Le poids de la métaphore et de la comparaison

poids de la neige

Résumé : Dystopie molle, thriller psycho-social, huis-clos, hiver de force.

Lauréat d’une panoplie de prix:

Prix littéraire du gouverneur général;

Prix littéraire des collégiens (des collégien.n.e.s ?);

Prix littéraire France-Québec;

Prix Ringuet.

Lecteur, tu auras peut-être comme moi un léger agacement à la lecture de ce roman – somme toute bien mené, avec ses tensions dramatiques et tout – quand tu croiseras certaines figures de style un peu ampoulées. Usage un tantinet marqué par l’anthropomorphisme dans la construction de la métaphore et de la comparaison: des flammes à l’appétit insatiable que se tordent de rire; des fondations qui serrent les dents; des vagues qui entrent dans le port sur la pointe des pieds; l’hiver qui marche sur nos têtes; des flocons carnivores; une nuit affamée; des montagnes qui bombent le torse.

Exemples triés sur le volet :

Les arbres s’inclinent, ploient vers le sol, courbent l’échine. p. 11.

Les pièces transpiraient les tours d’horloge. p. 55.

[…] j’aperçois des flammes immenses. Elles avancent en se tordant de rire et dévorent la forêt avec un appétit insatiable. p. 80.

Pendant ce temps, dans le poêle, le bois vert siffle dans les flammes comme s’il pestait contre son destin. p. 84.

La véranda s’ajuste au froid. Le bois de la structure se raidit. Les fondations serrent les dents. p. 112.

Partout les gens se font réveiller par les caresses glaciales de l’hiver et se dépêchent de faire une première attisée. p. 112.

Dehors, le soleil frappe la neige à pleines mains. p. 131.

Des cristaux de neige longent la silhouette fuselée des arbres. p. 143.

La neige grimpe jusqu’au bas de ma fenêtre et se presse contre la vitre. p. 143.

Quelques flocons sont suspendus dans les airs, comme s’ils attendaient des renforts avant de se jeter sur nous. p. 146.

Les flocons couvrent déjà les traces d’une mince couche de silence. p. 167.

Elles [les gouttes tombant du plafond] fondent sur nous avec l’instinct des grands carnassiers qui ont dans leurs veines le souvenir immémorial de leurs ancêtres encerclant méthodiquement leurs proies avant de les dévorer.  p. 184.

Devant moi, je ne discerne que les premières marches de l’escalier qui s’enfonce dans cette gueule béante et sombre. p. 191.

De lourds nuages gris enveloppent le paysage. Ils survolent la forêt à basse altitude et caressent la cime des arbres en abandonnant quelques flocons. p. 194.

Au coin de ses yeux et sur son front, ses rides lui donnent un air de soleil couchant avant la tempête. p. 195.

C’était un matin tranquille, même les vagues entraient dans le port sur la pointe des pieds. p. 200.

Ses yeux s’ouvrent alors comme les tisons d’une forge sous les coups d’un soufflet. p. 202

On dirait que l’hiver marche sur nos têtes. p. 205.

On dirait que l’hiver s’amuse avec un squelette immolé qui n’a reçu aucune sépulture. p. 229.

Le froid me mord les doigts et essaie d’avaler mes mains. p. 240.

La nuit a faim. Et les flocons sont carnivores. p. 242.

Je m’adosse au cadre de porte et regarde la lumière se lover dans les bras noirs des arbres. p. 247.

Je reste là un bon moment, entre les caresses chaudes du jour et les mains glacées des courants d’air. p. 248.

Les montagnes bombent le torse et la neige est resplendissante. p. 252.

En approchant, j’observe le flanc des montagnes. Partout, on sent que les arbres veulent se débarrasser de la neige. p. 263.

Ça finit par être assez comique… Ce n’était sûrement pas le but de l’auteur.

