De la cause et des effets : accouplements

don-quichotte-antonio-saura (1)[À l’instar de L’Oreille tendue (voir ses Accouplements), j’aime bien la rencontre fortuite de textes et propos d’horizons différents. Mettons Marine Le Pen à contribution.]

Lors d’une entrevue au 24/60 (21 mars 2016) avec Anne-Marie Dussault, Marine Le Pen, stigmatisant le communautarisme bisounours canadien et l’accueil des 25 000 réfugiés syriens au Canada, s’est fendue d’un douteux syllogisme :

Les mêmes causes entraînent les mêmes effets. Ça, ça s’appelle la sagesse populaire. (à 4 minutes 40 secondes, par là)

Elle est en bonne compagnie avec les personnages benêts imaginés par Cervantès et Flaubert :

Chez Cervantès, quand le curé et le barbier tentent de guérir Don Quichotte de sa folle quête inspirée par sa lecture des romans de chevalerie :

Un des remèdes qu’imaginèrent pour le moment le curé et le barbier contre la maladie de leur ami, ce fut qu’on murât la porte du cabinet des livres, afin qu’il ne les trouvât plus quand il se lèverait (espérant qu’en ôtant la cause, l’effet cesserait aussi).

Chez Flaubert(remixant Cervantès), au moment où Emma est mourante après avoir absorbé de l’arsenic, Homais, ayant purgé la belle, y va d’une envolée scientiste :

Diable !… cependant… elle est purgée, et, du moment que la cause cesse

L’effet doit cesser, dit Homais ; c’est évident. 

Le gros bon sens qui traverse les siècles…

[mise à jour du 25 septembre 2018]

Citations tirées de Candide et l’optimisme de Voltaire. Pangloss, le nigologue de service, empêtré dans ses effets et ses causes :

Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide ; il était étendu dans la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss : « Hélas ! procure-moi un peu de vin et d’huile ; je me meurs. – Ce tremblement de terre n’est pas une chose nouvelle, répondit Pangloss ; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses en Amérique l’année passée ; mêmes causes, mêmes effets ; il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima jusqu’à Lisbonne. – Rien n’est plus probable, dit Candide ; mais, pour Dieu, un peu d’huile et de vin. – Comment probable ? répliqua le philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. » Candide perdit connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine voisine.

Un jour, Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit bois qu’on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de disposition pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut témoin ; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.

 Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour le meilleur philosophe de la Turquie ; ils allèrent le consulter ; Pangloss porta la parole, et lui dit : « Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé. – De quoi te mêles-tu ? lui dit le derviche ; est-ce là ton affaire ? – Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre. – Qu’importe, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien ? quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non ? – Que faut-il donc faire ? dit Pangloss. – Te taire, dit le derviche. – Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal, de la nature de l’âme, et de l’harmonie préétablie. » Le derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez

Références :

Miguel de Cervantès : L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, Feedbooks, version numérique

Gustave Flaubert : Madame Bovary, Feedbooks. (version numérique)

François-Marie Arouet, dit Voltaire, Candide ou l’optimisme, Collection À tous les vents, Bibliothèque électronique du Québec. (édition originale : 1759)

 

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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