme bisounours canadien et l’accueil des 25 000 réfugiés syriens au Canada, s’est fendue d’un douteux syllogisme :

Les mêmes causes entraînent les mêmes effets. Ça, ça s’appelle la sagesse populaire. (à 4 minutes 40 secondes, par là)

Elle est en bonne compagnie avec les personnages benêts imaginés par Cervantès et Flaubert :

Chez Cervantès, quand le curé et le barbier tentent de guérir Don Quichotte de sa folle quête inspirée par sa lecture des romans de chevalerie :

Un des remèdes qu’imaginèrent pour le moment le curé et le barbier contre la maladie de leur ami, ce fut qu’on murât la porte du cabinet des livres, afin qu’il ne les trouvât plus quand il se lèverait (espérant qu’en ôtant la cause, l’effet cesserait aussi).

Chez Flaubert(remixant Cervantès), au moment où Emma est mourante après avoir absorbé de l’arsenic, Homais, ayant purgé la belle, y va d’une envolée scientiste :

Diable !… cependant… elle est purgée, et, du moment que la cause cesse

L’effet doit cesser, dit Homais ; c’est évident. 

Le gros bon sens qui traverse les siècles…

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Miguel de Cervantès : L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, Feedbooks, version numérique

Gustave Flaubert : Madame Bovary, Feedbooks. (version numérique)

 

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L’angoisse de la carte de jeu perdue dans l’oeuvre de Jean Echenoz

Art public - Wroclaw

Contexte

Umberto Eco est mort. Lecture intensive de Jean Echenoz ces derniers jours. Mettons en scène LmoD (sobriquet du Lecteur modèle, un concept développé par Eco) et un type pris au hasard, un faire-valoir qui lui donnera la réplique. Il se nommera Tausk, comme l’un des protagonistes du dernier récit de Jean Echenoz : Envoyée spéciale. Postulons que LmoD a mis les bouts vers une destination inconnue avec Ella F., la fille de tous les possibles. Un amour foudroyant, les soudant. Une rumeur circule dans le cercle restreint de leurs amis : l’éphémère serait en cloque. Conversation interceptée, disons, sur une version augmentée de Messenger, par un disciple du collectif Anonymous,  jaloux de LmoD, et lui aussi profondément enamouré d’Ella F. Mince intrigue. On verra. Montréal joue. Jouons avec les mots et la phrase de Jean Echenoz.

Dialogue de sourds :

Tausk – Quoi de neuf?

LmoD – Plongé dans Echenoz…

Tausk – Il y a des rumeurs qui circulent à ton sujet …

LmoD – Pas le temps de m’intéresser aux ragots. Je m’éparpille dans une étude sur la figure de l’énumération (effet Balzac) dans les œuvres de Zola et Echenoz (principalement).

Tausk – Hum! Passionnant. Rien de mieux à faire dans ton alcôve secrète avec ta douce… Tout de l’air que tu l’as engros…

LmoD  [filant la métaphore] – Chez Zola, l’énumération est bien pleine, justement, elle vise l’exhaustivité,  jusqu’à l’ennui du lecteur, aussi émérite soit-il.

Tausk –  … elle serait en cloque….

LmoD  [dans son envolée, ignorant Tausk] – Tu as lu ce passage sur les portières et les tapis dans Au bonheur des dames de Zola? T’as remarqué tous ces détails superfétatoires autour des tapis et des portières. Extrait :

Du milieu de la place Gaillon, on apercevait ce salon oriental, fait uniquement de tapis et de portières, que des garçons avaient accrochés sous ses ordres. D’abord, au plafond, étaient tendus des tapis de Smyrne, dont les dessins compliqués se détachaient sur des fonds rouges. Puis, des quatre côtés, pendaient des portières : les portières de Karamanie et de Syrie, zébrées de vert, de jaune et de vermillon ; les portières de Diarbékir, plus communes, rudes à la main, comme des sayons de berger ; et encore des tapis pouvant servir de tentures, les longs tapis d’Ispahan, de Téhéran et de Kermancha, les tapis plus larges de Schoumaka et de Madras, floraison étrange de pivoines et de palmes, fantaisie lâchée dans le jardin du rêve. À terre, les tapis recommençaient, une jonchée de toisons grasses : il y avait, au centre, un tapis d’Agra, une pièce extraordinaire à fond blanc et à large bordure bleu tendre…

Tausk – Ça ne doit plus exister des portières de Syrie avec l’avancée du Daesh? Mais… Y’a Constance, ta cousine, qui se fait un peu de mouron pour le petit en route dans le bedon d’Ella F.

LmoD – Un peu de sérieux, tu vas me faire perdre le fil… Alors que chez Echenoz, a contrario de Zola, l’énumération est marquée par le manque, la déliquescence et la dérision. Y’a toujours un truc qui cloche dans les énumérations d’Echenoz. Elles disent l’ébrèchement, la dégradation, l’obsolescence. Je te mets trois extraits triés sur le volet dans son œuvre : (j’y ajoute des petites touches de gras pour te faciliter la compréhension, mais je ne t’indique pas les pages correspondantes des citations, impossibles, parce que les livres ont été lues en édition numérique avec des polices de caractères ajustées un peu aléatoirement selon le moment du jour ou en fonction d’émotions incontrôlables passagères. T’as saisi? Mon mode de lecture préféré déconcerte la pagination) :

Les rues désertes étaient jonchées de choses diverses et dégradées : on pouvait trouver là, par terre et qu’on ne ramassait pas souvent, des cartouches non tirées laissées par une compagnie momentanée, du linge épars, des casseroles sans poignée, des flacons vides, un acte de naissance, un chien malade, un dix de trèfle, une bêche fendue. (14, Minuit, Paris, 2012). [un dix de trèfle dans cette énumération, il est complètement dingue]

Plus tard elle venait d’inspecter le pavillon en détail, d’ouvrir les penderies vides où s’entrechoquaient des cintres et les tiroirs pleins d’objets incomplets : albums photographiques désaffectés, clefs sans étiquette, cadenas sans clefs, manches d’accessoires et poignées de portes, tronçons de bougies, fragments de montants de lit, montre privée de sa grande aiguille. (Un an, Minuit, Paris, 1997).

