La tronche cubiste de Jean-Philippe Adamsberg et les effets intelligents

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L’homme aux cercles bleus de Fred Vargas. Je l’ai pêché dans une microbibliothèque à un jet de pierre de mon boulot. Fouillez-moi pourquoi, je dispose d’un exemplaire, lu au millénaire précédent, dans un des placards de ma modeste demeure.

Délire géométrique? J’ai lu dernièrement Le Cercle de Dave Eggers, vu The Square au Beaubien et relu La Place d’Annie Ernaux.

L’homme aux cercles bleus. C’est dans ce livre que naissent le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg et l’inspecteur Adrien Danglard. Deux personnages truculents.

J’avais complètement oublié l’intrigue et son dénouement (on s’en balance), mais j’avais un excellent souvenir de la pensée flottante et intuitive d’Adamsberg,  du petit penchant de Danglard pour le vin blanc et de son érudition (chose plutôt rare dans les commissariats).

Oublié aussi la tronche cubiste d’Adamsberg. Je me prends une petite note :

Danglard, qui avait un bon coup de crayon, comme on lui disait, caricaturait ses collègues. Ce qui fait qu’il s’y connaissait un peu en visages. La gueule de Castreau, il ne l’avait pas raté par exemple. Mais d’avance il savait qu’il ne s’attellerait pas au visage d’Adamsberg,  parce que c’était comme si soixante visages s’y étaient entrechoqués pour le composer. Parce que le nez était trop grand, parce que la bouche était tordue, mobile, sans doute sensuelle, parce que les yeux étaient flous et tombants, parce que les os du léger maxillaire étaient trop apparents, ça semblait un cadeau que d’avoir à caricaturer cette gueule hétéroclite, née d’un véritable bric-à-brac au mépris de toute harmonie un peu classique. On pouvait envisager que Dieu s’était trouvé en panne sèche de matière première quand il avait fabriqué Jean-Baptiste Adamsberg, et qu’il avait dû racler les fonds de tiroirs, recoller des morceaux qui n’auraient jamais dû se trouver ensemble si Dieu avait disposer de bon matériel ce jour-là. Mais du coup, il semblait que Dieu, conscient du problème, s’était donné de la peine en échange, et même beaucoup de peine, et qu’il avait fait un coup magistral en réussissant de manière inexplicable ce visage. Et Danglard, qui de mémoire n’avait jamais vu une tête pareille, pensait que le résumé en trois coups de plume eût été une trahison, et qu’au lieu que ses traits rapides en extraient l’originalité, ils fassent à l’inverse disparaître sa lumière. p. 18.

Pendant que j’y suis, simplement signaler que j’avais aussi loupé, à ma première lecture, deux figures de rhétorique : un zeugme et deux antimétaboles :

Le graphologue est formel : il n’est pas fou, pas même déséquilibré, il est cultivé, anxieux de son paraître et de sa réussite en même temps qu’inabouti, et agressif en même temps que dissimulé, ce sont ses mots. Il dit aussi : «L’homme est âgé, en crise, mais il se maîtrise ; il est pessimiste, obsédé par sa fin, donc par son éternité. Ou bien c’est un raté sur le point de réussir, ou bien c’est un réussi sur le point de rater.» Le graphologue, il est comme ça mes chéris, il retourne toutes ses phrases comme des doigts de gants, il les fait aller dans un sens et puis dans un autre. Par exemple, il ne pourrait pas parler du désir de l’espérance sans parler aussitôt de l’espérance du désir, et ainsi de suite. Sur l’instant, ça produit un effet intelligent, après quoi, on réalise qu’il n’y a pas grand-chose à comprendre. p. 80 et 81.

Fred Vargas, L’homme aux cercles bleus, Paris, J’ai lu, 220 p.

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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