Température et incipit : Toutes les familles heureuses d’Hervé Le Tellier [89]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Cet incipit aurait fait plaisir au regretté Elmore Leonard :

On voudra bien me pardonner cet incipit de chapitre météorologique, mais c’était le mois de mai, et comme il faisait une température de 33 ˚C, le trottoir devant l’église parisienne se trouvait presque désert. On attendait le fourgon.

Merci à @benoitmelançon pour le relai de l’incipit et la recommandation de lecture.

Et L’anomalie du sieur goncourisé en 2020, il en pense quoi Benoît Melançon? :

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Plutôt d’accord.

En prime, les zeugmes cueillis par L’Oreille tendue dans Toutes les familles heureuses.

Hervé Le Tellier, Toutes les familles heureuses, Paris, JC Lattès, coll.
«Le livre de poche», 36181, 2021 (2017), 189 p., p. 19, début du
deuxième chapitre.

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Des livres sans surveillance

Trois chevaux - De LucaJe lis des vieux livres parce que les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, parce que chaque exemplaire d’un livre peut appartenir à plusieurs vies. Les  livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés. en tombant d’un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l’hiver, déchirés par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n’importe comment sauf d’ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l’étagère. p. 22.

Zeugme, en prime : ils devraient mourir n’importe comment sauf d’ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l’étagère.

Erri De Luca, Trois chevaux, Paris, Folio, 3678, 2001 (1999 pour l’édition italienne), 159 p.

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Température et incipit : Le lac des cygnes de Michel Tremblay [88]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

En 1954,  j’avais douze ans, par l’entremise de ma cousine Hélène qui y était serveuse,  j’avais été engagé comme livreur de poulet chez Ty-Coq Barbecue, nouveau restaurant voisin de notre maison, après l’école et les fins de semaine. Été comme hiver, dans la neige, sous la pluie, en pleine canicule comme dans le gel de janvier et même le verglas,  je sillonnais à pied (je n’eus même pas droit à une bicyclette!) les rues du Plateau-Mont-Royal, de la rue Laurier à la rue Rachel, et de Frontenac à Amherst, sacs de livraison à la main, emmitouflé jusqu’aux yeux quand il faisait froid, en short et t-shirt pendant les longues vacances d’été. J’y suis resté quatre ans.  p. 121.

Michel Tremblay, «Le lac des cygnes» in Offrandes musicales, Leméac/Actes Sud, 2021, pp. 121-127.

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Les ragoûts de Michel Tremblay

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Je regardais ça, des ragoûts trop bruns, des pâtes trop pâles, l’ennui dans votre assiette, et je me jurais que la quarantaine terminée je m’empiffrerais sans vergogne dans mes restaurants favoris. p. 15

Michel Tremblay, Offrandes musicales, Leméac / Actes Sud, 2021, p. 166 p.

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Les choses

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Mon Dieu, que de choses ! Cela me surprend chaque fois, et je crois que je n’arriverai jamais à m’habituer à la quantité d’objets, de produits que les gens entassent dans leurs maisons. Et tout ce que l’on jette ! Le nombre de tubes de colle, de scotchs tapes de toutes les dimensions, colle à plastique, à bois, à papier, colle pour ci, colle pour ça, qui finissent par sécher dans les tiroirs. Et c’est pareil pour tout. Les beaux sacs de papier, les sacs de plastique, les bocaux en verre et en plastique qui auraient fait des heureux au village. Nous n’avions que des contenants en terre cuite et en osier, on les utilisait et réutilisait. Tant de sprays, de bouteilles, de crèmes, de coton ouate pour les yeux, pour la peau, pour les oreilles; et tous les papiers que l’on jette à peine utilisés. Les savons en poudre, en paillettes, en liquide, une sorte pour les toilettes, une autre pour les lavabos, une autre pour les planchers, une pour laver le linge à l’eau froide, l’autre à l’eau chaude, un liquide bleu pour les vitres, un autre pour le dessus du poêle, un autre pour l’intérieur du four. Un désinfectant pour ci, un désinfectant pour ça. Le nombre de disques, de cassettes, de vidéocassettes qu’ils enregistrent et qu’ils ne regardent jamais parce qu’il y a toujours de nouveaux films à voir. Les jeux, les jouets, les gadgets, les armoires et les coffres en débordent. Quand ils étaient petits, les enfants de Samir et de Myriam s’amusaient avec les chaudrons, les boîtes de carton…Tant d’objets ! à quoi tout cela peut-il bien servir ?