Ce boulevard, – s’y trouvait une sorte de marché sauvage épars comme un terrain vague et où, à même le trottoir, des pauvres vendaient à des pauvres toute pauvre sorte d’objets de troisième main, sorbetière ou centrifugeuse sous blister crevé, jeu de tasses ébréchées, lots de yaourts discrets sur leur péremption, grille-pain sans prise électrique, mixeur insoucieux de garantie, liasses d’anciens magazines télé sans illusions sur leur avenir, vieux jouets, gants dépareillés, vieilles fringues et tout ce que l’on pourrait encore énumérer. (Envoyée spéciale, Minuit, Paris, 2016.)

Tausk – Hum, un tantinet perecquien… mais la fille, Ella F., celle de tous les possibles?

LmoD – En effet, si on pense à Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Perec. Echenoz va toutefois plus loin, en partant d’un simple objet, un simple ticket de métro, il a vraiment le chic dans la description de tous ses possibles et ses usages connexes. Il décline le Monde dans toute sa plénitude, mais il se garde une petite gêne, car il a des trucs narratifs plus urgents à traiter, et il est parfois épuisé (le narrateur l’affirme dans Envoyée spéciale). Je te rajoute un petit morceau tiré de son roman Au piano :

C’est qu’il y aurait pas mal de choses à dire de ces tickets, sur leurs usages annexes – cure-dents, cure-ongles ou coupe-papier, plectre ou médiator, marque-page et ramasse-miettes, cale ou cylindre pour produits stupéfiants, paravent de maison de poupée, micro-carnet de notes, souvenir, support de numéro de téléphone que vous gribouillez pour une fille en cas d’urgence – et leurs divers destins – pliés en deux ou en quatre dans le sens de la longueur et susceptibles alors d’être glissés sous une alliance, une chevalière, un bracelet-montre, pliés en six et jusqu’en huit en accordéon, déchirés en confettis, épluchés en spirale comme une pomme, puis jetés dans les corbeilles du réseau, sur le sol du réseau, entre les rails du réseau, puis jetés hors du réseau, dans le caniveau, dans la rue, chez soi pour jouer à pile ou face : face magnétisée, pile section urbaine –, mais ce n’est peut-être pas le moment de développer tout cela.  (Au piano, Minuit, Paris, 2003).

Tausk – Je suis un peu mêlé, il épuise tous les possibles ou il dit le manque?

LmoD – T’es trop binaire. Il énonce l’inachevé de la totalité ébréchée sur un ton parfois surréaliste. D’ailleurs, il n’a pas que ça à faire, énumérer, c’est un écrivain à temps plein.

Un an constitue aussi une tentative d’épuisement de tous les sons. Dans Un an (on trouvera un résumé du récit ici sur le site des Irrésistibles) Victoire entend des voix. Dans l’extrait suivant, elle perçoit de curieux bruits – on apprendra plus loin dans le récit que ce sont des sons de balles de golf:

Nul écho non plus n’émanait des demeures alentour bien que Victoire, au bout de quelque temps, commençât de percevoir des sons légers, parfois, aux environs du pavillon. C’étaient des bruits de chute ou de choc discrets, à peine audibles, de nature et d’amplitude variables, étouffés ou mats, parfois suivis de rebonds : une fois ce fut un éclat de verre brisé, une autre un impact de grosse caisse, un grincement bref, un pétard faisant long feu, une seule fois un cri étouffé. Ils survenaient sans régularité, une ou deux fois par jour, certains jours pas du tout. Victoire finit par se mettre à l’affût sans pouvoir établir leur origine. Il suffisait parfois, après que deux jours de suite ils ne se furent plus manifestés, qu’elle oubliât leur existence pour qu’inopinément l’un d’eux vînt rappeler à son souvenir leur série. Au moins, ne se produisant jamais de nuit, ne troublaient-ils pas son sommeil.  (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Utiles les sons pour ce portraitiste, pour télescoper différents niveaux de la réalité : la syntaxe, les chars et la vie en général, dont la sexuelle (tant qu’à y être).

