Avant la retraite

Thomas Bernhard. La mauvaise conscience de l’Autriche. Un auteur féroce, à la prose percutante, haletante et ironique au service de sa haine de l’Autriche, du national-socialisme, de la famille, du catholicisme et de l’art.

Avant la retraite. Le propos. Un huis clos mettant en scène trois personnages d’une même famille. Rudolf, ex-officier nazi devenu juge, sa sœur Vera qui l’admire et l’adore jusqu’à l’inceste et l’autre, Clara, handicapée, un peu plus revêche, gauchiste, mais un tantinet complaisante dans la triste farce à laquelle elle sera conviée. Ils se rencontrent le 7 octobre de chaque année pour souligner l’anniversaire et la « grandeur » d’Himmler… La belle affaire ! Nous allons assister à ces festivités. Un lieu et un dit de la décadence. Le spectacle de la profonde hypocrisie autrichienne qu’a décriée Bernhard dans l’ensemble de son œuvre. Lire Maîtres anciens(1985) et Goethe se mheurt (sic).

La dernière partie de la pièce atteint un sommet dans la mise en scène du kitsch. Rudolf et Vera, complètement ivres, feuillettent et commentent l’album de photos familial, passant du léger (Oh ! la belle robe blanche portée jadis par Véra !) au tragique, mais toujours avec frivolité, sur un ton étal, et ce même dans la description du plus abject : les Juifs gazés, les premiers hommes que Rudolf a assassinés… On étouffe de gêne.

La scénographie. Belle mise en scène de la déliquescence de ce Monde : un piano fracassé trônant au centre de la scène, la très mauvaise qualité sonore de la musique de Wagner, Clara clouée dans son fauteuil roulant.

Le texte répétitif, obsédant, suffocant… De grands acteurs. Se mettre ce texte en bouche, tout un exploit. À voir, jusqu’au 13 décembre, au Théâtre Prospero.

Bernhard, Thomas. Avant la retraite, Théâtre Prospero, 2014.

Ce texte a d’abord été publié sur le portail du Club des irrésistibles

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Lecture pêle-mêle : tentative de recadrage en 140 caractères

Vous lisez pêle-mêle : romans, BD, nouvelles. Une dérive insensée, hivernale. Ouvert aux suggestions de tout un chacun : amis, critiques, auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, enfants.

Futile tentative pour y mettre un peu d’ordre en cadrant vos lectures des dix derniers jours avec de petites recensions oulipiennes comportant 140 caractères, pile-poil.

Trois femmes puissantes / Marie Ndiaye

Trois fortes novelas. Déliquescences : enfants abandonnés, trahis, bafoués. Corps marqués, grugés. Mémoires chiffonnées et femmes puissantes

Ristigouche / Éric Plamondon

Un boucher, Pierre Lhéger. La lente mort de sa mère. La défaite de la Ristigouche, la pêche et le sauvetage d’un cachalot. Épuiser un destin

L’apiculture selon Samuel Beckett / Martin Page.

Pour redécouvrir l’auteur de En attendant Godot jouant au bowling et se confectionnant de fausses archives afin de confondre ses biographes…

Tyler Cross. [1] / scénario, Fabien Nury ; dessin, Brüno.

Le truand Tyler Cross n’attend pas Godot pour occire les vilains qui veulent lui reprendre les 17 kilos de came qu’il traîne dans sa musette

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire / Jonas Jonasson

Le délire d’un Suédois qui m’a rappelé Paasilina. Traversée explosive du 20e siècle d’un mec et de ses potes : Franco, Mao, Truman, Einstein

Economix : la première histoire de l’économie en BD / texte de Michael Goodwin & illustrations de Dan E. Burr

Un véritable coup de génie, en BD : dire l’économie, son histoire, ses travers, ses ratés. Le néo-libéralisme en prend un peu pour son rhume

Faits divers / Anouk Ricard.

Traduction truculente de faits divers qui dépassent l’imagination. Trié sur le volet : Elle met du ciment dans les fesses de sa patiente. BD

Bébé blues. 18, Chaque fois que je regarde les enfants, je me demande où sont passées toutes ces années / Rick Kirkman, Jerry Scott

BD que m’a largué fiston pour mon édification. Les affres de la paternité. Il y en a 19! Lui fourgue les Paul de Rabagliatti. Échange inégal

Carnets libres. 2, Le compteur intelligent / Daniel Sylvestre

Sublimes gribouillis. Québec Volt installe des compteurs intelligents dans Villeray. Ça dérape rare et le gin-fizz n’arrange pas les choses

Merde, vous avez oublié Demain sera sans rêves (version numérique) de Jean-Simon Desrochers et Les 120 journées de Sodome (libre de droit) du Marquis. Partie remise.

