Température et incipit : Le déluge de Jacques Ferron (37)

Ferron_contes

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Un habitant, bon cultivateur, qui avait su obtenir de sa femme treize enfants de belle venue quoique d’inégale grosseur, vivait avec sa famille dans une maison d’habitant, qui était aussi une drôle de maison, car chaque année durant l’hiver elle flottait sur la neige quarante jours et plus; toutefois le printemps revenu, elle redevenait une maison comme les autres à la place même d’où elle était partie, dans le rang Fontarabie, à Sainte-Ursule de Maskinongé. Cette maison avait deux portes, l’une de devant qui donnait sur le chemin du roi, l’autre de derrière sur la terre de l’habitant. Or un printemps il arriva que le fils aîné de celui-ci, devenu grand, sortit par en arrière et se mit à aider son père, dont il devint par la suite l’héritier. Ce fut la seule fois qu’on usa de cette porte. Les printemps suivant les enfants sortirent par en avant, garçons et filles dans la fleur qui l’un après l’autre prirent le chemin du roi pour aller faire graine ailleurs. À chacun, à chacune l’habitant serrait la main et disait : « Bon voyage, mon pigeon, bon voyage, ma colombe; et revenez me voir au temps des Fêtes,  je vous attendrai » p. 123

Jacques Ferron, Le déluge, in Contes, édition intégrale, préface de Victor-Lévy Beaulieu, Hurtubise HMH, collection L’Arbre, 1985, c1968, p 123-124.

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Température et incipit : L’eau de Kiev de René Lapierre (36)

L'eau de Kiev

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Le soleil restait suspendu à l’horizon, juste au-dessus de la ligne. Terre, forêts, falaises, océans confondus. Il hésitait à plonger, remplissant le monde de paresse et de regrets.

Paschetti se retourna. Derrière, jusqu’au bout de la rue les maisons croulaient sous le poids de la lumière, bicoques dorées, Klondike. C’était beau. Pourquoi, il n’aurait pas su dire, ni comment ce trou dans le cœur, ni où ni quand le tumulte s’achevait : baraques, nimbus, calicot.

Une jour une balle de revolver lui avait fracassé le pariétal; la vie la mort, dessus-dessous, combien de mois passés entre les deux. Parfois ça lui revenait. Il fallait s’accrocher, n’importe. Il n’était pas difficile.

Le soleil ne se décidait toujours pas.

Paschetti éternua.

Il ne savait même pas à quoi ça ressemblait, du calicot. p. 11

René Lapierre, L’eau de Kiev, Les Herbes rouges, 2006, 152 p.

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Température et incipit : Un dieu chasseur d’Yves Soucy (35)

Un dieu chasseurNever open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

La cabane retrouve l’homme. Mathieu retrouve ses gestes habituels : sa tête qui s’incline quand il franchit le seuil, ses pieds qui se secouent près de la porte. Il se réinstalle au milieu du quotidien, le bois à rentrer, l’eau à transporter la nourriture à quérir.

Tout est prêt pour le trappage, sauf le temps. Assis à longueur de jour sur le pas de sa porte, Mathieu rêve. Devant lui, passé le ruisseau, la forêt s’étale longtemps avant de grimper sur le flanc de la Montagne Verte. Chaque branche porte sa charge de vie : oiseaux, écureuils, martres, insectes endormis, bourgeons où sommeillent les feuilles à venir. Depuis août, Mathieu espère la neige. En mars, il rêvera de vert. Mais en août, c’est la neige qu’il attend; les mouches et les moustiques, il les a assez supportés; le soleil, sa peau n’en peut plus de le recevoir. Vienne l’hiver! Car l’hiver ne ferme pas la forêt, au contraire, il fait des marécages et savanes des étendues propices à la marche en raquettes. Et les lacs et rivières deviennent autant de routes.

 p. 10

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Comment gagner le prix Goncourt sans se fatiguer : calendrier de l’avent

Goncourt

Je constate l’engouement pour les calendriers de l’avent. Des bons. Je pense notamment à ceux de l’Oreille tendue, de Fabien Deglise au Devoir, de Clément Laberge et à celui du Café des savoirs libres (calendrier de l’avent du domaine public) animé par Bibliomancienne et Lëa-Kim Châteauneuf.

Je me joins au groupe, mais dans une soif d’efficience, d’efficacité et radicalisme, je vous balance mes 24 entrées réparties en 9 catégories dans un seul billet.