 La voix de Castel était un peu cassée, lyophilisée, sèche comme un échappement de moteur froid, quand celle de Poussin sonnait tout en rondeur et lubrifiée, ses participes glissant et patinant comme des soupapes, ses compléments d’objet dérapant dans l’huile [il n’est pas dit s’il domine l’imparfait, ni s’il compose avec lui – voir Dickner, Le romancier portatif]. Ils vivaient, sans argent, à l’écart des hommes et se nourrissaient de restes récupérés la nuit dans les décharges et les poubelles proches, et parfois également de petits animaux qu’ils savaient capturer, lapins mais aussi hérissons voire lézards, et sexuellement semblaient se satisfaire l’un de l’autre.  (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Tausk – et quand tu poses ton oreille sur le bedon d’Ella F., tu l’entends le cœur vibratile du poussin? J’imagine que tu as noté dans Envoyée spéciale, Echenoz y va fort dans sa tentative d’épuisement de la figure du massacre, de la torture, de la tuerie et de la mort. Le mal de vivre quoi. Rendons hommage à l’Oreille tendue, elle a fait œuvre fort utile en la matière sur son blogue :

Certes, ça tuait dans les Grandes Blondes (1995) et dans Je m’en vais (1999), ça s’écharpait et ça mourait dans 14 (2012), mais, dans Envoyée spéciale, il y a changement d’échelle. Autour de Constance (qui n’en est pas l’incarnation, du moins en amour), on se suicide (dans le métro), on se fait rétrécir (amputation, démembrement, décapitation — pas du même personnage), on se fait tirer dessus (au revolver, au fusil d’assaut), on se fait torturer («plâtrer», en l’occurrence), on se fait manger (c’est, probablement, le sort du beagle Biscuit, nom prédestiné, alias Faust) ou broyer (un papillon). D’autres scènes frappent par leur violence, sexuelle (en prison), sociale (avec un mendiant, encore dans le métro) ou géopolitique (pourquoi tolérer la Corée du Nord ?). La fin du roman n’est pas du meilleur augure pour son héroïne (façon de parler). (Exercices de reconnaissance)

[Note du gars jaloux du collectif d’Anonymous :  Tausk peut aussi faire étalage de culture numérique]

LmoD – Excellent! En ce qui concerne les bedons et les habitats, je poursuis avec le florilège de sons dans Un an.  J’enfile par la suite avec les autres sens…

Chambre à peine moins coûteuse et vue sur le parking, réceptionniste eczémateux, personnel distrait, tuyauterie sonore : des coups de bélier faisaient trembler à toute heure les canalisations. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Tausk – Et ça plane toujours avec ta belle?

LmoD – Et les sons encore, dans l’attente de l’éphémère amant:

Victoire laissait la porte ouverte et, pendant que Gérard montait l’escalier, les côtes du velours noir produisaient en se frottant les unes aux autres une plainte étouffée, granuleuse, évoquant un roucoulement de pigeon en apnée, dont la tonalité s’aiguisait comme Gérard grimpait de plus en plus vite. [une plainte granuleuse, fallait y penser quand même]. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

 Et quand elle plante avec son vélo volé …

Ainsi les sensations, les bruits ambiants – chaîne étranglée, froissement de garde-boue, dernier soupir du timbre et cliquetis indéfini de roue libre –, tout cela s’en fut en un rien de temps. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Et à chaque fois que les bruits résonnent lourdement dans sa tête, y’a le mec Louis-Philippe qui ramène sa fraise. Parce qu’elle est dingue, autistique, Victoire. Il y a une clef pour saisir le truc narratif pour les lecteurs émérites dans ce récit sens dessus dessous.

Victoire immergée n’était même pas très sûre de sa réalité. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Tausk – Délire interprétatif! Tu ne fais pas honneur à ton père, Eco.

LmoD – Pffft! Et quoi de mieux qu’un chien (ou son absence) pour épuiser les odeurs canines (ou leur absence) dans une manière de variation kundérienne (Victoire fait de l’auto-stop comme dans la nouvelle de Kundera : Le jeu de l’auto-stop, dans, je pense, Risibles amours).

Il y eut un prêtre au volant d’une R5 sans options, sans radio ni rien, réduite à sa fonction locomotrice : les sièges étaient raides et flottait une puissante odeur de chien bien qu’il n’y eût pas de chien. » (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Régnaient de suffocantes odeurs d’essence et de chien, mais cette fois avec un chien, calmement installé près de Victoire et qui lui adressait des regards polis et navrés comme pour se désolidariser, solliciter son indulgence rapport à la mauvaise tenue de ses maîtres. » . (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Dans la 605 flottait une odeur de grésil et de cendre mais pas de chien bien qu’il y en eût un, couché sur un plaid à l’arrière. » . (Un an, Minuit, Paris, 1997)[Note : L’Oreille tendue avait aussi relevé cette variation, dans son billet de reconnaissance susmentionné]

Tausk – C’est bon, c’est bon! Les sons, les odeurs, t’as rien sur la vision? Ta vision d’avenir avec Ella F., genre?

LmoD – Mais oui, tout se passe dans le rétroviseur. Autre belle variation kundérienne, en char –  (pour le plaisir de Jacques Villeneuve : une grosse Renault, un fourgon noir, une R5 sans options, une Seat, une Ford Escort et une Fiat – pas le temps d’épuiser toutes les marques) :

Premier extrait :

Elle commença de se déplacer en auto-stopJovial dans une grosse Renault, cheveux noirs épais lissés en arrière et moustache assortie, le premier homme qui la prit à son bord était vêtu d’un complet bleu pétrole, d’une chemise à rayures bleu ciel et d’une cravate en tricot bordeaux. Une chaînette retenant son signe zodiacal stylisé ballait par-dessus sa cravate et une tétine fluorescente surdimensionnée pendait au rétroviseur. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Et le second auquel se mêle un peu d’odeur :

Vous tombez bien, c’est là que je vais, lui dit une heure plus tard un deuxième conducteur, installé au volant d’un fourgon noir au rétroviseur duquel se balançait une silhouette de sapin déodorant(Un an, Minuit, Paris, 1997)