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Ces recensions ont aussi été publiées le 28 novembre 2013 sur le portail du Club des irrésistibles.

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Nuits blanches au Motel Lorraine

Billet publié le 27 octobre 2013. Englouti dans le cyberespace et récupéré grâce aux bons soins de Wayback Machine.

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Comment dire le plaisir que j’ai eu à lire, relire et écouter ce texte. Il faut vraiment se le jouer et se le rejouer pour en apprécier la construction d’ensemble, son agencement formel, sa beauté. Texte variation, texte jeu, texte labyrinthe, texte énigme aussi, à décoder. Certains livres souffrent de la hâte du lecteur. Motel Lorraine est un livre qui se broute, si on veut vraiment en savourer tout le feuilleté.

La trame narrative est, à première vue, simple : une mère, Sonia, décide de s’enfuir du Québec avec ses deux filles (Georgia et Louisiane) pour aller vivre à Memphis. Mais pourquoi cette fuite ? Elles atterriront dans la chambre du Motel Lorraine où a été assassiné Martin Luther King. Motel Lorraine a son mot à dire sur l’affranchissement d’un peuple (les Noirs d’Amérique), mais aussi sur celui de tous les personnages qui peuplent le roman, notamment celui des deux adolescentes qui cherchent tant bien que mal à s’arracher de l’emprise de leur mère, l’une en tentant de s’intégrer au Carnaval du coton et l’autre au concert de la Pentecôte… Une véritable danse du sacré et du profane.
Roman aux multiples destins croisés, chargé de drames humains et d’impostures.

Une violence originelle
Lire Motel Lorraine pour appréhender la densité de la douleur, une violence originelle, la mauvaise conscience de l’Amérique blanche : Memphis, « ville restée longtemps couchée sur le flanc à lécher ses plaies, (…) une cité construite avec les forces vives arrachées à l’Afrique, sur la terre volée aux Indiens chicachas », le coton cette honte du Sud, quatre fillettes noires tuées dans une église à Birmingham. Martin Luther King assassiné.
Le texte s’enracine autour de ce mal originel, lequel déteint sur la plupart des corps des personnages marqués par la douleur, la maladie, l’infirmité : la jambe pourrie de Sonia, son diabète ; Georgia, ses yeux minuscules, « petits comme des haricots secs », son menton trop bas et ses jambes maigres ; l’anorexie de Louisiane ; le bras droit paralysé de Grace, la directrice de la chorale ; le satané ulcère de Aaron ; le pasteur Whitehead de Brown Chapel Church est à moitié sourd, dépressif et a des doigts arthritiques ; même le Motel Lorraine est un musée décati et les photographies de fleurs d’Aaron sont si vraies qu’elles flanquent des allergies, etc. Ils ont tous mal et pourtant, « certains enfants sont porteurs de glorieuses promesses », car il existe un Baume à Galaad pour « cicatriser toutes les peines (…) et effacer la marque de toutes les trahisons ».

Une pierre rare
Je cherchais un mot qui pourrait subsumer le projet Motel Lorraine. Je pensais à une pierre rare. Une pierre que l’auteure aurait poncée de longs moments. Polie comme Grace a poli la voix d’Alabama, la jeune cantatrice : un joyau. Bijoux et colifichets prennent d’ailleurs une place importante dans le récit. Je pense à la montre-bracelet de Louisiane, à Sonia, la mère irlandaise, qui porte des bijoux achetés à l’Armée du Salut, à la petite corne d’abondance sertie de diamants qui passe de main en main et protège de tous les dangers (d’Alabama à Georgia à Jacqueline – femme de chambre au Motel Lorraine -, à Brenda qui porte un faux diadème lors de la parade du Carnaval du coton, au sautoir perlé de Brenda Golden qui marque bien son caractère névrotique et, enfin, à la « manchette d’un blanc immaculé attachée par un bouton en forme d’ancre de bateau » d’Aaron gisant sur Mulbory Street et pour finir à Alabama, la perle rare. Roman miroitement.

