Température et incipit : La position du tireur couché de Jean-Patrick Manchette [57]

Manchette

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

C’était l’hiver et il faisait nuit. Arrivant directement de l’Arctique, un vent glacé s’engouffrait dans la mer d’Irlande, balayait Liverpool, filait à travers la plaine du Cheshire (où les chats couchaient frileusement les oreilles en l’entendant ronfler dans la cheminée) et, par-delà la glace baissée, venait frapper les yeux de l’homme assis dans le petit fourgon Bedford. L’homme ne cillait pas.

Ce qu’en pense Philippe Didion dans ses Notules dominicales du 18 août 2019 : magistral.

«On est ici dans un roman d’action et de comportement (behavioriste, en bon français) d’où toute psychologie est exclue. Action, vitesse, détachement du narrateur, ingéniosité de la construction en boucle, c’est magistral.»

Jean-Patrick Manchette, La position du tireur couché , Gallimard, coll. Série noire n° 1856, 1981; 192 p.

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Température et incipit : Love de Toni Morrison [56]

morrison

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Le jour où elle est arrivée à pied dans les rues de Silk, un vent cinglant empêchait la température de monter et le soleil ne parvenait pas à faire grimper les thermomètres extérieurs de plus d’un ou deux degrés au-dessus de zéro. De petites plaques de glace s’étaient formées sur la côte et, dans les terres, les maisons de Monarch Street, construites à la va-vite gémissait comme de petits chiots. La glace miroitait, avant de s’évanouir dans l’ombre du début de soirée, si bien que ces trottoirs qu’elle arpentait devenaient des pièges même pour les jambes les plus agiles, ne parlons alors d’un pas légèrement claudicant.  p. 23

Toni Morrison, Love, Christian Bourgeois éditeur, 2004 pour la traduction française, 2003 pour l’édition originale, 305 p.

La version numérique du livre se trouve aussi dans les bibliothèques de Montréal : ici

Toni Morrison est morte le 5 août 2019.

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Un amour de Valence : le banc (4)

banc de pierre

[Pastiche et mashup. Variation sur un même thème, avec récurrence de certains motifs : Un amour de Valence. Fin de la série estivale. Les précédents épisodes sont ici : DurasLacan et Proust]

Il y a un banc à Valence. Dans un jardin. Un banc de pierre vieux comme la terre. Il est la mémoire de la ville. Il est la trace des hommes et des femmes qui s’y sont assis pour conspirer, d’autres pour lutter, se libérer. Grâce à la neutralité de l’Espagne, il a été épargné par les obus de 14. Parfois de jeunes puceaux s’y installent, la nuit avancée, pour se livrer à de malhabiles étreintes. Ils sont souventes fois ennuyés par le «gardien de la paix», faisant sa tournée, et qui leur ordonne de dégager, ajoutant: «reboutonnez votre chemisette, jeune fille». On y trouve parfois des choses insolites oubliées par des quidams : une plume, une bouteille de vin à moitié vide, un caillou bien rond, un quatre de carreau, un sac de croustilles, des noyaux d’olive marocaine, un petit canard jaune, un livre de Garcia-Lorca. Des amants, des amantes, ont gravé dans sa pierre, dans toutes les langues, des mots d’amour illisibles. Des oiseaux réveillés par la lune viennent parfois picorer des restants de nourriture échappés de la bouche de lunatiques. Un sans-abri vient s’y étendre pour dormir la nuit venue, sans couverture, avec pour seul oreiller son baluchon. Le surveillant du parc le laisse en paix. Il a connu. Certains soirs, quand le fond de l’air est frais, un chien vient s’étendre tout contre l’homme. Mais la plupart du temps les gens passent devant le banc, indifférents. Ce soir, le banc est vide.

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Inspiré des œuvres complètes de Jean Echenoz pour une énumération et d’un album de  Chabouté.

Chabouté, Un peu de bois et d’acier, Vents d’Ouest, 2012, 327 p.

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Un Amour de Valence : clichés proustiens (3)

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[Pastiche et mashup. Variation sur un même thème, avec récurrence de certains motifs présents dans les récits précédents : Un amour de Valence. Série : Duras, Lacan]