Pourquoi tant de choses ? Je n’arrive pas à comprendre que l’on ait besoin de tout cela. Ici, les espaces de rangement d’une maison doivent être aussi grands que l’espace pour vivre… Même moi, j’ai une machine pour laver la vaisselle, une pour laver le linge, une pour le sécher, une autre pour balayer, une pour broyer les pois chiches, une autre pour hacher la viande et une autre encore pour faire des jus. Et pourquoi? Est-ce que je suis plus heureuse, moins fatiguée? On a inventé toutes ces machines pour le confort. Mais le confort se paie, alors on travaille plus et on est encore plus fatigué. On ne peut plus revenir en arrière parce que les gens se sont habitués. Et chacun fait ce que les autres font… Qui veut fréquenter les borgnes doit se crever un œil…

Abla Farhoud, Le bonheur a la queue glissante, Typo, 2011, c1998. [Édition numérique]

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Profession bibliothécaire

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[Billet publié sur mon blogue en 2012 et disparu suite à un crash informatique. Wayback Machine ne l’avait pas sauvegardé. J’avais toutefois eu l’idée de le publier sur Le Club des irrésistibles des Bibliothèques de Montréal afin d’en assurer une plus large diffusion. Je le récupère dans mes archives en y ajoutant des références à l’actualité entourant la nomination de Marie Grégoire à la tête de BAnQ. – 2021]

__________

Je profite du Congrès des milieux documentaires qui se tient du 31 octobre au 2 novembre 2012 pour vous proposer ma lecture du tonifiant ouvrage de Guylaine Beaudry : Profession Bibliothécaire .

Surveillez vos écrans, il sera question d’eux, les bibliothécaires, au cours des prochaines semaines… [je ne croyais pas si bien dire. Voir la Lettre ouverte et indignée au directeur du Devoir, signée par Lise Bissonnette et Carol Couture – 21 juillet 2021]

Qu’en est-il de cette profession en cette ère du tout numérique et de l’information au bout des doigts ?

Chronique d’une mort annoncée ? Tant s’en faut, les bibliothécaires sont des acteurs actifs au sein de la Cité. Ils jouissent d’une réputation séculaire pour tout ce qui concerne la sélection, l’acquisition, le traitement et l’organisation de la documentation. Ils ont su, au fil des ans, modeler leurs actions en fonction des citoyens, des nouveaux usages du web, des nouvelles façons d’habiter et de concevoir le monde. Ils sont sans âge, leurs actions se conjuguent à tous les temps : présent, passé, futur. Ils sont de toutes les formes, la passive, mais surtout l’active. Ils engagent la conversation avec leur époque. Ils favorisent la rencontre des cultures. Ils ont appris à recentrer leur action afin de faciliter l’accès à l’information, à la culture et au savoir. À tous les savoirs, à toutes les saveurs, à l’apprentissage d’une langue, à l’acquisition de compétences informatiques et informatives, au développement des habiletés de lecture, à l’art de lire un livre à un enfant, à la façon de développer son employabilité, aux astuces pour la consultation des bases de données, aux moyens de traquer la bonne information sur Internet ou aux raccourcis à connaître pour pourrir les plus jeunes à World of Warcraft

Ils bâtissent des lieux de savoir, d’échange, de partage et de rencontre. Ils sont de tous les lieux et de tous les temps. Ils animent et s’animent, ils organisent et s’organisent, ils conservent et conversent (ils anagramment et néologisent, parfois), ils engagent et s’engagent, ils débattent et s’ébattent, ils accumulent, thésaurisent, enrichissent, bâtissent, communiquent et diffusent. Ils font d’un PEB, une fête. Ils sont passeurs, médiateurs, animateurs, propulseurs, curateurs. Ils sondent, scrutent et déterrent des trésors d’information inaccessibles aux moteurs de recherche les plus puissants.

Ils sont bien ancrés dans « l’ère de l’accès », dans « l’économie de l’attention » (en attendant de trouver mieux comme concept). Ils foncent à pleine vapeur numérique. Ils mobigoinfrent. Ils créent des contenus. Ils sont de tous les réseaux. Ils médiasocialisent. Ils aiment notre littérature, la diffusent, l’animent. Ils défendent notre langue. Ils disent la complexité du monde et la puissance des mots. Ils défient et combattent la censure. Ils militent pour des données ouvertes. Ils ludifient l’espace tous azimuts. Ils témoignent : « vous êtes libres de lire ! ». Ils sont perméables à la culture des geeks, du Nom de la rose et de la liberté. Ils s’indignent quand l’entreprise privée tente d’externaliser notre patrimoine documentaire, notre mémoire, pour le monétiser. Ils occupent la place, Wall Street parfois. Ce sont des partenaires incontournables pour l’établissement et le partage du Bien commun.