___________

Petite notule, en prime, pour L’Oreille tendue :

Quand on tend l’oreille, on n’entend que les poutres qui craquent au-dessus de nos têtes. p. 48

Quand on me laissait enfin seul, je tendais l’oreille pour comprendre ce qui se passait dans la pièce adjacente. p. 28

Zeugme : Enfoncé dans mon lit,  je peste contre mon sort. J’aurais tellement aimé contribuer et abattre quelques arbres. Au lieu de cela,  je trépigne dans mon lit, coincé entre ma tête et mes attelles. p. 69

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Référence :

Christian Guay-Poliquin, Le poids de la neige, Éditions de la peuplade, 2016, 296 p.

 

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La littérature et les taxis

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À l’instar de l’Oreille tendue, je suis sensible aux petits hasards de la vie, aux accouplements littéraires surtout. Accords de proximité.

Ce matin, dans la Presse +, Chantal Guy se fendait d’une critique dithyrambique du roman de Christophe Bernard : La bête creuse. C’est ici. Je vais le lire.

Citation :

François, petit-fils de Monti, trimballant le manuscrit d’un grand roman, qui part de Montréal pour retourner en Gaspésie (en taxi !).

Hier, sur Facebook, je publiais une carabistouille dans laquelle il est aussi question d’une longue balade en taxi. Je la reproduis, ci-dessous, ma calembredaine :

vivre sa vie

Merdouille. Livre ramassé dans une microbibliothèque sur Beaubien. J’avais le goût de lire fou après m’être farci du Robbe-Grillet. Frédéric Dard : Refaire sa vie. Un beau voyage en taxi, en joyeuse compagnie, depuis le sud de l’Italie en direction de Paris. C’était bien parti sur les rives de l’Adriatique. J’arrive à la page 76… La prochaine, p. 141. Enfoiré! Recherche sur les sites des Bibliothèques de Montréal et de la Grande Bibliothèque pour poursuivre ma lecture : titre inexistant. La personne qui a fait don de cet opuscule a laissé son numéro de téléphone à la fin du volume. Je l’appelle pour l’engueuler? Bah! Vais aller faire un petit tour au Salon du livre de Montréal, des fois. On sait jamais.

Question qui me tarabuste : Vous en connaissez des livres où on se trimbale en taxi sur de longues distances?

De mémoire, de mon côté, sans trop réfléchir :

Raymond Queneau : Zazie dans le métro

Echenoz? Pas certain. Mais il aime les bagnoles…

Bon dimanche!

Mise à jour du 23-11-2017

Laureen Moock Colombani me suggère : « Taxi » de Khaled Al Khamissi

 

 

 

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« Où trouver les grands films de répertoire? » – À la bibliothèque

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Dans sa chronique du 9 novembre dernier, parue dans la Presse +, Marc-André Lussier se demandait «où trouver les grands films de répertoire?» Sa quête : «Nous avons choisi 10 longs métrages « de répertoire » qui, en leur temps, ont obtenu beaucoup de succès, pour savoir s’ils sont encore offerts au Québec sous une forme ou une autre».

Piètre résultat. Quasi néant, constate l’auteur. La forme, mais il fallait aussi explorer d’autres lieux : les bibliothèques.

Coup d’oeil sur le site des Bibliothèques de Montréal (BM) et de la Grande Bibliothèque (GB):

Les uns et les autres, de Claude Lelouch: 16 exemplaires (BM) et 1 exemplaire (GB).