Aux fins de l’exercice – échantillon restreint et non-scientifique – je me suis penché sur le roman de Nicolas Mathieu, Les enfants après eux, récipiendaire du Goncourt 2018.

1er décembre

Le roman social

Les autofictions pullulent depuis quelques années. L’auteur a pris acte de ce constat. Lecteur de Jean Barbe? De son essai : Discours de réception du prix Nobel? Barbe regrette l’absence, voire la disparition du social dans la production romanesque contemporaine. Il s’ennuie un tantinet de Zola. C’est corrigé chez Mathieu, nous sommes plongés dans une saga sociale.

L’action se déroule dans une petite ville – Heillange – ravagée par l’économie et la fermeture des hauts-fourneaux de Moselle.  Description de son impact sur les populations : les petits boulots pour échapper à la misère, les familles déconstruites, la violence conjugale.  Description aussi du vécu des jeunes entre 1992 et 1998 : le sexe, les études et la dope y occupent une place importante. Interactions entre les Français de souche et les communautés culturelles, les Marocains surtout. De la belle dynamite.

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2 décembre

L’Incipit

C’est connu, avec la panoplie de romans publiés chaque année dans la francophonie, les membres du jury pourraient vous éjecter de leur liste aussitôt les premières pages lues. Il est donc important de bien marquer le coup dès le début du récit, par exemple, en y insérant un incipit météorologique bien senti. Vous voulez de bons exemples, suivez le guide.

Celui de Mathieu est assez réussi. Il va faire chaud tout du long du récit :

Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui.
À l’aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. Par instants, ce velours se froissait au passage d’une carpe ou d’un brochet. Le garçon renifla. L’air était chargé de cette même odeur de vase, de terre plombée de chaleur. Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur. Il ne portait rien à part un vieux short de foot et une paire de fausses Ray-Ban. Il faisait une chaleur à crever, mais ça n’expliquait pas tout.  p. 13

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Le réalisme

3 décembre

L’action de votre roman se déroule en France, vous vous devez de placer des marqueurs sociolinguistes dans vos dialogues pour des fins d’illusion référentielle. Pour ce faire Mathieu s’est servi de l’expression « du coup » (pages p. 21, 23, 24, 125, 134, 156, 179, 254, 330, 338, etc.). En fait, l’expression revient à 23 reprises dans le roman. Son utilisation est somme toute assez bien dosée puisque le roman comporte 426 pages.  Il ne faut toutefois pas trop pousser le bouchon, cela pourrait irriter certaines oreilles sensibles.

Le roman est divisé en quatre parties intitulées respectivement : 1992, 1994, 1996, 1998. La répartition des occurrences de l’expression  : 1992 (14), 1994 (4), 1996 (4), 1998 (1).  Originalité de l’auteur qui n’a pas copié bêtement l’utilisation envahissante de cette expression par les locuteurs français ?

Note 1 :

Pour le « du coup », c’est un peu le désordre chez les locuteurs français, car cette expression est à la fois utilisée pour indiquer «une conséquence de l’action» (ça fait que) ou «l’immédiateté de l’action» (du coup), mais elle est de plus en plus fréquemment employée, il me semble, – constatation empirique – pour indiquer la conséquence (ça fait que). Les deux cas de figure chez Mathieu :

Et Anthony avait embrassé une fille un fois, au fond du bus. Mais elle n’avait pas voulu se laisser toucher les seins. Du coup, il avait laisser tomber. (conséquence de l’action sur le moyen terme, il va sûrement retenter le coup, l’abruti)

Le cousin se leva pour faire front. Anthony aussi du coup. (immédiateté de l’action, la bagarre va éclater)

D’ailleurs, une fois diplômée (bac +5), il ne lui avait pas fallu deux mois pour trouver un poste. Du coup, elle avait tendance à considérer le chômage comme l’une de ces menaces abstraites […] (conséquence de l’action d’avoir compléter ses études)

Du coup, quand Rodrigue lui tendit le joint, Steph ne se fit pas prier. (immédiateté joyeuse de l’action)

Note 2 : Si l’action de votre roman se déroule au Québec, il est préférable d’utiliser le bon vieux «ça fait que » ou le vernaculaire « faque ». Ça va pour le « du coup » si vos héros s’éclatent dans le Plateau Mont-Royal.

Ceci dit, vos chances sont à peu près nulles qu’un roman publié au Québec remporte les grands honneurs. Consolez-vous, vous pourrez toujours vous rabattre sur le Prix des Collégiennes.

