Le parfum des fleurs la nuit : penser écrire au musée

Le-Pafrum-des-fleurs-la-nuit-65x100Vous aviez lu Chanson douce (2016) de Leïla Slimani. Vous vous aventurez dans son dernier opus. Changement complet de registre. Slimani a été conscrite par son éditrice pour passer une nuit au musée, à la Punta della Dogana à Venise, pour une performance littéraire, alors qu’elle préfère s’enfermer chez elle pour écrire accompagnée par une douleur à la Rilke (Lettres à un jeune poète), mais avec une discipline qui la rend heureuse. Elle fuit les bonheurs quotidiens.

Peu de commentaires sur les œuvres observées, mais quand elle s’y met, c’est pour nous parler de l’ancienne rencontre entre l’Orient et l’Occident, du désastre de Sarajevo et de Beyrouth, de l’Islam (pas simple), de sa passion, plus jeune, pour Marilyn Monroe, de son rapport avec son père.

Cette nuit sera en fait une occasion pour nous parler de son rapport à l’écriture, du tourisme dévastateur (Venise qui s’enfonce), des abus que subissent les femmes, « d’être du sexe de la peur » (Virginie Despentes), de la guerre, de l’histoire, de la mixité, et, charmant, de son irrésistible envie de fumer, et des moyens à prendre pour assouvir son envie dans un musée.

Sur la mixité et l’intégration :

« Nous ressemblons à des hommes et à des femmes d’après la chute. Nous sommes des hindous qui avons traversé les eaux noires ; nous sommes des musulmans qui mangeons du porc. Et le résultat c’est que nous appartenons en partie à l’Occident. Notre identité est à la fois plurielle et partielle. Parfois, nous avons le sentiment d’être à cheval sur deux cultures ; et parfois, d’être assis entre deux chaises [Michèle Lacrosil]« . À mes yeux, ni le discours qui glorifie la richesse du métissage ni celui qui s’en inquiète ne saisissent la complexité d’une identité double. C’est à la fois un inconfort et une liberté, un chagrin et un motif d’exaltation. J’étais tiraillée entre des hérédités et des histoires si différentes qu’il me semblait que je ne pouvais que devenir un être inquiet. Je voulais m’intégrer au troupeau, découvrir le délice d’appartenir, de faire partir d’une bande, d’un camp, d’une communauté. Je voulais nourrir des idées arrêtées, ne plus m’encombrer de nuances et de doutes. Je me sentais comme « ces orchidées des forêts tropicales dont les racines, descendues des hautes branches des acomas, restent suspendues entre ciel et terre. Elles flottent, elles cherchent ; elles ignorent la stabilité du sol. »  (Michèle Lacrosil)

Sur l’écriture :

Écrire a été pour moi une entreprise de réparation. Réparation intime, liée à l’injustice dont a été victime mon père. Je voulais réparer toutes les infamies : celles liées à ma famille mais aussi à mon peuple et à mon sexe. Réparation aussi de mon sentiment de n’appartenir à rien, de ne parler pour personne, de vivre dans un non-lieu. J’ai pu penser que l’écriture me procurerait une identité stable, qu’elle me permettrait en tout cas de m’inventer, de me définir hors du regard des autres. Mais j’ai compris que ce fantasme était une illusion. Être écrivain, pour moi, c’est au contraire se condamner à vivre en marge. Plus j’écris et plus je me sens excommuniée, étrangère. Je m’enferme des jours et des nuits pour tenter de dire ces sentiments de honte, de malaise, de solitude, qui me traversent. Je vis sur une île non pas pour fuir les autres mais pour les contempler et assouvir ainsi la passion que j’ai pour eux. Je ne sais pas si écrire m’a sauvé la vie.

Elle illustre ce qu’écrivait Roland Barthes dans ses Essais critiques en 1960 : « Les écrivains sont des inducteurs d’ambiguïtés. »

Beaucoup pensent qu’écrire c’est reporter. Que parler de soi c’est raconter ce qu’on a vu, rapporter fidèlement la réalité dont on a été le témoin. Au contraire, moi je voudrais raconter ce que je n’ai pas vu, ce dont je ne sais rien mais qui pourtant m’obsède. Raconter ces événements auxquels je n’ai pas assisté mais qui font néanmoins partie de ma vie. Mettre des mots sur le silence, défier l’amnésie. La littérature ne sert pas à restituer le réel mais à combler les vides, les lacunes. On exhume et en même temps on crée une réalité autre. On n’invente pas, on imagine, on donne corps à une vision, qu’on construit bout à bout, avec des morceaux de souvenirs et d’éternelles obsessions.

Art du récit.

Leïla Slimani, le Parfum des fleurs la nuit, Paris, Stock, coll. «Ma nuit au musée», 2021. Édition numérique.

