Vie de Gérard Fulmard de Jean Echenoz : l’art de l’incise

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L’oeil de lynx de l’Oreille tendue avait bien cerné l’art de l’incise chez Echenoz. Ici et .

Echenoz se surpasse dans l’extrait que je sous-transcris, et qui comporte un joli concentré d’incises fort bien équilibrées.

Le contexte. La énième femme de Frank Terrail, Nicole Tourneul, a été enlevée. Frank est bouleversé, il n’y peut rien, mais il en pince plutôt pour sa belle-fille, Louise Tourneul.

Je souligne pour les mal-voyants.

C’est très embarrassant, synthétise Pannone pendant que l’autre s’est remis à beugler. C’est surtout que c’est la fille de Nicole, quand même, hésite-t-il encore à rappeler, voyez-vous. Je sais, gémit Terrail en extrayant un Kleenex froissé de la poche de sa robe de chambre. Je sais bien, tu sais, se mouche-t-il avec force. Je sais, chuchote-t-il humidement encore. N’y peux rien. Plus fort que moi.

Voir aussi :

Vie de Gérard Fulmard de Jean Echenoz : que faire avec les chaussettes trouées?

et

Vie de Gérard Fulmard de Jean Echenoz : l’art du portrait

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, Les Éditions de Minuit, 2020, 240 p. (édition numérique)

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Vie de Gérard Fulmard de Jean Echenoz : que faire avec les chaussettes trouées?

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Angoisse existentielle : la gestion des chaussettes trouées.

«Je m’y suis donc mis mais en me dévêtant j’ai observé que l’une de mes chaussettes, la gauche, était trouée autour du gros orteil.

Or que faire en pareille conjoncture ? Eh bien dans ce cas, plusieurs options et sous-options se présentent. On peut jeter les deux chaussettes et se priver ainsi de celle qui n’est pas trouée, ce qui est dommage. On peut aussi ne jeter que la trouée – ou la recycler comme chiffon – et conserver l’intacte en vue d’un réassortiment. Il s’agira d’attendre alors qu’une autre chaussette se troue dans une autre paire, de récupérer l’intacte et, par l’adjonction de l’intacte ancienne, reconstituer une paire en état de marche. C’est plus économique mais ce n’est pas moins aléatoire : cela suppose que l’état d’usure des deux chaussettes intactes soit analogue et qu’en même temps celles-ci soient de même longueur, couleur et matière – coton, laine, fil d’Écosse, soie, cachemire ou lin –, cela dit en toute hypothèse car pour ma part je me cantonne été comme hiver à la viscose. »

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, Les Éditions de Minuit, 2020, 240 p. (édition numérique)

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Vie de Gérard Fulmard de Jean Echenoz : l’art du portrait

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L’art du portrait chez Echenoz : «clientèle à boyaux fortunés», «brève espérance de lit» et «amant à péremption plus tardive». Enfin, je vous mets la citation au complet.

«Enfant unique du professeur Patrick Lopez – gastroentérologue à Sèvres, clientèle à boyaux fortunés, doyen de l’Académie de médecine, lauréat du prix Shanti Swarup Bhatnagar – et de Geneviève Lopez née du Gavial – présidente de la Fédération des comités familiaux œcuméniques –, la jeune Dorothée s’est précocement fait remarquer par une vive indépendance de pensée. Mettant le plus tôt possible un terme à ses études, après six semaines d’École du Louvre en auditrice libre elle a choisi de s’orienter vers une carrière de star, destin qui cependant ne se décide pas comme ça. Figurant d’abord dans quelques spots publicitaires – Moulinex, Ultrabrite, Lactel –, elle a déniché diverses panouilles dans le milieu cinématographique rose avant d’obtenir un vrai rôle, enfin, dans un téléfilm normal, sa part de dialogues étant hélas réduite après montage à ces mots : « Ah bon ? Deux mois ? ». Son engagement artistique semble s’être ensuite effrangé, cédant la place à une consommation accélérée d’hommes plus ou moins jeunes, tous dotés d’une très brève espérance de lit en attendant de trouver mieux, ce mieux étant un amant à péremption plus tardive qu’elle suivra aux îles Baléares.»

