En amour? Pesez le pour et le contre dix-huit fois

4321 Paul Auster
L’art de l’énumération.

L’amour de Rose est mort à la guerre. Stanley lui fait une cour pressante. Que faire? Réfléchir. Peser le pour et le contre, dix-huit fois :

Premièrement : sachant que Stanley était homme de parole, elle répugnait à l’idée de ne plus jamais le revoir. Pour le pire comme le meilleur, il était devenu, après Nancy, son meilleur ami. Deuxièmement : elle avait déjà vingt et un ans, ce qui était encore assez jeune pour être considérée comme telle mais pas aussi jeune que la plupart des mariées de l’époque, il n’était pas inhabituel en effet que des jeunes filles enfilent leur robe de mariée à dix-huit ou dix-neuf ans, et la dernière chose que Rose souhaitait c’était bien de rester célibataire. Troisièmement : non, elle n’aimait pas Stanley, mais il était prouvé que tous les mariages d’amour ne donnaient pas des unions heureuses et d’après ce qu’elle avait lu quelque part les mariages arrangés qui étaient de règle dans les cultures étrangères traditionnelles n’étaient ni plus ni moins heureux que les mariages en Occident. Quatrièmement : non, elle n’aimait pas Stanley mais la vérité c’est qu’elle n’était capable d’aimer personne, pas de ce Grand Amour qu’elle avait éprouvé pour David, car le Grand Amour ne se présente qu’une seule fois dans une vie, elle allait donc devoir en rabattre sur son idéal si elle ne voulait passer seule le reste de ses jours. Cinquièmement : rien chez Stanley ne l’ennuyait ni ne la dégoûtait. L’idée de faire l’amour avec lui ne la rebutait pas. Sixièmement : il l’aimait à la folie et la traitait avec bonté et respect. Septièmement : lors d’une discussion qu’elle avait eue avec lui deux semaines auparavant sur le mariage, il lui avait dit que les femmes devraient avoir la liberté de poursuivre les buts qui les intéressaient, que leur vie ne devrait pas tourner exclusivement autour de leur mari. Voulait-il parler du travail ? avait-elle demandé. Oui, le travail, entre autres. Épouser Stanley ne l’obligerait donc pas à abandonner Schneiderman, elle pourrait garder son activité et continuer à apprendre le métier de photographie. Huitièmement : non, elle n’aimait pas Stanley. Neuvièmement : il y avait chez lui beaucoup de choses qu’elle admirait, c’était indiscutable que ses bons côtés dépassaient largement les moins bons mais pourquoi donc persistait-il à s’endormir au cinéma ? Était-il fatigué de ses longues heures de travail au magasin ou ces paupières tombantes ne suggéraient-elles pas une relation déficiente au monde des sentiments ? Dixièmement : Newark ! Est-ce qu’il serait possible d’y vivre ? Onzièmement : Newark était un vrai problème. Douzièmement : il était temps pour elle de quitter ses parents. Elle était trop âgée à présent pour vivre dans cet appartement et, autant elle était attachée à son père et à sa mère, autant elle les méprisait tous les deux pour leur hypocrisie – son père parce qu’il était un coureur de jupon impénitent, sa mère parce qu’elle feignait de ne rien voir. L’autre jour, par accident, alors qu’elle allait déjeuner à la cafétéria automatique près du studio de Schneiderman, elle avait aperçu son père marchant bras dessus bras dessous avec une femme qu’elle n’avait jamais vue auparavant, une femme qui avait quinze ou vingt ans de moins que lui, elle en avait éprouvé un tel dégoût et une telle colère qu’elle avait eu envie de courir jusqu’à son père et de lui flanquer son poing dans la figure. Treizièmement : en épousant Stanley, elle battrait enfin Mildred sur un point même s’il n’était pas évident que Mildred s’intéresse le moins du monde au mariage. Pour l’instant sa sœur semblait heureuse de passer d’une brève liaison à une autre. Tant mieux pour elle, mais Rose ne voyait pas l’intérêt de vivre ainsi. Quatorzièmement : Stanley gagnait pas mal d’argent et, au train où allaient les choses, il en gagnerait encore davantage à l’avenir. Il y avait quelque chose de réconfortant dans cette idée mais aussi d’angoissant. Pour gagner de l’argent il faut penser constamment à l’argent. Serait-il possible de vivre avec un homme dont la seule préoccupation serait son compte en banque ? Quinzièmement : Stanley pensait qu’elle était la plus belle femme de New York. Elle savait bien que ce n’était pas vrai mais était certaine que Stanley le pensait vraiment. Seizièmement : il n’y avait personne d’autre en vue. Même si Stanley ne pouvait pas être un nouveau David il était largement supérieur à la bande de pleurnichards que Nancy lui avait envoyés dans les pattes. Stanley au moins était un adulte. Stanley au moins ne se plaignait jamais. Dix-septièmement : Stanley était juif tout comme elle, un membre loyal de la tribu mais qui ne s’intéressait pas particulièrement à la pratique religieuse et ne jurait pas allégeance à Dieu, ce qui voudrait dire une vie débarrassée du rituel et de la superstition, avec simplement des cadeaux pour Hanoukkah, de la matza et les quatre questions une fois par an au printemps, la circoncision pour un garçon s’ils en avaient un mais pas de prières, pas de synagogue, pas besoin de faire semblant de croire à ce en quoi elle ne croyait pas, ce en quoi ils ne croyaient pas. Dix-huitièmement : non, elle n’aimait pas Stanley mais Stanley l’aimait. C’était peut-être assez pour se lancer, un premier pas. Et ensuite, qui sait ?

Elle l’épousa.

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Référence :

Paul Auster, 4 3 2 1 , Actes Sud, traduit par Gérard Meudal, 2018, (version numérique)

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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