Un troisième, mêlé de sons et d’odeurs de chiens :

Il y eut un prêtre au volant d’une R5 sans options, sans radio ni rien, réduite à sa fonction locomotrice : les sièges étaient raides et flottait une puissante odeur de chien bien qu’il n’y eût pas de chien. L’homme était vêtu d’un costume anthracite cartonneux sur un col roulé gris souris, son revers s’ornait d’une petite « croix de métal. S’exprimant avec une bienveillance militaire, il conduisait comme on touche de grandes orgues, chaussé de croquenots cognant fort les pédales ; un rameau s’effritait sous le rétroviseur[déliquescence du rameau]» . (Un an, Minuit, Paris, 1997)

 Un quatrième :

 Il y eut, avec ses trois enfants, une mère de famille menant brusquement une Seat. Du pare-brise déjà constellé des vignettes automobiles des six dernières années, chronologiquement superposées, divers autocollants écologiques et mutualistes contribuaient à compromettre la transparence, compte non tenu des balais d’essuie-glace à bout de course (…) Assieds-toi normalement, Juju, mets ta ceinture, lui dit sa mère avant de proposer à Victoire, tout en la jaugeant dans le rétroviseur, quelques heures de ménage et de baby-sitting. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Le cinquième :

Il y eut trois garçons goguenards intimidés, en blouson fendillé, entassés à l’avant d’un vieux modèle de Ford Escort. Victoire montée à l’arrière regardait les nuques rases des jeunes types serrés l’un contre l’autre et n’osant pas se retourner sauf celui du milieu, qui voulut tenir des propos ambigus mais que les deux autres firent taire. Régnaient de suffocantes odeurs d’essence et de chien, mais cette fois avec un chien, (…) « Au rétroviseur, cette fois, pendait un ballon de peluche blanche à panneaux ciel. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Et enfin, cette dernière où elle monte, absente, sans s’intéresser à la marque de la voiture, ni au rétroviseur, ni à son poursuivant halluciné (Louis-Philippe)

Puis la nuit et la pluie commencèrent de tomber (un zeugme, en passant), l’une plus sauvagement que l’autre, et pendant des heures nul véhicule ne vint à passer, bientôt Victoire se  trouva complètement trempée et aveuglée jusqu’à ce qu’une petite voiture blanche parût freiner enfin à sa hauteur. Elle ne s’en aperçut même pas tout de suite, puis elle monta mécaniquement dans l’habitacle obscur. Vous allez vers Toulouse ? fit une voix d’homme. Victoire acquiesça sans se tourner vers lui. Elle était hagarde et ruisselante et semblait sauvage et mutique et peut-être mentalement absente. De fait elle était à ce moment trop lasse, trop égarée pour observer cet   homme autant que les précédents auto-stoppés. Sans s’intéresser à la marque du véhicule, elle n’examina pas son aménagement, ni ce qui pouvait cette fois décorer le pare-brise ou pendre. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Tausk – C’est fini la thèse?

LmoD – Un dernier? Pour faire le tour des sens. Sur le toucher et les épithètes, en prime.

Tausk – Quoi?

LmoD – Tu sais dans les manuels sur le Well Writing et chez Dickner, on nous met en garde contre l’utilisation abusive de l’adjectif. Echenoz l’utilise, avec exigence, bonheur, bon escient, l’épithète, pour la description des attributs d’un vélo déliquescent qui vous déchire le popotin. Remarque la justesse expressive de cette selle, déhiscente, vise le manque, l’absence, traitée plus haut, celle des garde-boue [refus de la réforme orthographique de 90, manque le s] vibratiles et du vélo pas de pompe, en plus. Génial :

Mais celle-ci n’était qu’un foutu vélo vert-de-gris minable au timbre atone, aux jantes oxydées, aux garde-boue vibratiles : dynamo rétive, pédales dépareillées, pignons édentés, fourche asymétrique et pneus à plat. Et pas de pompe. Et la selle déhiscente vous déchirait affreusement le cul (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Tausk – Ça va! T’as fait le tour? Tu ne vas pas me citer l’œuvre au complet. Comment se porte-elle, Ella F.? Et son angelot?

LmoD – Elle allait bien. Aux dernières nouvelles.

Tausk – […]

LmoD – Elle a mis les bouts en solo pour la Suède, visiter des bibliothèques japonaises et des IKEA, sans ses googlunettes. Elle a eu envie de prendre un peu d’air. Je le lui pompais, je pense, son oxygène. Un peu d’auto-stop ne lui fera pas de mal. Comme Victoire dans Un an.

Tausk – Quoi? Ce n’est pas idéal ce road trip pour le plein épanouissement du lutin en devenir!

LmoD – Y’en n’a pas de descendant, mon cher. Des lubies. Des histoires. De fausses illusions référentielles! Faut pas croire tout ce que l’on raconte dans les livres…

Tausk – […]

LmoD – Hé! C’est la semaine de Montréal Joue.

Tausk –  C’est quoi le rapport?

LmoD – T’as sûrement noté la présence de la carte de jeux perdue dans l’œuvre de Echenoz?

Tausk –  ?

LmoD – L’angoisse de la carte perdue chez Echenoz! Dans une énumération, évidemment.

