Avoir le trou du cul en d’sous du bras

J’ai une grande affection pour les expressions truculentes…  pour la langue, la nôtre qui survit, son histoire.

Des expressions colorées que je tiens depuis des lustres de mon ami Réjean Boisjoli, meilleur joueur de cuiller des Laurentides et encyclopédie vivante des chansons à répondre québécoises:

Avoir le trou du cul en d’sous du bras : être fatigué, las (équivalent de avoir le cordon du coeur qui traîne dans la marde)
Avoir la queue de chemise à l’équerre : être pressé, très occupé, agité. (Avoir de la broue dans le toupet)

J’ai terminé, il y a une quinzaine, la lecture d’un livre de Victor Barbeau écrit en 1939 : Le ramage de mon pays : le français tel qu’on le parle au Canada. Ça traînait dans ma boutique numérique, je partage.

Plaisir garanti cet opuscule, pour mesurer la distance parcourue entre alors et maintenant. La petite histoire de la survie de la langue française.  Un véritable anthropologue, ce Barbeau. Voir mon compte-rendu de son «La tentation du passé». Décidément, je vais devoir me farcir l’Oeuvre complète.

Barbeau témoigne de sa passion pour notre langue. Son regard n’a rien d’élitiste, (il admirait Céline :) ). Tant s’en faut, on sent chez lui une grande affection pour le parler paysan:

Issu de dialectes et même de patois, le fond primitif, celui qu’ont fort heureusement conservé les paysans, la plus grande partie de nos paysans, est authentiquement, savoureusement, pittoresquement français.

Ses flèches les plus acerbes portent plutôt vers le parler populaire, véritable refuge de solécismes et barbarismes :

estropié dans son vocabulaire, perverti dans sa syntaxe, vicié dans sa prononciation, n’est que du jargon, du patois dans l’acception péjorative du terme. Les quelques mots centaines de mots de français qu’il contient sont métissés de tant de mots anglais qu’ils ont perdu presque toute consonnance, toute apparence françaises.

État de la langue qui témoigne d’une seconde conquête,  plus pernicieuse encore,  par les Anglais,  du Canada.  Je me permets de citer longuement :

Fors notre langue et notre foi, les Anglais nous ont tout pris. C’était leur droit. Ils ont pris le sol, ils ont pris le commerce, l’industrie, la finance, tout ce qu’il y avait à prendre. Ils sont devenus nos maîtres, nos seigneurs, C’était encore leur droit. Régnant sur tout, ils ont partout, sans violence et sans heurts (hum, note du blogueur). Les formes politiques, ils les ont importées d’Angleterre. Les affaires, ils les ont montées avec leurs capitaux et leurs techniciens. Ainsi de suite. Il en est résulté que, n’ayant rien ou presque rien créé par nous-mêmes, nous avons dû pour vivre nous mettre à leur service, sous leur dépendance. Si bien que c’est d’eux que nous avons appris le vocabulaire de toutes les occupations qu’ils nous ont ouvertes, à l’exception de l’agriculture, de quelques métiers des professions libérales. Ils étaient les patrons, les contremaîtres; nous étions les manoeuvres. Ils étaient compétents en leur art; nous en ignorions de A è Z. Vous étonnez-vous après cela que le lexique des chemins de fer, des tramways, de l’électricité, du téléphone, de la navigation à vapeur, de la construction mécanique, des textiles, de la Bourse, de l’assurrance, du pétrole, de l’automobile, des mines, de la serrurerie, de la plomberie, du chauffage, etc, etc, soit aux quatre cinquièemes anglais? Il était impossible qu’il ne le fût pas puisque toutes ces entreprises appartenaient et appartiennent à des Anglais, étaient et sont dirigées par des Anglais et que, dans chacune, l’anglais était et est la langue officielle, la langue courante, celle dont on se sert pour désigner, qualifier, exprimer tout. Un «wrench», un «washer», un «label», du «tape», «overhaler», un «pedler», «canceler», un «screen», un «reel» un «sprinkler» et les milliers et les milliers de mots qu’ont relevés Buies, Rinfret (…) Ce sont, avant tout,  les témoins irrécusables de notre misère économique. Notre langue ne fait que refléter notre condition sociale (p. 100-101)