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, Les Éditions de Minuit, 2020, 240 p. (édition numérique)

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La goûteuse d’Hitler : le poids de la comparaison et de la métaphore

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La goûteuse d’Hitler est en lice pour le Prix du club des irrésistibles 2020 des Bibliothèques de Montréal.

Pour un résumé du déroulement du récit vous pouvez consulter le compte-rendu de Marie-Anne Poggi.

Ce roman n’est pas mon préféré. Outre que le récit traîne en longueur, j’ai été agacé par les nombreuses comparaisons et métaphores animales qui jonchent le récit. Elles ne sont pas toujours judicieuses ou versent parfois carrément dans un ridicule anthropocentrisme.

Pleurer comme des crocodiles rassasiés :

J’ai senti ma poitrine se serrer. La jeune fille couperosée a enfoui son visage dans ses mains, étouffant ses sanglots. « Arrête », a dit entre ses dents la brune à côté d’elle, mais à présent les autres pleuraient toutes comme des crocodiles rassasiés. Un effet de la digestion ? Allez savoir. 

Le coq et les grenouilles sombrant dans le sommeil

Le deuxième jour de ma vie de goûteuse, je me levai à l’aube. Le coq avait chanté et soudain, les grenouilles s’étaient tues, comme si elles avaient sombré toutes ensemble dans le sommeil.

Le choeur des oiseaux, leur chorégraphie, leur percée d’inconscience :

Je m’étais prise au jeu de déchiffrer dans le chœur des oiseaux un thème musical et dans leur vol une chorégraphie exécutée pour moi seule, pour ce moment enfin venu qui ressemblait à l’amour tel que je l’avais attendu adolescente. Un oiseau sortait du groupe, piquant seul et fier comme s’il voulait plonger dans la Spree, il effleurait l’eau de ses ailes déployées et remontait aussitôt : ce n’avait été qu’un désir soudain de fuir, une percée d’inconscience, un geste impulsif né dans l’ivresse de l’euphorie. Et cette euphorie, je la sentais crépiter dans mes mollets.

Quand les poules, les oiseaux et les abeilles vous donnent la migraine :

Les lueurs de l’aube avaient reflué comme le ressac, dépouillant le ciel matinal maintenant pâle, exsangue. Les poules s’ébrouèrent, les oiseaux pépièrent et les abeilles bourdonnèrent contre cette lumière à vous donner la migraine, mais le grincement d’un véhicule qui freinait leur imposa le silence.

Les moustiques qui s’acharnent «peut-être» sur Hitler :

Mais nous savions qu’Hitler était là, qu’il dormait tout près, et qu’en été il se débattrait peut-être dans son lit en essayant de tuer les moustiques qui troublaient son sommeil ; lui aussi s’acharnerait peut-être sur les cloques rougies, gagné par les envies contradictoires que suscite la démangeaison : vous avez beau ne pas supporter le chapelet de boutons sur votre peau, l’intense soulagement que vous éprouvez à vous gratter contredit votre envie de guérir. 

Dociles comme des vaches en apnée :

Arrivées à Krausendorf, devant l’école en briques rouges transformée en caserne, on se mit en marche les unes derrière les autres, en bon ordre. On traversa le hall, aussi dociles que des vaches, dans le couloir les SS nous arrêtèrent, nous fouillèrent. C’était odieux de sentir leurs mains s’attarder sur nos hanches, sous nos aisselles, et ne rien pouvoir faire, sinon rester en apnée.

Une secrète toile d’araignée :

En classe, j’avais cherché une fissure dans le mur, une toile d’araignée, quelque chose qui puisse m’appartenir comme un secret. Mes yeux avaient erré dans la pièce, qui semblait immense ; puis j’avais remarqué qu’il manquait un bout de plinthe et m’étais sentie rassurée. 