Variation, double, duplicité
Le texte déploie toute une série de variations autour de différents thèmes. J’ai déjà dit l’omniprésence du mal et le miroitement des bijoux.
Le thème du double joue aussi un rôle important dans le développement de l’histoire (des histoires). Il n’existe pour ainsi dire pas d’unicité des êtres, les personnages sont pour la plupart le pendant d’un autre, parfois leur reflet, et, en d’autres moments, des doubles inversés. Roman miroitement.

Des exemples qui essaiment dans le récit : le couple Jacqueline et Grace fait parfaitement écho à celui d’Alabama et Georgia ; la cicatrice sur la joue d’Ebony et celle de sa fille Alabama ; Georgia pressentie comme doublure d’Alabama pour le concert de la Pentecôte ; les parents de Grace sont morts dans un accident de voiture, Aaron subira le même sort ; les enfants abandonnés : Alabama et la fille enlevée dans un centre d’achat ; Lou a l’air buté qu’avait Lonzie au même âge (selon Jacqueline) ; les voyantes : la mère tireuse de cartes, Grace la voyante, Lou qui souhaite la mort de Aaron ; une photographie d’art montrant deux lys d’or ; l’écrivain « un loup dans un manteau de brebis » et la même image pour décrire la mère kidnappeuse.

Le texte joue aussi de la simultanéité des événements : Sonia quitte Montréal le jour de l’assassinat de King. Le vase de Chine des parents de Grace est renversé au moment même de la mort de King.

Il faudrait aussi dire la folie du voir et du caché, l’espièglerie avec laquelle l’auteure mène le récit en jouant un peu à la cachette avec le lecteur, ses habiles et nombreuses stratégies narratives et laisser entendre Un Baume à Galaad.

Un beau texte.

Complément de lecture : There is a Balm in Gelead, par Archie Shepp et Jeanne Lee.

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Brigitte Pilote, Motel Lorraine, Stanké, 1993

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Ma dentiste et moi : mille soleils splendides

« Vous n’avez même pas lu Mille Soleils splendides !?! » Ma dentiste m’a lâché ça tout à trac alors qu’elle s’activait avec son bistouri pour m’inciser la gencive. « C’est un chef-d’oeuvre, le meilleur livre que j’aie lu ces dix dernières années ! » Même pas le temps de répondre qu’elle sort sa Black and Decker pour un surfaçage radiculaire des parois osseuses un peu bosselées de ma délicate dentition. Je réussis à l’interrompre : un que j’ai adoré, ces deux dernières années, c’est Le Temps où nous chantions de Richard Powers (2003, 2006). Elle demande à son assistante un peu médusée et emmêlée dans le tube de son aspirateur buccal de prendre en note le titre en question. J’en profite aussi pour lui parler de Jean-Paul Dubois, de la hantise de ses personnages pour les dentistes. « Notez, Nathalie ! ». On dérive sur Yourcenar, « une Balzac moderne » et sur Lionel Shriver, Il faut qu’on parle de Kevin (2006), « dur, dur, pas plus d’un chapitre par jour, me dit-elle, et à lire dans le texte original si possible ». Bien sûr !

Allez ! Trêve de littérature. Activons-nous lentement ! Morts à ses vilains dépôts sous gingivaux !

J’ai un rapport très littéraire à ma dentiste. Laquelle a de ses jolis coups de coeur cependant que ma bouche agonise et s’ensanglante. Bon joueur, je me suis évidemment empressé de lire ces Milles Soleils splendides. Lu le temps du long et lancinant dégel de mon palais et de ma gencive. Elle y avait mis la gomme avec l’anesthésie, ma charmante médiatrice dentiste.

Le récit : deux femmes que tout sépare vont finir par se rencontrer, se détester et devenir de grandes amies. Elles partagent un même mari hystérique, jaloux et violent. Il y a une lecture et une pratique, disons talibane du Coran.

Un roman romancé, dur, qui retrace l’histoire récente de l’Afghanistan : la guerre entre les clans, les horreurs commises par les moudjahidines et les Soviétiques, l’arrivée au pouvoir des talibans. On comprend ici les grands cris des féministes dans le débat sur la Charte eu égard à la condition faite aux femmes dans certaines parties du globe : interdiction de travailler, port de la burqa, interdiction de circuler sur la place publique, interdiction de lire et de s’éduquer, mariage en bas âge forcé avec des forcenés. Un roman coup de poing avec à l’horizon, peut-être : mille soleils splendides.