Approche sociale de la linguistique, Barbeau a bien saisi que l’appauvrissement de notre langue est alors le reflet de notre infériorité économique, de la domination des puissants (anglais) et de l’abandon par nos élites de l’éducation publique. Nous sommes en 1939, signes avant-coureur de la révolution tranquile des années 60 et de la montée du mouvement nationaliste dans les années 70.

Je laisse là ces considérations socio-historiques pour mesurer de façon très impressionniste, personnelle, l’évolution de la langue québécoise depuis 1939.

Le langage populaire français :

Barbeau dresse une liste d’une centaine de mots peu ou prou partagés par le parler populaire de France (il ne précise pas la région) et celui parlé au Québec, alors.

Des mots ou expressions qui sont, il me semble, disparus du parler québécois depuis 1939 :

artisse : artiste;
berouette (j’ai connu barouette) : brouette;
canepin : calepin;
couper la chique : faire taire;
dame : épouse;
demoiselle : fille;
comme de juste : comme de raison;
foire : collique;
huitre : crachat;
ouverrier : ouvrier (on dit travailleur);
pipitre : pupitre;
sercher : chercher. (utilisé par Denis Vézina, toutefois)

Des mots ou expressions qui sont toujours vivants et ont gardé leurs forces d’expression tant dans le langage parlé qu’en littérature

aria : embarras;
bedon : ventre;
binette : tête, visage;
caboche : tête;
chatouille : chatouillement;
cornichon : imbécile;
coton, filer un mauvais : avoir des ennuis;
coude, lever le : trop boire;
cruche : stupide;
décoller : s’en aller;
ennuyer, s’ : souffrir de l’absence de;
fêlé : un peu fou;
itou : aussi;
numéro : original;
patate : pomme de terre;
trimballer : transporter.

Un mot du langage populaire qui s’est pour ainsi dire affranchi :

dentition : denture (qui n’est plus utilisé)

Les canadianismes

L’auteur a procédé a une cueillette des mots les plus pittoresques dont il se fait un ardent défenseur.

Des disparus ou rarement utilisés ? :

prendre la quille de l’air : laisser quelqu’un en plan;
avoir l’air Anglais : avoir l’air excentrique;
barlinguer, se : se promener; (je vais l’utiliser celui-là, il sonne bien)
bassette : petite femme;
belette, perdre la: rougir;
beigne, que le diable me pête un : que le diable m’emporte;
bizouc : niais;
blé d’Inde, pousser un : piquer, blesser;
boues, les chiens vont manger de la : le temps se refroidit; (pas mal, aussi)
carotter : battre;
chambre d’élevage : chambre à coucher; (hum)
chnailler : déguerpir;
clavigraphe : dactylotype; (le bien connu ancêtre de l’Ipad II)
saucisson en corbillard : hot-dog;
débiffé : débraillé;
dérhumer : guérir d’un rhume;
fiferlot, être en : être fâché; (On me dit que mon collègue Pierre Chaperon, l’était aujourd’hui)
jambes, se garrocher les:  aller vite;
mange-chrétien : exploiteur;
pajette : braguette;
se planter : y mettre du sien;
raisin : chique de tabac;
tapassier : bruyant.
canelle : bobine de fil (un souvenir de ma mère)

Le mot apichimon (bricole) a attiré mon attention. Il tire son origine du contact des français avec le peuple amérindien. Il a perdu sa signification d’origine : équipement d’hiver (peau d’ours, de loup marin, raquettes, mitaines, etc.).

