Le totalitarisme et la manipulation des masses pour les nuls

bockUn spectre hante nos démocraties occidentales. Selon l’auteur, nous assistons au retour de la censure, vivons dans un monde qui a intériorisé et normalisé les «schèmes mentaux» du totalitarisme et ceux présents dans la dystopie orwellienne. Attention, «1984, c’est maintenant» (p.45). «La novlangue se présente comme une entreprise de déconstruction à grande échelle des consciences et des représentations de la réalité» (p.71). «La psychologie du progressisme est inquisitrice» (p. 117).  Décrépitude en vue : «Mutation de la civilisation» (p. 16); «Déconstruction de la civilisation occidentale» (p.94); «Effondrement des inhibitions civilisatrices». (p.84).

Les moyens :  «la déformation systématique de la parole publique par le système médiatique.» (p. 49) et «un pouvoir médiatico-universitaire qui transforme la société en champ d’expérimentation sociale» (p. 161). Si j’ai bien saisi, de tristes figures qui font la promotion de la pensée «diversitaire» (relative à la diversité sociale et culturelle).

Nous sombrons dans «une déconstruction des fondements anthropologiques de l’humanité.» (p. 58).

Je ne vois dans ces propos de l’auteur que des formules creuses, de la pensée hyperbolique et de l’exagération rhétorique. La presse et l’université n’ont pas le monopole de la pensée. Elles ne se sont surtout pas donné pour mandat d’en finir avec «l’aliénation» du bon peuple. Et surtout, les tenants de la pensée «identitaire» et «conservatrice» ont tout à fait voix au chapitre dans la cité. Une pensée de l’inquisition serait en cours : c’est un peu court et excessif. Les mots et les concepts vont finir par perdre leur sens si l’on épouse la pensée de l’auteur.

Notre société n’est pas traversée par la censure et il est abusif de prétendre que des acteurs sociaux, des universitaires ou des chroniqueurs agissent avec les «schèmes mentaux» peu ou prou associés aux dérives langagières des régimes totalitaires.  Il y a bien des excès, ici et là, d’un côté (diversitaire) ou de l’autre (identitaire), mais ne généralisons pas. Ça ne fait pas tellement avancer la pensée sociologique.

Nous avions le point Godwin, il faudra instaurer le point 1984. On nous l’a déjà servie, cette thèse, obsolète, d’emblée, du déni de la réalité par les acteurs, les médias et les intellectuels qui sont dans la mouvance de la diversité culturelle et sociale. Pour les courageux, lire, Le Suicide français d’Éric Zemmour : anti-féminisme, contre le mariage pour tous; angoissé par le «grand remplacement» que provoquera l’arrivée, toujours massive, des migrants; la réhabilitation des «bonnes actions» du régime de Vichy.

C’était mieux avant

Ça va mal!

«Rien n’est moins admissible dans la vie publique qu’un homme osant soutenir, même à voix basse, que c’était peut-être mieux avant» (p. 204).

C’était mieux avant.

En lisant l’auteur, on dénote une légère nostalgie eu égard aux «permanences anthropologiques» (p. 233) : avant l’arrivée des égarés de mai 1968; avant la popularité des idiots finis, en France, au courant des années 70, qui ont développé la théorie de la déconstruction de ce que constitue notre humanité, de notre profonde nature humaine; quand les féministes n’étaient pas hystériques et radicales; avant le règne tyrannique des ligues ethniques de tout poil et des LGBTQ2+; quand on pouvait manger un bon rôti de porc avec des patates graisseuses, sans se faire traiter d’infréquentable par une ado autiste suédoise diminuée, n’ayant lu ni Zemmour, ni même Aron – et en plus manipulée en coulisses par ses parents; quand les professeurs Tournesol du transhumanisme n’existaient pas, ni ne planifiaient l’immortalité de l’espèce humaine — bon point pour l’auteur cette fois-ci, imaginez un Trump immortel.

Une droite, sans complexe

La droite se décomplexe, ai-je appris. La belle affaire! À ce que je sache, elle n’a jamais eu trop de complexes : Kissinger, Reagan, Thatcher, Bush fils, etc.

En France aussi, le processus de désinhibition est bien enclenché, se réjouit l’auteur, avec notamment la «pensée» de Zemmour et celle de Finkielkraut. Grand bien nous fasse, ça nous donne droit à de joyeux «dérapages poétiques». Quand Zemmour affirme que tous les Français issus de l’immigration devraient porter un prénom français ou quand Finkielkraut s’inquiète que les Beurs des banlieues parisiennes n’aient pas assimilé l’accent français.