Un chef d’œuvre ? Rien, sur le plan littéraire, à vous jeter en bas de votre chaise de dentiste, mais un excellent livre.

Frais pour la dentiste : 850$. Pas de la tarte quand même pour un conseil de lecture…
La prochaine fois, je vous cause de ma cavale en Louisiane au Motel Lorraine avec Brigitte Pilote.

Faut se donner des objectifs dans la vie, quand même !

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Lire La vérité sur l’affaire Quebert, choper un vilain rhume et écrire des vacheries

Billet publié le 6 octobre 2013. Englouti dans le cyberespace et récupéré grâce aux bons soins de Wayback Machine. En lice pour la prix du Club des irrésistibles 2014.

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Secret de polichinelle, ce roman sera l’un des finalistes pour le 6e prix du Club des Irrésistibles des Bibliothèques de Montréal. Je suis donc allé jeter un coup d’œil à cette brique de 600 pages. Un auteur doué, drôle, le Dicker. Il a du souffle, trop. J’ai même chopé un vilain rhume en le lisant. Efficace pour vous ficeler avec de la grosse ficelle un étonnant et énorme thriller, sorte de virevolte-pages qui vous colle le popotin au fauteuil un bon huit heures d’affilée, coupé du monde, gin ananas en main question de prendre une pose nabokienne.
Le genre plaît : livre déjà traduit en une trentaine de langues, qui s’est vendu à près d’un million d’exemplaires. Ça faire lire, chouette, mais il faudra repasser pour améliorer votre vocabulaire. Je n’ai pour ma part pas de fortes inclinations pour le polar, quoique j’aie passé de bons moments dans le passé avec Laurence Bloch, Donald Westlake, Raymond Chandler, Didier Daeninckx, Agatha Christie, Umberto Eco, Edgar Allan Poe et Fedor Dostoïevski…
La Vérité sur l’affaire Harry Quebert respecte les règles du genre. Histoire tordue avec des rebondissements invraisemblables à chaque chapitre. Personnages types : policiers bourrus, filles nunuches et gars benêts. Des personnages secondaires, haut en couleur et drôles : la mère de l’auteur (une caricature rothienne de la mère juive) et l’éditeur, délicieusement machiavélique, qui décrit les personnes présentes sur Facebook comme des hommes-sandwichs… J’ai pour ma part trouvé que l’écrivain enquêteur du roman était un peu trop futé à mon goût (beaucoup plus que les benêts de policiers de service qui tentent avec lui de dénouer l’affaire) et abusait des largesses du narrateur omniscient… D’une écriture simple – pauvre – mais assumée et voulue par l’auteur.
Un récit, somme toute, d’une grande pudeur, malgré la thématique annoncée. Ça raconte, entre autres, l’histoire d’amour impossible entre un jeune écrivain dans la trentaine et une Lolita (Nola) de 15 ans un peu fêlée. C’est d’un fleuri et d’un kitsch imbuvable : l’histoire m’a donné un peu de mal et fait surfer gaiement sur de longs passages. Vous voyez dans le genre : « je t’aime mon minou, je ne peux pas vivre sans toi et tu resteras toujours gravé dans mon cœur… » Et c’est en écrivant pareilles inepties que Harry Quebert deviendra le plus grand écrivain de sa génération. Ciel… On s’ennuie un peu de la perversité d’Humbert Humbert, le nympholepte de Nabokov…
Il faut écouter l’auteur, au demeurant fort sympathique, dans l’entrevue qu’il a accordée à un Laurent Malavoy, un tantinet complaisant. C’est ici : http://bit.ly/15ew5HR. Dicker y fait, encore, un procès remâché du roman français qui abuserait trop, selon lui, de la virgule… et qui serait encore crispé dans les manies du nouveau roman des années 60. Belle généralisation empirique. Comme une grosse envie de lui jeter deux ou trois romans, de Romain Gary ou de Jean-Paul Dubois, de Modiano ou de Kundera, de Maurice Pons, de Perec, de Toussaint ou de bien d’autres.
Écrire simple et beau ? : Echenoz, bien sûr.
Vous avez d’autres suggestions pour lui ?
Essayez aussi Nabokov :
« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre les dents. Lo. Lii. Ta. »
Ou mieux, en anglais, pour la force des allitérations :
« Lolita, light of my life, fire of my loins. My sin, my soul. Lo-lee-ta : the tip of the tongue taking a trip of three steps down the palate to tap, at three, on the teeth. Lo. Lee. Ta. »

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Courir — les corps monstrueux de Jean Echenoz

Billet publié le 20 mai 2013

J’aime les livres d’Echenoz. Relecture ce printemps de 14 et des biographies romancées qu’il a consacrées à Ravel, Tesla et Zatopek.