4 décembre

Vous mettez des jeunes en action dans votre récit, faites fissa, allez-y « à donf » avec le verlan. Quelques exemples :

Une grosse teuf (p.27), c’est une grosse fête.
Des keufs (p.59), ce sont des policiers
Des foncedés (p.62), ce sont des défoncés
Des oufs (p.124), ce sont des fous.

5 décembre

Intégrez le langage des « foncedés» et de la « dope» dans vos dialogues :

Du beuf, (p.24), de la grat’ (p.24, 62), un pet’ (p. 25), du skunk (p.25), du matos (p. 27), un trois-quart (p.32), t’as de quoi bédave? (p. 238)

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Les zeugmes.

Votre roman comporte une charge sociale importante, l’usage de zeugme permet de détendre l’atmosphère, d’ajouter une touche d’humour et de faire des pieds de nez aux règles strictes de la rédaction française. :

6 décembre

L’hiver, le chauffage électrique produisait un peu de chaleur et des factures phénoménales. p. 33

7 décembre

Anthony la connaissait bien cette histoire. On la lui avait racontée toute l’enfance. Sous le gueulard, la terre se muait en fonte à 1 800 °C, dans un déchaînement de chaleur qui occasionnait des morts et des fiertés. Elle avait sifflé, gémi et brûlé, leur usine, pendant six générations, même la nuit. Une interruption aurait coûté les yeux de la tête, il valait encore mieux arracher les hommes à leurs lits et à leurs femmes » p.88

8 décembre

Des types qui nourrissaient une famille, payaient des écoles de commerce hors de prix à des rejetons quasi demeurés, avaient un bateau dans un coin, donnaient leur avis et pensaient que devenir maire de leur village ne serait pas une mauvaise idée, avec leurs maîtresses, leurs dettes, leur cœur de veau prêt à exploser, leurs petits whiskys entre potes et leurs chemises Ralph XXL, toute cette puissance réduite à que dalle parce qu’une jeune fille. P. 118

9 décembre

Un affluent passait à travers une vallée où des hommes avaient construit six villes, et des villages, des usines et des maisons, des familles et des habitudes. 136

10 décembre

Apparemment, elle sortait d’une année difficile, faite de grosses difficultés en maths et des peines de cœur à répétition. 164

11 décembre

C’est ainsi qu’il revenait à Heillange, sa peur, sa honte et ses économies derrière lui.

12 décembre

Dans sa bouche la nourriture était brûlante, avec un bon goût d’habitude et de beurre.

13 décembre

Ils avaient traversé toute la France avec leur Fiat Punto pour passer quinze jours à rien foutre, tranquilles, détroussés par les commerçants locaux, emmerdés par le bruit des gamins, ivres de cigales, de chaleur, de rosé frais et de cohues. p. 306

14 décembre

On se demandait tout de même quelle vie pouvaient mener ces gens, dans leurs médiocres logis, à manger gras, s’intoxiquant de jeux et de feuilletons, faisant à longueur de temps des gosses et du malheur, éperdus, rageux, résiduels. p. 322

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L’ellipse

15 décembre

Vous êtes bien lancé dans la rédaction de votre oeuvre immortelle. Vous êtes ambitieux : un pavé, une somme, une cathédrale jaillira du fruit de vos veilles. Si vous persistez, votre oeuvre comportera quelque 2 000 pages et découragera les membres du jury. Il faut savoir couper, raturer, élaguer. Tous les bons auteurs vous le diront : ramassez-vous! Un bon truc : l’utilisation de l’ellipse pour faire l’économie de longues descriptions et d’aventures qui risquent de soûler le lecteur lambda. Mathieu s’en sort fort bien en rédigeant une phrase concise comportant deux hémistiches parfaitement calibrés (4/4)

Deux ans plus tard, Hacine rentrait. p. 79

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Les descriptions

La concision est requise. Il s’agit de suggérer plutôt que de décrire de façon exhaustive vos personnages. Laissez travailler votre lecteur :

16 décembre

Ses cheveux frisaient sur les côtés, les yeux étaient marron et il portait un t-shirt rouge. p .15

17 décembre

Légère généralisation empirique dans cet extrait :

Elles avaient des dents blanches, de grands fronts et des tout petits culs.  p. 41

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Des nains sur les épaules de géants (attribué à Bernard de Chartres, mais popularisé par Jean de Salisbury au XIIe siècle et reprise par Newton au XVIe siècle.)