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Température et incipit : L’aventure d’un photographe d’Italo Calvino [83] + notes de lecture

aventures calvino

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Quand arrive le printemps, par centaines de milliers, les citadins sortent le dimanche avec leur étui en bandoulière. Et ils se photographient. Ils rentrent chez eux contents comme des chasseurs à la gibecière pleine à ras bord, ils passent leurs journées à attendre avec une douce anxiété de voir leurs photos développées (anxiété à laquelle certains ajoutent le plaisir subtil de manipulations alchimiques dans la chambre noire, à l’âcre odeur d’acide et interdite aux intrusions des proches), et ne semblent prendre possession tangible de la journée passée que lorsqu’ils ont sous les yeux leurs photos ; alors seulement ce torrent des Alpes, ce geste de l’enfant avec son petit seau, ce reflet du soleil sur les jambes de leur femme acquièrent l’irrévocabilité de ce qui a été et ne peut plus être mis en doute. Le reste peut bien se noyer dans l’ombre incertaine du souvenir.

Notes de lecture :

Écrite en 1955, cette nouvelle présage du temps présent. L’arrivée des téléphones mobiles hybrides ne fera qu’amplifier ce phénomène : la représentation du vécu tendant à l’emporter sur le vécu lui-même.

De fait, au début de cette nouvelle, Antonino Parraggi, le personnage central du récit, est plutôt réfractaire à la pratique de la photographie, qui ne peut révéler «l’essence de l’homme». Il se considère comme un «non-photographe»; «il faut : soit vivre de la façon la plus photographiable possible, soit considérer comme photographiable chaque moment de son existence. La première voie conduit à la stupidité, la seconde à la folie.»

Il se trouve qu’Antonio sera lui aussi emporté par cette folie de la captation du voir. Une femme, prise en photo par hasard à la mer viendra ébranler ses convictions. Ils feront plus ample connaissance, se plairont et finalement se marieront. Il en viendra par la suite à la photographier de façon compulsive.

Il la photographiera jour et nuit, à toutes les minutes. Il l’épiera dans tous ses déplacements pour fixer tous les moments de son existence. Il photographiera aussi son absence. L’épouse, lasse et exaspérée, finira par le quitter. Le jeune homme, dépressif, poursuivra sa quête photographique démentielle :

Il rassemblait les photos dans un album : on y voyait des cendriers pleins de mégots, un lit défait, une tache d’humidité au mur. Il lui vint l’idée de composer un catalogue de tout ce qui existe dans le monde de réfractaire à la photographie, de ce qui est laissé systématiquement hors du champ visuel non seulement des appareils photo, mais de l’humanité. Sur chaque sujet il passait des journées, épuisant des rouleaux entiers, à quelques heures d’intervalle, de façon à suivre les changements de la lumière et des ombres. Il se fixa un jour sur un coin de la chambre complètement vide, où il n’y avait rien d’autre que le tuyau du radiateur : il eut la tentation de continuer à photographier cet endroit et seulement celui-là jusqu’à la fin de ses jours.

À la fin de la nouvelle, la représentation du réel a complètement renversé le réel : Antonino photographie des photographies.

Toutes les possibilités ayant été épuisées, au moment où le cercle se refermait sur lui-même, Antonino comprit que photographier des photographies était la seule voie qui lui restait, et même la vraie voie qu’il avait obscurément cherchée jusqu’alors.»

Une fable sur la désertification du réel. Comme dans celle de Borgès dans laquelle la carte de l’Empire des géographes finit par recouvrir l’entièreté du territoire.

P.-S. Cette nouvelle n’est pas s’en rappeler celle de Julio Cortázar dans laquelle la photographie joue un rôle prépondérant. (Las babas del diablo / Les fils de la vierge, tirée du recueil Les Armes secrètes). Une nouvelle dont s’est inspiré Michelangelo Antonioni pour la réalisation de son film Blow-up (1966). Les cinéphiles se souviendront de la scène où le réalisateur filme une partie de tennis mimée. Cette scène n’apparaît pas dans la nouvelle de Cortázar, mais elle est présente – en photo – dans la nouvelle de Calvino.

L’art de la citation.

Italo Calvino, «L’aventure d’un photographe» (nouvelle, 1955). Dans AventuresParis, Éditions du Seuil, 1964 pour la traduction française, c1958, 202 p. (édition numérique)

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Température et incipit : L’aventure d’un employé d’Italo Calvino [82]

aventures calvino

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

ENRICO Gnei, un employé, avait une fois passé la nuit auprès d’une dame, et jolie. Lorsque, de bon matin, il sortit de chez elle, l’air, les couleurs d’un jour de printemps étaient là pour l’accueillir : limpides, vivifiants, neufs, et il avait l’impression de marcher en musique. p. 31

Calvino file la métaphore printanière quand, chez le barbier, Enrico pense à la nuit passée auprès d’une dame, et jolie. 

