Ici et là

ici

Nicolas Guay (@machinaecrire sur Twitter) a écrit une ironique saynète, sur son blogue (Le Machin à écrire), mettant en action nos génies du marketing d’ici qui raffolent et abusent du mot «ici» dans la confection de signatures et de slogans publicitaires. À lire.

Dans un tout autre registre, je lisais hier Faïza Guène qui dans son roman La discrétion met l’emphase sur l’ici.

Accouplement apparenté à ceux de L’oreille tendue :

Une vie, même temporaire, ça s’ordonne. C’est ainsi qu’ils avaient inventé instinctivement leurs lois hybrides, à mi-chemin entre le village de leur souvenir et leur idée d’ici.

Parce qu’ils vivaient ici. Voilà, il était temps de l’admettre. C’est vrai que ça durait plus que prévu. Il faut dire que ce pays est doué pour voler des années aux hommes, il est doué pour leur confisquer leurs espoirs et enterrer leurs rêves dans des milliers de petits cercueils.

(Le mot «ici» est en caractères italiques dans le texte d’origine)

Références :

Faïza Guène, La discrétionParis, Plon, 250 pages (édition numérique)

Illustration piquée à Nicolas Guay. J’espère qu’il me pardonnera.

 

 

 

 

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Température et incipit : Les Émotions de Jean-Philippe Toussaint [77]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Lecture obligatoire.

À Bruxelles, la journée avait été caniculaire. Nous vivions avec Diane les dernières heures de notre vie commune. Depuis quelques semaines, nous ne nous parlions plus. Notre mariage, qui avait duré dix ans, s’achevait dans la froideur et le ressentiment. C’était le 23 juin 2016, le jour du référendum sur le Brexit au Royaume-Uni. Dans la soirée, un orage très violent a éclaté à Bruxelles, accompagné de pluies diluviennes. Je me revois dans le salon de l’appartement de la rue de Belle-Vue en train de regarder une pluie torrentielle tomber derrière la baie vitrée. Les branches des saules se tordaient sous le vent. Un éclair, parfois, zébrait le ciel, et on entendait les grondements du tonnerre au loin par-delà les étangs d’Ixelles.

Pas convaincu·e·s? Lisez le pénétrant commentaire de L’Oreille tendue : Trois étreintes.

Jean-Philippe Toussaint, Les Émotions, Paris, Éditions de Minuit, 2020. (édition numérique)

 

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Température et incipit : La Régente de Clarin [76]

La RégenteNever open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Le meilleur roman espagnol du dix-neuvième siècle selon Mario Vargas Llosas (dans l’introduction, p. 7.)

J’aime  le mouvement présent dans l’incipit de ce roman. Naturalisme? tout à fait moderne. L’art de l’énumération. On croirait lire Echenoz, avec cette plume volant jusqu’au troisième étage, ce grain de sable incrusté dans la vitrine d’une devanture, ces restes de n’importe quoi. Manque juste une carte à jouer soulevée par ce vent chaud et paresseux.

L’héroïque cité faisait la sieste. Chaud et paresseux, le vent du sud poussait de pâles nuages qui se déchiraient dans leur course vers le nord. Dans les rues, point d’autre bruit que la rumeur stridente des tourbillons de poussière, de chiffons, de brins de paille, et de papiers qui allaient de caniveau en caniveau, de trottoir en trottoir, d’un coin de rue à l’autre, voltigeant et se poursuivant comme des papillons qui se cherchent et se fuient et que l’air enveloppe dans ses plis invisibles. Tels des bandes de gosses, ces débris d’ordures, ces restes de n’importe quoi s’amassaient, s’arrêtaient un moment, comme endormis, et, réveillés en sursaut, bondissait à nouveau et se dispersaient, les uns grimpant le long des murs jusqu’aux carreaux branlants des réverbères, d’autres jusqu’aux affiches de papiers mal collés aux coins des rues et telle plume atteignait même un troisième étage, et tel grain de sable s’incrustait pour des jours, voire pour des années, dans la vitrine d’une devanture, accroché à un plomb. p. 37.