Tausk –  Je me décapsule une IPA …

LmoD – … pendant que je retrouve le passage dans 14. Voilà, l’angoisse du dix de trèfle au temps de la Première Guerre Mondiale :

Les rues désertes étaient jonchées de choses diverses et dégradées : on pouvait trouver là, par terre et qu’on ne ramassait pas souvent, des cartouches non tirées laissées par une compagnie momentanée, du linge épars, des casseroles sans poignée, des flacons vides, un  malade, un dix de trèfle, une bêche fendue. 14 [le lecteur attentif aura sans doute remarqué la dégradation du monde décrite dans ce passage]. (Envoyée spéciale, Minuit, Paris, 2016.)

Tausk –  Tu radotes, tu me l’as déjà mis plus haut cet extrait…

LmoD – Ce sont les mêmes mots, mais ce n’est pas le même contexte. Le sens varie, radicalement. T’as lu la nouvelle de Borgès, Pierre Ménard, auteur de Don Quichotte? M’enfin, t’expliquerai un jour, quand j’aurai des loisirs, je poursuis avec mes jeux de cartes.

Je m’en vais décrit la déréliction de la vie, l’opacité du réel. Imagine un jeu de cartes sans as de cœur, ça vous remplit de dégoût, vous enlève toute envie de réussir sa vie et un solitaire, voire un zeugme :

La chambre de Ferrer avait l’air d’un petit dortoir individuel, ce qui semble une contradiction dans les termes et pourtant c’est ainsi : murs blêmes et vides, ampoule au plafond, sol de linoléum, lavabo fendu dans un coin, lits superposés dont Ferrer choisit l’étage inférieur, téléviseur hors service, placard ne contenant qu’un jeu de cartes – providentiel à première vue pour les réussites mais de fait inutilisable car amputé d’un as de cœur –, forte odeur de grésil et chauffage balbutiant. Rien à lire mais de toute façon Ferrer n’avait pas très envie de lire, enfin il parvint à s’endormir. (Je m’en vais, Minuit, Paris, 1999) [le perspicace lecteur aura encore une fois noté l’obsolescence des choses décrites dans cet extrait]

Et un petit dernier, dans Envoyée spéciale, une carte perdue, sans identité, anonyme, ruinant la carrière de ses compagnes, les forçant au chômage et les enlisant dans un profond malaise existentiel :

Une carte à jouer perdue, par exemple, seule derrière le kiosque à journaux de la place Prosper-Goubaux. Ça n’a l’air de rien à première vue, une carte égarée, n’empêche que ça ruine la carrière et l’avenir d’une cinquantaine d’autres qui la pleurent sinon la maudissent, ne pouvant plus servir à rien, se retrouvant sans emploi à cause d’elle […] (Envoyée spéciale, Minuit, Paris, 2016.)

Tausk –  Et la fille, Ella F. perdue dans le grand jeu de la vie, ça ne te mets pas les boules?

LmoD – Hum…

Tausk – C’était quand même le bonheur avec Ella F? La fusion?

LmoD – Oui!

Tausk [un lettré, quand même] – Mais…

Le bonheur est dans l’amour un état anormal. (Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, À l’ombre des jeunes filles en fleur, Bibliothèque électronique du Québec)

Soyons de bonne foi ; dans nos arrangements, aussi froids que faciles, ce que nous appelons bonheur est à peine un plaisir » (Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2011, 1040 p)

Les femmes sont très adroites, et elles ont raison; quand elles peuvent entretenir deux adorateurs en bonne intelligence, quelque rare que cela soit, c’est tout profit pour elles. (Les Souffrances du jeune Werther, en deux parties, traduit de l’original allemand Goethe (1749-1832) par le B. S. d. S. (baron S. de Seckendorf), W. Walther, Erlangen, 1776. (notice BnF no FRBNF30525419). [Ah! : le gars d’Anonymous]

 LmoD – Mais non, qu’est-ce tu racontes. Un amour chasse l’autre. T’as vu dans Envoyée spéciale, le type Tausk, il s’en tire, somme toute, pas mal avec les éphémères.

Je t’en mets des petits bouts dans le genre tentative d’épuisement des actes du langage de l’amour chez Echenoz?

Tausk – Une autre fois, si tu veux.

LmoD – @ +

Tausk – Ciao bellissimo!

LmoD — Ciao!

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Récits du voir et du noir

 

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Une semaine de vacances disait la saloperie, d’emblée, caméra à la main, gros plan sur l’abject, au cœur du mal, de l’anéantissement de l’autre. L’inceste décrit dans tous ses détails. La domination. Un point de vue clinique, froid, distancié, avec un narrateur omniscient nous tenant ferme, prisonnier de l’horreur. C’était un récit du voir, noir.

Dans Un amour impossible, on change de focale. On assiste à un lent dévoilement. Une légère brume fond sur le monde. Ça couve tout le long du récit, ça va nous exploser au visage, on le sait, dans la dernière partie du roman. L’inceste. Une perspective du point de vue de la mère, son amour pour sa fille, pour le père absent depuis toujours, depuis le jour où il lui a dit la beauté de ses mains, depuis le jour où il lui a fait un enfant – qu’il ravira plus tard –  avant de fuir. Des amours impossibles. C’est un récit de l’aveuglement, d’une mère qui n’a pas vu, agit. Noir.

 

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Que quelques, jusque-là que, et quelque chose de lassant, à la longue

Première lecture de l’année : Écoute la pluie de Michèle Lesbre. Des critiques m’avaient  conseillé la lecture de ce récit pour sa « petite musique ». Louche.