Tout sur ma mère, Pedro Almodóvor: 16 exemplaires (BM) et 1 exemplaire (GB)

Les demoiselles de Rochefort, de Jacques Demy: 14 exemplaires et 2 exemplaires (GB)

Que la fête commence, de Bertrand Tavernier: 10 exemplaires et 2 exemplaires (GB)

Jules et Jim, de François Truffaut: 22 exemplaires et 5 exemplaires (GB)

Cyrano de Bergerac, de Jean-Paul Rappeneau : 18 exemplaires et 2 exemplaires (GB)

OSS 117 – Rio ne répond plus, de Michel Hazanavicius : 20 exemplaires et 3 exemplaires (GB)

Indochine, de Régis Wargnier: 12 exemplaires (BM) et 4 exemplaires (GB)

Les bons débarras, de Francis Mankiewicz: 25 exemplaires et 13 exemplaires (GB)

Le tambour, de Volker Schlöndorff:  16 exemplaires (BM) 1 exemplaire (GB)

Plusieurs exemplaires disponibles, dans une bibliothèque près de chez vous.

Consultez aussi le site de la Grand Bibliothèque, vous y trouverez une belle collection de films de répertoire, à regarder en ligne, de la société Criterion : «Fellini, Truffaut, Bergman, Kurosawa, Antonioni, Godard, Fassbinder, Tarkovsky, Wenders… Des centaines de classiques du cinéma international sont à votre portée. Les films sont présentés en langue originale avec sous-titres en anglais. The Criterion Collection fonctionne aussi très bien sur tablette et téléphone intelligent. Sous-titres en anglais seulement.»

Vous préférez les bons vieux DVD, une partie de la collection Criterion est disponible dans les Bibliothèques de Montréal (ici)

En prime :

Open culture : 1500 films gratuits, de tout. (ici)

Archive.org : 5000 films du domaine public, de tout (ici)

Ne me remerciez pas, j’ai piqué l’idée pour ce billet à Michel Ménard, bibliothécaire. Il alimente la Bête catalographique des Bibliothèques de Montréal. Un Géant. Fin connaisseur du format MARC, de la classification Dewey, des normes de catalogage RDA, du répertoire de vedettes-matière de l’Université Laval, de Vernor Vinge… et de Kafka.

Je m’étais aussi livré à ce petit jeu avec un article publié par Chantal Guy en 2011 : Vingt romans québécois à sauver de l’oubli. C’était ici : Un livre ne chasse pas l’autre… en bibliothèque

 

 

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La bête à sa mère : traité sur le bonheur

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Traité sur le bonheur. Dix-huit courts chapitres haletants, comme autant de petites bombes à retardement.
Têtes de chapitre : « La Résilience », « La Maturité », « La Capacité d’adaptation », « L’Altruisme », « La Patience », « La Bravoure », « La Persévérance », etc. Pourtant c’est le journal d’un poqué fini. Ça va mal tourner.
Il passe de mauvais moments avec les services sociaux, se faisant transférer de famille d’accueil en famille d’accueil.
Petits larcins, actes cruels contre les animaux (attention à vos chats), maisons dévalisées, fortes consommations d’amphétamines, cynisme généralisé et tout ça dans la joie, en se gâtant à répétition, de la main droite…
Il a de l’ambition, il sait qu’un jour il rejoindra les rangs du crime organisé. Il traîne sa fatigue, ses côtes cassées et son nez amoché à la recherche de sa mère qui l’a dans le passé abandonné aux services sociaux.
Vision manichéenne de séducteur et de petits bandits : « On ne se pointe pas chez les gens les mains vides. Il faut des fleurs ou une arme. C’est documenté. »
Il ne dédaigne pas les sites de rencontres, avec pour objectif ultime, l’hésitation tue, rencontrer l’âme soeur, lui « ouvrir le cœur et les cuisses au passage ». (l’auteur maîtrise parfaitement l’art du zeugme). Il fomente l’idée de « les inviter à prendre un verre et son pied ». Un menteur de première pour tenter de séduire la gent féminine ; il prétend, avec l’une d’elle – pas dupe – avoir inventé le terme LOL !
Il se démerde. Profite de l’instant présent. Il a compris : « On est fort des erreurs des autres. »
C’est superbement écrit. Ce n’est pas un traité de morale. La fille du Devoir, préposée à la critique littéraire, semble ne pas avoir compris…

—-
Goudreault, David. La bête à sa mère, Éditions Stanké, 2015, 231 pages.