Y’a d’la joie. Une joie qu’Enrico Gnei aimerait bien partager avec son capilliculteur. En vain :

— Bonjour, monsieur ; asseyez-vous, monsieur…
La voix de tête rituelle fit à Gnei l’effet d’un clin d’œil.
— Allons-y pour la barbe, répondit-il, sceptique, condescendant, en se regardant dans la glace. La grande serviette une fois nouée autour du cou, son visage devenait un objet en soi ; quelques marques de fatigue, jusqu’alors estompées dans le mouvement de tout le corps, s’en trouvaient accusées. Visage banal, au demeurant : celui d’un voyageur débarqué du train au petit jour, d’un joueur qui a tenu toute la nuit les cartes. Rien ne révélait la nature de sa lassitude, observa-t-il avec plaisir, n’eût été une certaine expression détendue, indulgente, celle qu’on prend quand on a eu tout son content et qu’on peut voir venir.
« Blaireau, blaireau, semblaient dire les joues, sous la mousse tiède, nous avons souvenir de bien d’autres caresses ! » Et la peau d’ajouter : « Racle, rasoir, tu ne racleras pas ce que je sais ! »
Une conversation chargée de métaphores semblait s’être engagée entre lui et le coiffeur qui, au vrai, gardait le silence, manœuvrant ses outils avec componction. Un jeune coiffeur, taciturne par défaut d’imagination plutôt que par timidité ; car, quand il lui prit envie d’entamer la conversation, il ne trouva à dire que :
— Hein, cette année, déjà les beaux jours ! Le printemps…
La phrase tomba au milieu de ce dialogue imaginaire où Gnei était plongé ; du coup, le mot « printemps » se chargea de significations et de sous-entendus.
— Le printemps…, dit-il, laissant trainer un sourire d’expert sur ses lèvres savonneuses. Et l’entretien tourna court.
Gnei, pourtant, sentait le besoin de parler, de s’extérioriser, de prendre à témoin ce barbier qui ne disait rien. Il fut deux ou trois fois sur le point d’ouvrir la bouche, pendant que l’autre tenait son rasoir levé ; mais les mots se dérobaient et le rasoir revenait se poser sur la lèvre ou sur le menton. p. 34

Y’a d’la joie avec Maurice Chevalier à L’atelier-librairie Le livre voyageur de Bruno Lalonde. Pénétrez ici.

Italo Calvino, «L’aventure d’un employé» (nouvelle). Dans Aventures, Paris, Éditions du Seuil, 1964 pour la traduction française, c1958, 202 p.

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Température et incipit : L’aventure d’un lecteur par Italo Calvino [81]

aventures calvino

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

La route côtière passait au-dessus du cap ; la mer était là, sous l’à pic des rochers, et partout alentour, jusqu’à l’horizon, haut et indécis. Le soleil aussi était partout, ciel et mer semblaient deux lentilles qui l’agrandissaient. Contre la dentelure irrégulière des récifs, battait une eau paisible, sans écume. Amedeo Oliva descendit une rampe aux gradins fort raides, sa bicyclette sur l’épaule ; il laissa le vélo dans un coin bien à l’ombre, après avoir fait jouer l’antivol. Il se remit à dévaler le petit escalier, parmi les éboulis de terre jaune et poudreuse et les agaves suspendus dans le vide, cherchant déjà des yeux le pli de rocher où, tout à l’heure, il s’allongerait à l’aise. Sous son bras, il tenait enroulée une serviette-éponge avec, au milieu, son caleçon de bain et un livre. p.49

calvino livre

Une nouvelle truculente ayant pour thèmes la lecture, la séduction et l’acte sexuel. Rien n’empêche toutefois que ces trois activités soient menées peu ou prou en même temps. Tout est dans l’art de ne pas égarer le signet.

En prime, sur le style :

L’avis de Calvino en ce qui concerne l’écriture ou le discours :

Si toute l’expérience la plus récente me porte à aller vers un discours… qui incarne la multiplicité du monde dans lequel nous vivons, je continue à croire qu’il n’y a pas de solution valable esthétiquement, moralement, historiquement, qui ne passe par la fondation d’un style (Quatrième de couverture : Le défi au labyrinthe, 1963)

Dominique Fortier pense sensiblement la même chose :

Lisant la biographie de Marie-Antoinette par Stefan Zweig, j’ai l’impression de mettre le doigt sur une chose que je devinais obscurément depuis longtemps sans la nommer : le sujet d’un livre m’indiffère absolument. Qu’il y ait ou non une intrigue, c’est du pareil au même; je ne demande pas aux personnages d’être sympathiques, intéressants ou même crédibles, et je me fiche de la psychologie, comme de ce qu’on appelle l’«histoire». La seule chose qui m’importe, c’est l’écriture, le style, peut-être plus exactement, la voix. Pire (ou mieux, va savoir), je recherche depuis quelques années des livres où rien d’autre n’existe, qui réussissent à montrer ce qui se passe quand il ne se passe rien; des livres qui, dépouillés de leurs décors, de leurs costumes et de leurs artifices, nous révèlent enfin les deux choses qu’eux seuls peuvent nous faire voir : le temps immobile, et la langue, ou le langage, en mouvement, mystérieusement liés.

Italo Calvino, «L’aventure d’un lecteur» (nouvelle). Dans Aventures, Paris, Éditions du Seuil, 1964 pour la traduction française, c1958, 202 p.

Dominique Fortier et Rafaële Germain, Pour mémoire : petits miracles et cailloux blancsAlto, 2019, 171 p. (lu dans l’édition numérique)

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Hurler au sens propre et figuré

kukum

Kukum est un récit de Michel Jean qui a remporté le prix littéraire France-Québec 2020.