Une tête de serpent qui donne du relief à des bottes :

Vous complotez ? » Il était chaussé de bottes énormes, parfaites pour écraser une tête de serpent.

Précision du geste pour décapiter la tête des fourmis :

Voilà ce qu’a été mon enfance : les vitres embuées des fenêtres qui donnaient sur Budengasse, les tables de multiplication apprises par cœur de façon précoce, le trajet à pied pour l’école dans des chaussures trop grandes puis trop petites, les fourmis décapitées entre deux ongles, […]

La poule gémit, accouche dans la douleur et expie ses péchés :

Je me demandais si la [les poule] gémissait parce qu’elle avait mal, si la condamnation à accoucher dans la douleur pesait sur elle aussi et quel péché elle devait expier.

Des oies perplexes, une cigogne qui prie et pour compléter le portrait, des branches souffreteuses :

Des troncs graciles, filiformes, des branches souffreteuses, des tuiles envahies de mousse, des oies perplexes derrière les grillages, des femmes aux fenêtres et un homme à vélo qui ôta son chapeau pour me saluer sans cesser de pédaler, alors que je courais et l’ignorais. Sur un poteau électrique, un nid. La cigogne pointait son bec vers le ciel, en prière aurait-on dit – elle ne priait pas pour moi.

Des grenouilles atteintes de folie :

J’ignore depuis combien de temps il était là. Cette nuit-là, les grenouilles semblaient atteintes de folie. Dans mon sommeil, leur coassement incessant était devenu le remue-ménage des habitants de l’immeuble dans l’escalier qu’ils descendaient quatre à quatre, un chapelet à la main, les vieilles ne savaient plus à quel saint se vouer, ma mère désespérait de convaincre mon père de se réfugier à la cave, la sirène hurlait et lui se tournait de l’autre côté, tapotait son oreiller et y replongeait la joue.

Un chien débonnaire, mais sournois :

Nous n’avions pas eu cette intimité, lui et moi, nous avions été séparés trop tôt. Je ne mettrais peut-être jamais mon corps au service d’un autre, de la vie d’un autre. Gregor m’avait privée de cette possibilité, il m’avait trompée. Comme un brave chien débonnaire qui se retourne contre vous sans prévenir. Depuis combien de temps ne sentais-je pas ses doigts sur ma langue ?

L’insurrection des insectes :

Le fourmillement d’insectes sous la peau devint une insurrection. Elfriede et moi avions mangé le potage et ce succulent gâteau.

Remède pour soigner les insomnies d’Hitler :

Un jour, me dit-il, les collaborateurs du Führer avaient recouru à l’essence contre les insectes qui infestaient le coin et par la même occasion, sans le vouloir, éliminé toutes les grenouilles. Hitler n’arrivait pas à s’endormir sans leur chant monotone et strident, résultat : il avait envoyé des hommes en expédition dans la forêt pour trouver des grenouilles.

Des moustiques et des moucherons qui prolifèrent dans la sérénité et l’émerveillement :

J’imaginai les SS s’enfonçant la nuit dans la boue des marais, d’où moustiques et moucherons n’avaient pas été éradiqués et proliféraient sereinement, émerveillés d’avoir autant de jeune sang à sucer, autant de rejetons allemands à marquer de leur sceau.

Le hennissement d’un cheval plus déchirant que la pensée d’un inconnu mort :

Le hennissement effrayé d’un cheval qui vient frapper vos oreilles est plus déchirant que la pensée d’un inconnu mort, parce que les morts sont le matériau de l’Histoire.

Des grenouilles imperturbables et inconscientes :

Les grenouilles coassaient, imperturbables, inconscientes du risque que leur maître avait couru quelques heures auparavant, inconscientes même d’avoir un maître.

