Traces de livre

Vous aviez relu un livre de Georges Dor : D’aussi loin que l’amour nous vienne.  Vous aviez trouvé le livre plat, niais. Vous observiez ce livre et il vous était venu l’idée d’en saisir l’entour,  pour chasser l’ennui.

Un Livre prétexte marqué de traces sur un contenant – objet livre –   témoin de la petite histoire des Bibliothèques publiques de Montréal, de la ville de Montréal et de la province de Québec. Vous le diriez, un jour.

_________________________________

Plat recto et plat verso

Le livre a été édité en 1974 chez Leméac.

Premier entour de l’objet. Le livre a été relié par la compagnie Vianney Bélanger  Inc. Bookbinding Montreal (voir le sceau de la firme sur la photo ci-dessous, coin supérieur droit).  La reliure tout bougran (Ontarion Buckram velum)  comporte un carton d’environ 80 mm d’épaisseur. Des feuilles de garde de type «plainfield offsett 160 M» ont été ajoutées  Les plats recto et plats verso ont été collés et plastifiés sur le bougran. Le tout finement cousu, l’ouvrage a bien résisté à l’usure des mains et des yeux qui l’ont parcouru.

On reliait beaucoup à l’époque, pour conserver.  Grand changement depuis,  les nouveautés – bestsellers – acquises par les bibliothèques sont bien souvent préparées sommairement pour être mis,  just in time, à sa grande satisfaction,  à la disposition du public.  On relie plus souvent a posteriori, maintenant,  pour conserver… just in case.

La cote Dewey pour les romans a été abandonnée au courant des années 70 au profit d’un classement alphabétique (trois premières lettres de l’auteur : DOR).  Souci de faciliter le butinage, les usagers aiment bien quand les auteurs sont regroupés ensemble sur les rayons. Ils s’y perdaient un peu avec l’architectonique universelle numérique du père Dewey. On vante maintenant de nouvelles classifications sacrifiant au merchandising; on fantasme les gestes de Markham, Darien et Richmond,  les nouveaux phares de la modernité de ce siècle débutant.

La lettre C tout au dessus de la cote a pour but l’identification de la littérature canadienne. Confusion encore chez les usagers, qui cherchent parfois, exemple, Michel Tremblay sur les rayons à la lettre C…  La bibliothèque a aussi apposé une fleur de lys dans la partie supérieure du dos du livre pour bien identifier qu’il s’agit de littérature québécoise et aussi pour un meilleur repérage visuel sur les rayons.  Un truc maison, cette fleur de lys,  fabriquée avec les moyens du bord, l’imprimante à marguerite, et qui connote le peu de ressources matérielles dont disposait la bibliothèque pour mettre en valeur ses collections.

Un code zébré (codabar) a été apposé sur le document. Il commence par 3 27777 –   identifiant unique de la Bibliothèque de Montréal d’alors.  Témoin de l’informatisation des bibliothèques de Montréal qui a pris son envol à la fin des 80 pour s’achever au milieu des années 90. On entreprend un petit périple RFID en 2011, on n’arrête pas le progrès.

Au dos du livre, partie inférieure, on distingue encore une marque, une tâche. Petite gougoutte de liquide correcteur que l’on appliquait sur le livre pour obtenir un identifiant rapide sur les rayons des documents ayant passé par la moulinette de l’automatisation. Inconnu : combien de bouteilles de «liquide paper» sont-elles requises pour le tatouage de 3 millions de documents?

L’ex-libris de la Bibliothèque de Montréal

Un ex-libris terne et austère a été apposé au contreplat recto du livre. Aucune idée de la date de création de cet ex-libris.  Après 1938, certain,  date de la création des armoiries officielles de la Ville de Montréal qui apparaissent dans le coin supérieur gauche de la page de garde. La mémoire vivante qui m’entoure m’assure que la vignette a fait son apparition dans les années 60. Rien de solidement prouvé, encore.

On remarquera le bilinguisme qui sera abandonné dès l’accession au pouvoir du Parti Québécois et de la promulgation de la loi 101 en 1977. On rappellera aux apôtres libertaires (ciel!, associé le mot liberté à ces engeances!) qui voudrait que cette loi soit abolie, qu’avant son application, 80 % des jeunes allophones allaient à l’école anglaise. Aujourd’hui, c’est autour de 22%. On parle français au Québec aujourd’hui et on le parlera encore longtemps.

L’inscription des accents sur les lettres majuscules ne fait pas encore partie des normes d’édition d’alors : BIBLIOTHEQUES DE MONTREAL.

Un no d’inventaire (973704) apparaît bien en vue; on le retrouvera aussi sur la fiche du lecteur, sur la fiche topographique (ancêtre papier de la géolocalisation) et sur la pochette du livre collée au dos de la quatrième de couverture.