Inspiré malicieusement des travaux d’Antoine Albalat, je me suis livré à un petit exercice d’analyse lexico-statistique. Désolé pour l’harmonie du style, mais le texte caquette et cancane dès l’ouverture du récit, avec une profusion d’assonances (en gras dans les extraits qui suivent) :

Lorsque j’ai jeté un œil sur ma montre, hier soir, il était grand temps que je quitte l’agence. J’ai couru jusqu’à la station de métro, je ne voulais pas rater le train pour te rejoindre à l’hôtel des Embruns. Je pensais que, de ton côté, tu étais peut-être sur le chemin de la gare de Nantes. J’essayais de t’imaginer, sac noir sur le dos et petite valise. Depuis que nous ne vivons plus dans la même ville, quelques terrains vagues se faufilent entre nous, ceux de nos imaginaires, qui parfois me font peur. Où es-tu dans l’instant même où je pense à toi, à qui parles-tu ? Pourtant j’aime ces zones d’ombre, elles nous permettent de ne pas laisser l’ennui et l’habitude nous grignoter peu à peu.

Sur le quai du métro, il n’y avait que quelques voyageurs et un vieil homme près duquel je me suis arrêtée. Il portait un imperméable beige et tenait une canne. Sur l’autre quai, une publicité pour des sous-vêtements masculins révélait le corps lisse et hâlé d’un jeune athlète, peut-être ai-je un souvenir précis de cette affiche à cause du petit homme voûté, de sa canne, de ce face-à-face insolite. p 7 de 65 (édition numérique)

et plus loin :

Je ne sais plus à quel moment de mes allées et venues je me suis retrouvée près du canal Saint-Martin, le long duquel des groupes de jeunes gens dînaient, assis en rond sur la pierre. Tout en me frayant un passage entre leurs installations, je me demandais si tu aurais eu la même réaction que moi sur ce quai de métro qu’avait choisi le vieil homme pour quitter la vie. Je ne parvenais pas à m’en faire une idée précise et je n’étais pas sûre d’évoquer cette scène pour expliquer mon absence à la gare, elle mettait dans une état de choc qu’il m’était impossible de transmettre.

Je n’avais jamais pensé jusque-là que sa vieillesse aussi me manquait, sans doute aurions-nous pu avoir quelques gestes de tendresse, quelques instants de complicité, quelques silences et aussi ces pauvres mots que l’on murmure à l’oreille des mourants. (p. 23 de 65)

Beauté du numérique pour des petites sondes lexicographiques. On retrouve dans ce court récit d’une centaine de pages (version papier) 85 occurrences du mot quelque. Jusqu’à apparaît 23 fois et lorsque, 17. De guère lasse, j’ai abandonné la collection des que et des qui.

J’ai débusqué 29 occurrences des mots quelque chose. Effet de style? Petit florilège de l’expression :

quelque chose de désuet mais de charmant
quelque chose de toi
quelque chose d’étrange dans sa voix
quelque chose d’intime
quelque chose de troublant
quelque chose de l’enfance
quelque chose de tranquille
quelque chose de magnifique
quelque chose d’infiniment doux
quelque chose de chaud
quelque chose d’étrangement oppressant (en effet)
quelque chose d’artificiel (bien dit)
etc.

Quelque chose de lassant, à la longue.

Les goûts sont dans la nature, ainsi va la musique.

Sources :

Antoine Albalat,  Travail du style, Paris : Librairie Armand-Colin, 1918, 312 p.

Michèle Lesbre, Écoute la pluie, Montréal : Héliotrope, 2013, 102 p. (ma version numérique comporte 65 pages, lu avec Bluefire Reader)

travail du style

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La compagnie des livres en 2015

Marie D. Martel m’interpelle sur Facebook. Qu’ai-je lu en 2015 qui mériterait de figurer dans une manière de Top 10? Je vais tricher, je le sais.

Épineuse question. Allez, sans trop y penser. Des relectures, en premier : Raymond Radiguet, Le diable au corps; Goethe, Les souffrances du jeune Werther; Pierre Michon, La Grande Beune; Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux; Patrice Desbiens, Rouleaux de printemps.

Plus près : Léonardo Padura, Hérétiques; Maylis de Kerangal, À ce stade de la nuit; Martin Amis, La maison des rencontres; Christine Angot,  Un amour impossible.

Des Québécoises : Catherine Mavrikakis, La ballade d’Ali Baba; Sylvie Drapeau, Le Fleuve; Martine Audette, Tête première dos contre dos.

Des essais sur notre langue : Benoît Melançon, Le niveau baisse; Anne-Marie Beaudoin-Bégin, La langue rapaillée. Combattre l’insécurité linguistique des Québécois.

Oups, je dépasse déjà le compte de dix, et il y en aurait d’autres… Peut-on ajouter ceux qu’on n’a pas vraiment aimés, mais qui nous ont permis de joyeuses activités para-littéraires ? : Soumission, lu à la plage et Millennium IV qui a terminé sa vie au fin fond d’un lac à l’eau claire.

Pure détestation, mais lu pour la cause : Le Crépuscule des bibliothèques.

Tous disponibles dans le réseau des Bibliothèques publiques de Montréal

Hors catégorie et les dépassant tous :

  • Le Cher journal d’un vieux pote, Éditions du casier postal numérique, Février-décembre 2015, 163 entrées, un peu plus de 120 000 mots.
  • Sur WhatsApp, autre pote, quelque 10 000 mots de poésie urbaine pas piqués des hannetons. Janvier à mai 2015.