Echenoz  se plaît à décrire les corps « monstrueux », empêtrés, hors du commun. Tesla le géant, Ravel le nain et Zatopek l’infatigable robot aux mouvements dégingandés

Zatopek, 4 titres olympiques et 18 records du monde. Jeux olympiques d’Helsinki : médaille d’or au 5000 mètres, 10 000 mètres et au marathon. Rien qu’en s’entraînant, Émile aura couru l’équivalent de trois fois le tour de la Terre. Excusez du peu, car au début, dans sa caserne, Il a horreur du sport, mais il va révolutionner la course de fond, inventer le sprint.  Son destin est plus grand que lui, c’est là que le texte d’Echenoz marque le coup, déploie  toute sa force. L’histoire d’un corps, un corps presque détaché de toute volition, voyez ce corps disloqué, ces jambes qui mordent littéralement la piste, mais il gagne :

Émile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Émile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir (…) Poings fermés, roulant chaotiquement le torse, Émile fait aussi n’importe quoi de ses bras. (…) Il donne en course l’apparence d’un boxeur en train de lutter contre son ombre et tout son corps semble être ainsi une mécanique détraquée, disloquée, douloureuse, sauf l’harmonie de ses jambes qui mordent et mâchent la piste avec voracité.

Observez ce corps flamboyant  se disloquer. Jeux olympiques de Melbourne, Émile, en fin de carrière, s’attaque une dernière fois au marathon. Il terminera sixième :

La mécanique cède d’abord dans les détails, un genou qui lâche un peu à gauche, une épine nerveuses dans l’épaule, l’amorce d’une crampe au jarret droit, puis rapidement les douleurs et les pannes se croisent, se connectent en réseau jusqu’à ce soit tout son corps qui se désorganise. (…) Il est reparti n’étant plus qu’un pantin désarticulé, foulée cassée, corps disloqué, regard éperdu, comme abandonné par son système nerveux.

Voir aussi ce corps brimé par l’état totalitaire, l’appui d’Émile au Printemps de Prague, qui n’était pas d’érable, et sa fin heureuse… comme archiviste.

Qui a dit que littérature et sport ne faisaient pas bon ménage?

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Jean Echenoz, Courir, Éditions de Minuit, 2008, 141 p.

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Lecture joyeuse des finalistes au Prix du Club des irrésistibles 2012

Billet publié le 14 avril 2013. Englouti dans le cyberespace et récupéré grâce aux bons soins de Wayback Machine

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Le Club des Irrésistibles des Bibliothèques de Montréal remettra son prix annuel le 22 avril 2013.

Cinq titres sont en lice :

1- La Liste de mes envies, de Grégoire Delacourt (JC Lattès, 2012)
2- Le Poids du papillon, d’Erri De Luca (Gallimard, 2009, 2011)
3- Le Cas Sneijder, de Jean-Paul Dubois (de l’Olivier, 2011)
4- Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan (JC Lattès, 2011)
5- La Délicatesse, de David Foenkinos (Gallimard, 2009)

Ça tombe bien, je les ai tous lus et j’en ai proposé des lectures disons joyeuses, parfois, oh misère, emphatiques, sur le portail du Club qui n’est pas le lieu idéal pour l’éreintement. Pourtant, il y en a peu que je relirais. Mon critère pour l’élagage de mes collections et la gestion de l’espace : potentialité de relecture ou de prêt à un ami lecteur, je conserve; histoire d’un soir, direction recyclage.

Relu dernièrement Le poids du papillon d’Erri de Luca et Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois(question de revisiter l’Île des Soeurs et la folie).