Longtemps,  j’ai marché dans Valence. Mes parents et ma grand-mère y louaient une villa, l’été, au bord de la mer, dans les faubourgs de la Malava-Rosa. Tous les soirs, après le dîner, quand mes parents me l’autorisaient, je quittais la maison pour me rendre en ville, disait-on, alors que Valence n’était guère, à ce moment, plus vaste que Monjouvain. Ma grand-mère disait à mes parents que ces longues marches étaient  bonnes pour le soin de mon asthme, de mes vertiges et de ma sensibilité, excessive, ajoutait-elle sans moquerie. J’allais insouciant, arpentant les venelles et les avenues, fasciné par les jacarandas en fleurs, par les platanes qui se disputaient l’espace avec des arbres monumentaux – des ficus – dont les racines semblaient vouloir s’extraire du sol, prêts à la guerre, toutes griffes dehors. Ces géants me protégeaient du sirocco venant de la mer, assourdissaient le bruit des sirènes stridentes des paquebots qui partaient pour l’Amérique. Parfois, au hasard de mes déambulations j’apercevais au loin la fine pointe d’un clocher qui me rappelait celui de l’Église St-Hilaire, à Combray. Il me fallait emprunter le Paseo de l’Alameda, menant directement aux Jardines del Real, à son étang cerné de myosotis, de glaïeuls, de brugmensias et d‘une prodigieuse tonnelle de mandevillas grimpants qui m’enivrait, avec sa puissante odeur de jasmin; j’y avais mon banc de pierre; un banc usé par le vent, mais embelli par les gouttes d’or de pluie que le temps y avait déposé; ce banc où j’aimais m’asseoir pour lire les textes de Bergotte que m’avait chaleureusement conseillé Swann, lors d’une rencontre à son domicile à Balbec. Très jeune, je fus affecté d’une légère dyslexie du langage que s’employait à corriger ma grand-mère. Il me fallait parfois aller dormir chez elle parce que mes parents devaient faire «acte de présence» dans un «salon» chez les Verdurin; un salon qui toujours s’éternisait jusqu’à l’aube. Tendres souvenirs de matins mâtinés de rosée, nous prenions le goûter au lever; j’anticipais de m’empiffrer de madeleines et d’olives marocaines que je tremperais dans mon bol de thé fumant; extase de ces doux moments; un temps jamais retrouvé. Un matin, je lui demandai : « une autre badeleine, mamie? Puis-je aussi avoir des ovlives, chère mamie?». Ah! Mamie. La patience, l’énergie et la tendresse qu’elle déployait pour corriger mes défauts de langage et mes saugrenues envies gustatives. Un soir, Swann m’invita chez lui, à Balbec, pour écouter la sonate de Vinteuil.  Cette écoute me plongea dans une nostalgie sans objet; on se croit parfois à l’abri de pareils états d’âme, mais notre corps est sans secours face à tant de beauté. Mes nerfs étaient à vif; je versai une larme, pitoyable. Swann feint d’avoir été témoin de ce moment d’égarement, mêlé de sensiblerie, et pour me rendre mon calme, entreprit de me faire la lecture d’un livre qu’il avait encensé dans une de ses chroniques dans Le Figaro. C’était sublime, cela ne fit qu’accentuer mon désarroi.  Je l’interrompis dans sa lecture afin de lui demander qui était donc l’auteur de ce livre? Ces mots ignobles sortirent de ma bouche, d’un trait, comme un œuf qui nous glisse des mains et s’écrase par terre : De quessé? Swann s’esclaffa. Rouge de honte, je quittai précipitamment sa maison et je courus à toute allure dans l’allée bordée de daturas, cependant que je l’entendais, au loin, s’écrier : il s’agit de Bergotte. Revenez! Trop tard, je déguerpissais. C’est au cours de notre quatrième et dernier séjour en Espagne que je fis la connaissance de la femme de Valence. J’étais venu, vers les 20 heures, pour lire à souhait devant l’étang. Elle était assise sur mon banc. Elle portait une affreuse grande robe princesse ondulée ainsi qu’un chapeau de paille orné de pensées. Je devinai toutefois sous cet amas de vêtements, une femme, lourde, lente, sans doute voluptueuse. Mon cœur se mit à battre à toute vitesse. J’avais toujours été fasciné par le corps de femmes longues, minces et souples. Je dandinais devant l’étang, piétinant des fleurs, tenant fermement mon livre sous mon bras; c’est ainsi, que voyant mon hésitation, voire ma gêne, elle m’interpella en espagnol : Hombre, ven para aqui. ¡Sientate! ¿Quieres leer conmigo? ¡Es la caña! Je devinai tout de suite qu’elle n’était pas Espagnole, à la simple écoute de sa prononciation du « eres». Je m’approchai, m’assis près d’elle et lui fis part de mes supputations. Elle éclata de rire, me trouvant plutôt perspicace, et me dit qu’elle avait vécu la majeure partie de son existence dans le hameau de la Nerthe, situé dans les collines de l’Estaque à Marseille. Elle ajouta qu’elle y avait vécu dans une maison d’ouvriers avec son père, un migrant de Figuières venu s’installer en France au début du siècle. Il fit la connaissance de ma mère à Perpignan. Une femme fabuleuse, morte à 30 ans, des suites du choléra, ajouta-t-elle, alors qu’elle-même n’avait que huit ans. Je lui demandai son nom. Elle me dit qu’elle était La femme de Valence, une femme sans nom, comme bien des pays, précisa-t-elle, mystérieuse. Elle venait à Valence tous les étés. Nous lûmes de concert, elle une revue à potins parisienne, moi le dernier opus de Bergotte. Je revins sur ce lieu à de nombreuses reprises. Nous fîmes plus ample connaissance. Elle m’attirait alors que tout nous opposait. La prépondérance de la chair, avait coutume de dire un de mes grands oncles barcelonais qui aimait bien fréquenter des lieux de débauche. J’aimais Hugo, elle Daudet; j’aimais Vermeer, elle Bougereau; je n’avais d’oreilles que pour Vinteuil, elle pour Frantz Lehar; je me passionnais pour les marathons, elle n’en avait que pour le ballet aquatique. Je trouvais, nostalgique, que tout était mieux avant, alors qu’elle magnifiait les avancées industrielles de notre siècle naissant : l’automobile, le téléphone, la photo. Concernant la photo, j’étais toutefois en accord avec elle. J’étais daguerrotypomane. J’aurais aimé avoir un photographie d’elle. Je l’aurais chéri toutes les nuits et au matin mes draps se seraient trouvés flaqués de blanc. Des draps que je me serais empressé de porter à notre jeune blanchisseuse de quinze ans, laquelle, je crois, en pinçait pour moi. Certains soirs, je surprenais la femme de Valence dans l’étang en compagnie d’un Chinois, du Nord, j’en étais certain, ayant lu d’un couvert à l’autre une encyclopédie universelle illustrée que m’avait offert grand-père pour mes dix ans. Ils s’esbroufaient dans l’eau; débordaient de joie; unis dans une joyeuse connivence. Quelques années plus tard, j’appris que c’était un lointain cousin de Chiang Kai-Shek; il s’était installé à Pampelune à la fin du siècle; il avait fini par s’enrichir en écoulant à prix d’or de somptueux tissus et maillots importés de Perse. De méchantes langues, à Paris, chez les Guermantes, prétendaient qu’il avait fait fortifier sa fortune en érigeant des maisons pour faire la «sieste» dans tout le nord de l’Espagne. Je la revis à de nombreuses reprises. Nous nous rapprochâmes, j’avais 18 ans, j’étais vierge, et elle devait en avoir 30, instruite d’extases. Je m’approchais de plus en plus d’elle sur le banc, un motif de volupté mêlé d’anxiété. Mes désirs n’avaient plus de limites. Mon imagination débordait au contact de sa sensualité débordante; j’aurais aimé que soudain elle s’abandonnât et me livrât de longs baisers, qu’elle me prodiguât une significative et sensuelle étreinte. J’aurais voulu qu’elle dégrafât son corsage pour que je puisse enfouir mon nez dans ses rondeurs, m’abîmer dans son parfum, un mélange d’héliotrope et de cédrat. Elle devina mon trouble intérieur. Elle m’invita à plonger dans l’étang avec elle. Un bain de minuit. La lune est si belle, disait-elle; elle réveillera les oiseaux. Je lui confiai ma crainte maladive de l’eau froide. Elle me dit que bientôt des savants fous inventeraient des maillots nous protégeant des froideurs, mais que pour l’heure, je pouvais compter sur elle, ses bras et ses étreintes pour me réchauffer. Abasourdi, comme un abruti, je déclinai son offre. J’y pensai, les semaines suivantes, pendant de longues nuits torrides d’insomnie. C’était notre dernière soirée à Valence, nous allions regagner la France. Vers onze heures, j’avisai mes parents qu’il me fallait aller une dernière fois dans les rues de Valence. Ils ne s’y opposèrent pas. Ma mère voyant que je rangeais mon maillot de bain dans ma musette parut surprise, mais ne dit mot. J’étais haletant, débordant de joie, j’allais peut-être enfin ce soir «faire catleya». Arrivé enfin sur les lieux des Jardines de Real, je constatai que la femme de Valence et l’homme de la Chine du Nord batifolaient dans l’eau, avec force besos y abrazos de toutes sortes.  Qu’elle ne fut pas ma surprise quand je les vis sortir de l’étang, lui en costume d’Adam et elle complètement nue, enfin presque. Je refoulai un sanglot et ce fut plus fort que moi, je hurlai : «Engeance, démone, que fais-tu là ainsi vêtue d’une simple pe pe be be pe be bo bobette… petite culotte assortie de ridicules motifs imprimés de canetons d’Indochine?» Elle ne releva pas la fureur de mon propos, me soufflant simplement un bisou mou du revers de sa main indolente. Je vis par la suite le Chinois l’emmailloter dans un grand tissu de Bagdad, la soulever d’un seul bras, la charger sur son épaule et l’emmener prestement dans son fiacre qui l’attendait sur le Paseo.

