L’art de tourner la phrase : Alain Mabanckou [2]

Lumières de Pointe-NoireIl y a quelques jours, mon bon ami Luc Séguin, grand lecteur, portait à mon attention sur Facebook une phrase tirée d’un roman d’Alain Mabanckou : «Lumières de Pointe-Noire».

J’ai certes grandi, mais la croyance demeure intacte, protégée par une révérence réfractaire à la tentation de la Raison.

Ce qu’en pense Luc Séguin : «Une révérence à la tentation… Mal dit, il me semble. Pourquoi pas, plutôt : une révérence réfractaire à la Raison ? C’est le genre de détails sur lesquels je m’enfarge bêtement, parfois.»

Il propose :

J’ai certes grandi, mais la croyance demeure intacte, protégée par une révérence réfractaire à la Raison.

Je n’ai pas lu ce roman, – Luc S. oui – il m’est donc difficile de jouer les herméneutes quand je ne dispose pas du contexte dans lequel cette phrase a été énoncée.

J’ai accepté de m’enfarger dans des détails et à me colletailler avec Luc.

Je préfère la phrase originale pour sa musicalité, son calibrage et son rythme qui mettent en opposition deux quasis oxymores : «révérence réfractaire» et «tentation de la Raison». On échappe cette sonorité en biffant la «tentation», laquelle, en plus, fait écho à la «croyance intacte».

L’auteur a aussi créé une habile allitération avec  l’expression «révérence réfractaire» tout comme il nous offre une rime interne avec la «la tentation de la raison»

Le sens est peu ou prou similaire dans les deux phrases, mais j’aime bien que l’écrivain (bachelier en arts et philosophie) ne succombe pas à la tentation de la Raison tout en y étant attiré. Un doute romanesque?

Une phrase joliment construite.

Un rien m’amuse.

J’attends que Luc ait terminé la lecture de ce roman pour poursuivre notre chicane dans la cabane herméneutique.

Référence :

Alain Mabanckou, Lumières de Pointe-Noire, Seuil, 2013,  281 p.

 

 

 

A propos Luc Jodoin

Bibliothécaire
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2 réponses à L’art de tourner la phrase : Alain Mabanckou [2]

  1. Luc Seguin dit :

    Je ne discuterai pas la question de la musicalité de cette phrase ; chacun son oreille, j’ai toujours détesté les enchaînements de prépositions.

    Je maintiens qu’une « révérence à la tentation » n’a guère de sens. Mais dans le contexte de l’histoire racontée, qu’en est-il au juste ? Le narrateur s’y montre-t-il tenté par la raison ?

    Cette phrase survient dès le premier chapitre, après que le narrateur (Mabanckou, puisqu’il s’agit d’un récit autobiographique) a évoqué une légende de son pays, légende racontant le destins sacrificiel d’une femme à laquelle il associe la figure de sa mère. Cette dernière est décédée en 1995 — dix-sept ans auparavant – mais le fils, alors émigré congolais à Paris, n’a pas voulu assister aux funérailles, malgré les appels insistants du clan familial. Raisons invoquées : peur de la mort (« je redoutais le face-à-face avec le corps de cette femme que j’avais laissée souriante, pleine de vie »), mais aussi, destin annoncé par une prophétie : « Et cette cousine de mauvaise langue raconta que ma mère n’aurait pas d’enfants, qu’elle mourrait seule dans une cabane, et si par coup de chance elle arrivait à avoir un bébé, ce serait un garçon, mais celui-ci, ingrat, quitterait le pays à l’âge de vingt ans et serait à des milliers de kilomètres d’elle le jour où elle pousserait son dernier soupir. Ce bébé ne lui appartiendrait donc pas, il serait de passage et transiterait dans le premier ventre qu’il trouverait sur son chemin ».

    Ces deux raisons montrent une forte prégnance de l’imaginaire. D’ailleurs, tout dans ce récit nous ramène à la fiction, à la multiplication des microrécits. Ceux que les autres personnages racontent à Mabanckou durant son séjour à Pointe-Noire, après vingt-trois ans d’absence, auquels s’ajoutent des croyances populaires, des légendes, et les propres souvenirs de l’auteur (« une enfance désormais égarée dans les lacis des souvenirs »), mêlés à des résumés de films, de romans… Comme si ce n’était pas suffisant, chaque chapitre porte le titre d’un film, pour inscrire le récit dans une tradition culturelle plus large, mais comment ne pas voir que, ce faisant, tous les faits rapportés (photographies à l’appui) sont en quelque sorte « tirés » vers la fiction. Ainsi la cabane dans laquelle il a grandi devient « le château de ma mère », en référence à Pagnol.

    La réalité, ici, n’est accessible qu’à travers la fiction ; il devient difficile de distinguer l’une de l’autre. Ou c’est la réalité qui devient fiction, comme lorsque le frère de l’auteur s’écrie : « Respectez-moi, je vous dis ! Je suis un personnage de roman ! Je suis célèbre, et les gens me connaîtront même après ma mort ! » ; ou encore lorsque, entouré des enfants de son clan, Mabanckou a cette remarque : « Dans leur esprit je ne suis qu’un personnage habilement construit par leurs parents, au point que les pauvres bambins s’imaginent que je pourrais donner des jambes aux paralytiques et la vue aux aveugles ». Et que dire de sa mère qui, pour lui cacher sa souffrance, jouait le personnage de la femme heureuse. Mais ce peut aussi, au contraire, la fiction qui devient réalité : « Pour nous, [ les héros de BD ] étaient vivants, ils étaient faits de chair et d’os ».

    Il y a un sens profond à cette culture où règne l’imaginaire, c’est le refus de la souffrance crue, nue.

    Alors je ne vois rien dans ce récit qui fasse écho à une quelconque « tentation de la raison ». Au contraire Mabanckou s’y à plusieurs occasions en proie à des sentiments irrationnels, comme lorsqu’il se sent intimidé par un personnage de tableau…

  2. Luc Jodoin dit :

    Je ne picosserai pas sur le bon usage de la préposition.
    La «tentation» dont il est question dans le texte est plus en lien avec celle du «Notre-Père» de la religion catholique (ne pas y succomber) qu’avec celle d’Oscar Wilde : «Le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder»
    Ton excellent commentaire démontre l’attrait de l’auteur pour «l’irrationnel», le doute romanesque, pas la raison, en dépit de la tentation…
    Va chez le diable ! 😉

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