Une histoire d’amour et de haine qui relate le cruel destin des Innus : sédentarisation, vol et dévastation de leurs terres, acculturation par la conversion forcée au catholicisme, perte de leur langue, pensionnats et abus sexuels et les impacts sociaux qui découlent de cette entreprise de civilisation et d’édification des «sauvages». C’est à lire pour ceux qui ne seraient pas au courant de cette période glorieuse de notre histoire. Il se lit, d’ailleurs, au vu de sa grande popularité. Grand bien nous fasse.

Ce récit n’est toutefois pas sans défauts. La première partie du récit est un tantinet sirupeuse et idyllique. L’auteur emploie de nombreux clichés littéraires et des métaphores, disons poliment, audacieuses.

Je me contenterai aujourd’hui de relever ce qui revient de façon répétitive dans ce récit : un boucan d’enfer, au sens propre comme au figuré.

Des extraits que je mets en gras :

«Dès que le train entre dans la communauté, il hurle tant qu’il n’en est pas sorti, peu importe l’heure du jour ou de la nuit.» (p. 15 de 276 de mon édition numérique)

Il n’y a pas que les trains qui hurlent.

Almanda, personnage central et narratrice du récit, réussit à atteindre,  pour la première fois, une cible – une pierre – avec une Winchester : «j’ai hurlé de joie» (p. 34)

«On entendait Les Passes dangereuses [des chutes] bien avant de les voir. L’écho de leur cri, sorti du ventre de la terre se réverbérait dans les montagnes et courait sur la forêt. […] Peu à peu à travers le crachin apparaissait enfin la bête. Le dragon hurlant sa fureur se précipitait sur les rochers en laissant derrière lui un maelstrom terrifiant.» (p. 41)

«La glace était toujours prise et nous avons dû attendre quelques jours sur place. Quand le courant l’a emportée dans un grand fracas, nous étions prêts. Les chutes hurlaient derrière nous et le rapide nous a vite entraînés. Les canots fendaient les vagues qui venaient se briser sur l’écorce, éclaboussant nos visages. Le vent dansait dans nos cheveux et une joie puissante nous habitait.» (p. 67)

Une tempête se lève. «De puissantes rafales se jetaient sur la forêt en hurlant« (p. 86)

«Ma mère, qui a toujours eu peur des ours, hurlait» (p. 92)

«En mars, la sage-femme était de retour aux Passes-Dangereuses. Le bébé refusait de sortir de mon ventre. Je hurlais de douleur» (p. 113)

«Deux semaines après sa naissance, je l’ai découvert un matin tout raide dans son hamac. J’ai senti mon ventre se déchirer et soudain j’ai été transpercée de froid, comme si le vent venait d’emporter la tente et que j’étais soumise au souffle du nordet. Un cri est sorti de ma gorge, la plainte d’une louve blessée. J’ai hurlé au vent jusqu’à perdre l’esprit. Tout le monde a accouru. Christine m’a serrée dans ses bras en tentant de me calmer alors que Thomas regardait son fils inerte. Puis un immense silence est tombé, si lourd que nos épaules ont ployé et que nos dos se sont voûtés.» (p. 114)

«le maître draveur a hurlé des ordres à ses hommes (p. 135)

Almanda déteste les trains : «leurs locomotives hurlent et puent» (p. 140)

«Les turbines à vapeur hurlaient» (p. 156)

P.-S. 1 Dans la vraie vie, les trains peuvent aussi patiner :

anderson

La Presse+ du 8 mars 2021.

P.-S. 2 Prochaine lecture : À train perdu de Jocelyne Saucier.

Référence :

Michel Jean, Kukum, Libre expression, 2019, 222 pages dans l’édition papier.

 

 

 

 

 

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Monsieur

Monsieur - Toussaint

Monsieur était passé sous mon radar lors sa parution en 1986.  Mon ami Luc Séguin me l’a recommandé.

J’ai fait mes recherches.

Un lecteur irrité écrivait sur Babelio : «Ce texte s’il est bien rédigé ne raconte rien, strictement rien, et le héros « Monsieur » est d’un ennui mortel.»

Il ne se passe rien, disait-il, c’était certain que cela allait me plaire.

Disons pour employer un cliché de la critique littéraire que ce récit est une entreprise de déconstruction des schémas habituels des trames narratives auxquelles est habitué le lecteur lambda et une mise à l’épreuve de sa capacité anticipatoire par différentes stratégies discursives : un zeste d’absurde, des chemins qui ne mènent nulle part, des situations incongrues et loufoques et la surproduction réjouissante d’incidentes (ex. ici) et d’ellipses.

Un roman ludique, drôle et peu conventionnel. Le Monsieur de «Monsieur» est tout à fait marrant.

Des extraits, à l’appui de mon propos, triés sur le volet et désordonnées au vu de la progression du récit  :

Il y avait là, dans ce salon, prenant l’apéritif devant la cheminée, plusieurs amis des Romanov dont, pour les plus prestigieux, un secrétaire d’État dont Monsieur ignorait jusqu’à l’existence du portefeuille et un scientifique américain qui n’était pas encore arrivé.