Aimer les vers [de terre] à venir? ;

Puis l’été 1944 avait décliné et je m’étais aperçue que j’existais moins depuis qu’il ne me touchait plus. Mon corps avait révélé sa misère, sa course irrésistible vers la décomposition. Il avait été conçu avec cette finalité, tous les corps le sont : comment est-il possible de les désirer, de désirer quelque chose qui est destiné à la putréfaction ? C’est comme aimer les vers à venir.

Et pour compléter l’animalerie,  sans commentaire :

« Les poules ne s’ébrouaient pas, elles ne le faisaient plus depuis des mois, Zart leur avait imposé silence ; sa présence suffisait à les calmer. Elles s’étaient habituées aux pneus qui crissaient sur le gravier, nous nous étions tous habitués. »

« Augustine se retourna. Une tache, un trouble de la vue. Gregor disait je vois des papillons, des mouches qui volent, des araignées ; je lui disais regarde-moi mon amour, concentre-toi »

« Mai 1933 avait connu le feu. J’avais peur que les rues de Berlin se liquéfient et nous emportent comme de la lave. Mais Berlin vivait une fête et ne brûlait pas, frappant du pied au rythme de la fanfare, même la pluie s’était retirée, laissant le terrain libre aux chars à bœufs et au peuple qui avait accouru place de l’Opéra. »

« Les oiseaux gazouillaient dans le ciel de mai et la facilité avec laquelle l’enfant d’Heike avait glissé entre ses jambes, la facilité avec laquelle il s’était laissé éliminer m’écrasait le sternum.

« Pourquoi Elfriede se comportait-elle ainsi ? Elle voulait mourir cachée, comme les chiens »

« La peur de la mort était une colonie d’insectes grouillant sous ma peau. Je me laissai retomber sur le sol. »

« Cette nuit, le Loup [Hitler] n’arrive pas à dormir. Il peut parler sans fin jusqu’à l’aube. Les uns après les autres, les SS s’endorment, la tête dodeline, puis tombe sur la paume, le coude posé sur la table tangue, mais la soutient toujours »

Référence :

Rosella Postorino, La Goûteuse d’Hitler, Éditions Albin Michel, 2018, 2019, 384 p. (édition numérique)

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Mon observatoire culturel 2016

Aucune description de photo disponible.
[Billet publié sur Facebook, le 4 janvier 2017. Je le rapatrie dans mes archives. Ça suffit le désordre et l’éparpillement. Pour consulter les commentaires de mes lecteurs, c’est ici.]

__________________

Bilan lecture 2016. 71 livres lus. Manque de constance et de discipline du lecteur au vu de ses lectures mensuelles. Les montagnes russes du Parc Belmont. Constats : les vacances et la convalescence favorisent la lecture; rien lu en juin, je devais être occupé dans mes serres à bichonner mes jeunes pousses de salade iceberg. Veuillez toutefois noter que j’ai aussi lu tous les billets de Clément Laberge et de L’Oreille tendue, ainsi que tous les statuts FB de Marie Hélène : ça occupe son homme.

Distribution des grands prix du Haut-Rosemont :

Roman : Envoyée spéciale, de Jean Echenoz
Poésie : Ma tête est forte de celle qui danse, de Martine Audet
Documentaire : Le roi vient quand il veut, de Pierre Michon
Bande dessinée : La femme aux cartes postales, de Jean-Paul Eid et Claude Paiement
Jeunesse : L’arbragan, de Jacques Goldstyn

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Mon observatoire culturel 2019

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Dans la simplicité volontaire et le pur désordre.

«Ouvrir son cœur» d’Alexie Morin (Le Quatarnier, 2018)

«La société des cendres» de Martine Audet (Éditions du Noroît, 2019)

«Cassandre» de Catherine Lalonde (Le Quartanier, 2019)

«Elle des chambres» de Laurence Veilleux (Poètes de brousse, 2019)

«Chienne» de Marie-Claire Lafontaine (Héliotrope, 2019)

Mes observatoires des années précédentes sont ici :

 2015, 20162017, 2018 (1), 2018 (2),

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Température et incipit : Notre-Dame de Paris de Victor Hugo [60]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Une tricherie pour terminer l’année.