Je l’aimais. Du coup, je l’oubliai, le temps d’une saison.

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Inspiré de :

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, tome 1, 1003 p., tome 2, 1219 p., tome 3, 1324 p.,  c1954.

Illustration : Un ficus à Valence.

P.-S. Désolé pour les fautes d’orthographe et de syntaxe, Proust était réputé en commettre de nombreuses. Pastiche.

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Un amour de Valence : clichés lacaniens (2)

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[Variation sur un même thème : Un amour de Valence. Série. Voir aussi : Duras.]

Le patient – Bonjour docteur.

Lacan – Bonjour. Étendez-vous. Que puis-je pour vous?

Le patient – Je ne dors plus. Je ne vis plus. Je m’abîme. J’ai fait la connaissance d’une fille somptueuse dans un bassin des Jardines del Real, non loin du Paseo de la Alameda : La femme de Valence. Une déesse à la peau d’albâtre. Elle se couvre de longs châles de Bagdad pour garder sa peau intacte, pure et inachevée… comme une offrande…

[Lacan est en mode «écoute flottante» ainsi que le suggère Sigmund Freud dans ses écrits. Il en profite, pendant que le patient s’épanche, pour parcourir d’un œil furtif  le dernier numéro du Paris Match dans lequel il est question du combat de Brigitte Bardot pour la survie des blanchons au Québec]

Lacan – Poursuivez. Poursuivez. Calmez-vous! Tout va bien.

Le patient – Elle est inatteignable, évanescente, plurielle…

Lacan – Du concret!