Ensuite, il entreprit de mettre le couvert, les verres et les assiettes, et posa sur la table une bouteille de beaujolais. Je n’ai pas de tire-bouchon, malheureusement, dit-il, mais ce n’est pas grave n’est-ce pas, nous boirons de l’eau.

Il s’assit à côté d’elles [des jumelles] et, les bordant, les embrassa sur les quatre joues.

Puis, comme le taxi s’éternisait dans les embouteillages, ils en vinrent à échanger des informations plus personnelles, un peu au hasard, de façon décousue. Ainsi, par exemple, apprirent-ils qu’ils avaient vingt-neuf et trente-quatre ans, tandis que le chauffeur de taxi, pour sa part, en avait quarante-sept.

Elle était belle, ainsi, vêtue d’un chemisier blanc et d’une veste en daim. Sur le haut du front, elle avait un petit bouton de chaleur, adorable, qui avait sûrement dû la rendre honteuse quand elle s’était préparée pour la soirée.

Monsieur, à vrai dire, aurait été bien incapable de dire pourquoi sa fiancée et lui avaient rompu. Il avait assez mal suivi l’affaire, en fait, se souvenant seulement que le nombre de choses qui lui avaient été reprochées lui avait paru considérable.

Monsieur resta longtemps ainsi à regarder le ciel, et, à mesure qu’il s’en pénétrait, ne distinguant plus maintenant qu’un réseau de points et les lignes des constellations, le ciel devint dans son esprit un gigantesque plan de métro illuminant la nuit. Alors il s’assit et, partant de Sirius qu’il repérait sans peine, il évolua du regard vers Montparnasse-Bienvenüe, descendit jusqu’à Sèvres-Babylone et, s’attardant un instant sur Bételgeuse, arriva à
l’Odéon, où il voulait en venir.

Notes de lectures : la trame narrative

[Une histoire sens dessus dessous avec son lot de petits rebondissements totalement inattendus quoiqu’en pense le lecteur irrité cité plus haut]

Monsieur prend possession de son bureau (chez Fiat France, nous l’apprendrons plus tard). Il élague les dossiers de son prédécesseur et il installe sa cafetière électrique, provisoirement, sur une vieille caisse de livres.

Monsieur lit et annote des hebdomadaires et des revues spécialisées.

Monsieur croise parfois le directeur général de la boîte, dans l’ascenseur. Conversations d’ascenseur.

Monsieur assiste à des réunions convoquées par le directeur général. Il tente de passer inaperçu en s’assoyant à la dix-septième place, dans l’axe de sa superviseure, madame Dubois-Lacour. Il n’y coupe pas, il doit parfois répondre, sèchement et professionnellement, aux questions du D.-G. [mauvais résumé, Toussaint utilise peu d’adverbes].

Monsieur reçoit parfois à son bureau des invités  auxquels il promet des graphiques et des tableaux. Après leur départ, il y songe.

Monsieur pratique le football en salle.

Monsieur se fait bousculer par un quidam à un arrêt d’autobus, et se foule un poignet.

Monsieur a une fiancée. Elle va tenter de le soigner en lui mettant le bras dans un seau à glace et en lui installant un lit de camp dans sa chambre, à elle.

Les parents (Les Parrain) de la fiancée découvrent, indifférents, la présence de Monsieur dans la chambre de leur fille.

Le lendemain, Monsieur croise la mère de la fiancée dans  le couloir. Monsieur doit lui rappeler comment il s’appelle. Ils déjeunent avec les Parrain cependant que la fiancée dort toujours.

Le père Parrain examine le poignet de Monsieur et, n’y voyant rien, conclut qu’une radiographie est nécessaire.

Monsieur n’aime pas les hôpitaux et préférait consulter le docteur Douvres qui habite le même immeuble que les Parrain.

La fiancée s’est enfin réveillée. Elle fait son apparition dans la salle à manger et dit à ses parents que Monsieur est quelqu’un d’important : un important responsable financier de Fiat France.

Madame Parrain lui demande s’il a des prix.

Monsieur se pointe au cabinet du docteur Douvres qui appuiera sur son os esquinté. On apprend que le docteur gagne plus d’argent que Monsieur.

Monsieur appelle sa secrétaire pour lui demander d’annuler ses rendez-vous et d’aviser sa superviseure, Mme Dubois-Lacour, qu’il sera absent jusqu’au début de la semaine prochaine.

Monsieur annonce à sa fiancée qu’il va passer la semaine à Cannes. Ils y va. Tout se passe bien.

Durant ce séjour, Monsieur en profite pour jouer aux courses à l’hippodrome et faire des parties de billard avec un petit vieux.

Durant ce séjour, son ami, Louis, l’invite à venir passer quelques jours chez lui à Vence, non loin de Cannes. En route pour Vence, Monsieur en profite pour raconter à Louis l’expérience de mécanique quantique menée par Schrödinger (vous savez, celle avec le chat? Non? C’est par ici, en anglais et , en français).

Monsieur, au lendemain d’une soirée bien arrosée en compagnie de Louis, se laisse couler dans un hamac.