Ils sont indéracinables, ce sont des ubithécaires.
Ils m’épatent, mes collègues et collègues.
Ils ne portent même plus de bas bruns.
Ils. Elles.

Références :

Guylaine Beaudry, Profession bibliothécaire, Les Presses de l’Université de Montréal, 2012, 72 p.

Voir aussi, en ordre chronologique :

Yves Gingras, Avoir le courage de démissionner du CA de BAnQ, Le Devoir, 14 juillet 2021.

Clément Laberge, Au Ca de BAnQ,  Jeux de mots et d’images, Blogue personnel de Clément Laberge, 14 juillet 2021.

Marie D Martel, Je remballe ma bibliothèque nationale (la suite) : comment est-ce possible?, Bibliomancienne, 15 juillet 2021.

Brian Myles, Marie Grégoire mérite une chance, Le Devoir, 17 juillet 2021.

Sur Twitter :

Cher @brianmyles,
Imaginez un journal en crise, @LeDevoir par exemple. Accepteriez-vous de «laisser une chance» à quelqu’un ne connaissant strictement rien au journalisme pour le relancer ? Pourquoi cela serait-il acceptable pour une bibliothèque nationale ?

— Benoît Melançon (@benoitmelancon) July 20, 2021

Lise Bissonnette et Carol Couture, Lettre ouverte et indignée au directeur du Devoir, Le Devoir, 21 juillet 2021,

À suivre.

 

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Température et incipit : Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé [87]

Soleil des Scorta

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Il fait très chaud. Un soleil qui rend fou. Une fournaise qui [abolit] les couleurs.

Le livre recèle des clins d’œil à d’autres œuvres littéraires : Les saisons de Maurice Pons; L’amour au temps du choléra, Chronique d’une mort annoncée et Cent ans de solitude, tous de Gabriel Garcia-Marquez.

Lecture d’été et de changements climatiques.

La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers. Tout était immobile. Le parfum des collines s’était évanoui. La pierre gémissait de chaleur. Le mois d’août pesait sur le massif du Gargano avec l’assurance d’un seigneur. Il était impossible de croire qu’en ces terres, un jour, il avait pu pleuvoir. Que de l’eau ait irrigué les champs et abreuvé les oliviers. Impossible de croire qu’une vie animale ou végétale ait pu trouver – sous ce ciel sec – de quoi se nourrir. Il était deux heures de l’après-midi, et la terre était condamnée à brûler.

Sur un chemin de poussière, un âne avançait lentement. Il suivait chaque courbe de la route, avec résignation. Rien ne venait à bout de son obstination. Ni l’air brûlant qu’il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses sabots s’abîmaient. Il avançait. Et son cavalier semblait une ombre condamnée à un châtiment antique. L’homme ne bougeait pas. Hébété de chaleur. Laissant à sa monture le soin de les porter tous deux au bout de cette route. La bête s’acquittait de sa tâche avec une volonté sourde qui défiait le jour. Lentement, mètre après mètre, sans avoir la force de presser jamais le pas, l’âne engloutissait les kilomètres. Et le cavalier murmurait entre ses dents des mots qui s’évaporaient dans la chaleur. “Rien ne viendra à bout de moi… Le soleil peut bien tuer tous les lézards des collines, je tiendrai. Il y a trop longtemps que j’attends… La terre peut siffler et mes cheveux s’enflammer, je suis en route et j’irai jusqu’au bout.

Les heures passèrent ainsi, dans une fournaise qui abolissait les couleurs. Enfin, au détour d’un virage, la mer fut en vue. “Nous voilà au bout du monde, pensa l’homme. Je rêve depuis quinze ans à cet instant.

[Mise à jour : 10-07-2021, vers 15 quinze heures quinze.]

Luc Séguin me signale que le début de ce roman lui rappelle «Pedro Páramo» de Juan Rulfo.