Billet déjà paru sur le site du Club des irrésistibles des Bibliothèques de Montréal, ici.

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«La chair» de Rosa Montero

la chair montero

L’histoire de Soledad. Commissaire culturelle. Elle trime fort pour la préparation d’une exposition sur les écrivains maudits : Philip Dick, Maupassant, Burroughs et autres joyeux fêlés.

Mais elle a d’autres soucis qui la taraudent. Elle a atteint l’âge admirable : la soixantaine. L’âge des ratages, des ravages et de la rage au corps. Son amant, 40 ans, vient de la laisser pour se consacrer entièrement à sa femme et à un enfant à naître. Que faire ? Le rendre jaloux. Mettre la main sur un garçon plus jeune, plus beau, plus fou qui pourra l’accompagner un soir à l’opéra pour une représentation de Tristan et Iseult. Un soir où elle sait qu’elle croisera l’amant qui l’a éconduite. Facile. Il n’y a qu’à aller consulter le site AuPlaisirDesFemmes.com et faire son choix. Elle ne tardera pas à trouver un joli gigolo russe – Adam (joli pseudo, il a du culot) – qui acceptera de lui tenir le bras à l’opéra moyennant un léger supplément : 600 euros. Soirée parfaite, mission accomplie, malgré quelques ronflements du partenaire d’occasion durant la prestation, elle croise à la sortie de l’opéra le mufle – légèrement impressionné – qui l’a laissé tomber comme une vieille guenille. Mais ça ne va pas s’arrêter là. Il n’y aura pas de dernière fois… Mue par une irrésistible poussée libidinale, elle va passer la nuit avec le bel Adam d’Europe de l’Est et faire ce qui doit être fait, moyennant une facture assez salée : 1200 euros. Vous avez deviné la suite? Elle relancera le joli pur-sang sur Whatsapp pour s’assurer d’autres folles aventures et activités somptuaires. Mais qui est-il ce garçon? Que fait-il d’autre? Où va-t-il? À quoi aspire-t-il vraiment?

Un livre portant sur un sujet délicat : les affres du vieillissement et de la vie qui n’a de cesse de bouillonner en soi. Féministe. Écrit avec humour. Une petite citation plutôt truculente. Jugez par vous-même :

Une des choses les plus ridicules impliquées par l’âge est la quantité de trucs, de potions et d’appareils avec lesquels nous tentons de lutter contre la détérioration : le corps se remplit peu à peu d’infirmités et la vie de complications.

On voit ça clairement lors des voyages : quand on est jeune, on peut parcourir le monde avec juste une brosse à dents et une tenue de rechange, alors que, quand on s’enfonce dans l’âge mûr [admirable], on doit progressivement rajouter une infinité de choses dans la valise. Par exemple : des verres de contact, des liquides pour nettoyer les verres de contact, des lunettes de vue de rechange et autre paire de lunettes pour lire ;  des ampoules de sérum physiologique parce qu’on a toujours les yeux rouges ; un dentifrice spécial et collutoire contre la gingivite, plus du fil dentaire et de brossettes interdentaires, parce que les trois ou quatre implants qu’on a exigent alors des soins constants ; une crème contre le psoriasis ou contre la couperose ou contre les champignons ou contre l’eczéma ou contre n’importe quelle autre de ces calamités cutanées qui se développent toujours avec l’âge ; du shampoing spécial antipelliculaire, anti-cheveux gras, anti-cuir chevelu sec, anti-chute des cheveux ; une crème colorante parce que les cheveux blancs ont colonisé votre tête ; des ampoules contre l’alopécie ; des crèmes hydratantes, qu’on soit homme ou femme ; des crèmes nourrissantes, lissantes, raffermissantes, davantage pour ces dames ; mais aussi pour certains messieurs ; des lotions anti-taches ; une protection solaire écran total parce qu’on a déjà pris tout le soleil qu’on peut supporter en une vingtaine de vies ; des onguents anticellulite pour le corps, côté femme ; des tondeuses de poil de nez et d’oreilles, côté hommes ; des gouttières dentaires de nuit, parce que le stress fait grincer des dents ; des bandelettes nasales adhésives, gênantes et totalement inutiles, pour atténuer les ronflements ; des pilules de mélatonine, de l’Orfidal, du Valium ou tout autre médicament contre l’insomnie et l’anxiété ; avec un peu de malchance, une pommade anti-hémorroïdes pour ce qui va sans dire  et/ou des laxatifs contre la constipation tenace ; de la vitamine C pour tout ; de l’ibuprofène et du paracétamol pour la diversité interminable des troubles qui parasitent le corps ; de l’oméprazole pour les gastrites ; de l’Alka-Seltzer et encore plus d’oméprazole pour la gueule de bois, parce qu’on ne tient plus l’alcool ; des compléments au soja parce que la ménopause fait baisser les hormones ; avec un peu de malchance, les pilules du cholestérol, de la tension, de la prostate. Et ainsi de suite, en somme. De l’équipement lourd. p. 60-61