Monsieur et Louis coupent du bois.

Monsieur revient à Paris. Il est accueilli dans l’appartement des Parrain, avec lesquels il joue au Scrabble. Les Parrain adoptent Monsieur, car il est agréable à vivre.

Les Parrains sont tout de même rongés par des scrupules puisqu’ils abritent Monsieur, sachant que Monsieur et sa fiancée ont rompu.

En fait, la fiancée fréquente un autre homme, Jean-Marc, homme d’âge mûr et marié, et à qui ça ne déplaît pas de découcher.

Quand le Jean-Marc vient dîner à la maison, la fiancée demeure distante avec Monsieur.

Jean-Marc est plein d’attentions pour les Parrain étant donné la liaison qu’il a avec leur fille (mineure, apprend-on entre parenthèses). [Toussaint fait un usage parcimonieux, mais toujours facétieux des parenthèses].

Les Parrain se la coulent douce avec Monsieur, mais ils finissent par lui trouver un appartement dans lequel il se touche le sexe ou la joue, bien campé dans son transatlantique.

Un voisin, Katz, géologue, vient frapper à sa porte. Ils font connaissance et sirotent des verres de vin. Katz aimerait bien mettre à contribution Monsieur pour la rédaction d’un traité de minéralogie. Monsieur n’y connaît rien. Mais il ne sait dire non, alors il accepte de taper, à deux doigts, durant les week-ends, le traité en question sous la dictée de Kaltz.

[Nous aurons l’occasion tout au long du récit de lire une dizaine d’extraits du traité, tous aussi abscons les uns que les autres. Parmi eux : Le béryl, mit ein i grec, minerai double d’aluminium et de béryllium, est un cristal hexagonal, tandis que la topaze, comme nous l’avons déjà indiqué, est un fluorosilicate d’aluminium orthorhombique. De même, les grenats, silicates doubles d’aluminium et de calcium, magnésium, fer, manganèse ou chrome, sont utilisés en joaillerie pour leurs formes cubiques.]

Monsieur se lasse de ses travaux de graphomane. Il s’en confie à sa supérieure. Mme Dubois-Lacour lui dit qu’il n’avait qu’à refuser et que, somme toute, qu’il n’a qu’à se démerder.

Trouvant la situation insoluble, Monsieur décide de déménager afin de s’éloigner de Kaltz.

Madame Dubois-Lacour, quand même toujours prête à rendre service, lui suggère d’aller visiter une chambre d’étudiant chez monsieur Leguen.

Après une courte visite, il refuse d’emménager chez monsieur Leguen, car il règne, entre autres inconvénients, dans la chambre d’étudiant qui lui a été attribuée ,– ancienne chambre de la mère de Leguen – une odeur de cire mêlée de sperme sec.

Retour à son appartement précédent. Kaltz s’y trouve. Ils reçoivent la visite de Mme Pons-Romanov (une connaissance de Kaltz). Monsieur l’invite à s’asseoir dans le transatlantique.

Où l’on apprend que ladite dame est une cartographe – spécialiste en minéralogie – , qu’elle est toute désignée pour illustrer le traité de Kaltz. En fait, ce dernier en pince un peu pour elle. Il l’invite d’ailleurs dans son appartement voisin à venir déguster des biscottes de kerrling et des rollmops. Un verre de champagne pour accompagner le tout? [truc éculé]. Radin, de surcroît, c’est du mousseux.

Bon, madame semble plus intéressée par Monsieur qu’elle admire dans le reflet de la fenêtre. De plus, elle ne boit pas. Kaltz ne se laisse pas démonter. Il lui offre du Schweppes qu’elle accepte volontiers.

Mme Pons-Romanov accepte, résignée, de lire les premières pages du tapuscrit du traité minéralogique. Kaltz informe Monsieur qu’ils sont invités à aller passer le week-end dans la maison de campagne des Pons-Romanov.

Réception chez les Pons-Romanov. Il y a du beau monde et des brochettes en quantité à déguster pour tous et toutes. Monsieur joue au ping-pong avec le secrétaire d’État et Hugo, le fils des Pons-Romanov. Monsieur taille des rosiers. Une vie rêvée.

Fait saillant du week-end : Raltz convainc Monsieur de ne pas porter de cravate avec son pull jaune.

Ils se font déposer à Paris par le secrétaire d’État. Kaltz invite Monsieur à venir manger un morceau chez lui. Il a une surprise pour lui : des dessins, des photocopies et des esquisses du traité de minéralogie en cours de rédaction. En apéro : des rollmops un peu desséchés autour de leur cure-dent.

Il  doit quitter l’appartement de Kaltz pour aller garder les jumelles (Jeanne et Clothilde) de son frère. Il les initie au jeu d’échecs et une fois, pour varier, il les emmène au Palais de la Découverte. Après la visite, les jumelles veulent manger une pizza. Monsieur refuse. Franchement! A leur âge, une pizza ?

Monsieur finit par emménager chez les Leguen dans la chambre qui ne sent ni la rose ni le jasmin. Ludovic (le fils de Leguen) demande de l’aide à Monsieur en vue d’une interro en physique.