Le patient – Nous nous baignâmes dans les eaux du bassin des Jardines del Real. J’ai hésité. L’eau froide m’effraie. Mais avec elle, je me serais jeté du haut d’un pont… Elle était rassurante… J’avais mis mon maillot… [il s’étouffe dans sa salive] … j’avais enfilé mes bras dans des flotteurs, vous voyez le genre – de robustes et jolis canards…

Lacan – Oui je le conçois… Ces flotteurs qui vous aidaient à vous sentir comme dans le liquide amniotique de votre mère. Vous aimiez votre mère.

Le patient – Euh! Vous croyez ?

[Lacan est en toujours mode «écoute flottante» et en profite pour admirer, toujours dans son Paris Match, les bijoux de la couronne britannique]

Le patient – Rien à faire. N’y arrivais pas. Virevoltais dans l’eau. Prenais la tasse. Incapable d’atteindre la branche du mandevilla à ma portée au-dessus du bassin pour ne pas me noyer. Et elle, elle, elle s’éloignait. Sa prégnante et sulfureuse odeur de cédrat et d’héliotrope s’estompait. J’allais m’égarer…

Lacan – Il vous faut apprendre à dire Je. Vous êtes. Vous existez.

Le patient – Je n’y arrivais pas. Je virevoltais…

Lacan – Ça, ça, c’était dur?

Le patient – Les flotteurs. Non, ils s’étaient complètement dégonflés.

Lacan –  Non. Ça. Il faut que je vous fasse un dessin?

Le patient – Je crois que j’ai saisi. Non, mais c’était en voie… et de toutes façons un jeune homme de La Chine du Nord s’est soudainement jeté à l’eau, s’est approché et nous a demandé en espagnol, en plus : Queréis hacer un trio? J’ai cru comprendre qu’il nous proposait une valse érotique à trois.  Voyant mon hésitation, la femme de Valence est lentement sortie de l’eau en compagnie de l’intrus. Le Chinois l’a emmailloté dans un large vêtement oriental, l’a chargée d’un seul bras sur son épaule, et l’a transportée telle une plume dans sa limousine stationnée, je crois, tout près sur le Paseo. Je suis resté, seul, Gros-Jean comme devant, à divaguer tel un idiot dans les eaux de ce bassin maudit.

Lacan – Vous savez, aimer c’est essentiellement vouloir être aimé. Vous savez, aussi, aimer c’est donner ce que l’on n’a pas (ça bien dur) à quelqu’un qui n’en veut pas.

Le patient – Je ne pourrai jamais oublier La femme de Valence…

Lacan – Et ce Chinois, c’était le Père, vous auriez aimé le tuer après avoir aimé votre Mère dans le bassin…

Le patient – J’ai eu cette funeste pensée, en effet. Quel gâchis!

Lacan –Tutututut. Il vous faut oublier cette femme. Vous permettez que je vous lise un extrait du tapuscrit de l’un de mes séminaires, le vingtième.  Ils l’ont publié au Seuil sous le titre Encore, c’est en vente à la FNAC.

Le patient – Je vous en prie.

Lacan – «Pour l’exorciser, il suffirait peut-être d’avancer que, quand on dit de quoi que ce soit que c’est ce que c’est, rien n’oblige d’aucune façon à isoler le verbe être. Ça se prononce c’est ce que c’est, et ça pourrait aussi bien s’écrire de quessé…  seskecé. On ne verrait à cet usage de la copule que du feu. On y verrait que du feu si un discours, qui est le discours du maître, m’être, ne mettait l’accent sur le verbe être

Le patient – De quessé?

Lacan – Seskecé!

Le patient – Euh! Enfin, que voulez-vous exprimer exactement par ses propos sibyllins?

Lacan – Je crois comprendre que vous n’avez pas tout à fait saisi mes jeux de langage. Quand je dis «copule», je ne cause ni de linguistique, ni d’Aristote, ni de Ferdinand de Saussure. Je dis la «copulation».

Le patient – Ah!

Lacan – Quand je dis m’être, vous devriez entendre mettre. Mettre ça bien dur dans les noirceurs abyssales féminines! Vous êtes la réincarnation d’Œdipe, vous vous êtes crevé les yeux et vous errez dans le monde.

Le patient – Que puis-je faire?

Lacan – C’est tout pour aujourd’hui. Cela sera 150 000 anciens francs, on se voit la semaine prochaine. Vous me direz plus à fond vos angoisses aquatiques. D’ici là, un conseil, un maillot en néoprène «full body», ce n’est pas le pied pour des bains de minuit.

Inspiré de :

Jacques Lacan, Le séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, 133 p.

La citation lue par Lacan se trouve à la page 33. L’expression «de quessé» ne s’y trouve pas.

 

 

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Le totalitarisme et la manipulation des masses pour les nuls

bockUn spectre hante nos démocraties occidentales. Selon l’auteur, nous assistons au retour de la censure, vivons dans un monde qui a intériorisé et normalisé les «schèmes mentaux» du totalitarisme et ceux présents dans la dystopie orwellienne. Attention, «1984, c’est maintenant» (p.45). «La novlangue se présente comme une entreprise de déconstruction à grande échelle des consciences et des représentations de la réalité» (p.71). «La psychologie du progressisme est inquisitrice» (p. 117).  Décrépitude en vue : «Mutation de la civilisation» (p. 16); «Déconstruction de la civilisation occidentale» (p.94); «Effondrement des inhibitions civilisatrices». (p.84).