J’adore le «Par exemple» qui ouvre cette énumération non-exhaustive.

Vous partez en vacances? N’oubliez pas votre liseuse, vous pourrez ajuster la taille des caractères…

Référence :

Rosa Montero : La chair, Éditions Métailié, Paris, 2017, 191 p.

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Incipit et littérature : La nuit juste avant les forêts de Koltès

Koltès Bernard-MarieNever open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Ah bon! Allons voir du côté de Bernard-Marie Koltès :

Tu tournais le coin de la rue lorsque je t’ai vu, il pleut, cela ne met pas à son avantage quand il pleut sur les cheveux et les fringues, mais quand même j’ai osé, et maintenant qu’on est là, que je ne veux pas me regarder, il faudrait que je me sèche, retourner là en bas me remettre en état – […]

Ça continue ainsi d’une seule phrase jusqu’à la fin et il trouve le tour, le bougre de Koltès, de boucler sa finale avec la pluie… Dans les dents, Elmore Leonard! :

[…] j’ai tant envie d’une chambre et je suis tout mouillé, mama mama mama, ne dis rien, ne bouge pas, je te regarde, je t’aime, camarade, camarade, moi, j’ai cherché quelqu’un qui soit comme un ange au milieu de ce bordel, et tu es là, je t’aime, et le reste, de la bière, de la bière, et je ne sais toujours pas comment je pourrais le dire, quel fouillis, quel bordel, camarade, et puis toujours la pluie, la pluie, la pluie, la pluie.

J’ai relu deux phrases en deux jours. Celle de Koltès et celle de Mauvignier : Ce que j’appelle oubli.  Je broute.

Grâce aux bons soins de François Bon, le Youtuber, et à son atelier d’écriture…

Références :

Bernard-Marie, Koltès : La nuit juste avant les forêts, Minuit, 1988, 64 pages.

Laurent Mauvignier: Ce que j’appelle oubli, Minuit, 2011, 62 pages.

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Vacances : voyager lourd quand on frise l’âge admirable

la chair montero

Une des choses les plus ridicules impliquées par l’âge est la quantité de trucs, de potions et d’appareils avec lesquels nous tentons de lutter contre la détérioration : le corps se remplit peu à peu d’infirmités et la vie de complications.