La Régente 2020-10-10_16-21-45

(Sculpture dédiée à la Régenta réalisée par Mauro Alvarez Fernande. Photo libre de droit – elle est poche – prise par votre humble serviteur lors de son dernier séjour à Oviedo, Espagne, en septembre 2020.)

Notule : Il ventait aussi dans un conte de Flaubert et dans la première réplique au théâtre de Jeannine Sutto. C’est ici.

Référence :

Leopoldo Alas (dit Clarin), La Régente, traduit de l’espagnol par A. Belot, C. Bleton, J-F. Botrel, et R. James, sous la coordination de Y. Lissorgues (il a aussi écrit l’introduction), Fayard, 1987, 732 p.  (version originale : 1884 et 1885 – c’était en 2 tomes pour faire durer le plaisir),

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Les modernités dans Peste & Choléra de Patrick Deville

Billet publié le 19 décembre 2012. Englouti en septembre 2020 dans le cyberespace et récupéré grâce aux bons soins de Wayback Machine.

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« Les foutaises de la littérature et la peinture »,  Yersin. Ce génie inconnu qui a découvert le bacilles de la peste et de la tuberculose le temps qu’il faut pour bricoler un cerf-volant. La politique, l’histoire? Il s’en lave les mains de bactériologiste. La modernité, Baudelaire, Rimbaud, les surréalistes? Pouah! La modernité réside dans l’observation d’objets invisibles à l’œil nu. Elle s’incarne dans son microscope, ses voitures, la mathématique, l’électricité, l’observation du mouvement des marées. Les deux Grandes guerres? Il les observera, à l’écart, au bord de la mer, en Indochine. Il préfère le pays des Moïs et des Sédangs. Il se fait ethnologue. Le mariage? Une femme? Que des embarras en perspective pour un futur aventurier. Le sexe? Une simple fonction « hygiénique ». Il veut voir la mer. Il veut voir le monde. Il l’avait entraperçu, le monde, du haut de la tour Eiffel, aussi en parcourant la Galerie des machines de l’Exposition universelle de Paris en 1889.  Il est le fils de la révolution industrielle, de la modernité. Il veut le transformer le monde,  le découvrir, à pied, en bateau, en avion, en vélo, sous l’angle de la science et des plus folles inventions de la bourgeoise triomphante. Une Longue Marche. Passionnante.

Peste & Choléra de Patrick Deville, l’art consommé de la concision. Sans fioritures. Un tour du Monde en 219 pages. Une regard posé sur les modernités.

Deville, architecte ingénieur romancier, connaît trop bien la polysémie de la figure de la modernité. Il sait aussi nous la jouer mezza voce cette foutaise de la modernité industrielle. Il fallait bien évoquer aussi la modernité de Rimbaud et Céline, dynamiteurs de la poésie et du roman, d’Artaud, de Bataille, Desnos, les surréalistes. Convoquer les peintres et autres fous furieux de la découverte et de l’aventure. Dire la modernité des lendemains qui chantent et qui vont déchanter rapidement avec les Grandes guerres, la modernité de la bombe atomique, la modernité des collectionneurs d’art, Hitler et Goëring, qui entrent dans Paris. Il sait trop bien la modernité de l’abdication politique. C’est là en filigrane, cette modernité, dans tout le récit des savantes pérégrinations de Yersin qui, au final, sera touché par l’autre versant du monde, la littérature.

Un récit polyphonique où la science, l’industrie, l’aventure, la politique, l’engagement et la littérature font, somme toute, bon ménage.

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Patrick Deville, Peste & Choléra Seuil, 2012, 219 p.

Illustration : Sculpture de Louis-Ernest Barrias, L’Électricité. Elle était située à l’entrée de la Galerie des machines, Exposition universelle de 1889, Paris.