Monsieur sort dans la ruelle, visite le quartier, achète des chaussures et pénètre dans un café. Ça se corse (pour moi). Disons qu’à une table voisine, il y a deux individus qui le reluquent. L’un deux, Levasseur, prépare un mémoire sur le lycée de Chartres durant la drôle de guerre. À la table de Levasseur, l’accompagne un homme qui a fréquenté ce lycée dans les années 39-40. Levasseur veut l’interviewer, mais il n’a pas de crayon (ni de magnétophone). Il demande à Monsieur s’il ne pourrait pas lui prêter un crayon. Monsieur refuse, il ne prête jamais son crayon, mais si Levasseur veut bien lui donner ses feuilles, il veut bien retranscrire l’entrevue. Monsieur ne sait pas dire non.  Il finit encore une fois par se lasser de ce fastidieux exercice, et il se tire.

Monsieur, oui, en toutes choses, son mol acharnement.

[…]

La suite? Sachez que Monsieur fera la rencontre d’Anna Bruckhardt. Tout ira plutôt bien. Monsieur ne sait dire non.

Ils se regardèrent avec tristesse dans les yeux. Anna Bruckhardt lui toucha la joue, alors, doucement, l’embrassa dans la nuit. Hip, hop. Et voilà, ce ne fut pas plus difficile que ça.

La vie, pour Monsieur, un jeu d’enfant.

P.-S. Les gens, tout de même. Cet énoncé revient à huit reprises dans le récit, avec (6) ou sans (2) parenthèses. C’est une variation sur le même thème, disent d’aucuns.

Jean-Philippe Toussaint, Monsieur, Paris, Éditions de Minuit, 1986, 120 p, (édition numérique).

 

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Température et incipit : Désorientale de Négar Djavadi [80]

desorientale

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Chapitre 1

Le vent de Mazandaran

L’aile est de l’hôpital Cochin destinée à la procréation médicalement assistée est en travaux depuis plusieurs mois. D’après ce que j’ai compris, le bâtiment va être démoli et le service transféré dans le bâtiment principal situé sur le boulevard du Port-Royal. Au deuxième étage, la salle d’attente est réduite à son minimum. Ni affiche au mur ni prospectus, mais une vingtaine de chaises grises alignées en trois rangées, que la lumière terne de l’hiver, filtrée par les échafaudages extérieurs, éclaire mollement. Ce matin, quand je suis entrée, une chaise était placée à l’écart contre le mur. Cela fait bientôt trois quarts d’heure que je suis assise dessus, à attendre.

Notre première consultation avec le docteur Françoise Gautier a eu lieu il y a onze mois. La veille, une journée chaude et agréable de printemps, j’avais peint les ongles de mes orteils en rouge dans l’espoir un peu naïf de paraître plus en adéquation avec l’image que je voulais donner de Pierre et moi. J’avais décidé de porter des sandales à talons, et, malgré l’armée de nuages qui déferlait dans le ciel alors que je m’habillais, je n’avais pas changé d’avis.

Négar Djavadi, sorientale, Paris, Éditions Liena Lavi, 2016, 349 p. (édition numérique)

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L’art de tourner la phrase : Jean-Philippe Toussaint [3]

«L’incidente est un énoncé qui, s’insérant dans la phrase à la manière d’une parenthèse apporte une information accessoire.» Termium, Bureau de la traduction.

Monsieur - Toussaint

Pour le déjeuner, le lendemain, les Romanov firent à leurs invités des brochettes au bas de la terrasse sur leur barbecue à contrôle de cuisson automatique. Chaque fois qu’un voyant lumineux clignotait au-dessus d’un des douze compartiments à brochette de l’appareil qui semblait vraiment sur le point de décoller d’un instant à l’autre, tant la fumée s’accumulait sous ses réacteurs, M. Romanov, un peu dépassé par les événements, une serviette autour de la taille, une fourchette dans sa manicle, retirait la brochette du grill et, s’agenouillant pour vérifier le thermostat, la remplaçait aussitôt par une autre brochette, remontant d’un air perplexe le bouton d’horlogerie de la minuterie du compartiment correspondant.

Accessoires, les incidentes ? Pas toujours, et jamais dans ce récit désopilant de Jean-Philippe Toussaint.

Incidemment, pour ceux qui auraient loupé le sens de l’extrait cité, il ne fait aucun doute que M. Romanov cuisine des brochettes pour ses invités.

Jean-Philippe Toussaint, Monsieur, Paris, Éditions de Minuit, 1986, 120 p, (édition numérique).

 

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L’emploi de la virgule avec la conjonction ni

Azerty

Cela arrive même aux meilleurs :

« Quand ni n’est pas répété, jamais de virgule (Il n’a pas de camarades ni d’amis), saur [sic] s’il y a rejet d’un sujet après le verbe (Je n’étais pas là, ni vous non plus) ou si l’on veut isoler un élément pour des raisons stylistiques (Il n’a plus de crainte, ni d’espoir d’ailleurs), p. 1084.