Le grand remplacement

L’immigration. Elle est toujours massive et délétère dans cet opus. Dangereuse islamisation en perspective. Perte de notre identité et de nos valeurs profondes. L’auteur cite Philippe de Villiers : «Il y aura pour encore très longtemps sur terre un territoire nommé France : mais s’agira-t-il encore du peuple français?» (p. 231).

Guillaume Marois démontre dans un article paru dans le Journal de Québec, qu’en 2061,  si «les tendances actuelles [se maintiennent] quant à la composition de l’immigration, certes la proportion de musulmans […] augmentera (de 3% à 14%), mais malgré tout, le Québec demeurera à forte majorité chrétienne ou sans confession (83%).» L’article est ici. Il n’y aurait donc pas de «grand remplacement» en vue.

Le cas de la France, maintenant. Je ne crois pas qu’il y ait péril en la demeure.

En 2016, la population musulmane comptait pour 8,8% de la population française. Projection pour 2050 : 12,7%. Les alarmistes peuvent dormir en paix (voir ici)

Évidemment, on pourra toujours arguer comme Zemmour que l’on peut faire dire tout ce que l’on veut aux statistiques. Le fait de démographes diversitaires et gauchistes, c’est bien connu. (Voir à On n’est pas couché – 26e minute et suivantes. En prime, l’arroseur-arrosé et la tronche dévastée de Xavier Dolan et celle médusée d’Anne Dorval).

La révolte des opprimés

L’auteur n’est pas un émule de Donald Trump, tant s’en faut, mais il n’en pense pas moins  que «Le vote pour Trump était un vote communautariste blanc, témoignant de la psychologie anxiogène dans laquelle évolueraient les Américains d’origine européenne, conscients de perdre le contrôle démographique sur le pays,». (p. 152). Il en rajoute en nous proposant l’analyse de Guy Sorman que je cite. Une citation un peu longue, mais édifiante. On a envie de verser une larme face à cette société qui se délite. :

[Trump] leur a dit ce qu’il voulait entendre, que l’Amérique authentique c’était eux. Quand l’Amérique était grande pour reprendre le slogan de Trump, l’homme blanc, maître chez lui, dictateur de sa femme et de ses enfants, généralement protestant, travaillant de ses mains à la ferme ou à l’usine, méprisant envers les gens de couleur, soldat en cas de nécessité, celui-là était un Américain. Depuis les années 1960, cet homme blanc a vu son univers se déliter : la libération des femmes, la domination des musiques, des artistes, des sportifs afro-américains et latinos, la discrimination positive, l’exaltation de la diversité culturelle, le mariage homosexuel, le langage politiquement correct, tout cela a été perçu par le mâle blanc comme la substitution d’une identité nouvelle, mondialiste, cosmopolite et métisse à l’identité authentique. (p. 152 et 153)

J’avoue avoir de la difficulté à concevoir que ce sont les réactions aux avancées de la diversité culturelle, du principe de l’égalité hommes femmes, de l’inclusion et du vivre-ensemble qui ont porté Trump au pouvoir. Une révolte contre le progrès?

Clinton a récolté 3 millions de votes de plus que son adversaire, mais par une entourloupette du système électoral présidentiel américain, Trump a fait élire 306 grands électeurs contre 232 pour le parti démocrate. Clinton l’aurait emporté si les grands électeurs étaient attribués à la proportionnelle. Un taux de participation autour de 56,5%. Une bonne partie de la population a aussi été exclue des élections :

Plusieurs millions de personnes sont considérées comme ressortissantes des États-Unis, sans pour autant disposer du droit de vote à l’élection présidentielle: ce statut est celui des adultes de Porto Rico, de Guam, des îles Mariannes du nord, des îles Vierges américaines, des Samoa américaines. Ces populations représentent en tout et pour tout quatre millions d’Américains. (Source)

Un peuple avec son lot d’exclus, plutôt divisé qu’uni contre la diversité et le progrès.

Une réalité «anxiogène» généralisée?

Antinomie des thèses

L’auteur développe deux thèses antinomiques. D’une part, il y aurait des masses «anxieuses» et «manipulées» par une minorité d’élites médiatico-universitaires. D’autre part, elles ne seraient pas si dupes de cette emprise inquisitrice et de la novlangue médiatique. La preuve, elles ont porté Trump au pouvoir. Il y a manipulation ou pas?