Je suis allé vérifié. Saperlipettouille! Il a bonne mémoire :

«C’était pendant les jours caniculaires où souffle le vent d’août brûlant, corrompu par l’odeur putride des savonniers.» (sixième paragraphe du début de récit)

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Laurent Gaudé, Le soleil des Scorta, Actes-Sud, 2004, 246 p. pour la version imprimée – (édition numérique)

Juan Rulfo, Pedro Páramo, Gallimard, 2013 (c2005), 1955 pour l’édition originale, 183 p. pour la version imprimée – (édition numérique)

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Température et incipit : Un café avec Marie de Serge Bouchard [86]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Nous sommes en après-midi et, déjà, la matinée me manque. Il est loin, mon premier café, elle est loin, ma tête neuve, et où sont passées mes idées claires ? Depuis le matin, j’ai vu à la fenêtre deux beaux oiseaux, monsieur et madame Cardinal, aller et venir à la mangeoire. Ma blonde et moi les avons salués. J’ai vu six vieux érables noirs aux troncs gelés et mouillés montant la garde dans le creux de l’hiver, comme des gardiens impassibles plantés pour toujours devant un temple à jamais disparu. Le jour sera gris, il neige un peu, mais en réalité il pleut. Nous prenons ce bon café, le premier du matin, nous établissons ensemble le plan de la journée, de la semaine. Voici l’avant-midi de tous les espoirs, le saint lundi de l’énergie. Marie mange des œufs à la coque avec des mouillettes. Nous voudrions tous les deux que ce moment dure, nous voudrions abolir le futur. J’écris, elle écrit, nous écrivons. Elle me parle du castor, elle me fait lire son texte sur la maternité, l’adoption et l’amour, je lui ferai lire mon texte pour la radio, comme chaque semaine, et nous allons ainsi du coq à l’âne dans une sorte de douce danse où deux esprits complices cherchent le bon mot, la bonne phrase, le bon sujet.

Serge Bouchard, Un café avec Marie, Boréal, collection papiers collés, 2021. [édition numérique]

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Température et incipit : La fête de l’insignifiance de Milan Kundera [85]

Fête de l'insignifiance

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Il ne peut pas toujours avoir tort ce cher Elmore Leonard.

Un incipit banal autour d’un nombril :

C’était le mois de juin, le soleil du matin sortait des nuages et Alain passait lentement par une rue parisienne. Il observait les jeunes filles qui, toutes, montraient leur nombril dénudé entre le pantalon ceinturé très bas et le tee-shirt coupé très court. Il était captivé; captivé et même troublé : comme si leur pouvoir de séduction ne se concentrait plus dans leurs cuisses, ni dans leurs fesses, ni dans leurs seins, mais dans ce petit trou rond situé au milieu du corps. p. 13

Ce n’est pas mon roman préféré de Kundera. Je préfère nettement ses égos expérimentaux  à ses égos caricaturaux.

Enfin, c’est le mois de juin et c’est la fête. Il y en a pour tous les goûts.

Bonne St-Jean à toutes et à tous !!

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Milan Kundera, La fête de l’insignifiance, Paris, Gallimard, 2013, 142 p.

Pour les égos expérimentaux, lire :

Milan Kundera, L’art du roman, Paris, Gallimard, 1986, 200 p.

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Un choix de carrière?

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François Blais, un tantinet cynique, a la réponse. La politique. Peu de qualités et d’études sont requises, mais une propédeutique en relations interpersonnelles ne peuvent pas nuire.

Il y a un peu plus d’un an de cela, ayant convaincu ma maîtresse, madame D***, de faire de moi son légataire universel, je l’assassinai et enterrai son corps dans le jardin. Mon plan était si génial et je l’exécutai avec une telle maestria que je passai entre les mailles du filet, malgré le penchant naturel des policiers à tourner leurs soupçons vers ceux à qui le crime profite. Le cadavre de madame D*** n’était pas encore refroidi que je me lançais à corps perdu dans une vie de débauche, frayant avec les pires canailles du Grand Shawinigan, donnant à souper aux actrices et aux cocottes à la mode, fréquentant tous les mauvais lieux, ne supportant pas qu’une orgie se déroulât sans que j’en fusse. Je me couchais à l’heure où les honnêtes travailleurs se lèvent, pour ne m’éveiller qu’à la brunante. Après un an de ce régime, je fus dégoûté. Certes, il n’est point malséant qu’un jeune homme débutant dans la vie jette sa gourme, mais je sentais que le temps était venu de me poser, de cesser de gaspiller mon argent et mes forces vives.

Ayant passé en revue toutes les carrières possibles, j’en arrivai à la conclusion que la seule manière d’accéder aux honneurs sans faire de longues études ni posséder quelque qualité ou talent particulier était la politique. Il me semblait, d’autre part, qu’un homme de mon envergure se devait de s’occuper de la chose publique.

Bon, je sais, le grand Shawinigan n’est pas à la portée de tous.

Démerdez-vous, ce sont des compétences transversales.

Incidemment, si vous voulez pimenter vos ébats sexuels c’est par ici. Toujours avec François Blais.

Para servir.

Blais, François, Cataonie. Nouvelles, Québec, L’instant même, 2015, 117 p. (édition numérique)

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