On voit ça clairement lors des voyages : quand on est jeune, on peut parcourir le monde avec juste une brosse à dents et une tenue de rechange, alors que, quand on s’enfonce dans l’âge mûr [admirable], on doit progressivement rajouter une infinité de choses dans la valise. Par exemple : des verres de contact, des liquides pour nettoyer les verres de contact, des lunettes de vue de rechange et autre paire de lunettes pour lire ;  des ampoules de sérum physiologique parce qu’on a toujours les yeux rouges ; un dentifrice spécial et collutoire contre la gingivite, plus du fil dentaire et de brossettes interdentaires, parce que les trois ou quatre implants qu’on a exigent alors des soins constants ; une crème contre le psoriasis ou contre la couperose ou contre les champignons ou contre l’eczéma ou contre n’importe quelle autre de ces calamités cutanées qui se développent toujours avec l’âge ; du shampoing spécial antipelliculaire, anti-cheveux gras, anti-cuir chevelu sec, anti-chute des cheveux ; une crème colorante parce que les cheveux blancs ont colonisé votre tête ; des ampoules contre l’alopécie ; des crèmes hydratantes, qu’on soit homme ou femme ; des crèmes nourrissantes, lissantes, raffermissantes, davantage pour ces dames ; mais aussi pour certains messieurs ; des lotions anti-taches ; une protection solaire écran total parce qu’on a déjà pris tout le soleil qu’on peut supporter en une vingtaine de vies ; des onguents anticellulite pour le corps, côté femme ; des tondeuses de poil de nez et d’oreilles, côté hommes ; des gouttières dentaires de nuit, parce que le stress fait grincer des dents ; des bandelettes nasales adhésives, gênantes et totalement inutiles, pour atténuer les ronflements ; des pilules de mélatonine, de l’Orfidal, du Valium ou tout autre médicament contre l’insomnie et l’anxiété ; avec un peu de malchance, une pommade anti-hémorroïdes pour ce qui va sans dire  et/ou des laxatifs contre la constipation tenace ; de la vitamine C pour tout ; de l’ibuprofène et du paracétamol pour la diversité interminable des troubles qui parasitent le corps ; de l’oméprazole pour les gastrites ; de l’Alka-Seltzer et encore plus d’oméprazole pour la gueule de bois, parce qu’on ne tient plus l’alcool ; des compléments au soja parce que la ménopause fait baisser les hormones ; avec un peu de malchance, les pilules du cholestérol, de la tension, de la prostate. Et ainsi de suite, en somme. De l’équipement lourd. p. 60-61

J’adore le «Par exemple» qui ouvre cette énumération non-exhaustive.

vous partez en vacances? N’oubliez pas votre liseuse, vous pouvez ajuster la taille des caractères…

Référence :

Rosa Montero : La chair, Éditions Métailié, Paris, 2017, 191 p.

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S’accorder avec les couleurs

Fouilles

Un doute étreignait l’auteur de ce blogue. Ça va mieux maintenant.

Soit le bout de texte ci-dessous tiré d’un billet publié récemment, ici

J’ai pourtant le parfait souvenir de la couleur des yeux d’Anna Karénine : ardoise. De ceux de Gilberte dans La Recherche : bleue. Quant à madame de La Fayette, si elle a décrit un peu sommairement la grande beauté de la Princesse de Clèves, j’ai eu beau lire et relire ce roman, je ne saurai jamais la couleur de ses yeux.

Certain que «bleue» commande le féminin?

Le blogueur a potassé ses grammaires.  Bleu, une couleur simple est variable(De Villers); véritable adjectif employé seul est variable(Girodet). Même règle avec Grevisse et Hanse, c’est la moindre des choses. Cas de figure le plus simple en matière d’accord des couleurs.

Ça se complique quand le texte d’un écrivassier prend certaines libertés syntaxiques et ne parvient pas à écrire des phrases complètes (sujet, verbe, complément).

Alors, on s’accorde comment en pareil cas?

Bleue : renvoyant à la couleur des yeux, sous-entendue dans la phrase précédente([la couleur] de ceux de Gilberte) Un tantinet alambiqué. Féminin singulier.
Bleus : renvoyant à l’ostentatoire mot «ceux» (les yeux)  présent dans la phrase nominative. Masculin pluriel.
Bleu : pour les anarchistes. Invariable.