L’auteur déploie beaucoup d’énergie et de généralisations empiriques pour démontrer que le récit «diversitaire» est déconnecté du «réel». Son récit du «réel» est à tout le moins teinté de catastrophisme. Les «diversitaires» seraient obnubilés par le progrès, alors que les «identitaires» seraient pétris d’une juste nostalgie, attachés profondément aux «permanences anthropologiques». (p. 233). Sans tomber dans un relativisme benêt, disons que le «réel» est complexe, multiforme, difficile à faire entrer dans le frigo de nos cogitations intellectuelles. Pluralité des perspectives.

Un propos binaire mettant en opposition les «mauvais diversitaires» et les «bons identitaires». Il est tout à fait possible de penser le «diversitaire» autrement qu’avec les lunettes du «multiculturalisme à la Trudeau». Cela porte un nom : l’interculturalisme.

il favorise l’intégration tout en évitant l’assimilation; il vise à protéger les droits et la culture des minorités mais accorde en même temps une haute importance à la continuité de la culture majoritaire; il reconnaît le principe de la pluralité des mémoires collectives (celles de la majorité et des minorités) mais cherche à les conjuguer dans des représentations partagées; il prend acte de la diversité ethnoculturelle mais veut instituer une culture commune à même la diversité, sans la résorber, etc. En ce sens, on dira que l’interculturalisme s’emploie à promouvoir un pluralisme intégrateur. Gérard Bouchard, Source.

Ça devrait exister un peuple attaché à sa culture et à sa langue tout en étant ouvert à la diversité.

Un essai, anxieux, de psychologie sociale.

Notes de lecture additionnelles :

L’adjectif «diversitaire» revient telle une marotte, pour qualifier différents aspects du «réel» dans cet essai. J’en ai relevé quelques-uns.

En fait, selon mes lutins, on dénombre 101 occurrences de cet adjectif dans l’essai en question.

Une qualification du monde pas très diversifiée :

La démocratie convertie à l’utopie diversitaire. (p. 22)
[Le] déploiement de l’entreprise diversitaire. (p. 22)
[L’] accomplissement d’un processus diversitaire (p. 23)
[Le] progressisme diversitaire (p. 25)
[La] mutation diversitaire. (p .27)
L’approfondissement de la dynamique diversitaire (p. 28)
L’idéal diversitaire (p .30)
[L’]orthodoxie diversitaire. (p. 34) et (p. 185)
Cet effort de pédagogie diversitaire (p.63)
Les gardiens de la révolution diversitaire (p. 64)
L’humoriste médiatique comique [sous-entendu diversitaire] (p. 66)
[Le] nouveau lexique diversitaire. (p. 73)
L’état d’esprit du régime diversitaire (p. 77 et 79)
[Le] basculement diversitaire. (p. 95)
La logique diversitaire. (p. 96) et (p. 185)
Un démographe diversitaire. (p. 99)
Le test de l’inclusion diversitaire (p. 100)
La société diversitaire (p. 192)
L’éclatement de la société diversitaire (p. 101)
[Le] Dysneyland diversitaire. (p. 141)
[La] démocratie diversitaire. (p. 148)
Les codes de la mondialisation diversitaire. ( p. 148)
L’orthodoxie diversitaire (p. 185)
L’entreprise diversitaire. (p.185)
L’identité victimaire par le régime diversitaire. (p. 186)
Les exigences diversitaires (p. 188)
La mouvance diversitaire (p. 190)
Le parti diversitaire (p. 198)
[Le] passé pré-diversitaire (p. 198)

P.-S. Gossage de cure-dents. L’auteur cite Milan Kundera en début d’ouvrage : «Les empires totalitaires ont disparu avec leurs procès sanglants mais l’esprit du procès est resté comme héritage, et c’est lui qui règle les comptes.»  Les testaments trahis, p. 276 (p. 11). Dans mon édition, la première, cette citation se retrouve à la page 269. S’il s’agit d’une autre édition, il est préférable d’indiquer laquelle, sinon, comme le dit un célèbre blogueur, ça fait désordre.

Illustration. Censure dans les bibliothèques de Montréal. Qui est l’ado attardé qui a apposé un code zébré sur le clapet de l’auteur?

Référence :

Mathieu Bock-Côté, L’empire du politiquement correct : essai sur la respectabilité politico-médiatique, Les Éditions du cerf, 2019, 298 p.

À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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