Un amour de Valence : pastiche et mashup durassien (1)

safie

[Cela pourrait être un film]

La nuit. Vous ne devriez pas la connaître. Elle déambulerait à Valence sur la piste blanche du Paseo de la Alameda, bordé d’arbres géants, des ficus. Elle porterait un vêtement d’Orient aux couleurs claires. On devinerait à sa démarche indolente et insouciante la grâce et l’élégance d’un corps mince et souple. L’odeur de la nuit serait celle du jasmin. Elle se dirigerait vers les Jardines del Real. Elle y retrouverait son banc de pierre, la tonnelle de mandevilla surplombant le bassin. Elle s’y était baigné souventes fois. C’était vital, inexorable. Toutes les nuits, elle viendrait, sous la cour illuminée de la lune. Elle serait jeune, très jeune.  Elle n’aurait jamais été aimée. La nuit, la lune réveille les oiseaux.

Un soir, parvenue à son jardin, son bassin, sa tonnelle, elle découvrirait un homme portant une blanche tunique, assis sur son banc. Elle s’approcherait. L’examinerait. Il dormirait. Elle penserait qu’il se repose d’une fatigue immémoriale. Il aurait le visage lisse, intact, celui des enfants. Elle s’assoirait tout près de lui. Empêchée de rien, elle caresserait sa main. Il sortirait de sa langueur. Il lui dirait : «Qui êtes-vous?». Elle dirait : «La femme de Valence. Et vous?». Il chuchoterait : « Je suis l’amant de la Chine du Nord»

Il dirait : «Vous êtes jeune». Et elle : «Quinze ans, seize peut-être».

Lui : «Comme vous sentez bon : une odeur d’héliotrope et de cédrat».

Elle sourirait et il ajouterait : «Comme vous devez être belle».

Elle ignorerait l’ambiguïté du propos et ajouterait : «Vous sentez le jasmin»

Lui : «Vos yeux. Si jeunes. Si beaux. Des yeux intacts. Ils n’ont pas encore vu le Monde, sa laideur».

Elle l’inviterait à s’immerger avec elle dans le bassin.

Il dirait ne pas apprécier l’eau. Des peurs enfouies.

Elle lui prendrait la main, dirait qu’elle connaît tous les battements de l’eau. Qu’il pourrait toujours s’accrocher à une branche du mandevillia si des craintes surgissaient.

Il dirait : «je veux bien».

Il se dévêtirait, non sans gêne, et plongeraient avec des gestes synchroniques dans le bassin.

Ils y resteraient jusqu’à l’aube, des heures aussi vastes que des espaces de ciel.

Ils en sortiraient lentement. Ils enfileraient leurs grands vêtements clairs sur leurs corps mouillés pour garder la fraîcheur et emprisonner l’odeur du jour.

Il lui dirait : «vous venez chez moi, prendre le thé?»

  • Où ça?
  • À mon hôtel.
  • Comment? On remonte à pieds lents et longs le Paseo de la Alameda?
  • Non, mon chauffeur m’attend dans ma limousine, tout près. Vous venez?
  • Oui je le veux.

[…]

[Traveling parallèle] Les deux corps sont étendus dans un grand lit flaqué de blanc. Ils portent toujours leurs longs vêtements.

Il serait midi. Éveillé, il la regarderait, endormie. Lui glisserait à l’oreille : «Avez-vous déjà aimé?»

Elle ne répondrait pas, toujours plongée dans ses songes.

Il entendrait les bruits venant de l’extérieur. Ça ne serait pas l’agitation de la rue, simplement la mer.

Il se rendormirait.

[Le cinéaste : Silence, on tourne!]

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Largement inspiré de L’amant de la Chine du Nord et La maladie de la mort de Marguerite Duras.

Illustration : Safie, l’une des trois dames de Bagdad.
Par le peintre anglais William Clarke Wontner, 1900

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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