Le jeune auteur aura tout intérêt à créer une espèce de chasse aux trésors pour ses lecteurs. Facile, utilisez la citation (au sens d’Antoine Compagnon), l’hyptertextualité, la métatextualité, la paratextualité, l’architextualité, l’entreglose (Montaigne) ou simplement le bon vieux « mashup ». La lecture de La vie mode d’emploi de Georges Perec constitue à mon avis la plus fascinante chasse aux trésors produite par un écrivain, mais je m’égare..

18 décembre

Nicolas Mathieu y va par touches légères. On reconnaîtra le style de Jean Echenoz dans ce passage :

Manu préparait déjà trois trails [de coke] bien symétriques. Il se servait d’une carte à jouer, un 8 de carreau.  p. 91

J’ai abordé le rôle de la carte à jouer dans l’oeuvre de Jean Echenoz ici.

19 décembre

L’art d’énumérer. Mathieu parodie aussi Jean Echenoz dans ce passage ou il décrit une foule hétéroclite réunie pour les célébrations du 14 juillet :

Des vieux, des chômeurs, des huiles, des jeunes en mob, et les Arabes de la ZUP, les électeurs déçus et les familles monoparentales, les poussettes et les propriétaires de Renault Espace, les commerçants et les cadres en Lacoste, les derniers ouvriers, les vendeurs de frites, les bombasses en short, les gominés, et venus de plus loin, les rustiques, les grosses têtes, et bien sûr quelques bidasses pour faire bonne mesure. p. 343.

20 décembre

L’appel à Pierre Michon, Vies minuscules, est aussi d’un bel effet :

Il suffisait d’un rien pour alimenter cette vie minuscule. p. ?(oublié de noter le numéro de la page. Livre remis à la bibliothèque)

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21 décembre

Les anachronismes.

Faites gaffe avec les anachronismes. Les lecteurs attentifs auront tôt fait de les relever et de vous clouer au pilori. Mathieu en a commis un, mais cela ne semble pas avoir trop perturbé les membres du jury du prix Goncourt :

Ouais. Je fais du code aussi. Java Script. Des trucs comme ça. p . 55

L’action du récit se déroule alors autour de 1992 (première partie du récit) et le langage Javascript a été créé par Brendan Eich en 1995 (source Wikipédia). Désordre temporel.

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L’usage des dictionnaires :

Ça n’a pas été inventé pour les ornithorynques, les dictionnaires. N’ayez de cesse de les potasser afin de vous assurer d’utiliser l’expression ou le mot juste :

22 décembre

Des dream catcher. p. 90.

23 décembre

Une piscine creusée dans les seventies. p. 142

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24 décembre

Oeuvre ouverte

La dernière phrase de votre roman est capitale. Vous avez dénoué toutes les intrigues, bien décrit l’état du monde, vous avez fait la démonstration par quatre que le roman est l’outil heuristique par excellence. Une connaissance toujours à parfaire, nourrie du doute et de l’éternel recommencement. Le lecteur doit poursuivre sa quête. Osez l’oxymore :

L’effroyable douceur d’appartenir. p. 426.

Para servir!

25 décembre

Joyeux Noël!

Référence :

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux (pour la version numérique), Actes Sud, 2018, 426 p.

 

 

 

 

 

 

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Améliorez votre français avec Fabcaro : la troisième personne du commerçant

la clôture

Une autre bande dessinée de Fabcaro aussi déjantée que  Zaï  zaï zaï zaï, et que Et si l’amour c’était aimer ?. Dialogue :

Serveur – Ce monsieur…
Client – Où ?
Serveur – Non, je dis : il prendra quoi ce monsieur ?
Client – Ah je sais pas, je ne le connais pas, je viens juste d’arriver…
Serveur – Non mais je parle de vous !!! Vous, vous prenez quoi ?!!!
Client – Aah… non parce qu’au début vous disiez lui…
Serveur – Mais non enfin, c’est du commerçant ! Vous connaissez pas la troisième personne du commerçant ?!
Client – AAAH!…
Client – Ah oui d’accord, je comprends mieux… d’où méprise et malentendu… Ah Ah Ah…
Serveur – Bon alors il prendra quoi ?
Client – Qui ?

Référence :

Fabcaro, La clôture, Éditions 6 pieds sous terre, 2018, 42 p.

