Température et incipit : L’avalée des avalés de Réjean Ducharme [78]

L'avalée des avalés

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Tout m’avale. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par mon ventre que je suis avalée, c’est dans mon ventre que j’étouffe. Quand j’ai les yeux ouverts, c’est parce que je vois que je suis avalée, c’est dans le ventre de ce que je vois que je suffoque. Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère. Le visage de ma mère est beau pour rien. S’il était laid, il serait laid pour rien. Les visages, beaux ou laids, ne servent à rien. On regarde un visage, un papillon, une fleur, et ça nous travaille, puis ça nous irrite. Si on se laisse faire, ça nous désespère. Il ne devrait pas y avoir de visages, de papillons, de fleurs. Que j’aie les yeux ouverts ou fermés, je suis englobée : il n’y a plus assez d’air tout à coup, mon cœur se serre, la peur me saisit.

L’été, les arbres sont habillés. L’hiver, les arbres sont nus comme des vers. Ils disent que les morts mangent les pissenlits par la racine. Le  jardinier a trouvé deux tonneaux dans son grenier. Savez-vous ce qu’il en a fait? Il les a sciés en deux pour en faire quatre seaux Il en a mis un sur la plage, et trois dans le champ. Quand il pleut, la pluie reste prise dedans. Quand ils ont soif, les oiseaux s’arrêtent de voler et viennent y boire.

Je suis seule et j’ai peur. Quand j’ai faim,  je mange des pissenlits par la racine et ça se passe. Quand j’ai soif,  je plonge mon visage dans l’un des seaux et j’aspire. Mes cheveux déboulent dans l’eau. J’aspire et ça se passe : je n’ai plus soif, c’est comme si je n’avais jamais eu soif. On aimerait avoir aussi soif qu’il y a d’eau dans le fleuve. Mais on boit un verre d’eau et on n’a plus soif. L’hiver, quand j’ai froid, je rentre et je mets mon gros chandail bleu. Je ressors, je recommence à jouer dans la neige et je n’ai plus froid. L’été quand j’ai chaud, j’enlève ma robe. Ma robe ne me colle plus à la peau et je suis bien, et je me mets à courir.  […] p. 7 et 8.

Réjean Ducharme, L’avalée des avalés, Paris, Gallimard, 1966, 282 p.

A propos Luc Jodoin

Bibliothécaire
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