Nuits blanches au Motel Lorraine

Billet publié le 27 octobre 2013. Englouti dans le cyberespace et récupéré grâce aux bons soins de Wayback Machine.

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Comment dire le plaisir que j’ai eu à lire, relire et écouter ce texte. Il faut vraiment se le jouer et se le rejouer pour en apprécier la construction d’ensemble, son agencement formel, sa beauté. Texte variation, texte jeu, texte labyrinthe, texte énigme aussi, à décoder. Certains livres souffrent de la hâte du lecteur. Motel Lorraine est un livre qui se broute, si on veut vraiment en savourer tout le feuilleté.

La trame narrative est, à première vue, simple : une mère, Sonia, décide de s’enfuir du Québec avec ses deux filles (Georgia et Louisiane) pour aller vivre à Memphis. Mais pourquoi cette fuite ? Elles atterriront dans la chambre du Motel Lorraine où a été assassiné Martin Luther King. Motel Lorraine a son mot à dire sur l’affranchissement d’un peuple (les Noirs d’Amérique), mais aussi sur celui de tous les personnages qui peuplent le roman, notamment celui des deux adolescentes qui cherchent tant bien que mal à s’arracher de l’emprise de leur mère, l’une en tentant de s’intégrer au Carnaval du coton et l’autre au concert de la Pentecôte… Une véritable danse du sacré et du profane.
Roman aux multiples destins croisés, chargé de drames humains et d’impostures.

Une violence originelle
Lire Motel Lorraine pour appréhender la densité de la douleur, une violence originelle, la mauvaise conscience de l’Amérique blanche : Memphis, « ville restée longtemps couchée sur le flanc à lécher ses plaies, (…) une cité construite avec les forces vives arrachées à l’Afrique, sur la terre volée aux Indiens chicachas », le coton cette honte du Sud, quatre fillettes noires tuées dans une église à Birmingham. Martin Luther King assassiné.
Le texte s’enracine autour de ce mal originel, lequel déteint sur la plupart des corps des personnages marqués par la douleur, la maladie, l’infirmité : la jambe pourrie de Sonia, son diabète ; Georgia, ses yeux minuscules, « petits comme des haricots secs », son menton trop bas et ses jambes maigres ; l’anorexie de Louisiane ; le bras droit paralysé de Grace, la directrice de la chorale ; le satané ulcère de Aaron ; le pasteur Whitehead de Brown Chapel Church est à moitié sourd, dépressif et a des doigts arthritiques ; même le Motel Lorraine est un musée décati et les photographies de fleurs d’Aaron sont si vraies qu’elles flanquent des allergies, etc. Ils ont tous mal et pourtant, « certains enfants sont porteurs de glorieuses promesses », car il existe un Baume à Galaad pour « cicatriser toutes les peines (…) et effacer la marque de toutes les trahisons ».

Une pierre rare
Je cherchais un mot qui pourrait subsumer le projet Motel Lorraine. Je pensais à une pierre rare. Une pierre que l’auteure aurait poncée de longs moments. Polie comme Grace a poli la voix d’Alabama, la jeune cantatrice : un joyau. Bijoux et colifichets prennent d’ailleurs une place importante dans le récit. Je pense à la montre-bracelet de Louisiane, à Sonia, la mère irlandaise, qui porte des bijoux achetés à l’Armée du Salut, à la petite corne d’abondance sertie de diamants qui passe de main en main et protège de tous les dangers (d’Alabama à Georgia à Jacqueline – femme de chambre au Motel Lorraine -, à Brenda qui porte un faux diadème lors de la parade du Carnaval du coton, au sautoir perlé de Brenda Golden qui marque bien son caractère névrotique et, enfin, à la « manchette d’un blanc immaculé attachée par un bouton en forme d’ancre de bateau » d’Aaron gisant sur Mulbory Street et pour finir à Alabama, la perle rare. Roman miroitement.

Variation, double, duplicité
Le texte déploie toute une série de variations autour de différents thèmes. J’ai déjà dit l’omniprésence du mal et le miroitement des bijoux.
Le thème du double joue aussi un rôle important dans le développement de l’histoire (des histoires). Il n’existe pour ainsi dire pas d’unicité des êtres, les personnages sont pour la plupart le pendant d’un autre, parfois leur reflet, et, en d’autres moments, des doubles inversés. Roman miroitement.

Des exemples qui essaiment dans le récit : le couple Jacqueline et Grace fait parfaitement écho à celui d’Alabama et Georgia ; la cicatrice sur la joue d’Ebony et celle de sa fille Alabama ; Georgia pressentie comme doublure d’Alabama pour le concert de la Pentecôte ; les parents de Grace sont morts dans un accident de voiture, Aaron subira le même sort ; les enfants abandonnés : Alabama et la fille enlevée dans un centre d’achat ; Lou a l’air buté qu’avait Lonzie au même âge (selon Jacqueline) ; les voyantes : la mère tireuse de cartes, Grace la voyante, Lou qui souhaite la mort de Aaron ; une photographie d’art montrant deux lys d’or ; l’écrivain « un loup dans un manteau de brebis » et la même image pour décrire la mère kidnappeuse.

Le texte joue aussi de la simultanéité des événements : Sonia quitte Montréal le jour de l’assassinat de King. Le vase de Chine des parents de Grace est renversé au moment même de la mort de King.

Il faudrait aussi dire la folie du voir et du caché, l’espièglerie avec laquelle l’auteure mène le récit en jouant un peu à la cachette avec le lecteur, ses habiles et nombreuses stratégies narratives et laisser entendre Un Baume à Galaad.

Un beau texte.

Complément de lecture : There is a Balm in Gelead, par Archie Shepp et Jeanne Lee.

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Brigitte Pilote, Motel Lorraine, Stanké, 1993

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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