L’auteur aurait pu tourner ses phrases autrement, il aurait évité toutes ses angoisses métaphysiques.  Exemple:  J’ai pourtant le parfait souvenir des yeux ardoise [invariable] d’Anna Karénine et de ceux, bleus, de Gilberte dans La Recherche.

Plus simple encore, l’auteur voulant absolument faire court, elliptique, aurait pu éviter ce charivari linguistique s’il tenait tant à s’accorder avec la couleur plutôt qu’avec les yeux en remplaçant «ceux» par «celle» :  De celle des yeux de Gilberte dans La Recherche : bleue.

Vendu tel que vu.  Ce sera corrigé dans le billet initial aussitôt que le blogueur aura des loisirs et de la pluie.

Fin de l’auto-critique stalinienne.

***

Une autre question turlupine le blogueur. Saviez-vous que la couleur des yeux peut aussi varier en fonction de la formation des cils ? C’est ce que nous enseigne la lecture des classiques de la littérature :

Ses yeux gris, que des cils épais faisaient paraître foncés, lui jetèrent un regard amical et bienveillant, comme si elle le reconnaissait, puis aussitôt elle sembla chercher quelqu’un dans la foule. Léon Tolstoï : Anna Karénine

Ce qu’elle avait de beau, c’étaient les yeux ; quoiqu’ils fussent bruns, ils semblaient noirs à cause des cils, et son regard arrivait franchement à vous avec une hardiesse candide. Gustave Flaubert : Emma Bovary.

Alors,  ils étaient bruns ou noirs les yeux de madame Bovary?

Questions subsidiaires. Sait-on si Tolstoï avait lu Flaubert? Mimétisme? Citation involontaire?

Notule :

Non mais, vraiment, l’accord des couleurs en français constitue un frein certain à l’interculturalisme et à l’apprentissage du français pour les nouveaux arrivants :

Grevisse

Grevisse, Le bon usage.

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Références :

Marie-Éva De Villers : Multidictionnaire des difficultés de la langue française, Collection langue et culture, Québec-Amérique, Québec, 1325 p.

Gustave Flaubert : Madame Bovary, Bibliothèque électronique du Québec, Édition de référence : Paris, Librairie de France, 1929. « Édition du centenaire » Illustrations de Pierre Laprade. Date de parution d’origine : 1857.

Jean Girodet : Pièges et difficultés de la langue française, Éditions Bordas, Paris, 1087 p.

Maurice Grevisse : Le bon usage : grammaire française avec des remarques sur la langue française d’aujourd’hui, Préface de Paul Robert, Duculot, 11e édition, Paris-Gembloux, 1980, 1519 p. (pages blanches dans mon édition : 468-469, 472-473, 476-479, 484-485, 488-489, 492-493, 496-497 — ça facilite la vie de l’écrivaillon!)

Joseph Hanse : Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, Duculot, Paris-Gembloux, 1983. 1014 p.

Léon Tolstoï : Anna KarénineLa Bibliothèque électronique du Québec, Collection À tous les vents, Volume 539 : version 2.0, Édition de référence : Paris, Librairie Hachette et Cie, 1896. Huitième édition. Date de parution d’origine : 1873-1877 (selon Wikipédia).

Dernière notule : elles commencent à dater un peu les grammaires du blogueur.

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La couleur des yeux de la Princesse de Clèves

alex

Il promenait son chien, une chose assise à ses pieds que Dieu a dû bricoler un jour d’intense fatigue. Citation que j’ai tirée d’une recommandation de lecture d’un des membres du Club des irrésistibles des Bibliothèques de Montréal.