Les moyens :  «la déformation systématique de la parole publique par le système médiatique.» (p. 49) et «un pouvoir médiatico-universitaire qui transforme la société en champ d’expérimentation sociale» (p. 161). Si j’ai bien saisi, de tristes figures qui font la promotion de la pensée «diversitaire» (relative à la diversité sociale et culturelle).

Nous sombrons dans «une déconstruction des fondements anthropologiques de l’humanité.» (p. 58).

Je ne vois dans ces propos de l’auteur que des formules creuses, de la pensée hyperbolique et de l’exagération rhétorique. La presse et l’université n’ont pas le monopole de la pensée. Elles ne se sont surtout pas donné pour mandat d’en finir avec «l’aliénation» du bon peuple. Et surtout, les tenants de la pensée «identitaire» et «conservatrice» ont tout à fait voix au chapitre dans la cité. Une pensée de l’inquisition serait en cours : c’est un peu court et excessif. Les mots et les concepts vont finir par perdre leur sens si l’on épouse la pensée de l’auteur.

Notre société n’est pas traversée par la censure et il est abusif de prétendre que des acteurs sociaux, des universitaires ou des chroniqueurs agissent avec les «schèmes mentaux» peu ou prou associés aux dérives langagières des régimes totalitaires.  Il y a bien des excès, ici et là, d’un côté (diversitaire) ou de l’autre (identitaire), mais ne généralisons pas. Ça ne fait pas tellement avancer la pensée sociologique.

Nous avions le point Godwin, il faudra instaurer le point 1984. On nous l’a déjà servie, cette thèse, obsolète, d’emblée, du déni de la réalité par les acteurs, les médias et les intellectuels qui sont dans la mouvance de la diversité culturelle et sociale. Pour les courageux, lire, Le Suicide français d’Éric Zemmour : anti-féminisme, contre le mariage pour tous; angoissé par le «grand remplacement» que provoquera l’arrivée, toujours massive, des migrants; la réhabilitation des «bonnes actions» du régime de Vichy.

C’était mieux avant

Ça va mal!

«Rien n’est moins admissible dans la vie publique qu’un homme osant soutenir, même à voix basse, que c’était peut-être mieux avant» (p. 204).

C’était mieux avant.

En lisant l’auteur, on dénote une légère nostalgie eu égard aux «permanences anthropologiques» (p. 233) : avant l’arrivée des égarés de mai 1968; avant la popularité des idiots finis, en France, au courant des années 70, qui ont développé la théorie de la déconstruction de ce que constitue notre humanité, de notre profonde nature humaine; quand les féministes n’étaient pas hystériques et radicales; avant le règne tyrannique des ligues ethniques de tout poil et des LGBTQ2+; quand on pouvait manger un bon rôti de porc avec des patates graisseuses, sans se faire traiter d’infréquentable par une ado autiste suédoise diminuée, n’ayant lu ni Zemmour, ni même Aron – et en plus manipulée en coulisses par ses parents; quand les professeurs Tournesol du transhumanisme n’existaient pas, ni ne planifiaient l’immortalité de l’espèce humaine — bon point pour l’auteur cette fois-ci, imaginez un Trump immortel.

Une droite, sans complexe

La droite se décomplexe, ai-je appris. La belle affaire! À ce que je sache, elle n’a jamais eu trop de complexes : Kissinger, Reagan, Thatcher, Bush fils, etc.

En France aussi, le processus de désinhibition est bien enclenché, se réjouit l’auteur, avec notamment la «pensée» de Zemmour et celle de Finkielkraut. Grand bien nous fasse, ça nous donne droit à de joyeux «dérapages poétiques». Quand Zemmour affirme que tous les Français issus de l’immigration devraient porter un prénom français ou quand Finkielkraut s’inquiète que les Beurs des banlieues parisiennes n’aient pas assimilé l’accent français.

Le grand remplacement

L’immigration. Elle est toujours massive et délétère dans cet opus. Dangereuse islamisation en perspective. Perte de notre identité et de nos valeurs profondes. L’auteur cite Philippe de Villiers : «Il y aura pour encore très longtemps sur terre un territoire nommé France : mais s’agira-t-il encore du peuple français?» (p. 231).

Guillaume Marois démontre dans un article paru dans le Journal de Québec, qu’en 2061,  si «les tendances actuelles [se maintiennent] quant à la composition de l’immigration, certes la proportion de musulmans […] augmentera (de 3% à 14%), mais malgré tout, le Québec demeurera à forte majorité chrétienne ou sans confession (83%).» L’article est ici. Il n’y aurait donc pas de «grand remplacement» en vue.

Le cas de la France, maintenant. Je ne crois pas qu’il y ait péril en la demeure.

En 2016, la population musulmane comptait pour 8,8% de la population française. Projection pour 2050 : 12,7%. Les alarmistes peuvent dormir en paix (voir ici)

Évidemment, on pourra toujours arguer comme Zemmour que l’on peut faire dire tout ce que l’on veut aux statistiques. Le fait de démographes diversitaires et gauchistes, c’est bien connu. (Voir à On n’est pas couché – 26e minute et suivantes. En prime, l’arroseur-arrosé et la tronche dévastée de Xavier Dolan et celle médusée d’Anne Dorval).