Il s’agit de l’incipit du chapitre 1 du livre 7 de Notre-Dame de Paris : Du danger de confier son secret à une chèvre.

«Plusieurs semaines s’étaient écoulées.

On était aux premiers jours de mars. Le soleil, que Dubartas,  ce classique ancêtre de la périphrase, n’avait pas encore nommé le grand-duc des chandelles, n’en était pas moins joyeux et rayonnant pour cela. C’était une de ces journées de printemps qui ont tant de douceur et de beauté que tout Paris, répandu dans les places et les promenades, les fête comme des dimanches. Dans ces jours de clarté, de chaleur et de sérénité, il y a une certaine heure, surtout, où il faut aller admirer le portail de Notre-Dame. C’est le moment où le soleil, déjà incliné vers le couchant, regarde presque en face la cathédrale. Ses rayons, de plus en plus horizontaux, se retirent lentement du pavé de la place, et remontent le long de la façade à pic dont ils font saillir les mille rondes-bosses sur leur ombre, tandis que la grande rose centrale flamboie comme un œil de cyclope enflammé des réverbérations de la forge»

Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, 1831. (édition numérique : BAnQ ou BM.)

Illustration : BnF – Gallica

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Température et incipit : Pereira prétend d’Antonio Tabucchi [59]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Pereira prétend avoir fait sa connaissance par un jour d’été. Une magnifique journée d’été, ensoleillée, venteuse, et Lisbonne qui étincelait. Il semble que Pereira se trouvait alors à la rédaction, il ne savait que faire, le directeur était en vacances, son souci consistait à devoir monter la page culturelle, parce que le Lisboa avait dorénavant une page culturelle, dont on lui avait confié la responsabilité. Et lui, Pereira, réfléchissait sur la mort. En ce beau jour d’été, avec la brise atlantique qui caressait la cime des arbres, avec le soleil qui resplendissait, et une ville qui scintillait, oui, qui scintillait littéralement sous sa fenêtre, et un ciel bleu, un ciel d’un bleu jamais vu, prétend Pereira, d’une netteté qui blessait presque les yeux, il se mit à songer à la mort. p. 7.

Antonio Tabucchi, Pereira prétend (Sostiene Pereira. Una testimonianza, Feltrinelli, 1994), Paris, Christian Bourgeois éditeur, «coll. 10/18, no 2920», 1995, 219 p.

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Température et incipit : Querelle de Roberval de Kevin Lambert [59]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Il s’agit de l’incipit du chapitre qui suit le prologue.

Les glaces s’éternisent sur le lac Saint-Jean, les chars passent vite sur la 169, le vent de décembre est pas d’adon, impitoyable, tu mettrais pas un chien dehors. Pourtant ils sont là. Les chiens errants, qui traînent sur le bord des routes, rendus furieux, qui brisent leurs chaînes, s’échappent des fermes lointaines; ils courent dans la campagne, çà et là, en proie à la folie. Et les grévistes, 7 h 30 le matin, le soleil à peine sorti pour venir crever le gris froid de l’hiver, pris entre la route régionale et la grille d’entrée, ils ont le lac dans les yeux, un feu qui brûle gêné dans une vieille tobe de sécheuse, et pas grand-chose d’autre. Il crépite et gigote un peu, le feu, il fait ce qu’il peut pour réchauffer le monde. C’est pas chaud, dit Judith en arrivant avec son plateau de cafés Tim Hortons, elle est arrêtée à Roberval. Un lait un sucre chaque, pas une température pour gosser après les petites cups ou les petits sachets: à moins trente-deux dehors – avec le vent –, t’enlèves pas tes mitaines, pis si elles ont un trou dedans, tu le sais en crisse.

Kevin Lambert, Querelle de Roberval. Fiction syndicale, Montréal, Héliotrope, 2018, 277 p.