Il a pris de nombreuses acceptions dans le langage acadien :

s. m. 1° Morceau de linge ou de peau que l’on met sur le cou du bœuf pour le garantir contre le joug ou dont on se sert en guise de selle. 2° Méchant lit, grabat. 3° Pain bouilli au lait. 4° Personne ou chose laide. Ex.: Quel apichimon d’enfant ! = quel enfant laid, mal bâti. mal habillé ! 5° Habit mal taillé. 6° Fanfreluche ridicule. 7° Toute chose dont on ignore le nom.¬ Can. – Ce mot est d’usage restreint, et particulier au parler acadien. Source

Autre canadianisme surprenant : parler joual : parler avec affectation et recherche. Cette expression prendra une acception complètement inverse dans les années 60 et 70 au Québec. Voir ici

Les anglicismes

Les mots non déguisés. Plusieurs ont disparu :
autoist : automobiliste;
burlap : bougran;
call-down : semonce;
dive : boîte de nuit;
ditch : coup (donner un coup);
pushing : entregent;
rooster : fanfaron;
stag : mâle (elle est gréyée d’un beau stag);
tray : plateau.

Des indécrottables, on les retrouve encore tant dans la littérature, à la radio que dans la langue de tous les jours : pool (pour billard à blouses),  fun,  feeling, mean; tune(air), wise.

Des mots déguisés qui ont la vie dure, heureusement.

bâdrer (to bother) : importuner;
bommer (to bum) : paresser, vagabonder;
coquerelle (cock-roach) : cafard;
drabe (drab) : beige;
lâcher lousse (let loose) : laisser;
ouaguine (wagon) : voiture;
paqueté (packed) : ivre;
sloche (slush) : neige fondante;
trôle (troll) cuiller (pour la pêche)

Des mots déguisés qui ont disparu :
allouance : allocation;
besteux : ami de coeur (les plus jeunes disent ma best pour ma meilleure amie);
bonnecher : bondir;
bréde : lacet;
casse : étui (à cigarettes);
cobette : buffet, armoire;
crâder : doubler une voiture;
doude : élégant;
élapsé : échu;
pigrerie : porcherie;
spane : couple (y font un beau spane);
squineux : mesquin.

À suivre, j’ai réservé le livre que Barbeau a écrit en 1963 : Le français du Canada

À cause, j’écris des billets pareils?

Allez, assez bretté, je publie!

Photographie prise par Réjean Boisjoli : son schack (pas sa cabane au Canada). On n’aperçoit pas les bécosses (ce ne sont pas des latrines) à droite dans le bois (c’est la forêt). Fort tonifiante les bécosses par moins 20.


À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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2 réponses à Avoir le trou du cul en d’sous du bras

  1. «Avoir le trou du cul en d’sous du bras : être fatigué, las (équivalent de avoir le cordon du coeur qui traîne dans la marde)»

    Je croyais que la phrase entre parenthèse faisait plutôt référence à être sans coeur, lâche, paresseux.

    Quoi qu’il en soit, merci pour ce billet savoureux!

  2. Peut-on en vouloir à celui qui écrit ce qui suit ? «Dût toute la province en souffrir, hypothèse stupide, une œuvre nulle ne mérite pas le silence. Les poux des lettres doivent être écrasés dès leur apparition si l’on tient à ce que la teigne ne ravage pas toute notre littérature. Ce qui est laid exige d’être montré dans toute sa laideur. Nous demandons de la franchise, de la sincérité, de l’impartialité. Nous ne les aurons que le jour où la critique tombera des mains des pions sérénissimes dans celles, moins complaisantes, des écrivains loyaux qui n’écrivent ni pour les concierges ni pour les colons de l’indigénisme» (texte du 1er mars 1922, cité dans Roger Duhamel, «Victor Barbeau ou le combat pour l’esprit», dans l’Essai et la prose d’idées au Québec, Montréal, Fides, coll. «Archives des lettres canadiennes», 6, 1985, p. 453-464, p. 456-457).

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