De l’art de castrer et d’abattre les cochons – dérive autour de Jérôme Ferrari

Billet publié le 20 décembre 2012. Englouti dans le cyberespace et récupéré grâce aux bons soins de Wayback Machine.

cochon-à-labattoir1J’ai lu Le sermon de la chute de Rome de Jérôme Ferrari. Un Goncourt pour un habitant de la Corse publié chez Actes Sud, c’est rare comme de la marde de pape.

Les souvenirs de ma petite enfance ont remonté à la surface lors de la scène de la castration des cochons.

Nos voisins tenaient boucherie (acquise de mon grand-père), ils faisaient eux-mêmes l’abattage de leurs plus belles pièces : les cochons. Souvenir de ces cochons qu’on virait cul par- dessus tête dans le garage qui tenait lieu d’abattoir pour les suspendre à un crochet par les pattes arrières. J’entends le maniement du cric, la bête qui s’élève s’amenant tout juste à la portée de la main du boucher armé du couteau avec lequel il va trancher la veine jugulaire de la bête. J’entends les hurlements d’abomination du goret, il sent venir le coup, le pauvre, au bord de l’abîme. Coup sec et précis du boucher, le sang qui s’écoule dans la chaudière. Ils en feront du boudin. Silence éternel de la bête. L’assistant-boucher est fin prêt pour s’attaquer, chalumeau en main, aux fins poils de la peau du cochon. Prochaine étape, façonner de belles grosses tranches de lard gras pour bien apprêter nos beans à la mélasse et pour graisser les poêles en fonte dans lesquelles étaient cuites nos galettes à la «fleur » (flour) de sarrasin. L’odeur grésillante des poils qui se consument me chatouille encore le cerveau.

La bête et le chalumeau éteints, le spectacle sonore et sanglant terminé, on les laissait à leur découpage, on retournait à nos bâtons de hockey, dans la cour, reprendre notre partie de hockey qui virevoltait dans la poussière et la garnotte.

« Et compte!!! » (on dit maintenant :  et c’est le but !)

Extrait :

Le frère aîné de Libero leur avait proposé de venir passer la journée avec lui et, quand ils arrivèrent à la bergerie, ils trouvèrent Virgile Ordioni occupé à châtrer les jeunes verrats regroupés dans un enclos. Il les attirait avec de la nourriture tout en poussant différents grognements modulés censés sonner agréablement à l’oreille d’un porc et quand l’un d’eux, envoûté par par le charme de cette musique ou, plus prosaïquement, aveuglé par la voracité, s’approchait imprudemment, Virgile lui sautait dessus, le balançait par terre comme un sac de patates, le retournait en l’attrapant pattes arrière avant de s’installer à califourchon sur son ventre, enserrant dans l’étau implacable de ses grosses cuisses la bête fourvoyée qui poussait maintenant des hurlements abominables, pressentant sans doute qu’on ne lui voulait rien de bon, et Virgile, couteau en main, incisait le scrotum d’un geste sûr et plongeait les doigts dans l’ouverture pour en extraire un premier testicule dont il tranchait le cordon avant de faire subir le même sort au second et de les jeter ensemble dans une bassine à moitié remplie.

Jérôme Ferrari, Le sermon de la chute de Rome, Actes Sud, 2012, pp 35-36

A propos Luc Jodoin

Bibliothécaire
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