Température et incipit : La Régente de Clarin [76]

La RégenteNever open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Le meilleur roman espagnol du dix-neuvième siècle selon Mario Vargas Llosas (dans l’introduction, p. 7.)

J’aime  le mouvement présent dans l’incipit de ce roman. Naturalisme? tout à fait moderne. L’art de l’énumération. On croirait lire Echenoz, avec cette plume volant jusqu’au troisième étage, ce grain de sable incrusté dans la vitrine d’une devanture, ces restes de n’importe quoi. Manque juste une carte à jouer soulevée par ce vent chaud et paresseux.

L’héroïque cité faisait la sieste. Chaud et paresseux, le vent du sud poussait de pâles nuages qui se déchiraient dans leur course vers le nord. Dans les rues, point d’autre bruit que la rumeur stridente des tourbillons de poussière, de chiffons, de brins de paille, et de papiers qui allaient de caniveau en caniveau, de trottoir en trottoir, d’un coin de rue à l’autre, voltigeant et se poursuivant comme des papillons qui se cherchent et se fuient et que l’air enveloppe dans ses plis invisibles. Tels des bandes de gosses, ces débris d’ordures, ces restes de n’importe quoi s’amassaient, s’arrêtaient un moment, comme endormis, et, réveillés en sursaut, bondissait à nouveau et se dispersaient, les uns grimpant le long des murs jusqu’aux carreaux branlants des réverbères, d’autres jusqu’aux affiches de papiers mal collés aux coins des rues et telle plume atteignait même un troisième étage, et tel grain de sable s’incrustait pour des jours, voire pour des années, dans la vitrine d’une devanture, accroché à un plomb. p. 37.

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(Sculpture dédiée à la Régenta réalisée par Mauro Alvarez Fernande. Photo libre de droit – elle est poche – prise par votre humble serviteur lors de son dernier séjour à Oviedo, Espagne, en septembre 2020.)

Notule : Il ventait aussi dans un conte de Flaubert et dans la première réplique au théâtre de Jeannine Sutto. C’est ici.

Référence :

Leopoldo Alas (dit Clarin), La Régente, traduit de l’espagnol par A. Belot, C. Bleton, J-F. Botrel, et R. James, sous la coordination de Y. Lissorgues (il a aussi écrit l’introduction), Fayard, 1987, 732 p.  (version originale : 1884 et 1885 – c’était en 2 tomes pour faire durer le plaisir),

A propos Luc Jodoin

Bibliothécaire
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