Crédits photographiques : Library of Congress.

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De l’art de castrer et d’abattre les cochons – dérive autour de Jérôme Ferrari

Billet publié le 20 décembre 2012. Englouti dans le cyberespace et récupéré grâce aux bons soins de Wayback Machine.

cochon-à-labattoir1J’ai lu Le sermon de la chute de Rome de Jérôme Ferrari. Un Goncourt pour un habitant de la Corse publié chez Actes Sud, c’est rare comme de la marde de pape.

Les souvenirs de ma petite enfance ont remonté à la surface lors de la scène de la castration des cochons.

Nos voisins tenaient boucherie (acquise de mon grand-père), ils faisaient eux-mêmes l’abattage de leurs plus belles pièces : les cochons. Souvenir de ces cochons qu’on virait cul par- dessus tête dans le garage qui tenait lieu d’abattoir pour les suspendre à un crochet par les pattes arrières. J’entends le maniement du cric, la bête qui s’élève s’amenant tout juste à la portée de la main du boucher armé du couteau avec lequel il va trancher la veine jugulaire de la bête. J’entends les hurlements d’abomination du goret, il sent venir le coup, le pauvre, au bord de l’abîme. Coup sec et précis du boucher, le sang qui s’écoule dans la chaudière. Ils en feront du boudin. Silence éternel de la bête. L’assistant-boucher est fin prêt pour s’attaquer, chalumeau en main, aux fins poils de la peau du cochon. Prochaine étape, façonner de belles grosses tranches de lard gras pour bien apprêter nos beans à la mélasse et pour graisser les poêles en fonte dans lesquelles étaient cuites nos galettes à la «fleur » (flour) de sarrasin. L’odeur grésillante des poils qui se consument me chatouille encore le cerveau.

La bête et le chalumeau éteints, le spectacle sonore et sanglant terminé, on les laissait à leur découpage, on retournait à nos bâtons de hockey, dans la cour, reprendre notre partie de hockey qui virevoltait dans la poussière et la garnotte.

« Et compte!!! » (on dit maintenant :  et c’est le but !)

Extrait :

Le frère aîné de Libero leur avait proposé de venir passer la journée avec lui et, quand ils arrivèrent à la bergerie, ils trouvèrent Virgile Ordioni occupé à châtrer les jeunes verrats regroupés dans un enclos. Il les attirait avec de la nourriture tout en poussant différents grognements modulés censés sonner agréablement à l’oreille d’un porc et quand l’un d’eux, envoûté par par le charme de cette musique ou, plus prosaïquement, aveuglé par la voracité, s’approchait imprudemment, Virgile lui sautait dessus, le balançait par terre comme un sac de patates, le retournait en l’attrapant pattes arrière avant de s’installer à califourchon sur son ventre, enserrant dans l’étau implacable de ses grosses cuisses la bête fourvoyée qui poussait maintenant des hurlements abominables, pressentant sans doute qu’on ne lui voulait rien de bon, et Virgile, couteau en main, incisait le scrotum d’un geste sûr et plongeait les doigts dans l’ouverture pour en extraire un premier testicule dont il tranchait le cordon avant de faire subir le même sort au second et de les jeter ensemble dans une bassine à moitié remplie.

Jérôme Ferrari, Le sermon de la chute de Rome, Actes Sud, 2012, pp 35-36

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Température et incipit : Le cœur-accordéon de Mireille Cliche [75]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Désolé, mon cher Elmore Leonard, mais :

Bientôt l’hiver craquera après avoir beaucoup pleuré
Des restes de miroir lécheront les anses du lac
Des rameaux plus tendres
Caresseront les palais des cerfs
Du bout du sentier nous regardera peut-être
Un vieux mâle à peine troublé
Par nos pas dans le dégel
Je tendrai l’oreille au ruisseau déluré
Secouant son mica sous la glace mince
Revenus du Brésil ou de la Côte américaine
Des chants oubliés monteront du sommet des arbres
Parfois liquides parfois cassants les jours
Retrouveront teintes et sonorité
Des milliers de rigoles se fraieront un chemin
Dans la poussière le long des trottoirs
Nous verrons à nouveau presque incrédules
La vie reprendre son désordre
Ne rester de notre veille
Qu’une attente émerveillée. p. 9

À lire.

