Que quelques, jusque-là que, et quelque chose de lassant, à la longue

Première lecture de l’année : Écoute la pluie de Michèle Lesbre. Des critiques m’avaient  conseillé la lecture de ce récit pour sa « petite musique ». Louche.

Inspiré malicieusement des travaux d’Antoine Albalat, je me suis livré à un petit exercice d’analyse lexico-statistique. Désolé pour l’harmonie du style, mais le texte caquette et cancane dès l’ouverture du récit, avec une profusion d’assonances (en gras dans les extraits qui suivent) :

Lorsque j’ai jeté un œil sur ma montre, hier soir, il était grand temps que je quitte l’agence. J’ai couru jusqu’à la station de métro, je ne voulais pas rater le train pour te rejoindre à l’hôtel des Embruns. Je pensais que, de ton côté, tu étais peut-être sur le chemin de la gare de Nantes. J’essayais de t’imaginer, sac noir sur le dos et petite valise. Depuis que nous ne vivons plus dans la même ville, quelques terrains vagues se faufilent entre nous, ceux de nos imaginaires, qui parfois me font peur. Où es-tu dans l’instant même où je pense à toi, à qui parles-tu ? Pourtant j’aime ces zones d’ombre, elles nous permettent de ne pas laisser l’ennui et l’habitude nous grignoter peu à peu.

Sur le quai du métro, il n’y avait que quelques voyageurs et un vieil homme près duquel je me suis arrêtée. Il portait un imperméable beige et tenait une canne. Sur l’autre quai, une publicité pour des sous-vêtements masculins révélait le corps lisse et hâlé d’un jeune athlète, peut-être ai-je un souvenir précis de cette affiche à cause du petit homme voûté, de sa canne, de ce face-à-face insolite. p 7 de 65 (édition numérique)

et plus loin :

Je ne sais plus à quel moment de mes allées et venues je me suis retrouvée près du canal Saint-Martin, le long duquel des groupes de jeunes gens dînaient, assis en rond sur la pierre. Tout en me frayant un passage entre leurs installations, je me demandais si tu aurais eu la même réaction que moi sur ce quai de métro qu’avait choisi le vieil homme pour quitter la vie. Je ne parvenais pas à m’en faire une idée précise et je n’étais pas sûre d’évoquer cette scène pour expliquer mon absence à la gare, elle mettait dans une état de choc qu’il m’était impossible de transmettre.

Je n’avais jamais pensé jusque-là que sa vieillesse aussi me manquait, sans doute aurions-nous pu avoir quelques gestes de tendresse, quelques instants de complicité, quelques silences et aussi ces pauvres mots que l’on murmure à l’oreille des mourants. (p. 23 de 65)

Beauté du numérique pour des petites sondes lexicographiques. On retrouve dans ce court récit d’une centaine de pages (version papier) 85 occurrences du mot quelque. Jusqu’à apparaît 23 fois et lorsque, 17. De guère lasse, j’ai abandonné la collection des que et des qui.

J’ai débusqué 29 occurrences des mots quelque chose. Effet de style? Petit florilège de l’expression :

quelque chose de désuet mais de charmant
quelque chose de toi
quelque chose d’étrange dans sa voix
quelque chose d’intime
quelque chose de troublant
quelque chose de l’enfance
quelque chose de tranquille
quelque chose de magnifique
quelque chose d’infiniment doux
quelque chose de chaud
quelque chose d’étrangement oppressant (en effet)
quelque chose d’artificiel (bien dit)
etc.

Quelque chose de lassant, à la longue.

Les goûts sont dans la nature, ainsi va la musique.

Sources :

Antoine Albalat,  Travail du style, Paris : Librairie Armand-Colin, 1918, 312 p.

Michèle Lesbre, Écoute la pluie, Montréal : Héliotrope, 2013, 102 p. (ma version numérique comporte 65 pages, lu avec Bluefire Reader)

travail du style

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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