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Température et incipit : Vingt-trois secrets bien gardés de Michel Tremblay (34)

vingt-trois-secrets-bien-gardes

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Une courte appréciation suit après l’incipit météorologique que voici – c’est la période de  Noël,  il sera peut-être blanc :

Il est installé dans sa chaise haute qui trône dans le bow-window de la salle à manger, là ou pendant les fêtes on dresse le sapin de Noël. La fenêtre derrière lui, donne sur la galerie arrière de la maison. Recouverte de neige depuis quelques jours. Il vient de manger puisqu’un bol de Jell-O est renversés devant lui et que ses mains sont mouillées de lait et de gélatine rouge. Il dodeline, résiste au sommeil, relève la tête par à-coups, mais c’est plus fort que lui, elle retombe presque sur la tablette de bois qui le retient prisonnier. Ça y est, il s’en va, il est parti. son petit corps mollit, sa bouche produit un bruit de succion comme s’il tétait. Il va bientôt sourire aux anges. p. 9

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Appréciation :

Souvenirs éparpillés. J’avais préféré Un ange cornu avec des ailes de tôle (1994), Douze coups de théâtre (1992) et Les Vues animées (1990). Quand même, on ne boude pas Michel Tremblay.

À lire, pour en savoir un peu plus sur comment Michel Tremblay a commencé à écrire, pour ses premières sorties dans des bars « pour des gars comme lui » à Montréal et à New York (l’une d’elles est d’un burlesque réjouissant), pour le soin apporté à ses beaux livres d’école, pour la récitation d’un interminable rosaire dans un salon funéraire.

Vous perdrez peut-être le souffle de joie avec lui en écoutant un opéra de Wagner au Metropolitan Opera de New York.

Vous serez surpris d’apprendre qu’il a rencontré Jack Lang, ministre de la Culture d’alors en France et la honte qui s’en est suivie. Surpris aussi du rôle de l’Église, il n’y a pas si longtemps, dans son habit de censeur et avec la complicité du gouvernement de Bourassa en place.

Allez faire de nouveau la rencontre de quelques-uns de ses personnages truculents qui nous ont rendu Tremblay si sympathique.

Référence :

Michel Tremblay, Vingt-trois secrets bien gardés, Leméac/Actes Sud, 2018, 107 p.

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Température et incipit : Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu (33)

Nicolas Mathieu

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Prix Goncourt 2018.

Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui.
À l’aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. Par instants, ce velours se froissait au passage d’une carpe ou d’un brochet. Le garçon renifla. L’air était chargé de cette même odeur de vase, de terre plombée de chaleur. Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur. Il ne portait rien à part un vieux short de foot et une paire de fausses Ray-Ban. Il faisait une chaleur à crever, mais ça n’expliquait pas tout.  p. 13

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux (pour la version numérique), Actes Sud, 2018, 426 p.

Crédit photo : Luc Jodoin. Libre de droit.

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Cartes à jouer

Boisvert

[À l’instar de l’Oreille tendue, je suis sensible aux petits hasards de la vie, aux accouplements littéraires surtout. Accords de proximité.]

Yan Giroux a réalisé un film sur Yves Boisvert : À tous ceux qui ne me lisent pas.  Question de me mettre dans l’ambiance avant d’aller visionner cette bobine, j’ai replongé dans l’oeuvre du poète.

La quatrième de couverture du recueil Gardez tout :

On vous traite de deux de pique, de casque de bain, de newfie, wébo, chaouin, looser, tarla ?
[…]
Soyez tranquilles, le poème d’un deux de pique bénéficie de l’amer privilège d’être irréductible.
Les occasions de le lire ne manquent pas.

Je vous avais aussi dit que je ramais dans le Goncourt 2018. J’ai terminé. J’avais noté :

Manou préparait déjà trois rails [de cocaïne] bien symétriques. Il se servait d’une carte à jouer, un huit de carreau.

Le lecteur attentif aura noté la touche echenozienne de ce passage, ce huit de carreau, élu, venu de nulle part. La dame de pique aurait très bien pu faire le boulot.  J’ai abordé jadis, avec légèreté, cette figure de la carte à jouer dans l’oeuvre de Jean Echenoz dans un trop long billet pour ceux qui potassent le web avec leur bigophone. Je vous mets le lien à l’endroit précis. C’est ici, si ça vous chante. Para servir.

Références :

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux (pour la version numérique), Actes Sud, 2018, 426 p.

Yves Boisvert, Gardez tout, Écrits des Forges, 1987,  68 p.

Auto-citation, pour ceux qui auraient raté le ici sus-lié :
L’angoisse de la carte de jeu perdue dans l’oeuvre de Jean Echenoz

Crédit photo : Luc Jodoin. Libre de droit.

