La tentation du passé et le sublime teint incarnat des jeunes filles

N’ayez crainte,  je ne verserai pas dans la nostalgie olfactive du livre papier, des fiches cartonnées de bibliothèques, de ma défunte Olivetti ou de l’encrier. Non je ne cracherai pas sur tous les bidules informatiques qui nous envahissent et que j’utilise, par ailleurs,  avec grand plaisir et quelque étourderie.

Pas le lieu pour éreinter le Ipad, jouet bourgeois de salon par excellence, qui ne convient pas au tâcheron d’écriture bibliobloguant que je suis et pour qui la souris et le pad numérique sont, pour l’instant, les horizons indépassables de ce siècle débutant. J’exagère, encore.

Pour l’heure, mon notebook Acer Aspire one à 300$ me convient mieux et me permet de multiprocesser parallèle avec mon traitement de textes, mes encyclopédies, mon logiciel de traitement d’images Fotoflexer, les gazouillis qui rentrent, les clins d’oeil Facebook, le GoogleBurner qui flippent et le reste à mon plaisir.

Je m’arrête là, de crainte de me faire trucider sur la place virtuelle publique par l’intempestif chevalier de l’ère du tout numérique, Jean-François Gayrard, que je salue bien bas ici,  ainsi que tous ces valeureux Quichotte (c’est un compliment) de la traversée du numérique : Marie D MartelMartin Lessard, Lionel Dujol, François Bon, Vincent Audette-Chapdelaine, Louise Guillemette-LaboryFranck Queyroux, Denis VézinaClément Laberge et tous les autres.

Bon je m’éloigne, procrastine et tergiverse…

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Terminée,  la lecture de  Victor Barbeau : La tentation du passé. Prix littéraire France-Québec. Prix du jury, 1978.  Styliste classique, sans ornement, efficace. Les Jésuites sont passés par là, mais c’est tout à fait jouissif…

Fine description du Montréal du début du XXe siècle avec ses rémouleurs, ses réparateurs de faïence, ses joueurs d’orgue de barbarie, ses boulangers et ses laitiers itinérants, ses allumeurs de réverbères, ses vendeurs de glace,  ses échenilleurs,  ses fiacres  et ses tramways.

Une ville multiculturelle, Romanichels, Italiens, Chinois, Irlandais se sont établis, et égaient le tissu urbain. Une ville en fête, ce sont les années folles. Le Quartier latin s’anime, les étudiants font les quatre cents coups. Même les processions de la Fête-Dieu ont de légers accents déliquescents.

Le Ipad de l’époque fait son apparition : le premier phonographe électrique, dit Victrola orthophonique.  C’est la fête des sens,  Faust est évoqué,  ça crépite,  la science nous promet des jours heureux …  :

Au sujet du phonographe : «afin de nous en donner un avant-goût, le professeur de physique, (…),  transforma la scène de théâtre en un laboratoire faustien d’où, par la magie des instruments, fulguraient des éclaires crépitants, des lumières phosphorescentes et où se produisaient cent autres phénomènes aussi mystérieux pour nous qu’ils paraissaient faciles à la main savante qui les déclenchait

Lire Montréal,  son quartier des spectacles d’alors, le Parc Sohmer,  face au fleuve. On n’y a plus accès au fleuve maintenant, l’industrialisation a fait oeuvre civilisatrice. Redonner la fleuve aux Montréalais, c’est aujourd’hui devenu le fantasme de promoteurs de la fête sponsorisée et organisée.

Des idées pour ces promoteurs? La description de ce haut lieu de la basse ville, qui pouvait accueillir des milliers de personnes :

Comment définir un si haut lieu de l’histoire? Même s’il n’en a jamais porté le nom, c’était un café-concert. Situé rue Notre-Dame à l’angle de la rue Panet, il comprenait une longue terrasse en bordure du fleuve, une modeste ménagerie, un orgue mécanique blanc et or que l’on disait unique de son espèce, un bar et , dominant le tout de sa masse,  un immense hangar, dirais-je faute de mieux, au toit arrondi selon que l’on devait en construire plus tard pour loger les dirigeables. Les deux côtés de la salle étaient ouverts et ne fermaient qu’en cas de pluie au moyen de toiles. D’un bout à l’autre, des milliers de chaises, non pas des fauteuils et, au fond, une scène assez vaste pour y faire évoluer un troupeau d’éléphants et sans autres ornements pour l’encadrer que de pans de murs couverts d’affiches publicitaires.