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Tous les francophones ne parlent pas le même français

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Le dernier roman de Jean-Paul Dubois. Un cru honnête. Ceux qui comme moi ont lu ses romans précédents l’apprécieront. Sa lecture exige toutefois un amour inconditionnel de l’auteur. Si vous n’êtes pas prêts à lui pardonner l’utilisation de la parlure franchouillarde d’un personnage pur jus québécois, je vous conseille de passer votre tour.

Les aficionados des romans de Dubois souriront en relisant «ce qui revient toujours» dans ses textes. Les figures récurrentes : la hantise des arracheurs de dents, une tondeuse à gazon, les accidents de voiture et maritimes, un sympathique pitou, une morsure, un bricoleur, des amours contrariés, des personnes dépressives et névrosées, le personnage d’Anna, de même que celui de Paul, personnages principaux de nombreux de ses récits.

La composition d’ensemble. Récit alterné de la vie de Paul. Il est emprisonné dans un «condo» à la prison de Bordeaux, avec comme colocataire un Hells qui a un bagout franchouillard. L’autre volet, l’histoire des tribulations de sa famille franco-danoise. Petite tension dramatique pour nous maintenir agrippés au livre. Mais qu’a donc bien pu faire Paul pour se retrouver en prison?

Des personnages hauts en couleur. Horton, un Hells, qui a un «un pet au casque» et que j’ai fini par trouver plutôt marrant et sympathique, malgré l’extravagance de sa parlure. J’y reviens. Le père de Paul, danois, pasteur méthodiste, qui décide un jour de débarquer au Québec à Thedford Mines pour prêcher la bonne parole alors qu’il a perdu la foi. Son épouse, athée, férue de cinéma, elle exploite une salle, Le Spargo, dans laquelle elle projette des films de toutes sortes : Zabriskie Point, Théorème, Blow up, des Tarkovski… et un peu de porno, genre Gorge profonde. Il faut que ça roule cette boîte. Leblond, l’organiste du prêtre méthodiste qui pousse des airs de jazz, de blues et de swing pendant les offices religieux. Une Algonquine, son imaginaire, pilote d’un avion-taxi Beaver, épouse de Paul. Une savante petite chienne.

La langue

On connaît l’affaire Lambert,  la «réécriture» de son roman Querelle de Roberval afin qu’il soit lisible pour les Français. Fort heureusement, il a convaincu son éditeur de maintenir à l’identique ses dialogues.

Dans le roman de Jean-Paul Dubois, ça prenait une bonne dose d’incrédulité pour avaler, sans parfois s’étouffer, les propos de Horton dans une histoire qui se déroule en grande partie au Québec.

Chipotons. Deux poids, deux mesures?

Malgré tout, j’en recommande la lecture pour son côté truculent mêlé de tragique.

Je vous préviens toutefois. Préparez-vous à vivre dangereusement des moments d’apnée littéraire.

P.-S. Dans une entrevue dans la Presse + ce matin, il avoue que l’emploi de l’argot parisien était en effet ridicule : Je ne savais pas quoi faire autrement. C’est une erreur, j’ai été lâche. En France, ça passe très bien, mais pour vous j’avais conscience dès le début que ce serait ridicule. Et ce l’est. Vous avez entièrement raison. C’est une erreur, mais je ne sais pas comment faire autrement sans être moi-même ridicule, comme les Français qui singent l’accent québécois. Je ne me sentais pas capable de faire quelque chose qui ne soit pas parfait dans l’argot québécois.

Hum! Je ne suis pas écrivain, mais les Français ne doivent pas tous habiter sur le Plateau. Il doit bien y en avoir qui sont débarqués au Québec de longue date, qui ont conservé leur argot, qui se sont convertis à la religion des Hells Angels et qui ont un «condo» à la prison de Bordeaux.  Capilotractée, mon entourloupette?

____________________

Vocabulaire et expressions employées par Horton :

Putain, je parle, et à chaque fois je déborde.

Calcif.

Je l’avais payée une blinde cette putain de céramique [une couronne dentaire].

