Je n’ai jamais lu un livre de la page 1 à la page 384

Cette citation de Peter Meyers, tirée de l’excellent billet écrit par Hubert Guillaud, Casser la page, m’a un peu intrigué.

« La forme dominante du livre imprimé est linéaire. L’écrivain écrit 384 pages et le lecteur lit 384 pages, l’une après l’autre. En termes formels, j’imagine cela comme une ligne droite, une courbe peut-être si vous voulez mettre en avant l’arc narratif (l’introduction, l’exposition, les conflits, la résolution, le dénouement). Le chemin est fixé par l’auteur qui lui-même travaille dans les limites imposées par la pagination et le livre relié. »

Je ne lis jamais un texte de façon linéaire, en ligne droite, selon l’arc narratif décrit dans la citation.

Lire une oeuvre (physique ou numérique) c’est d’ores et déjà casser la page.

Boutade : je n’ai jamais lu un livre de la page 1 à la page 384.

Peu m’en chaut le déroulement du récit quand je lis, tirons au hasard, Risibles amours, L’insoutenable légèreté de l’être ou la Valse aux adieux de Kundera. Ces textes sont autant d’invites à sortir du rang, à briser la page, ça virevolte d’avant arrière autour de motifs (le chapeau dans l’insoutenable) ou de thèmes (le regard, la filiation, le devenir dans La Valse). Plus on avance dans ces textes plus ils s’érigent à la verticale, plus la lecture déambule en spirale, plus les pages se chiffonnent.

Peut-on lire Sabato (Alejandra, Le tunnel, L’ange des ténèbres) page à page, sans revenir aux russes (Tourgueniev, Dostoievsky, Gogol) ou sans que la figure tutélaire de Borgès ne viennent briser, pour notre plus grand plaisir, la linéarité de notre lecture.

Est-ce qu’on relit à Kafka, Duras, Flaubert, Butor, Proust, Spiegelman, Faulkner, Gombrowicz, Balzac, Perec, Melville, Mahigan Lepage, Christine Jeanney et, osons, Lafayette pour simplement refaire un parcours narratif?

Pourquoi les relit-on, physique ou numérique? Parce qu’ils ne nous imposent rien, surtout pas la page.  Là-dessus le sieur Meyers erre lamentablement.

Lire physique ou numérique, même combat pour moi.

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Illustration en tête du billet :
Champ de lumière en hommage à Gaston Miron et Pablo Neruda
Photo prise le 10 octobre 2011 avec un Iphone dans Les jardins du Cambrien, Fondation Derouin, Art in situ, Val David, Québec

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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2 réponses à Je n’ai jamais lu un livre de la page 1 à la page 384

  1. Bah, si, ça m’arrive encore de lire un livre du début à la fin, moi. Surtout quand je ne l’ai jamais lu 😉

    Pas tous, bien sûr, nous sommes tous d’accords là-dessus. Mais je ne crois pas que le but soit d’exclure un comportement contre l’autre. D’ailleurs, Peter Meyers que le numérique permet de casser l’arc narratif. Reste à savoir comment. Pour ma part, j’ai beaucoup de mal à trouver dans le livre numérique les bons passages, les passages que j’ai envie de relire. J’ai beaucoup de mal à me perdre au hasard des pages dans le numérique, alors que le papier, vous permet de revenir à vos griffonnages facilement ou de prendre une page au hasard facilement. Et c’est aussi de cela que parle Meyers…

    La page ne s’impose peut-être plus, mais le flux du texte conserve néanmoins une pesanteur que le numérique ne lève pas totalement…

    • Luc Jodoin dit :

      «La page ne s’impose peut-être plus, mais le flux du texte conserve néanmoins une pesanteur que le numérique ne lève pas totalement…»

      Tout à fait d’accord. Toujours surpris du peu de performance de nos liseuses, nos pouces sont beaucoup plus habiles pour retrouver un passage dans un livre que notre seul index qui glisse sur la surface de l’écran de nos Ipad et probablement du Kindle fire à venir…

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