Petite déception : aucun roman québécois dans la liste. Il y avait quand même Les Amazones de Josée Marcotte dont j’ai proposé une lecture un tantinet délirante sur le blogue de François Bon dans le cadre des Vases communicants : Recette pour lire les Amazones de Josée Marcotte avec son tableur Excel, Antidote et autres bidules du même tonneau. Il y avait aussi Vézina, mon pote, sa Molly : Molly Galloway : Gloire aux vaincus, par Denis Vézina. Et côté poésie, l’immense : « Un drap. Une place. » de Maude Smith Gagnon – La perfection formelle du raisin mou » .

Mes lectures des finalistes proposées sur le portail du Club en 2012 :

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Vous dire d’abord que j’ai été un peu estomaqué en découvrant que le roman de Dubois s’ouvrait sur une scène où « il pleuvait des oiseaux » (1)… Ça pourrait lui porter chance pour la remise du prix des Irrésistibles 2012 (2)… J’ai toujours un grand plaisir à lire les romans de Dubois (j’ai tout lu). J’aime ses obsessions, ses redites, ses enfants qui sont toujours monstrueux et ses compagnes aussi, un peu… Le personnage principal du roman est le rescapé miraculeux d’un « accident » d’ascenseur. Il y perdra sa fille. Son comportement est un peu chamboulé par l’événement : il se met à compulser des livres et des revues sur les ascenseurs ; abandonne son boulot à la SAQ pour devenir promeneur de chiens; devient ami avec l’avocat représentant l’assureur de la compagnie d’ascenseur fautive ; nourrit une profonde indifférence envers sa compagne qui le trompe avec un bel Ontarien, etc. À lire, pour sourire et maudire. C’est la version du XXIe siècle de Vol au dessus d’un nid de coucou. Quand on se demande de quel côté sont vraiment les fous ?

(1) Jocelyne Saucier, Il pleuvait des oiseaux, Les éditions XYZ, 2011.

(2) Note avril 2013 : remarque prémonitoire quand même

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L’auteure reconstruit la vie de sa mère, ses dépressions et sa mort lente. Écrit avec sobriété, sans complaisance ni sentimentalité. Sur le thème de « Famille je vous hais / je vous aime », avec vos incestes, vos vies détruites, vos envies de façonner l’autre et de le dominer, vos aveuglements et vos folies. Le récit de la douleur et de son dépassement.

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Il traînait sur une table dans ma bibliothèque de quartier. Le titre m’a interpellé. La Délicatesse. J’avais un vague souvenir de l’avoir vu passer sur le fil de presse du Club des Irrésistibles. Je l’ai rapidement examiné. Un livre qui porte en exergue une citation de Cioran m’intrigue toujours, surtout lorsqu’il s’agit d’un « roman d’amour ». Je l’ai lu, d’un trait, sourire aux lèvres. J’ai dès le début du récit été impressionné par la précision du tir, le ton, l’ambiance, les phrases courtes qui portent.

L’incipit : « Nathalie était plutôt discrète (une sorte de féminité suisse). Elle avait traversé l’adolescence sans heurt, respectant les passages piétons. À vingt ans, elle envisageait l’avenir comme une promesse. Elle aimait rire, elle aimait lire. Deux occupations rarement simultanées puisqu’elle préférait les histoires tristes. » Voilà ce qui s’appelle bien camper un personnage. Une histoire qui commence, de façon un peu banale, la rencontre fortuite de deux êtres, l’amour, le mariage… Et ça nous tombe dessus comme on échappe un œuf à terre, le mari est terrassé par une voiture et rend les armes quelques heures plus tard… La suite est vraiment désopilante. Histoire de la rencontre de la Nathalie avec un de ses employés, un Suédois, qui nous fait d’abord l’effet d’un chien dans un jeu de quilles et qui finit par nous réjouir et la séduire avec son sens de la répartie, son humour, ses involontaires envolées poétiques, ses gaucheries et ses angoisses. Un réaliste de la passion amoureuse : « […] on a toujours cinq minutes de retard sur nos conversations amoureuses ». Drôle. À lire à la tombée des jours couleur de cendres.

Note avril 2013 : L’adaptation cinématographique avec Audrey Tautou dans le rôle de la veuve éplorée serait un four, dit-on.

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Un court roman. Ça se lit entre la poire et le fromage. Petit traité ludique sur le bonheur qui, comme chacun sait, depuis Aristote et son Éthique à Nicomaque ne réside pas dans les extrêmes, mais dans la médiété.

Un petit futé du marketing littéraire, Grégoire Delacourt. Son roman puise dans la possible liste de vos propres envies et de vos ennuis.