La révolte des opprimés

L’auteur n’est pas un émule de Donald Trump, tant s’en faut, mais il n’en pense pas moins  que «Le vote pour Trump était un vote communautariste blanc, témoignant de la psychologie anxiogène dans laquelle évolueraient les Américains d’origine européenne, conscients de perdre le contrôle démographique sur le pays,». (p. 152). Il en rajoute en nous proposant l’analyse de Guy Sorman que je cite. Une citation un peu longue, mais édifiante. On a envie de verser une larme face à cette société qui se délite. :

[Trump] leur a dit ce qu’il voulait entendre, que l’Amérique authentique c’était eux. Quand l’Amérique était grande pour reprendre le slogan de Trump, l’homme blanc, maître chez lui, dictateur de sa femme et de ses enfants, généralement protestant, travaillant de ses mains à la ferme ou à l’usine, méprisant envers les gens de couleur, soldat en cas de nécessité, celui-là était un Américain. Depuis les années 1960, cet homme blanc a vu son univers se déliter : la libération des femmes, la domination des musiques, des artistes, des sportifs afro-américains et latinos, la discrimination positive, l’exaltation de la diversité culturelle, le mariage homosexuel, le langage politiquement correct, tout cela a été perçu par le mâle blanc comme la substitution d’une identité nouvelle, mondialiste, cosmopolite et métisse à l’identité authentique. (p. 152 et 153)

J’avoue avoir de la difficulté à concevoir que ce sont les réactions aux avancées de la diversité culturelle, du principe de l’égalité hommes femmes, de l’inclusion et du vivre-ensemble qui ont porté Trump au pouvoir. Une révolte contre le progrès?

Clinton a récolté 3 millions de votes de plus que son adversaire, mais par une entourloupette du système électoral présidentiel américain, Trump a fait élire 306 grands électeurs contre 232 pour le parti démocrate. Clinton l’aurait emporté si les grands électeurs étaient attribués à la proportionnelle. Un taux de participation autour de 56,5%. Une bonne partie de la population a aussi été exclue des élections :

Plusieurs millions de personnes sont considérées comme ressortissantes des États-Unis, sans pour autant disposer du droit de vote à l’élection présidentielle: ce statut est celui des adultes de Porto Rico, de Guam, des îles Mariannes du nord, des îles Vierges américaines, des Samoa américaines. Ces populations représentent en tout et pour tout quatre millions d’Américains. (Source)

Un peuple avec son lot d’exclus, plutôt divisé qu’uni contre la diversité et le progrès.

Une réalité «anxiogène» généralisée?

Antinomie des thèses

L’auteur développe deux thèses antinomiques. D’une part, il y aurait des masses «anxieuses» et «manipulées» par une minorité d’élites médiatico-universitaires. D’autre part, elles ne seraient pas si dupes de cette emprise inquisitrice et de la novlangue médiatique. La preuve, elles ont porté Trump au pouvoir. Il y a manipulation ou pas?

L’auteur déploie beaucoup d’énergie et de généralisations empiriques pour démontrer que le récit «diversitaire» est déconnecté du «réel». Son récit du «réel» est à tout le moins teinté de catastrophisme. Les «diversitaires» seraient obnubilés par le progrès, alors que les «identitaires» seraient pétris d’une juste nostalgie, attachés profondément aux «permanences anthropologiques». (p. 233). Sans tomber dans un relativisme benêt, disons que le «réel» est complexe, multiforme, difficile à faire entrer dans le frigo de nos cogitations intellectuelles. Pluralité des perspectives.

Un propos binaire mettant en opposition les «mauvais diversitaires» et les «bons identitaires». Il est tout à fait possible de penser le «diversitaire» autrement qu’avec les lunettes du «multiculturalisme à la Trudeau». Cela porte un nom : l’interculturalisme.

il favorise l’intégration tout en évitant l’assimilation; il vise à protéger les droits et la culture des minorités mais accorde en même temps une haute importance à la continuité de la culture majoritaire; il reconnaît le principe de la pluralité des mémoires collectives (celles de la majorité et des minorités) mais cherche à les conjuguer dans des représentations partagées; il prend acte de la diversité ethnoculturelle mais veut instituer une culture commune à même la diversité, sans la résorber, etc. En ce sens, on dira que l’interculturalisme s’emploie à promouvoir un pluralisme intégrateur. Gérard Bouchard, Source.

Ça devrait exister un peuple attaché à sa culture et à sa langue tout en étant ouvert à la diversité.

Un essai, anxieux, de psychologie sociale.

Notes de lecture additionnelles :

L’adjectif «diversitaire» revient telle une marotte, pour qualifier différents aspects du «réel» dans cet essai. J’en ai relevé quelques-uns.

En fait, selon mes lutins, on dénombre 101 occurrences de cet adjectif dans l’essai en question.