 

 

 

 

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L’amour au temps de la poste restante et du numérique

Le diable au corps

Replonger dans Radiguet. Le diable au corps. Concordance des temps pour les épistoliers. Passage où l’amant espère, transi, cueillir une lettre de sa bienheureuse à la poste restante, alors qu’au temps du numérique l’enamouré attend un texto de l’éphémère.

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Les oiseaux tombent du ciel : ménage à trois

Pluie de grenouilles

[À l’instar de L’Oreille tendue (voir ses Accouplements), j’aime bien la rencontre fortuite de textes littéraires d’horizons différents.]

Des extraits tirés de deux romans parus en 2011. Deux romans rappelant le châtiment divin narré dans Les dix plaies d’Égypte  :   » les grenouilles tombèrent et recouvrirent l’Égypte » (Exode 7,25-8,11)

Dans l’un – Il pleuvait des oiseaux – l’action se situe en Ontario à Mathison, dans l’autre – Le Cas Sneijder – l’auteur relate un événement ayant eu lieu au coeur de l’Arkansas.

Les oiseaux tombent du ciel, en synchro. Une vraie plaie :

On y voyait des hommes vêtus de combinaison blanches, portant des gants de protection, et le visage recouvert d’un masque à gaz, ramasser d’innombrables oiseaux morts dans les rues et sur les toits des maisons d’un petit village.

[…]

Dans la rue principale du village, les gens se regardaient, allaient puis revenaient, poussaient une bête du bout du pied, levaient de temps à autre la tête vers les nuages, comme s’ils espéraient une explication miraculeuse face à tous ses morts qui tombaient du ciel et remontaient du ventre des rivières

Le Cas Sneijder

Il pleuvait des oiseaux, lui avait-elle dit. Quand le vent s’est levé et qu’il a couvert le ciel d’un dôme de fumée noire, l’air s’est raréfié, c’était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux et ils tombaient en pluie à nos pieds.

Il pleuvait des oiseaux

Références

Dubois, Jean-Paul, Le cas Sneijder, Paris, Éditions de l’Olivier, 2011, 217 p.

Saucier, Jocelyne, Il pleuvait des oiseaux, Montréal, XYZ, 2011, 179 p.

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Les mots et les choses, le début et la fin du monde

À l’instar de L’Oreille tendue (voir ses Accouplements), j’aime bien la rencontre fortuite de textes littéraires d’horizons différents.  Deux extraits : l’un tiré de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia-Marquez, l’autre de 2084 : la fin du monde de Boualaem Sansal. Ça tourne autour des mots et des choses, du début et de la fin du monde.

Le monde était si récent, que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. Cien años de soledad

À la fin des fins régnera le silence et il pèsera lourd, il portera tout le poids des choses disparues depuis le début du monde et celui encore plus lourd des choses qui n’ont pas vu le jour faute de mots sensés pour les nommer. 2084 : la fin du monde

Références

Sansal, Boulaem, 2084 : La fin du monde, Paris, 2015, 273 pages

Garcia Marquez, Gabriel, Cent ans de solitude, Paris, Éditions du Seuil, 1968, 391 pages. Traduit de l’espagnol par Claude et Carmen Durand.

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Repousse-lecteur : Crépuscule des bibliothèques

J’ai lu Crépuscule des bibliothèques de Virgile Stark, un bibliothécaire qui s’est fendu d’un pamphlet autour de « la barbarie à visage numérique ». Il ne se fera pas d’amis auprès de ses collègues qu’il accuse de s’être laissé abuser par « la propagande soviétoïde en faveur des technologies émergentes. » Il ne ménage pas ses épithètes pour les pourfendre : « auditoire de sourds et de fanatiques », « bibliothécaire zombie », « bibliothécaire-barbare ». Ça donne envie de poursuivre la lecture…

Il est habité par une profonde nostalgie du livre papier : « flambeau du désir », « graveur des époques », « récipient général », « plafond du cosmos ». Un peu pompier ésotérique, tout ça. Il déraisonne autour de la superficialité du texte numérique. Sachez que « la magie s’est retirée du livre pour habiter la page-écran et la symbolique des réseaux. » Que les télécommunications ont remplacé les communications. Les écrans ? « On y lit plus souvent de consternants emails et plus de tweets que la prose de Voltaire et de Thucydide ». « Nous avons jeté nos enfants, sans le moindre scrupule, sur les autoroutes de l’Information, les laissant s’abrutir avec Facebook, Twitter, Millenium et World of Warcraft. » « Le grand décervelage ». Plus personne ne lit Platon, ni Homère. Google comme « automate acéphale ». Wikipédia, « une énorme décharge immatérielle alors que l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert était selon Chateaubriand une Babel des sciences et de la raison. » Les bibliothèques y passent aussi, ces horribles tiers-lieu qui s’abaissent au niveau du plus grand nombre en fourguant au bon peuple des disques, des BD, des jeux, des accès Internet, du confort, des livres jetables et de la bouffe.

À lire pour tenir en main un beau florilège des idées reçues autour du numérique et des bibliothèques en évolution.

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Repousse-lecteur aussi publié sur le Club des irrésistibles des Bibliothèques de Montréal.

La référence :

Stark, Virgile. Crépuscule des bibliothèques, Éditions Les Belles Lettres, 2015, 212 pages.

