Le mystère Henri Pick : sa mécanique

henripick

[Édition remaniée d’une critique publiée en décembre 2016 sur le site du Club des irrésistibles des Bibliothèques de Montréal. Je la rapatrie dans mes terres question d’être en phase avec l’actualité culturelle. J’apprends que le roman a été adapté pour le cinéma. Je suis curieux de voir si l’intrigue y sera bien ficelée, car le livre avait d’importants problèmes de mécanique.]

Avis. Si l’envie vous prenait de vous farcir Le Mystère Henri Pick, ne lisez pas ce billet, car en scrutant la mécanique de ce récit, je divulgâche son dénouement.

La trame. Un mec, Gourvec, érige une bibliothèque de livres refusés par les éditeurs. Une idée chipée à Richard Brautigan. Belle occasion pour le narrateur d’aller fouiller dans le magma littéraire :  le premier manuscrit de La Recherche refusé par Gide et La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toolenotamment.

Il se trouve qu’une éditrice (Delphine) et son copain écrivain (Frédéric) ont eu vent de l’affaire et décident d’aller visiter cette bibliothèque à Crozon, dans le Finistère, pour voir ce dont il retourne.

Ils y dénicheront des trucs farfelus comme La Masturbation et les Sushis.
Ils y découvriront surtout un petit chef-d’œuvre : Les Dernières Heures d’une histoire d’amour. Histoire d’un couple qui se délite jumelée à la cruelle agonie de l’écrivain Pouchkine.

Histoire que l’on suppose écrite par un dénommé Henri Pick (défunt) qui a tenu une pizzeria à Crozon de nombreuses années. Le perspicace lecteur sait fort bien que le pizzaïolo ne peut pas être l’auteur de l’œuvre en question. Trop tôt dans le récit.

Delphine et Frédéric ne mettront pas longtemps à retrouver la trace de Madeleine Pick, la veuve de l’écrivain refusé et à la convaincre de publier l’œuvre en question, laquelle fera un tabac… même si le pauvre Pick n’a écrit de toute sa vie que des listes d’épicerie.

L’annonce, dans une note en bas de page, de l’arrivée prochaine du chroniqueur à la retraite Rouche qui va faire la preuve que cette publication relève de la supercherie a tout pour intriguer le lecteur.

Le chroniqueur « découvrira » que le véritable auteur du roman est le bibliothécaire Gourvec, lequel s’était vu refusé moult romans par l’éditeur Julliard. Mais non, le lecteur futé n’est pas dupe, on en est qu’au trois quarts du roman. Il y a une grosse anguille sous le caillou…

Épilogue. On découvre que c’est Frédéric l’auteur du roman en question. Lui et son éditrice ont eux-mêmes placé le « chef-d’œuvre » dans la bibliothèque des manuscrits refusés qu’ils font semblant de découvrir en prenant soin d’en attribuer la paternité à une personne morte. Coup monté par lui et sa belle pour mousser la vente d’un improbable livre.

Ça ne marche pas. L’incohérence règne. Il n’y a qu’à lire les extraits ci-dessous qui apparaissent au début du roman :

3e partie, chapitre 5 :
« Ils contemplèrent les lieux un long moment pour se familiariser avec l’idée que Pick avait rédigé son roman ici. Cela paraissait peu probable à Frédéric : “Ça n’a aucun charme, il fait chaud, c’est bruyant… tu l’imagines en train d’écrire ?” »

3e partie, chapitre 6 :
« Elle se mit à bombarder son fiancé de questions : “À ton avis, à quel moment écrivait-il ? Quel était son état d’esprit ? Pourquoi n’a-t-il jamais montré son livre ?” »

3e partie, chapitre 7 :
« Mais un détail paraissait incongru à Delphine : pourquoi y avait-il inscrit son nom ? À tout moment, quelqu’un pouvait le lire et faire le rapprochement. Il y avait une incohérence entre cette vie souterraine et le risque d’être ainsi repéré. »

L’écrivain et l’éditrice, lorsqu’ils sont seuls et qu’aucun témoin ne les observe, agissent et parlent « comme si » ils n’avaient pas fomenté la supercherie. Le perspicace lecteur est floué. À la lecture de ces extraits, il avait justement rejeté l’hypothèse qu’un de ces deux personnages soit l’auteur de l’opuscule.

Tricherie.

Et la cohérence, bordel !

Foenkinos, David. Le Mystère Henri Pick, Éditions Gallimard, 2016, 285 pages.

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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