Une qualification du monde pas très diversifiée :

La démocratie convertie à l’utopie diversitaire. (p. 22)
[Le] déploiement de l’entreprise diversitaire. (p. 22)
[L’] accomplissement d’un processus diversitaire (p. 23)
[Le] progressisme diversitaire (p. 25)
[La] mutation diversitaire. (p .27)
L’approfondissement de la dynamique diversitaire (p. 28)
L’idéal diversitaire (p .30)
[L’]orthodoxie diversitaire. (p. 34) et (p. 185)
Cet effort de pédagogie diversitaire (p.63)
Les gardiens de la révolution diversitaire (p. 64)
L’humoriste médiatique comique [sous-entendu diversitaire] (p. 66)
[Le] nouveau lexique diversitaire. (p. 73)
L’état d’esprit du régime diversitaire (p. 77 et 79)
[Le] basculement diversitaire. (p. 95)
La logique diversitaire. (p. 96) et (p. 185)
Un démographe diversitaire. (p. 99)
Le test de l’inclusion diversitaire (p. 100)
La société diversitaire (p. 192)
L’éclatement de la société diversitaire (p. 101)
[Le] Dysneyland diversitaire. (p. 141)
[La] démocratie diversitaire. (p. 148)
Les codes de la mondialisation diversitaire. ( p. 148)
L’orthodoxie diversitaire (p. 185)
L’entreprise diversitaire. (p.185)
L’identité victimaire par le régime diversitaire. (p. 186)
Les exigences diversitaires (p. 188)
La mouvance diversitaire (p. 190)
Le parti diversitaire (p. 198)
[Le] passé pré-diversitaire (p. 198)

P.-S. Gossage de cure-dents. L’auteur cite Milan Kundera en début d’ouvrage : «Les empires totalitaires ont disparu avec leurs procès sanglants mais l’esprit du procès est resté comme héritage, et c’est lui qui règle les comptes.»  Les testaments trahis, p. 276 (p. 11). Dans mon édition, la première, cette citation se retrouve à la page 269. S’il s’agit d’une autre édition, il est préférable d’indiquer laquelle, sinon, comme le dit un célèbre blogueur, ça fait désordre.

Illustration. Censure dans les bibliothèques de Montréal. Qui est l’ado attardé qui a apposé un code zébré sur le clapet de l’auteur?

Référence :

Mathieu Bock-Côté, L’empire du politiquement correct : essai sur la respectabilité politico-médiatique, Les Éditions du cerf, 2019, 298 p.

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Un amour de Valence : pastiche et mashup durassien (1)

safie

[Cela pourrait être un film]

La nuit. Vous ne devriez pas la connaître. Elle déambulerait à Valence sur la piste blanche du Paseo de la Alameda, bordé d’arbres géants, des ficus. Elle porterait un vêtement d’Orient aux couleurs claires. On devinerait à sa démarche indolente et insouciante la grâce et l’élégance d’un corps mince et souple. L’odeur de la nuit serait celle du jasmin. Elle se dirigerait vers les Jardines del Real. Elle y retrouverait son banc de pierre, la tonnelle de mandevilla surplombant le bassin. Elle s’y était baigné souventes fois. C’était vital, inexorable. Toutes les nuits, elle viendrait, sous la cour illuminée de la lune. Elle serait jeune, très jeune.  Elle n’aurait jamais été aimée. La nuit, la lune réveille les oiseaux.

Un soir, parvenue à son jardin, son bassin, sa tonnelle, elle découvrirait un homme portant une blanche tunique, assis sur son banc. Elle s’approcherait. L’examinerait. Il dormirait. Elle penserait qu’il se repose d’une fatigue immémoriale. Il aurait le visage lisse, intact, celui des enfants. Elle s’assoirait tout près de lui. Empêchée de rien, elle caresserait sa main. Il sortirait de sa langueur. Il lui dirait : «Qui êtes-vous?». Elle dirait : «La femme de Valence. Et vous?». Il chuchoterait : « Je suis l’amant de la Chine du Nord»

Il dirait : «Vous êtes jeune». Et elle : «Quinze ans, seize peut-être».

Lui : «Comme vous sentez bon : une odeur d’héliotrope et de cédrat».

Elle sourirait et il ajouterait : «Comme vous devez être belle».

Elle ignorerait l’ambiguïté du propos et ajouterait : «Vous sentez le jasmin»

Lui : «Vos yeux. Si jeunes. Si beaux. Des yeux intacts. Ils n’ont pas encore vu le Monde, sa laideur».

Elle l’inviterait à s’immerger avec elle dans le bassin.

Il dirait ne pas apprécier l’eau. Des peurs enfouies.

Elle lui prendrait la main, dirait qu’elle connaît tous les battements de l’eau. Qu’il pourrait toujours s’accrocher à une branche du mandevillia si des craintes surgissaient.

Il dirait : «je veux bien».

Il se dévêtirait, non sans gêne, et plongeraient avec des gestes synchroniques dans le bassin.

Ils y resteraient jusqu’à l’aube, des heures aussi vastes que des espaces de ciel.

Ils en sortiraient lentement. Ils enfileraient leurs grands vêtements clairs sur leurs corps mouillés pour garder la fraîcheur et emprisonner l’odeur du jour.

Il lui dirait : «vous venez chez moi, prendre le thé?»

  • Où ça?
  • À mon hôtel.
  • Comment? On remonte à pieds lents et longs le Paseo de la Alameda?
  • Non, mon chauffeur m’attend dans ma limousine, tout près. Vous venez?
  • Oui je le veux.

[…]

[Traveling parallèle] Les deux corps sont étendus dans un grand lit flaqué de blanc. Ils portent toujours leurs longs vêtements.

Il serait midi. Éveillé, il la regarderait, endormie. Lui glisserait à l’oreille : «Avez-vous déjà aimé?»