 

 

 

 

 

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Ressouvenances

voyer_2018_expo_couv

Marie-Hélène Voyer est titulaire d’un doctorat en études littéraires et enseignante au Cégep de Rimouski.

Elle était en lice pour le prix de poésie de Radio-Canada 2018 pour son poème : Mouron des champs.

Elle est aussi en lice pour le volet poésie du prix des libraires 2019 pour son recueil Expo habitat.

Plus jeune, elle a vécu dans une ferme laitière au Bic. Grand bien nous fasse. Aucune autrice – aucun auteur – n’a su, en ce triste siècle, si bien poétiser la ruralité avec tant de justesse, de verve et d’humour.

Comment dire la joie que m’a procurée la lecture de ce recueil? De nombreux souvenirs ont surgi : aller aux roches (on disait : aller érocher), un farmeur proche «noyé» dans un silo de maïs-grain, les boucheries et le hurlement des porcs qu’on égorge, la chasse aux rats musqués, la pêche aux carpes et aux anguilles dans la Yamaska, le foin, la ripe, l’odeur pestilentielle des poules entassées dans les poulaillers, celle produite par l’épandage du purin au printemps, la cueillette des fraises, des framboises et des groseilles, le piochage de la betterave à sucre, les camions de petits pois (on ne se gênait pas pour se servir), les champs de maïs à l’infini (bel endroit pour lire La revanche de l’Ombre jaune d’Henri Vernes, fumer sa première cigarette et s’initier à toutes sortes de choses innommables), le pénible ramassage de l’eau d’érable, la picouille qui brette à tirer son tonneau dans les sentiers escarpés et enneigés, les immenses crêpes (on disait : des matelas) mangées à la cabane à sucre familiale. Les oreilles de crisse, les grands-pères dans le sirop d’érable, les pets de sœur…

L’œuvre en question. Je vous en mets des extraits.

Ils s’épivardaient :

Viens on va se garrocher
dans le foin
dans la paille
dans l’ensilage
dans la ripe
dans la moulée
dans l’engrais
dans la gravelle
dans la chaux
dans le vide
juste pour voir

Elle rêvassait :

Tu as douze ans et autant de cabanes […]

Elle se posait en vain un tas de questions existentielles :

Tu veux savoir
comment ça marche la vie la mort l’amour
pis toute la patente
mais ils n’en parlent jamais dans La terre de chez nous

Elle s’ennuyait parfois :

Les jours de pluie
on apprend par cœur
l’ennui et les blagues
du Reader’s Digest

Ils étaient fiers, et savaient bien le dire :

— Au village, tout le monde nous traite de farmeurs.
— Bondance ! Mautadite bonjour d’affaire ! Maudite Sainte-Face de bon yeu de Sorel ! Laisse-les dire. Laisse-les faire. Laisse-les braire ! C’est des fend-le-vent des farauds des vlimeux des bavasseux des caswell des flancs mous des branleux des bretteux des galeux des yeules molles des yeules sûres des chigneux des chiqueux d’guenille des baveux des morveux des senteux des rniffleux des focailleux des sans dessein des nu-bas des queues d’veaux des sottiseux des faces blêmes des faces de carême. Tu leu’ diras que t’es la fille à Belzébuth aux dents claires !

Elle dit bien la ville aussi : routes, autoroutes, boulevards et autres voyagements.

Allez voir!

Référence :

Voyer, Marie-Hélène, Expo habitat, Chicoutimi, La Peuplade, 2018, 157 p. (l’édition numérique en PDF comporte 176 p.)

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Température et incipit : Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer (32)

Laferrière

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Bel incipit qui marie jazz et chaleur torride.

Pas croyable, ça fait la cinquième fois que Bouba met ce disque de Charlie Parker. C’est un fou de jazz, ce type, et c’est sa semaine Parker. La semaine d’avant, j’avais déjeuné, dîné, soupé Coltrane et là, maintenant, voici Parker.

Cette chambre n’a qu’une qualité, tu peux jouer du Parker ou même Miles Davis ou un coco plus bruyant encore comme Archie Shepp à trois heures du matin (avec des murs aussi minces que du papier fin) sans qu’aucun imbécile ne vienne te dire de baisser le son.

On crève, cet été, coincé comme on est entre la Fontaine de Johannie (un infect restaurant fréquenté par la petite pègre) et un minuscule bar-toplesss, au 3670 de la rue Saint-Denis, en face de la rue Cherrier. p. 11

Référence :

Danny Laferrière, Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, VLB éditeur, 1985, 153 p. (édition numérique ici)

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