Partie supérieure gauche, un chiffre (932) inscrit au crayon de plomb. Trace laissée par le relieur pour identifier et regrouper ses lots de documents à traiter?

Je reproduis tout dessous,  pour une meilleure visibilité, les armoiries de la Ville de Montréal créés en 1938.

L’écu des armoiries est meublé des symboles végétaux des peuples « fondateurs » de la Ville de Montréal au XIXe siècle : français, anglais, écossais et irlandais.  La croix chrétienne délimite chacun des cantons. Aucune trace des autochtones, bien sûr, ils n’ont pas leur place sur l’île.  La devise, Concardia salus, «bien-être dans l’harmonie» ou «le salut par la concorde »  est d’une belle ironie, tant Montréal s’est construit dans le déni de l’autre autochtone et l’expression trop souvent belliqueuse de deux solitudes : la française et l’anglaise

Pour le reste, les marques de notre profonde québécitude : la feuille d’érable rassemblant le tout et le vaillant et industrieux castor le bricoleur qui trône un peu ridicule au sommet de l’ensemble. Pour tout dire, il perdit , en 1938,  son titre de symbole des canadiens français au profit du fleur de lys apparaissant dans l’un des cantons. Voir les premières armoiries de Montréal créées par son premier maire, Jacques Viger, au début des années 1830.  Et si le coeur vous en dit, allez jeter un coup d’oeil sur la version numérisée de l‘album Viger, une autre production, parfois oubliée,  des Bibliothèques publiques de Montréal. Mais ils en font des trucs, ces bibliothécaires!!!

La page-titre

«Je n’ai plus que quelques heures à vivre, et j’ai voulu partager ce temps précieux entre mes devoirs religieux et ceux dus à mes compatriotes. Pour eux je meurs sur le gibet de la mort infâme du meurtrier, pour eux je me sépare de mes jeunes enfants et de mon épouse sans autre appui, et pour eux je meurs en m’écriant :

Vive la liberté, vive l’indépendance!»

De Lorimier, 1838, Source


Le livre appartient à la bibliothèque La Petite-Patrie, mais c’est le sceau  «Lorimier» qui apparaît sur la page titre du document. «Portant le nom de bibliothèque Lorimier a son ouverture le 30 mai 1949 c’est à la suite d’une rénovation en profondeur débutée en 1984 et terminée le 26 mai 1987 qu’elle voit la création de la maison de la culture La Petite-Patrie. (P.B.)» Journal de Rosemont. Pour Lorimier, patriotes des  révoltes indépendantistes de 1837-1838, on pourra visionner l’excellent  film d’un autre patriote, Pierre Falardeau : 15 février 1839

Le feuillet de circulation et la pochette de prêt du livre

Le feuille de circulation est bilingue. Premier prêt effectué en nov 1974. Le second en novembre 1976. Deux ans d’attente sur les rayons. Le dernier prêt a été effectué en 2002. Silence jusqu’en 2007, date à laquelle on remplacera l’estampillage du feuillet du livre par un reçu imprimé. Longue marche de l’efficience. Silence complet entre janvier 2002 et 2007. Selon les données du système Millennium, deux prêts réalisés entre 2007 et aujourd’hui (dont le mien).  Ce livre aura été empruntée 32 fois en 36 ans. Il a fait oeuvre utile et je lui souhaite longue vie dans cette bibliothèque.

La pochette de prêt, vide. Son numéro d’inventaire. Un petit crochet rouge. Signe que la bibliothèque a procédé au récolement (ça remonte, ces vieux mots) de sa collection et que pour chaque fiche topographique correspond un document physique dans la collection.

Et je pourrais écrire de longues pages pour décrire le travail de titan qui a été accompli par les bibliothécaires, les commis et les bibliotechniciens pour simplement effectuer un prêt à un usager.  Pour constituer les catalogues sur fiche à l’auteur, au titre,  aux sujets … Classer les fiches des nouveautés dans les différents catalogues. Dire le bonheur, et un peu la crainte,  de tout ce personnel quand on a procédé à l’automatisation complète des activités de prêt et de renouvellement de documents et à la mise en place d’un catalogue en ligne…

Ce sont traces de livre, traces de vie.

_____________________________

Merci aux mémoires vivantes de Michel Claveau, Johanne Prud’homme, Sylvain Galarneau, Lise Beauregard, Brigitte Raymond, Nicole Maisonneuve, Claire Lahaie, Michel Ménard, Guylaine Brisebois, Julie Fortin, Christian Labbé et Pierre Meunier.

Photos  : Luc Jodoin

Images des armoiries de la Ville de Montréal : Wikipédia

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
Ce contenu a été publié dans Bibliothèque, Littérature, Société, Temps. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *