La couleur des yeux de la Princesse de Clèves

alex

Il promenait son chien, une chose assise à ses pieds que Dieu a dû bricoler un jour d’intense fatigue. Citation que j’ai tirée d’une recommandation de lecture d’un des membres du Club des irrésistibles des Bibliothèques de Montréal.

Un livre de Lemaitre, Pierre de son prénom, Alex le titre du thriller. Début sous tension. Une fille, Alex, se promène dans Paris, se sent épiée, toujours le même mec qui lui colle aux baskets : dans les restos (dont le Mont-Tonnerre, rue Vaugirard), les boutiques, le métro. Elle en vient même à en pincer un peu pour lui, un quinquagénaire. Elle est à l’aube de la trentaine. Un bon soir Alex décide de laisser passer le dernier bus qui pourrait la ramener à son domicile, du côté de la porte de Vanves. Le temps est doux. Elle fera le reste à pied. Mauvaise décision, l’épieur la coince, l’attrape par les cheveux et la jette dans son fourgon avec force taloches et coups de bottines dans la gueule. Deuxième chapitre, l’action reprend avec les policiers qui seront chargés d’une enquête autour d’une mystérieuse disparition… Troisième chapitre, on retrouve Alex en fort mauvaise posture. Le méchant l’a traînée dans un entrepôt désaffecté. Il la moleste avec vigueur (pléonasme), lui intime de se dévêtir. Ce qu’elle fait. Il va la violer et ensuite la trucider (classique). Mais non, il l’enferme dans une « fillette », sorte de cage dans laquelle on ne peut tenir ni debout ni assis (l’horreur). Le supplice a été créé sous Louis XI, pour l’évêque de Verdun, je crois. Il y serait resté plus de dix ans. C’est une sorte de torture passive très efficace. Les articulations se soudent, les muscles s’atrophient… Et ça rend fou. Il la suspend à un mètre cinquante du sol pour la photographier, bien la zieuter et lui dire : je vais te regarder crever, sale pute. Il l’abandonne là, lui rend visite aux deux jours, pour la ravitailler d’un peu d’eau et de croquettes. Nombreux mots et chapitres suivent pour nous décrire l’inconfort de la fille, les muscles qui s’ankylosent, les cauchemars, l’attente affolée, les vaines recherches des enquêteurs. Ça vire vraiment mal quand la fille se rend compte que de méchants gros rats (plus énormes que ceux présents dans les pires cauchemars) s’intéressent à ses croquettes et à sa mignonne personne. Et c’est là que votre dévoué lecteur se réveille : merde, j’ai déjà lu ce foutu thriller. J’ai tout de même repris ma lecture jusqu’à la fin. Excellent virevolte-pages. Les méchants ne sont pas toujours ceux que l’on pense dans les bouquins de Pierre Lemaitre. Les lecteurs les plus férus de ce genre d’opuscule seront confondus.

Une question me turlupine. Mais qu’est-ce que le Bon Dieu avait bien bu quand il a bidouillé l’obsolescence programmée de mes synapses? J’ai pourtant le parfait souvenir de la couleur des yeux d’Anna Karénine : ardoise. J’ai pourtant le parfait souvenir de la couleur des yeux d’Anna Karénine : ardoise. De celle des yeux de Gilberte dans La Recherche : bleue. Quant à madame de La Fayette, si elle a décrit un peu sommairement la grande beauté de la Princesse de Clèves,  j’ai eu beau lire et relire ce roman, je ne saurai jamais la couleur de ses yeux. Cela m’attriste parfois.

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Pierre Lemaitre, Alex, Paris, Albin-Michel, 392 p. (version numérique)

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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