Son héroïne ne paie pas de mine, elle tient un blogue et une mercerie (oups, zeugme involontaire) qui battent un peu de l’aile, a épousé le mauvais garçon, car elle n’a jamais eu le courage de ses désirs. On en rajoute un peu pour attendrir le lecteur : elle a été témoin à 17 ans de la mort de sa mère, son père est un tantinet absent et son mari est violent, mais elle l’aime malgré tout, malgré sa sauvagerie. Un gain de 18 millions d’euros va lui permettre de réfléchir à la mise à jour de ses envies. La conquête de l’autonomie d’une femme pétrifiée dans l’abnégation, soumise et quand même heureuse de l’être.

Si vous aimez lire une histoire un peu convenue, réfléchir sur le bonheur sans trop vous tracasser et les fins heureuses, c’est le bon livre. C’est honnête, comme on dit d’un vin moyen, ça soûle, même, un peu.

Note avril 2013 : Un peu baveux, mon truc quand même.

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Perdre la marge à suivre avec Josée Marcotte : «Les mots sont verbe »

Billet publié le 13 avril 2013. Englouti dans le cyberespace et récupéré grâce aux bons soins de Wayback Machine.

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Elle apocalypse de nouveau. Elle boulivresque avec ses fragmensonges. Beau et grand saccage du langage : elle a de la ruine dans les idées. Elle est de retour, surgit, au détour des mots. Elle ruine-babines les décombres. Elle âme entre les lignes et rame entre les mots-fleuves.

Elle perd la marge à suivre. C’est la fête :

Face à ton refus, j’apocalypse, je résiste toute en boule de toi, je pense, je me concentre, et, alors, j’y arrive une seconde : je début, je milieu, et je fin. Je conte et je décompte les je d’un récit qui m’échappe. Je suis Princesse Apocalypse. J’ai l’imachination à la cuisse légère, j’ai la fin rancunière, j’ai la fin virtuelle.

(J’haine jusqu’à plus boulivresque.)

(…)

Et je m’obstine, je reste, je ruines. Et je ruine-babines les décombres. Et je fin. Trop de fins. Trop de choix. Je chaque fois, dans la machination, l’imagination. Dans ce lieu, j’imachine. Tous ces imaginaîtres où j’imaginêtre. Trop de mots compliqués. Je répète. Je reste. Pour la suite. Jusqu’où?

(J’ai de la ruine dans les idées)

(…)

Il faut bien continuer, ça je sais faire, alors je poème, je figure cachée,  j’âme entre les lignes, et je rame entre les mots-fleuves.

(…)

oh que de fragmensonges en ton nom

(Ma rêverie m’apparaît plus réelle que le réel)

(…)

(les mots ne seraient-ils que des verbes?)

(…)

Et si j’avais le verbe, je romprais, je multiplierais.

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Josée Marcotte, «Les mots sont verbe» in Poèmes du lendemain 21, Écrits des Forges, 2012.

Mention Prix Piché de Poésie de l’Université du Québec à Trois-Rivières (2012)

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Ouvrez «En même temps» de Charles Dionne : les battements du coeur et de la rue

Une nouvelle de Charles Dionne. Il nous a pondu d’un seul jet, un grand cri, un court récit qui frappe dans le dash et dans la roue du vélo. J’vous l’dis, l’encre numérique n’avait pas encore eu le temps de sécher… que c’était en ligne. De la littérature en temps réel. Un vélo qui se pointe sur la Ste-Catherine engorgée par une veillée funèbre le lendemain de la fusillade au Métropolis… De l’art de composer avec un vélo défuntisé, le travail à temps partiel, les nuits blanches, un dernier verre à cinq heures du mat, sa douce Léa qui bosse de nuit et toutes sortes «d’estie de problèmes». Tout ça, sentir «la vie bien palpable». Les battements du coeur et de la ville (est-ce que ça compte pour un zeugme? ;-) ). Écrire. Une voix forte dans la Ville.