La dernière fois ce con s’est pointé chez le juge avec des pompes à glands et des socquettes de cheerleader.

Je vais le dégager ce mec, je le sens pas. Non ce qu’il me faut à moi, c’est une brutasse, un avocat genre mafieux qui rien qu’en rentrant dans la pièce foute le doute au juge.

Non, mais comment y se la joue le mec. C’est chaud, putain, c’est vraiment chaud.

T’as vu ce qui s’est passé hier à New York et aussi dans d’autres villes dans le monde? 3000 types ont enlevé leur falzar en même temps, tu le crois ça? C’était paraît-il la fête du « No Pants Day ». […] T’imagines un gardien qui se pointe au condo en string et qui te gueule : « Hansen au parloir! Ou alors le juge au tribunal, qui te colle vingt piges en caleçons».

« S’ils lui collent tout ça les toubibs, c’est qu’ils savent qu’il a un pet au casque ».

Il a une tête à clouer les pattes des chats.

Il est d’où ton père déjà? Du Danemark? Putain ça peut pas mieux tomber. Tu sais contre qui ils ont joué leur premier match officiel, Les Danois, en 1949? Et tu as une idée du score? 49 grains à 0. [match de hockey]

La crosse [pour le bâton de hockey : on se croirait dans une traduction française d’un roman de Philip Roth].

La semaine dernière on a tous chopé la fouiste, toute la taule d’un coup, à se vider du matin au soir les uns devant les autres et à croquer de l’Immodium par poignées.

Je vais en démouler un vite fait [il va faire caca, devant son colocataire].

Voir aussi :

Température et incipit : Tous les hommes n’habitent pas le même monde de Jean-Paul Dubois.

Confier son avenir politique à trois points-virgules.

Mise à jour du 20 octobre 2019:

Pour compléter le tableau, des zeugmes que j’avais refilés à L’Oreille tendue :

«L’Excelsior était à l’image de sa piscine. C’était un immeuble fragile, fantasque aussi, joueur, primesautier. Été comme hiver, il fallait toujours garder un œil sur lui. Sinon, profitant de la moindre inattention, il risquait de me fausser compagnie. Charge à moi de le ramener ensuite à la raison et à la maison. Il en allait alors de L’Excelsior comme du dentifrice, prompt à gicler hors de son tube, moins fervent pour y retourner.»

«Dans cette église vide, quand LeBlond s’asseyait à sa table de travail, quand ses doigts convoquaient tous les diables du jazz, du blues et du swing, la vieille barque se soulevait soudain, les cieux viraient au bleu, le bonheur s’engouffrait dans les nefs et les tympans, Jésus rentrait dans sa tombe, et Gerard, le prélat de Sherbrooke, régnait en unique maître au plus haut des cieux.»

«Le 24 avril de cette année-là, en fin de matinée, victime du mauvais goût de la mode, mais aussi de son âge et surtout du réajustement brutal du prix du pétrole, la dernière DS sortit des usines Citroën du quai de Javel.»

«J’aime la géographie des voyages, celle que l’on traverse à pied, à hauteur d’homme, instruit par les déclivités, la fatigue des jambes et le caprice des cieux. Beaucoup moins celle des livres enluminés de graphes et de data. Mon séjour au campus se résuma donc en une suite de va-et-vient désinvoltes, de contrôles de méconnaissances, de séances de polycopiés entrecoupées d’interminables journées de cinéma qui, le soir venu, me rendaient aux miens illuminé mais fourbu.»

«J’ignore tout de l’homme qui, à ma suite, a repris cette charge et accepté de vivre dans les viscères de cette résidence. Ni à quoi ressemblent aujourd’hui les entrailles de L’Excelsior. Je sais seulement que ce petit monde imaginatif de soixante-huit unités, capable de produire une infinie combinaison de pannes, de soucis et d’énigmes à résoudre, me manque énormément.»

Référence :

Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Éditions de l’Olivier, 2019. (édition numérique)

 

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