Elle ne répondrait pas, toujours plongée dans ses songes.

Il entendrait les bruits venant de l’extérieur. Ça ne serait pas l’agitation de la rue, simplement la mer.

Il se rendormirait.

[Le cinéaste : Silence, on tourne!]

_________

Largement inspiré de L’amant de la Chine du Nord et La maladie de la mort de Marguerite Duras.

Illustration : Safie, l’une des trois dames de Bagdad.
Par le peintre anglais William Clarke Wontner, 1900

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Bibliothécaires. Révoltez-vous!

cronopios

Ça fait des lustres que je râle contre les traductions franchouillardes. Cette fois-ci, c’est trop. Traduire «bibliothécaire» par «secrétaire», ça ne se fait pas. Criminel, dit-elle, là-bas depuis l’Espagne, ma réviseure linguistique espagnole.

J’ai un grand respect pour les secrétaires – la mienne m’a à de nombreuses reprises sauvé la vie professionnelle. Mais quand même, il faut savoir mettre les métiers dans les bonnes cases et les vaches seront bien gardées.

Avec de pareils êtres on ne peut pas pratiquer la charité de façon cohérente, c’est pour cela que dans les sociétés philanthropiques les présidents sont tous des Fameux et les secrétaires des Espérances. Avec les fonds de leurs sociétés, les Fameux aident énormément les Cronopes, qui s’en balancent. (je souligne)

Con seres así no se puede practicar coherentemente la beneficencia, por eso en las sociedades filantrópicas las autoridades son todas famas, y la bibliotecaria es una esperanza. Desde sus puestos los famas ayudan muchísimo a los cronopios, que se ne fregan. (je souligne)

Bibliothécaires! Révoltez-vous! No passaran!

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Julio Cortázar, Cronopes et fameux, traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, 1992, c1977. (édition numérique)

Julio  Cortázar, Historias de cronopios y de famas, c1977. (édition numérique)

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Autoportrait d’un mal-aimé

En passant

Étienne

Peut-être. Je sais bien que j’ai moins de valeur à tes yeux qu’une pince à ongles, une maille de bas qui file, un talon de chaussure, une adresse de couturier, une panne d’ascenseur…

[…]

Étienne, d’une voix lointaine

Dans ton voisinage, je me sens devenir une sorte de brouillard, une espèce de fumée grise qui se soutient à peine, emportée par le vent, une manière de rien. (p. 44 et 45)

Le pauvre homme.

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Raymond Queneau, En passant, théâtre, Paris, Éditions Gallimard Jeunesse, coll. Folio Junior, 2000, c1980, 105 p.

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Traces de Madrid : «l’art ne sert à rien» (6)

Plensa Julia (3)
« El arte no sirve para nada » (1). Une boutade du sculpteur catalan Jaume Plensa dont les oeuvres essaiment un peu partout sur la planète.

En sous-texte, on comprend qu’il stigmatise nos sociétés technocratiques, bureaucratiques et obsédées par la performance et l’efficience.

Il enchaîne avec : « Precisamente por eso, el arte es tan necesario ». (c’est pourquoi l’art est si nécessaire).

Julia, un buste de douze mètres est exposé à Madrid au Centro Cultural de la Villa sur la Plaza de Colón.

Éloge de la ville, de l’échange, de la diversité et de l’introspection :

Plensa pretende que su Julia sea madrileña por un año (va a permanecer en Colón hasta el 20 de diciembre de 2019). Y reflejar, con eso, la relatividad de nuestra procedencia. « Ser madrileño es pasear por la calle. La palabra ‘extranjero’ siempre me ha sonado fatal. Cuando estamos unidos es cuando todo funciona. Esta niña, cuyo nombre o de dónde venga no tiene importancia, es una gran tela en blanco para que cada uno pinte sus sueños al mirarla. Julia invita al silencio, a la introspección. Una lagrimita, de vez en cuando, tiene mucho más poder que un grito ». (1)

Un citation que je traduis librement :

Plensa souhaite que Julia reste à Madrid pendant un an (elle restera à Colon jusqu’au 20 décembre 2019). Il veut ainsi refléter par ce geste la relativité de notre origine. «Être de Madrid, c’est marcher dans la rue. Le mot étranger m’a toujours semblé horrible. Tout fonctionne quand nous sommes unis. Peu importe le nom et l’origine de cette fille, c’est une grande toile vierge, en la regardant Julia nous invite au silence, à l’introspection. Une petite larme, de temps en temps, a bien plus de pouvoir qu’un cri.»

Pour voir d’autres facettes de la sculpture :

Julia veut voyager. Invitons-la à rendre visite à la Source, au parc de l’autoroute Bonaventure à Montréal.

Plensa source (3)

Pour les bourlingeurs et les fous finis comme moi de Plensa, vous pourrez voir, cet été, à Valence : Minna, Isabella, Laura Asia, Maria, Laurelle, Carla et Silvia. Un homenaje a la feminidadUn aperçu ici.

  1.  Luis Meyer, Julia, un busto de 12 metros en Colón, El País, 21 décembre 2018.

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Remerciements à Maryvonne Enjolras, mon inestimable réviseure linguistique pour les traductions.

Illustrations de votre humble serviteur :

Julia: Madrid, le 28 mai 2019.

Source : Montréal, le 5 septembre 2017.

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