Bebette Bérubé fait du bungee avec Hubert Guillaud et Dominique Cardon (troisième partie)

Tuquedenne ricana diabolicoseptiquement. Comme les galets lui faisaient mal aux fesses, il interrompit ses réflexions et se leva.

Raymond Queneau, Les derniers jours.


«Lire, c’est aller à la rencontre d’une chose qui va exister.»

Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur

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Autre nuit d’insomnie.  J’enrage et arrive tout de même à me dulcifier. Je vais finir par avoir la forme complète aérobic et pro-adaptée pour courir les raves nocturnes du Montréal en lumière et autres folichonneries situationnistes qui ont été fort bien décrites par Raoul Vanegheim dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations

Grande perturbation dans une nuit semi-éveillée autour de ces calembredaines qui agitent notre société en mal de devenir social numérique.  J’ai été obsédé toute la nuit déclinante par l’exercice de rentre-dedans rhétorique auquel se sont livrés Marsan-Lessard et que j’ai effeuillé dans mon billet précédent.

Vacuité d’une vaine veille qui m’a éloigné de l’objectif que je m’étais fixé dans une antépulnitième bafouille de vous entretenir des tenants et aboutissants du bungee dans une société atteinte d’anévrisme numérique.

Il faut réagir dare-dare dans cette société des vertigineux flux de l’information, si on veut être pris au sérieux du just in time, comme disent les gestionnaires technocrates…   en goguette, fort heureusement et que le grand bien leur fasse, car ils font vraiment un boulot dindonisant(néologisme inventé par Saint-Pol Roux qui avait pratiqué intensivement Chateaubriand, in Les reposoirs de la procession.)

Le cul débordé de nouilles, qu’est-ce que je trouve ce matin dans mon Google Biper? Une excellente référence de l’excellent Bibliobsession de Paris (excellent)  : eLabz. Un laboratoire pour étudier le piratage des livres numériques. Laquelle étude, au demeurant fort méthodologique, va me permettre de faire des liens fallacieux, mais toutefois émotifs avec l’objet cité en rubrique de ce billet.

Mais d’abord, Cardon énonce avec force tact, modération et démonstration que la révolution numérique actuelle a des racines profondes dans le mouvement hippie (évoquée aussi par Marsan) dans lequel j’ai un peu mariné. Je cite un peu longuement, mais avec discernement :

  • … les différents milieux qui ont donné naissance à internet avaient les mains dans des problèmes militaires, académiques ou techniques, mais la tête dans la contre-culture des années 70. Or il y avait deux courants différents dans les mouvements de jeunesse californiens : la branche contestatrice voulait changer la politique (elle manifestait contre la guerre au Vietnam, pour le droit des noirs et des femmes) ; l’autre branche pensait qu’on ne pouvait pas changer le système politique sans commencer par se changer soi-même en pratiquant d’autres formes de vie, ce qui donnera lieu à la vague des communautés hippies. Leur idée était de refaire société localement, de façon expérimentale, parce que si des individus aliénés en venaient à prendre le pouvoir, ils ne pourraient jamais installer qu’un autre système aliénant. Pour eux, l’émancipation passait d’abord par un projet personnel de transformation de soi : avec la drogue qui permet d’élargir son champ de conscience, avec les spiritualités Indiennes qui invitent à faire cosmos avec le monde et aussi, souligne Turner, avec les technologies. Car c’est paradoxalement dans l’univers hippie de la contre-culture américaine que la présence des technos a été la plus forte, à l’image des globes géodésiques de Buckminster Fuller qu’ils construisaient sur leurs campements. Contre les gros ordinateurs de la technoscience, ils se sont emparés de l’ordinateur personnel comme d’un cachet de LSD : un adjuvant technologique qui peut aider à se changer et, ce faisant, à changer le monde.
  • … Lorsque les communautés hippies se sont délitées au début des années 70, le nouvel espace qui s’ouvrait avec la mise en réseau des ordinateurs a servi d’utopie de substitution. Pour les pionniers, Steward Brand et ceux de The Well, il s’agissait bien d’un nouvel exil : expérimenter en ligne des formes de vie qui avaient échoué dans le monde réel, se retirer du monde pour en faire un meilleur. Cette culture de l’exil a toujours été déterminante dans l’histoire de l’internet : on ne change pas ou on ne s’attaque pas au système politique central, on le déplace, on fait exemple ailleurs, on expérimente plutôt que de chercher à prendre le pouvoir.

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(chronique d’un billet mal fagoté, je n’ai pas encore réussi à faire le lien entre l’image à la une de ce billet et mon propos, mais j’y arriverai bien un de ces jours,  à la mémoire d’Italo Calvino qui avait bien réfléchi à toutes ses choses par un nuit d’hiver un voyageur)

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Je suis une fan contrite de Habbie Hoffman qui est l’alpha et l’oméga du mouvement hippie et l’inspiration souterraine non assumée des ténors du web social : partage, collaboration, interaction. Cardon l’a bien saisi.

Il faut lire la Somme selon Hoffman : «Steel this book». Une version piratée volée à Library of Congress est disponible sur le web. Je vous refile le lien, mais ça reste entre nous, c’est hadopi illégal. Lisez ce livre, vous en apprendrez beaucoup sur la longue durée, sur l’art de faire pousser du pot compassionnel, l’utilisation d’armes de destruction inoffensives, comment passer des vacances pique-assiettes à Las Vegas,  comment profiter de la vente des amis de la bibliothèque publique, comment obtenir des entrées gratuites pour le théâtre, etc.

La suite suivra, mais je fais le pari de feuilletonner ce billet au vu de la foule en délire qui me harcèle sur les réseaux sociaux de publier au quotidien.

Juste dire avant de m’amorpher, la conclusion – je vends le punch, au risque de perdre des lecteurs –  de cette série de billets devrait être contorsionnée ainsi :

Faudra s’y faire, le Web, c’est un outil, un pinceau. Rien de moins et un peu plus. On y grifonne parfois des trucs picassogéniaux, parfois des croutes fumantes et nauséabondes. Mais c’est ouvert à tous, accessible à tous, comme pour les services de santé, si on a les moyens ou une bibliothèque publique à proximité. Ça ne changera pas le monde le Web, c’est d’ailleurs une pénible tâche,  changer le monde. On n’a pas tous nos temps libres pour s’y consacrer au monde meilleur, depuis l’avènement du web social qui nous happe et nous consterne parfois.

Pour le reste, mon crédo de vieille folle qui a vécu – fi de toute pensée grognon –   pensons lestement et en superficie(ici loge la profondeur, c’est du Schopenhaueur)  et agissons à l’avenant pour un avenir en durable, en relecture et en français.

Bebette Bérubé

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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