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La Queen des Queens : Louise Guillemette-Labory

Louise Guillemette-Labory, directrice des Bibliothèques de Montréal. Elle travaille depuis des lustres au service des citoyens pour le développement des bibliothèques, de la culture, du loisir et du développement social. Elle profite de l’ouverture du Festival de Jazz de Montréal qui s’ouvre le 26 juin pour accrocher ses patins, non définitivement, croit-on.

Vraiment pas évident de trouver une image, une métaphore qui la dépeindrait, qui rendrait honneur à sa grandeur. Comment dire le plus grand que le grand. Hum! J’ai pensé à Falardeau, au King des Kings, à Elvis Gratton. Louise est la Elvis Gratton de la lecture publique, du développement social et autres machins inscrits dans notre planification stratégique full efficiente.

La Queen des Queens. Voilà! Attention, la comparaison a ses limites, alors que Gratton est un grossier personnage qui nous renvoie l’image de notre propre bêtise, Louise est lumière. Elle ne dirigeait pas bêtement, elle nous indiquait la direction, pour aller plus loin, plus haut, plus haut, plus haut, la Ginette Renaud des biblios!

Louise et Gratton partageaient toutefois la même devise : Think Big! C’est certain!

Elle nous a d’abord appris qu’il fallait faire copain avec le Politique et la Haute administration. Ses copains de route :  Miranda, Abdallah, Léger, Laperrière, Applebaum, lequel lui a enseigné que des problèmes d’argent il n’y en avait pas quand on a de la volonté politique… et des amis. Elle savait que nos meilleures idées doivent toujours être les idées du politique. Ça se jouait, au violon, parfois avec une grosse contrebasse larmoyante aussi. Elle maîtrisait parfaitement l’archet.

Il y a aussi eu Gérald Tremblay à qui elle a vendu le plan de consolidation des bibliothèques : harmonisation des systèmes de gestion des bibliothèques, bonification des heures d’ouverture, gratuité complète des services en bibliothèque, programme de rénovation et d’agrandissement de construction des bibliothèques et implantation de technologie RFID et du libre-service.

Des mauvaises langues ont même dit que l’ex-maire Tremblay ne savait pas qu’il avait fait ça… Louise savait convaincre. Un leadership à faire fondre les statues de bronze.

On connaît tous l’amour de Louise pour la ville de Québec, la belle capitale. Pfffff! Think big! Elle a voulu que Montréal devienne la capitale mondiale du livre.

L’automne est parfois terne, morose. Bof! Louise a dit : que la lumière soit et que naisse La Saison de la lecture de Montréal.

Elle a voulu la Bibliothèque Big, partout, tout le temps, en mouvement, impérialiste, occupant tous les territoires : physique, virtuel, hors les murs.

Des problèmes sociaux? Crise des surprimes, problèmes de maturité scolaire, de littératie, d’itinérance, d’employabilité, d’insertion sociale, d’opacité administrative, de faim dans le monde, de censure, d’ouragans destructeurs? Facile, les nouilles, la solution se trouve dans les bibliothèques.

Elle avait d’immenses lunettes roses, un grand rire tonitruant de Mère Noël. Il n’y en avait pas de problèmes, que des solutions à la portée de ses adjoints qu’elle avait savamment triés sur le volet.

Championne des paradoxes, elle tournait patiemment les coins ronds pour résoudre la quadrature du cercle, pour atteindre plus rapidement ses objectifs.

Elle a porté, olympienne, Suzanne Payette à ses baskets, le flambeau de la cause, partout sur la planète dans le train de l’IFLA des représentants des bibliothèques métropolitaines mondiales.

Je l’avais affectueusement baptisée la vendeuse de balayeuses, tant sa voix était forte pour porter, intarissable, le message avec conviction, passion et humour.

Elle était le plus grand aspirateur au monde. Un aspirateur de ce qui se disait et se faisait de mieux dans notre domaine. Outre sa vision des bibliothèques et du monde qu’elle s’attelait, inlassable, à transformer à sa guise, elle a toujours su s’approprier les meilleures idées de tous et les disséminer sans relâches. Elle se disait technouille ou technulle, mais elle était en fait technophile et technosolidaire, bien ancrée dans le siècle en cours.

Elle est devenue, au fil des ans, gigantesque mégaphone, spécialiste des systèmes intégrés de gestion documentaire, des makerspaces, du epub, de la bibliothèque numérique, du format MARC, des fablabs, de la cocréation, du codesign, des réseaux sociaux, des hubs, des tiers-lieu, de Linux, de Sierra, de la technologie RFID, d’Open Street Map, des certifications Leed, de la ludification, de technologie mobile, des Space Apps Challenge, de médialittératie, de sites web adaptatifs, des données ouvertes, des hacketons, et j’en passe. Un seul truc lui aura échappé, sans trop de conséquences, les maudits fils RSS dans lesquels elle s’amusait, comme une gamine sautant à la corde, à s’enfarger les guibolles.

Elle ne comprenait pas toujours, mais elle savait.

Elle avait un grand coeur, infatigable.

Qu’elle mette les bouts l’esprit tranquille, on poursuit son œuvre, on s’occupe de la centaine de partenaires et de projets qu’elle nous a foutus dans les pattes. On va en suer un coup, en pensant à elle, souriant!

Merci Louise, poursuis bien ta route et souhaitons que ton adjoint, le Bon Dieu, fasse que l’on se croise de nouveau, pour la lutte finale.

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