Jean Girodet, Pièges et difficultés de la langue française, Dictionnaire Bordas, Paris, 2007, 1087 p.

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Folie du voir et disparition du paysage

disparition du paysageDans le dernier récit de Jean-Philippe Toussaint, La disparition du paysage, l’unique personnage se déplace en fauteuil roulant dans son appartement à Ostende, près de la mer. Il a perdu la mémoire depuis qu’il a été victime d’un attentat terroriste. Sa principale activité consiste à regarder par la fenêtre et à noter ce qu’il voit : la mer, la plage, le paysage.  Un paysage qui finira par disparaître, avec la présence d’abord de plus en plus persistante du brouillard, et, par la suite, quand des ouvriers entreprendront la construction d’un étage supplémentaire au casino avoisinant. La vue obstruée, il devient alors enfermé dans sa mémoire absente et son appartement. Une mort douce, du moins sa métaphore. « Le jour n’entre quasiment plus dans l’appartement maintenant, la lumière est devenue sépulcrale, mon horizon a été scellé. »

Cette disparition du paysage rappelle le récit de Jean Echenoz : L’occupation des sols. L’incipit du roman : Comme tout avait brûlé – la mère, les meubles et les photographies de la mère –, pour Fabre et le fils Paul c’était tout de suite beaucoup d’ouvrage : toute cette cendre et ce deuil, déménager, courir se refaire dans les grandes surfaces. Le fils n’a plus aucun souvenir de sa mère. Elle est morte alors qu’il avait trois ans. Il reste toutefois une trace de la mère. Le père et le fils peuvent aller la voir sur la façade d’un immeuble où elle pose en souriant dans quinze mètres de robe bleue pour faire la promotion d’un flacon de parfum.  Les mardis et les jeudis, père et fils vont voir l’image de cette femme près du quai de Valmy. Un projet de rénovation de l’immeuble (ce n’est pas un casino) finira par pratiquement effacer cette représentation de la disparue. Tant et si bien que Paul cessa de la visiter lorsque la robe entière fut murée. C’était [devenu] un sépulcre au lieu d’une effigie de Sylvie. Il ne restera plus que son sourire qu’ils pouvaient apercevoir depuis la fenêtre de leur appartement, près du quai de Valmy. La lente disparition d’une image et la certitude de la mort. La fin du récit reprend la scène de départ en suggérant que le nouvel appartement en rénovation où habite le père et le fils est en feu. On gratte, on gratte et puis très vite on respire mal, on sue, il commence à faire terriblement chaud. La boucle est bouclée. La disparition, compète.

Une obsession du regard que l’on retrouve aussi dans un texte de Georges Perec : Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Perec s’installe trois jours d’affilée, à différentes heures, à la terrasse d’un café, Place Saint-Sulpice, à Paris, et prend note de tout ce qu’il voit. Parmi ses observations, il note des images fugitives de la mort : Il y a une camionnette de croque-morts devant l’église. […] Des gens se rassemblent devant l’église (rassemblement du convoi ?). […] Les gens de l’enterrement sont entrés dans l’église. […]  La cloche de Saint-Sulpice se met à sonner (le tocsin, sans doute). […] Le tocsin s’arrête. […]  On sort de l’église les couronnes mortuaires. Il est 2 heures et demie.

Dans le film Smoke de Wayne Wang, écrit par Paul Auster, Augie Wren (Harvey Keitel) photographie sa tabagie tous les jours, à sept heures du matin. Auster aime les coïncidences. L’écrivain Paul Benjamin (William Hunter) retrouvera en feuilletant au hasard les albums des photos, qui comprennent 4000 photos, l’image de son épouse morte quelques années auparavant, victime d’une balle perdue lors d’un hold-up dans ce quartier.

Dans Maîtres anciens de Thomas Bernhard, le récit se déroule au Musée d’histoire de Vienne. Reger s’assoit sur la même banquette depuis une dizaine d’années pour observer une toile du Tintoret : L’homme à la barbe blanche. Il se livre à une charge vitriolique, et, il faut le dire, humoristique tant le propos est excessif, contre l’environnement quotidien, culturel et politique qui l’entoure et l’a précédé : les musiciens, les peintres, les philosophes, le nazisme, les bureaucrates et les politiciens autrichiens, etc. Un regard sur l’engloutissement de la civilisation?

Je termine mon tour de piste en revenant au texte de Toussaint dans lequel est aussi nommée la déliquescence du monde : l’attentat terroriste de 2016 à la station Maelbeek de Bruxelles, les problèmes environnementaux et le confinement.

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Références : (les livres ont été consultés dans leur édition numérique)

Bernhard, Thomas, Maîtres anciens, Paris, Gallimard, 1988, 218 p.

Echenoz, Jean, L’occupation des sols, Paris, Les éditions de Minuit, 1988, 24 p.

Perec, Georges, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Paris, Christian Bourgeois éditeur, 2010 (1974), 64 p.

Toussaint, Jean-Philippe, La disparition de paysage, Paris, Les éditions de Minuit, 2021, 48 p.

Wang, Wayne, Smoke, film, 13 décembre 1995, 1 heure 52 min

 

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