Température et incipit : bilan provisoire (50)

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

cinquante

 

Interruption temporaire de mes méditations dominicales sur la température dans les incipit des œuvres littéraires.

Bilan :

 

Mes cinq préférés :

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Le livre de poche, Gallimard, c1932, 1952, 496 p.

Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons ! » Je rentre avec lui. Voilà. « Cette terrasse, qu’il commence, c’est pour les œufs à la coque ! Viens par ici ! » Alors, on remarque encore qu’il n’y avait personne dans les rues, à cause de la chaleur ; pas de voitures, rien. Quand il fait très froid, non plus, il n’y a personne dans les rues ; c’est lui, même que je m’en souviens, qui m’avait dit à ce propos : « Les gens de Paris ont l’air toujours d’être occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir ; la preuve, c’est que, lorsqu’il ne fait pas bon à se promener, trop froid ou trop chaud, on ne les voit plus ; ils sont tous dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C’est ainsi ! Siècle de vitesse ! qu’ils disent. Où ça ? Grands changements ! qu’ils racontent. Comment ça ? Rien n’est changé en vérité. Ils continuent à s’admirer et c’est tout. Et ça n’est pas nouveau non plus. Des mots, et encore pas beaucoup, même parmi les mots, qui sont changés ! Deux ou trois par-ci, par-là, des petits… » Bien fiers alors d’avoir fait sonner ces vérités utiles, on est demeurés là assis, ravis, à regarder les dames du café. p. 13

Franz Kafka,  Le Château, traduction d’Alexandre Vialatte, postface de Max Brod, Folio, Gallimard, 1965, 531 p.

Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n’indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand route au village, les yeux levés vers ces hauteurs qui semblaient vides. p. 7

René Lapierre, L’eau de Kiev, Les Herbes rouges, 2006, 152 p.

Le soleil restait suspendu à l’horizon, juste au-dessus de la ligne. Terre, forêts, falaises, océans confondus. Il hésitait à plonger, remplissant le monde de paresse et de regrets.

Paschetti se retourna. Derrière, jusqu’au bout de la rue les maisons croulaient sous le poids de la lumière, bicoques dorées, Klondike. C’était beau. Pourquoi, il n’aurait pas su dire, ni comment ce trou dans le cœur, ni où ni quand le tumulte s’achevait : baraques, nimbus, calicot.

Une jour une balle de revolver lui avait fracassé le pariétal; la vie la mort, dessus-dessous, combien de mois passés entre les deux. Parfois ça lui revenait. Il fallait s’accrocher, n’importe. Il n’était pas difficile.

Le soleil ne se décidait toujours pas.

Paschetti éternua.

Il ne savait même pas à quoi ça ressemblait, du calicot. p. 11

Diderot, le Neveu de Rameau, incipit, dans le Neveu de Rameau. Satires, contes et entretiens, édition établie et commentée par Jacques Chouillet et Anne-Marie Chouillet, Paris, Librairie générale française, coll. «Le livre de poche», no 5925, 1984, 414 p., p. 15.

«Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal»

Turgeon, David, Simone au travail, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 111, 2017, 284 p.

C’était un matin de blizzard et la galerie était déserte. Alban Wouters, son propriétaire, en profitait pour s’occuper de ses registres, accordant un œil intermittent au spectacle des lourds flocons gris. Alors un quidam vêtu d’une pelisse poussa la porte et entra dans la galerie accompagné d’un vilain sifflement glacial. Par temps mauvais il arrivait que des quidams trouvassent dans son échoppe refuge. On reconnaissait ces quidams à leur déambulation poliment indifférente dans la grande salle de la galerie, au visage interrogateur qu’ils s’imaginaient devoir composer en toisant les murs chargés d’œuvres qu’ils comprenaient au mieux imparfaitement. Alban Wouters n’avait rien contre les quidams, bien entendu : un quidam, devant la toile ou la sculpture propice, savait parfois se transformer, telle la larve en papillon, en client. Dans ces cas-là, et après un long épisode d’étonnement esthétique, le quidam se retournerait en direction du galeriste et l’interpellerait en ces mots :

– Combien pour celle-ci?

Irène Némirovsky, Suite française. [Paris] : Gallimard, 2006, c2004. 573 p. (version numérique)

Chaude, pensaient les Parisiens. L’air du printemps. C’était la nuit en guerre, l’alerte. Mais la nuit s’efface, la guerre est loin. Ceux qui ne dormaient pas, les malades au fond de leur lit, les mères dont les fils étaient au front, les femmes amoureuses aux yeux fanés par les larmes entendaient le premier souffle de la sirène. Ce n’était encore qu’une aspiration semblable au soupir qui sort d’une poitrine oppressée. Quelques instants s’écouleraient avant que le ciel tout entier s’emplît de clameurs. Elles arrivaient de loin, du fond de l’horizon, sans hâte, aurait-on dit ! Les dormeurs rêvaient de la mer qui pousse devant elle ses vagues et ses galets, de la tempête qui secoue la forêt en mars, d’un troupeau de bœufs qui court en ébranlant le sol de ses sabots, jusqu’à ce qu’enfin le sommeil cédât et que l’homme murmurât, en ouvrant à peine les yeux.

– C’est l’alerte

Prix citron à égalité :

Frédéric Beigbeder : Une vie sans fin, Grasset, 2018, (édition numérique)

Si le ciel est dégagé, on peut voir la mort toutes les nuits. Il suffit de lever les yeux. La lumière des astres défunts a traversé la galaxie. Des étoiles lointaines, disparues depuis des millénaires, persistent à nous envoyer un souvenir dans le firmament.

Ce que j’en pense de ce récit : c’est par .

Jo Nesbø,  le Bonhomme de neige. traduction d’Alex Fouillet, Paris, Gallimard, coll. «Série noire»,  2008 (2007), 524 p.

C’était le jour où la neige arriva. Il était onze heures du matin lorsque d’énormes flocons jaillirent sans prévenir d’un ciel incolore et s’abattirent sur les champs, les jardins et les pelouses du Romerike, à la manière d’une armada du lointain espace. À deux heures, les chasse-neige étaient à pied d’œuvre à Lillestrøm, et à deux heures et demie, tandis que Sara Kvinesland roulait lentement, précautionneusement, au volant de sa Toyota Corolla SR5, entre les villas de Kolloveien, la neige de novembre s’étendait tel un édredon sur le paysage ondoyant. p. 11

Ce que j’en pense de cet incipit : c’est par .

——

À la demande générale, je vous en soumets un cinquantième. Merveilleux Calvino.

Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur,  Seuil. coll, Points, R81, c1979 (version italienne), c1981 (version française), 277 p.

Tu vas commencer le nouveau roman d’Italo Calvino. Si par une nuit d’hiver un voyageur. Détends-toi. Concentre-toi. Écarte de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t’entoure s’estomper dans le vague. p. 7

 

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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