Nous flottons allégés (p. 12); on se roulait dans les couleurs (p. 16); savoir que tout est à prendre / que tout est à donner. (p. 17)

Sans attente ni calcul dans la chaleur naissante, (p. 19) car il fait lent. (p. 20)

À lire.

Elle parle ces langues éphémères que partout on entend. (p. 40)

Sous la loupe d’une seconde (p. 43) […] elle nous fait cadeau d’un présent (p. 45) […] sur le repos du coeur-accordéon. (p. 86)

Un texte qui orange le monde. (p. 109)

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Mireille Cliche, Le coeur-accordéon, Éditions du Noroît, 2020, 129 p.

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Température et incipit : Motel Lorraine de Brigitte Pilote [74]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

L’air cru d’avril le saisit lorsqu’il sortit en chemise sur le balcon du motel. Il leva les yeux vers le ciel, où l’orage qui tourmentait Memphis depuis plusieurs jours continuait de menacer. Il songea un instant à retourner dans la chambre prendre sa veste avant d’aller manger chez le révérend Kyles. p. 11

J’avais aimé ce roman.

Autre incipit de la même autrice dans La femme qui rit.

Brigitte Pilote, Motel Lorraine, Stanké, 2013, 240 p.

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Température et incipit : Les temps sauvages de Ian Manook [73]

Les temps sauvages - Manook

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Autre doublé. Le titre et l’incipit : temps de chien.

Engoncée dans sa parka polaire, l’inspecteur Oyun essayait de comprendre l’empilement des choses. Elle s’était accroupie dans la neige qui crissait et s’était penchée pour mieux voir. Le froid lui tailladait les pupilles et l’air glacé lui griffait les sinus à chaque inspiration. C’était comme respirer des brisures de verre. Autour d’elle un autre terrible dzüüd vitrifiait la steppe immaculée. Pour la troisième année consécutive, le malheur blanc frappait le pays. De trop longs hivers polaires qui suivaient de trop courts étés caniculaires. Des blizzards de plusieurs jours à ne plus voir sa yourte, à se perdre pour mourir gelé debout à un mètre près. Puis des ciels bleus comme des laques percés d’un petit soleil blanc au-dessus d’un pays figé dans la glace. Oyun n’avait pas souvenir de tels dzüüd dans son enfance. Le premier dont elle se souvenait était celui de 2001. Un hiver si rude et si long que sept millions de bêtes étaient mortes à travers le pays. Elle gardait en mémoire l’image de ces milliers de nomades encore fiers et solides quelques mois plus tôt, venus s’échouer pour mendier et mourir en silence, transis, dans les égouts d’Oulan-Bator. Les hommes avaient perdu tous leurs chevaux, les femmes tous les yacks et toutes les chèvres, et les enfants tous les agneaux et jusqu’à leurs petits chiots. Cet hiver-là avait tué en Mongolie plus d’âmes que les avions des tours de Manhattan. Et les deux années suivantes, d’autres dzüüd avaient décimé ce qui restait des troupeaux affaiblis. Il y avait les malheurs noirs, ces étés torrides qui cuisaient en profondeur les terres craquelées, et les malheurs blancs, où la neige enfouissait la steppe sous une croûte glacée. Les deux malheurs laissaient les troupeaux désemparés pendant l’hiver. Les bêtes s’éparpillaient à la recherche de quoi brouter, s’égaraient, et mouraient de faim et de froid. On ne retrouvait leurs cadavres décharnés qu’au printemps, tannés et cuits par la neige, par milliers. Par millions même, quand un dzüüd unissait dans un malheur encore plus grand les deux malheurs noir et blanc. p. 11

Ian Manook, Les temps sauvages, Albin-Michel, Livre de poche, 2015, 575 p. [ édition numérique  disponible à la bibliothèque]

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Obsédante et récurrente odeur de chien, sans chien

 

Je relis Cherokee de Jean Echenoz. Il y a des images qui restent imprégnées dans notre caboche, malgré les années passées. Pourtant, je ne me rappelle pas à quelle heure sortit la marquise.

