S’accorder avec les couleurs

Fouilles

Un doute étreignait l’auteur de ce blogue. Ça va mieux maintenant.

Soit le bout de texte ci-dessous tiré d’un billet publié récemment, ici

J’ai pourtant le parfait souvenir de la couleur des yeux d’Anna Karénine : ardoise. De ceux de Gilberte dans La Recherche : bleue. Quant à madame de La Fayette, si elle a décrit un peu sommairement la grande beauté de la Princesse de Clèves, j’ai eu beau lire et relire ce roman, je ne saurai jamais la couleur de ses yeux.

Certain que «bleue» commande le féminin?

Le blogueur a potassé ses grammaires.  Bleu, une couleur simple est variable(De Villers); véritable adjectif employé seul est variable(Girodet). Même règle avec Grevisse et Hanse, c’est la moindre des choses. Cas de figure le plus simple en matière d’accord des couleurs.

Ça se complique quand le texte d’un écrivassier prend certaines libertés syntaxiques et ne parvient pas à écrire des phrases complètes (sujet, verbe, complément).

Alors, on s’accorde comment en pareil cas?

Bleue : renvoyant à la couleur des yeux, sous-entendue dans la phrase précédente([la couleur] de ceux de Gilberte) Un tantinet alambiqué. Féminin singulier.
Bleus : renvoyant à l’ostentatoire mot «ceux» (les yeux)  présent dans la phrase nominative. Masculin pluriel.
Bleu : pour les anarchistes. Invariable.

L’auteur aurait pu tourner ses phrases autrement, il aurait évité toutes ses angoisses métaphysiques.  Exemple:  J’ai pourtant le parfait souvenir des yeux ardoise [invariable] d’Anna Karénine et de ceux, bleus, de Gilberte dans La Recherche.

Plus simple encore, l’auteur voulant absolument faire court, elliptique, aurait pu éviter ce charivari linguistique s’il tenait tant à s’accorder avec la couleur plutôt qu’avec les yeux en remplaçant «ceux» par «celle» :  De celle des yeux de Gilberte dans La Recherche : bleue.

Vendu tel que vu.  Ce sera corrigé dans le billet initial aussitôt que le blogueur aura des loisirs et de la pluie.

Fin de l’auto-critique stalinienne.

***

Une autre question turlupine le blogueur. Saviez-vous que la couleur des yeux peut aussi varier en fonction de la formation des cils ? C’est ce que nous enseigne la lecture des classiques de la littérature :

Ses yeux gris, que des cils épais faisaient paraître foncés, lui jetèrent un regard amical et bienveillant, comme si elle le reconnaissait, puis aussitôt elle sembla chercher quelqu’un dans la foule. Léon Tolstoï : Anna Karénine

Ce qu’elle avait de beau, c’étaient les yeux ; quoiqu’ils fussent bruns, ils semblaient noirs à cause des cils, et son regard arrivait franchement à vous avec une hardiesse candide. Gustave Flaubert : Emma Bovary.

Alors,  ils étaient bruns ou noirs les yeux de madame Bovary?

Questions subsidiaires. Sait-on si Tolstoï avait lu Flaubert? Mimétisme? Citation involontaire?

Notule :

Non mais, vraiment, l’accord des couleurs en français constitue un frein certain à l’interculturalisme et à l’apprentissage du français pour les nouveaux arrivants :

Grevisse

Grevisse, Le bon usage.

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Références :

Marie-Éva De Villers : Multidictionnaire des difficultés de la langue française, Collection langue et culture, Québec-Amérique, Québec, 1325 p.

Gustave Flaubert : Madame Bovary, Bibliothèque électronique du Québec, Édition de référence : Paris, Librairie de France, 1929. « Édition du centenaire » Illustrations de Pierre Laprade. Date de parution d’origine : 1857.

Jean Girodet : Pièges et difficultés de la langue française, Éditions Bordas, Paris, 1087 p.

Maurice Grevisse : Le bon usage : grammaire française avec des remarques sur la langue française d’aujourd’hui, Préface de Paul Robert, Duculot, 11e édition, Paris-Gembloux, 1980, 1519 p. (pages blanches dans mon édition : 468-469, 472-473, 476-479, 484-485, 488-489, 492-493, 496-497 — ça facilite la vie de l’écrivaillon!)

Joseph Hanse : Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, Duculot, Paris-Gembloux, 1983. 1014 p.

Léon Tolstoï : Anna KarénineLa Bibliothèque électronique du Québec, Collection À tous les vents, Volume 539 : version 2.0, Édition de référence : Paris, Librairie Hachette et Cie, 1896. Huitième édition. Date de parution d’origine : 1873-1877 (selon Wikipédia).

Dernière notule : elles commencent à dater un peu les grammaires du blogueur.

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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