Le projet Lecture de Bebette Bérubé

Où Bebette Bérubé nous livre son testament : le projet Lecture

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Long time, mes amours de la batifole et de la bamboche techno …

Je m’étais un peu éclipsée depuis le dernier Congrès des milieux documentaires que j’ai suivi tant bien que mal sur le fil de paresse Twitter grâce aux bons soins de bibliothécaires proxénètes de l’interconnexion avec les clientèles empêchées.

Automne 2010,  je me suis un peu empêtrée dans toutes sortes d’ennuis bureaucratiques avec mon centre d’accueil. Je vous épargne le récit de mes luttes de libération,  de mes revendications et de mon aliénation.  Aussi ennuyeux que la lecture du dernier rapport du commissionaire Bastarache de monsieur le premier ministre Charest ou encore du récit des confessions d’affaires sauvages de la duchesse du Carnaval de Montréal, Olga Losique.

Alors voilà, fin de la récréation mes angelots, faut que je vous raconte, j’ai eu la chance d’assister, en direct, depuis ma chambre, au Sommet de la lecture TD, les 20 et 21 janvier derniers.

Oh que cela m’a mis le cerveau à découverte. Allez, je partage mon plan d’action pour la rétropropulsion de la lecture et sa dissémination contaminante. C’est un peu le fruit blet de mon vécu dans le maquis de l’éducation publique.

J’utilise l’impératif,  mais c’est pur effet de style, vous faites comme bon vous semble. Restez léger.  Savez,  la lecture, y’a pas de quoi se mettre la rate au court-bouillon. Il y a pire. Exemple, le brocoli bouilli trop cuit nappé de fromage cheddar marbré fondu.

Le projet Lecture

Envahissez les territoires. Que de terres abandonnées inoccupées jaillissent bibliothèques, médiathèques, phonothèques, bibliobus, maisons de la poésie, distributrices à polars, magasin général de la lecture, espaces de jeu et de feux.  De bibliothèques en conserve, fracassez les murs. Faites-les lumière, transparence, illumination, éclat.

Cessez de seriner, haut-parleur, vos slogans moralisateurs. Du genre «qui lit, réussit» ou «savoir c’est pouvoir». la belle affaire, vous aviez envie de réussir à 8 ans ou à 13 ans, vous? C’était le cadet de vos soucis et la société post-mortelle s’en porte tant bien que mal, malgré l’avancée marquée du néo-libéralisme et les faibles capacités fictionnelles de notre premier ministre Harper et de son équivalent francais qui fait vraiment une fixation anale sur la Princesse de Clèves.

Enlevez-vous du ciboulot que les technos vont régler comme par magie le problème du déficit de lecture de la majorité parlementaire et sénatoriale de la population. Qu’il suffit de mettre une tablette numérique ou un mobile dans les mains des ados, pour qu’ils s’enfoncent béatement dans la lecture, tels des moutons de Panurge égarés dans une fable du Marquis de Sade. Mais que cela ne vous empêche pas d’embrasser à pleine bouche l’univers numérique. Que le virtuel pénètre le réel. Que vos invasions et médiations numériques soient des invites à des rencontres, partages, affrontements tangibles et coups sur la gueule.

Aux enseignants du primaire, puisez dans la littérature jeunesse québécoise qui compte bon nombre d’auteurs féconds et rigolos. Faites une petite virée du côté de Dominic et Compagnie, de la série À pas de loup,  chez ErpiLes petits rats de bibliothèqueLa Courte échelle, etc.  Z’en voulez d’autres,  allez piquer une petite jasette avec votre bibliothécaire de quartier, elle a tout lu et déteste quand les livres dorment sur les rayons.

Offrez-leur les albums Coup de poing des bibliothèques agglomérées de Montréal.

Aux profs du secondaire,  gardez donc pour vous vos exemplaires de Maria Chapdelaine et de Bonheur d’occasion. Vous encouragez une masse de jeunes à fuir la lecture pour le restant de leur existence qui pourrait être tristounette à moins que tout ce beau monde ne devienne plombier, peintre en bâtiment ou électricien affilié à la Fédération des Travailleurs du Québec (FTQ).

Laissez plutôt traîner, bien en vue, le Vendredi de Tournier, Le vicomte pourfendu et Le chevalier inexistant de Calvino,  le Tobie Lolness de Thimothée de Fombelle, Vernes, Gaston Leblanc, Yves Beauchemin,  Agota Kristof,  Boris Vian, Hrabal, deux ou trois mangas éroticos-subversifs, la série BD Largo Winch … Proposez-leur des trucs tecktoniks, du spoken word (rap, dub, poetry slam),  des magazines, des blogues, des documentaires sur l’accouplement des ornithorynques, etc.

À certains moments de la vie, Tintin et Bob Morane valent mieux que Meursault ou Merteuil (difficile à battre, toutefois), une bd pissante, mieux encore qu’une oeuvre immortelle qui vous tombe des mains, s’écrase au sol et y reste pour l’éternité d’un être.

Exhibez-vous en train de lire.

Débarassez-vous de vos livres. Abandonnez-les sur un banc de parc, dans le métro, au travail, dans une cour d’école, dans des lieux glauques et sordides. Faites en don à votre conseiller municipal, à votre député, votre commissaire…  au flic qui vient de vous coller une contravention.

Partagez votre bibliothèque numérique.

Abandonnez vos timides stratégies de médiation, foncez vers l’autre, effronté. Essayez plutôt la séduction, l’esbrouffe, l’arnaque, la part maudite et la diffusion pyramidale dans un joyeux tintamare avec les parents, les enseignants, les éducateurs, les personnes seules, les exclus, les enfants et les chiens errants. Carnavalisez vos interventions.

Cessez de vous enfermer dans une vision utilitariste, managériale et créatrice d’emplois pour les seuls lecteurs (voir John Saul Ralston). Et surtout, soyez impitoyables avec ceux qui ont élevé au rang de hauts faits de la civilisation, la performance, la mesure, les tableaux de bord, le ROI (return on investment, yark), l’exactitude, Walmart, le gaz de schiste et la peur irrationnelle de rater le futur.

Une société sans projet, vide, oublieuse d’elle-même. Factice.

Le projet Lecture est Projet de société.

J’allais oublié, écoutez/regardez attentivement un enfant vous lire le premier récit qu’il a pondu de sa main hésitante.

Bebette Bérubé

tiré de ‎[Sotie] Le testament de Bebette Bérubé : le projet Lecture

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