Georges entra : cela sentait fort le chien, ou plutôt les chiens, dont au moins un mouillé. Mais il n’y avait pas de chien, pas plus que de volaille dans le poulailler ruiné qu’étayait un mur tout au fond du jardin. Jean Echenoz, Cherokee, 1982

Il y eut un prêtre au volant d’une R5 sans options, sans radio ni rien, réduite à sa fonction locomotrice : les sièges étaient raides et flottait une puissante odeur de chien bien qu’il n’y eût pas de chien. Jean Echenoz, Un an, 2014.

Jean Echenoz, Cherokee, Éditions de Minuit, 1983. [édition numérique]

Jean Echenoz, Un an, Éditions de Minuit, 1997. [édition numérique]

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Température et incipit : Les saisons de Maurice Pons [72]

Maurice Pons Les saison

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Il arriva par le sentier de la cluse, vers le seizième mois de l’automne, qu’on appelait là-bas : la saison pourrie.

C’est Louana qui l’aperçut la première, et plus tard, lorsque le Conseil se réunit pour statuer sur le cas de l’étranger, elle intervint pour revendiquer ce premier regard. Elle avait ce visage d’enfant mongole, hilare, écarlate, qui n’était pas du pays ; elle avait ces intonations étranges qui faisaient qu’on l’écoutait toujours avec stupeur.

– C’est moi qui l’ai vu la première ! devait-elle crier ce jour-là au Conseil. Et elle avait ajouté en éclatant de rire : A travers le cul de ma mère !

Avec sa cousine Cherline, la pâle, la malingre Cherline, aux bras si blancs qu’ils attiraient les pinçons, Louana avait suivi la Brigde, sa mère, là-bas, vers les replats de San-Creps, tout en bordure de la faille rocheuse. Il avait plu la semaine entière, à verse, comme toutes les semaines précédentes depuis bientôt seize mois

L’avis de Philippe Didion dans ses Notules dominicales de culture domestique du 12 juillet 2020 :

“Au Moulin d’Andé, Avril 1965.” Ainsi se termine le livre de Maurice Pons. On n’écrivait pas des choses banales, au Moulin d’Andé dans les années 60. Perec – invité à découvrir les lieux par Maurice Pons – y concocta La Disparition et Pons – qui y finit ses jours en 2016 – Les Saisons. Rien que pour ces deux livres, le moulin mériterait d’être classé monument historique. Car Les Saisons est un livre extraordinaire, unique, stupéfiant. Un voyageur, Siméon, arrive dans un village perdu où règne un climat singulier : des dizaines de mois de pluie ininterrompue, suivis d’une saison aussi longue de “gel bleu” puis d’une saison de neige. Les habitants, frustes, méchants, incultes, y survivent en mangeant des lentilles, rien que des lentilles. Siméon cherche à remplir la tâche qu’il s’est assignée en venant dans cet endroit, écrire un livre, mais les efforts qu’il doit faire pour simplement survivre et l’hostilité des habitants ne lui permettent pas d’accomplir sa mission. On ne peut que résumer ainsi ce livre, qui échappe, pour moi tout au moins, à toute analyse. Toujours est-il qu’on n’a jamais rien lu de tel depuis le Valcrétin de Régis Messac, seul livre qui peut approcher Les Saisons par sa vision noire et désespérante de l’humanité.

Maurice  Pons, Les saisons, Christian Bourgeois éditeur, coll. «10-18», 214. p

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