Température et incipit : Les temps sauvages de Ian Manook [73]

Les temps sauvages - Manook

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Autre doublé. Le titre et l’incipit : temps de chien.

Engoncée dans sa parka polaire, l’inspecteur Oyun essayait de comprendre l’empilement des choses. Elle s’était accroupie dans la neige qui crissait et s’était penchée pour mieux voir. Le froid lui tailladait les pupilles et l’air glacé lui griffait les sinus à chaque inspiration. C’était comme respirer des brisures de verre. Autour d’elle un autre terrible dzüüd vitrifiait la steppe immaculée. Pour la troisième année consécutive, le malheur blanc frappait le pays. De trop longs hivers polaires qui suivaient de trop courts étés caniculaires. Des blizzards de plusieurs jours à ne plus voir sa yourte, à se perdre pour mourir gelé debout à un mètre près. Puis des ciels bleus comme des laques percés d’un petit soleil blanc au-dessus d’un pays figé dans la glace. Oyun n’avait pas souvenir de tels dzüüd dans son enfance. Le premier dont elle se souvenait était celui de 2001. Un hiver si rude et si long que sept millions de bêtes étaient mortes à travers le pays. Elle gardait en mémoire l’image de ces milliers de nomades encore fiers et solides quelques mois plus tôt, venus s’échouer pour mendier et mourir en silence, transis, dans les égouts d’Oulan-Bator. Les hommes avaient perdu tous leurs chevaux, les femmes tous les yacks et toutes les chèvres, et les enfants tous les agneaux et jusqu’à leurs petits chiots. Cet hiver-là avait tué en Mongolie plus d’âmes que les avions des tours de Manhattan. Et les deux années suivantes, d’autres dzüüd avaient décimé ce qui restait des troupeaux affaiblis. Il y avait les malheurs noirs, ces étés torrides qui cuisaient en profondeur les terres craquelées, et les malheurs blancs, où la neige enfouissait la steppe sous une croûte glacée. Les deux malheurs laissaient les troupeaux désemparés pendant l’hiver. Les bêtes s’éparpillaient à la recherche de quoi brouter, s’égaraient, et mouraient de faim et de froid. On ne retrouvait leurs cadavres décharnés qu’au printemps, tannés et cuits par la neige, par milliers. Par millions même, quand un dzüüd unissait dans un malheur encore plus grand les deux malheurs noir et blanc. p. 11

Ian Manook, Les temps sauvages, Albin-Michel, Livre de poche, 2015, 575 p. [ édition numérique  disponible à la bibliothèque]

A propos Luc Jodoin

Bibliothécaire
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