Un livre de Lemaitre, Pierre de son prénom, Alex le titre du thriller. Début sous tension. Une fille, Alex, se promène dans Paris, se sent épiée, toujours le même mec qui lui colle aux baskets : dans les restos (dont le Mont-Tonnerre, rue Vaugirard), les boutiques, le métro. Elle en vient même à en pincer un peu pour lui, un quinquagénaire. Elle est à l’aube de la trentaine. Un bon soir Alex décide de laisser passer le dernier bus qui pourrait la ramener à son domicile, du côté de la porte de Vanves. Le temps est doux. Elle fera le reste à pied. Mauvaise décision, l’épieur la coince, l’attrape par les cheveux et la jette dans son fourgon avec force taloches et coups de bottines dans la gueule. Deuxième chapitre, l’action reprend avec les policiers qui seront chargés d’une enquête autour d’une mystérieuse disparition… Troisième chapitre, on retrouve Alex en fort mauvaise posture. Le méchant l’a traînée dans un entrepôt désaffecté. Il la moleste avec vigueur (pléonasme), lui intime de se dévêtir. Ce qu’elle fait. Il va la violer et ensuite la trucider (classique). Mais non, il l’enferme dans une « fillette », sorte de cage dans laquelle on ne peut tenir ni debout ni assis (l’horreur). Le supplice a été créé sous Louis XI, pour l’évêque de Verdun, je crois. Il y serait resté plus de dix ans. C’est une sorte de torture passive très efficace. Les articulations se soudent, les muscles s’atrophient… Et ça rend fou. Il la suspend à un mètre cinquante du sol pour la photographier, bien la zieuter et lui dire : je vais te regarder crever, sale pute. Il l’abandonne là, lui rend visite aux deux jours, pour la ravitailler d’un peu d’eau et de croquettes. Nombreux mots et chapitres suivent pour nous décrire l’inconfort de la fille, les muscles qui s’ankylosent, les cauchemars, l’attente affolée, les vaines recherches des enquêteurs. Ça vire vraiment mal quand la fille se rend compte que de méchants gros rats (plus énormes que ceux présents dans les pires cauchemars) s’intéressent à ses croquettes et à sa mignonne personne. Et c’est là que votre dévoué lecteur se réveille : merde, j’ai déjà lu ce foutu thriller. J’ai tout de même repris ma lecture jusqu’à la fin. Excellent virevolte-pages. Les méchants ne sont pas toujours ceux que l’on pense dans les bouquins de Pierre Lemaitre. Les lecteurs les plus férus de ce genre d’opuscule seront confondus.

Une question me turlupine. Mais qu’est-ce que le Bon Dieu avait bien bu quand il a bidouillé l’obsolescence programmée de mes synapses? J’ai pourtant le parfait souvenir de la couleur des yeux d’Anna Karénine : ardoise. J’ai pourtant le parfait souvenir de la couleur des yeux d’Anna Karénine : ardoise. De celle des yeux de Gilberte dans La Recherche : bleue. Quant à madame de La Fayette, si elle a décrit un peu sommairement la grande beauté de la Princesse de Clèves,  j’ai eu beau lire et relire ce roman, je ne saurai jamais la couleur de ses yeux. Cela m’attriste parfois.

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Pierre Lemaitre, Alex, Paris, Albin-Michel, 392 p. (version numérique)

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Algorithme en couleur de recommandation de lecture qui fonctionne

wallace

Lee restait tous les jours assise auprès du poêle à bois, à boire du café et à lire tout ce sur quoi elle parvenait à mettre la main dans le désordre de la bibliothèque locale. Tellement petite et désordonnée, en fait, qu’elle choisissait les livres en fonction de la couleur de leur couverture, au gré de ses humeurs – rouge quand elle se sentait brillante et en plein éveil intellectuel, verte quand elle avait envie de quelque chose de spirituel, d’amusant, bleue quand la fin de sa grossesse approcha et qu’elle se sentit devenir plus contemplative. C’est en tout cas le souvenir qu’elle en garde, tout comme elle se rappelle que le procédé fonctionna fort bien.

Bronwen Wallace, Si c’est ça l’amour, Les Allusifs, 2017 (pour la traduction française), p. 71-72

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