Les théâtres et les opéras font salle comble.  Enchanté à la lecture de cet extrait, relatif à Sarah Bernhardt, de passage dans le Montréal d’avant la grande noirceur. Il en dit long sur la fierté toute masculine des montréalais et la pudibonderie des habitants de la ville de Québec :)

Ainsi qu’on le chante dans la Tosca, le ciel était constellé d’étoiles,  De la danse, la Pavlova, à la chansonnette, Yvette Guilbert,  mais sans qu’aucune n’égalât jamais, en jours-lumière et en intensité, les feux de Sarah Bernahardt, superlativement dénommée la divine. Témoignage spontané et éloquent de l’admiration qu’on lui vouait, nos pères, dételèrent les chevaux de son carosse et la promenèrent à force de bras, rue Sherbrooke,aux vivats de la foule. De mémoire d’homme, la galanterie canadienne-française n’a rien inspiré de plus beau en Amérique du Nord. Quelle gifle à la ville de Québec qui l’avait honnie et couverte d’oeufs gâtés.

Des goujats, ces gens de la capitale nationale :)

Pour la cause des femmes, ce n’était pas vraiment le grand chambardement, ces années folles.  Jugez par vous-mêmes :

«les termes de grossesse, de femme enceinte n’étaient pas autorisés dans nos journaux. La formule de rigueur était « une femme dans un état intéressant »»

Même si «à l’âge de porter le béret, la vie ne se conjuguait pas seulement au masculin (…) Les jeunes filles ne buvaient pas d’alcool, d’apéritif,  sauf sur une forme médicinale prescrite par la Faculté et elles ne fumaient pas. Elles s’habillaient au goût du jour, la taille finement corsetée, portaient des bas de fil, de coton ou de laine, des chaussures montantes et boutonnées. Au tennis, leur jupe descendait aux genoux; au bain, un ample costume enveloppait de la cheville au cou ne laissant à découvert, par crainte du soleil, que les avants-bras. Des souliers et un large bonnet complétaient leur mise réglementaire.

Par une heureuse coïncidence, l’esthétique s’accordait à la décence pour justifier cet accoutrement. Au respect de la secrète intimité du corps féminin s’alliait le légitime et constant souci de sa beauté. Or, être belle c’était alors en sa plus radieuse expression avoir la peau fine et blanche (…) de même qu’on laissait aux yeux leur éclat naturel, aux lèvres leur fraîcheur première, on s’employait donc, sans autre artifice qu’un soupcon de poudre, à conserver l’incarnat de son teint.  p 59 et 60

On ne disait que les entours de la femme, ce qui la couvrait, la magnifiait. Voir cette formule toute métonymique pour la description de son corps et les tentatives gaillardes du séducteur mâle virevoltant «en coquetterie d’élégance» sur la piste de danse :

«il (Dugas) s’y montrait enjoué, guilleret, et, mieux que personne, savait tourner un madrigal autour d’une parure ou d’un robe. Dans cette veine de frivolité, il a écrit sur les chapeaux féminins des pages que lui auraient enviées Mallarmé au temps où sa plume servait, par métier, à l’illustration de l’élégance féminine»

Autre belle sublimation :

«Dugas aimait beaucoup les femmes ou, plutôt, la compagnie des femmes»

L’auteur Barbeau trahit lui-même son intériorisation du discours mâle de l’époque  dans ce passage ou il passe au crible l’écrivain Jules Bois (ami de Huismans) :

Jules Bois avait atteint la renommée par une série de romans superlativement féministes, lointain annonciateurs du pansexualisme et prologomènes (sic) des libérations contemporaines…

À lire, en dépit du côté catho «éclairé» du maître,  malgré des considérations oiseuses sur l’éloquence, son passage à la revue Le Matin, laquelle s’était donné comme objectif, début des années 20,  de lutter contre l’incarnation du mal : le bolchévisme!

Cette feuille de chou deviendra «Le petit journal», cet hebdomadaire populaire québécois qui fera les délices de nos parents pendant une bonne cinquantaine d’années (1926-1978). La version numérique complète est disponible en ligne sur le site web de la BANQ.  Riche.

Pour conclure, vous dire que l’on pouvait «l’emprunter» au restaurant – Au Vieux toit – de mon village natal.  Je préférais quant à moi, subtiliser le dernier numéro du Penthouse et m’enfermer dans les cabinets pour contempler, un peu subjugué, les plus subtiles variations du teint incarnat des jeunes filles.

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Livre trouvé parmi 4 millions de documents en multisurfant dans le catalogue Nelligan des Bibliothèques publiques de Montréal, réservé en ligne, expédié depuis la bibliothèque d’Outremont et cueilli à la Bibliothèque Rosemont, tout près de mon humble demeure. Top!

Photo prise par l’auteur de ces lignes avec son Iphone.

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Bibliothécaire
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