Dans la nouvelle collection Ouvrez de Publie.net

Ce qu’en dit François Bon de cette nouvelle collection :

Le plaisir de lire bref.
Le plaisir d’explorer. Produire de la fiction neuve.
Pouvoir découvrir des voix, des aventures
d’écriture.
Explorer avec force un territoire précis et délimité.
Aller vers l’anticipation, jouer du narratif.
Et puis une interrogation sur notre démarche
purement numérique : un territoire intermédiaire
entre la presse magazine et le domaine lent du
livre.
* * *

De Charles Dionne, on pourra aussi lire chez Numeriklivres : Le récit d’une terreur passagère

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Tentative d’épuisement de «Cuisine» d’Antoine Emaz sur son Iphone 4

Hier, samedi, direction clinique pour traitement d’une uvéite persistante. On sait quand on entre, très peu l’heure de la sortie. Lecture obligatoire, de l’œil gauche. Cuisine d’Antoine Emaz patiente dans Dropbox sur la pile des incontournables numériques que je me suis promis de lire toutes affaires cessantes… Un livre de «recettes» pour le Club des irrésistibles, du jamais vu. J’attaque avec mon Iphone. L’œuvre composée de courts chapitres s’y prête bien. Le lecteur bidule IBooks m’indique que le livre comporte 1131 pages. Suffisant pour l’attente et le plaisir des sens et du lire. Le livre est composé d’extraits des nombreux carnets noircis par l’auteur au fil du temps, lequel, peu importe. Limpide et attachant sur le vivre, le vieillir, l’écrire, la poésie, le lire et les sens. Ça ne se résume pas. Des extraits? :

Livre : «Un livre, c’est de l’inachevé fermé.»

Écrire : «Toujours aller au plus simple, jamais au plus facile.» (je prends bonne note) ou «Parvenir à être dense avec rien» ou  «Quand on utilise peu de mots, il faut que chacun pèse une tonne» ou encore  «Un poème peut donner une idée, pas l’inverse»

Lire : «Il faut avoir lu, beaucoup. Mais aucun livre n’est obligatoire, indispensable, incontournable. Il faut un bagage, certes, mais chacun décide ce qu’il met dedans.» (Devise pour le club des irrésistibles?)

Vivre : «Si je ne vais nulle part, je trouverai bien la direction tout seul, ne vous inquiétez pas.»

Vieillir : «La fatigue, c’est une lente mise en mouvement de la vase de tête»

Automner : «Grisaille du soir qui s’assombrit vite. Je n’aime pas cette période de l’année, comme si la perte de lumière coïncidait avec une énergie moindre. Une fatigue un peu poisseuse s’installe.»

Cuisiner : «L’odeur de la soupe : légèrement différente pour un seul navet ajouté aux poireaux-carottes» ou «Le plat du jour» ou «Devant, les six grosses tomates à farcir, sur la nappe bleu clair» ou «Bonne intuition ce midi : Saint-Jacques avec un peu de curry, et compotes d’endives.» ou «Sabine s’est lancée en cuisine : meringues et tarte aux fraises. À côté de ça, mes merguez prévues pour ce midi vont sembler très banales. Tant pis»

* * *

Je suis sorti de la clinique, pas tout à fait encore de cette Cuisine que j’ai dévorée un peu gloutonnement sur mon Iphone jusqu’à épuisement des pages et de la pile, jusqu’à la fin du jour.

* * *

Le registre est différent, mais nombreuses pensées pour Gabrielle Roy, sa détresse et son enchantement, en traînant dans cette «Cuisine».

* * *

En prime, je vous laisse. avant de me pousser au Marché Jean-Talon  :

Pour Benoît Melançon, l’épistologue :

C’est drôle cette difficulté que j’ai, pour répondre à un mail groupé, à utiliser la case « répondre à tous ». Un peu comme si ce qui m’était adressé ne pouvait venir que d’un seul «autre». Vieux réflexe d’épistolier?

pour sourire des braises amères de l’amour :

Un poète à la radio lit sa page à propos d’une femme en « forme d’amphore » et des « braises amères de l’amour » : cela me suffit.

et pour la belle-mère :

Cuisine : Confiture d’oranges Tata.

Pour 2,2 kgs d’orange et 3 ou 4 citrons. Couper les fruits en tranches fines. Ajouter un litre d’eau par livre de fruits. Couvrir et laisser reposer 36 heures.

Faire bouillir jusqu’à ce que la pulpe soit bien tendre, 30 minutes, et laisser refroidir.

Peser ; ajouter le même poids de sucre. Faire cuire doucement, à peu près 1h30, jusqu’à ce que le sirop fige lorsqu’on le dépose sur une assiette froide.

Mettre en pots.

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