La compagnie des livres en 2015

Marie D. Martel m’interpelle sur Facebook. Qu’ai-je lu en 2015 qui mériterait de figurer dans une manière de Top 10? Je vais tricher, je le sais.

Épineuse question. Allez, sans trop y penser. Des relectures, en premier : Raymond Radiguet, Le diable au corps; Goethe, Les souffrances du jeune Werther; Pierre Michon, La Grande Beune; Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux; Patrice Desbiens, Rouleaux de printemps.

Plus près : Léonardo Padura, Hérétiques; Maylis de Kerangal, À ce stade de la nuit; Martin Amis, La maison des rencontres; Christine Angot,  Un amour impossible.

Des Québécoises : Catherine Mavrikakis, La ballade d’Ali Baba; Sylvie Drapeau, Le Fleuve; Martine Audette, Tête première dos contre dos.

Des essais sur notre langue : Benoît Melançon, Le niveau baisse; Anne-Marie Beaudoin-Bégin, La langue rapaillée. Combattre l’insécurité linguistique des Québécois.

Oups, je dépasse déjà le compte de dix, et il y en aurait d’autres… Peut-on ajouter ceux qu’on n’a pas vraiment aimés, mais qui nous ont permis de joyeuses activités para-littéraires ? : Soumission, lu à la plage et Millennium IV qui a terminé sa vie au fin fond d’un lac à l’eau claire.

Pure détestation, mais lu pour la cause : Le Crépuscule des bibliothèques.

Tous disponibles dans le réseau des Bibliothèques publiques de Montréal

Hors catégorie et les dépassant tous :

  • Le Cher journal d’un vieux pote, Éditions du casier postal numérique, Février-décembre 2015, 163 entrées, un peu plus de 120 000 mots.
  • Sur WhatsApp, autre pote, quelque 10 000 mots de poésie urbaine pas piqués des hannetons. Janvier à mai 2015.

 

 

 

 

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L’amour au temps de la poste restante et du numérique

Le diable au corps

Replonger dans Radiguet. Le diable au corps. Concordance des temps pour les épistoliers. Passage où l’amant espère, transi, cueillir une lettre de sa bienheureuse à la poste restante, alors qu’au temps du numérique l’enamouré attend un texto de l’éphémère.

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Les oiseaux tombent du ciel : ménage à trois

Pluie de grenouilles

[À l’instar de L’Oreille tendue (voir ses Accouplements), j’aime bien la rencontre fortuite de textes littéraires d’horizons différents.]

Des extraits tirés de deux romans parus en 2011. Deux romans rappelant le châtiment divin narré dans Les dix plaies d’Égypte  :   » les grenouilles tombèrent et recouvrirent l’Égypte » (Exode 7,25-8,11)

Dans l’un – Il pleuvait des oiseaux – l’action se situe en Ontario à Mathison, dans l’autre – Le Cas Sneijder – l’auteur relate un événement ayant eu lieu au coeur de l’Arkansas.

Les oiseaux tombent du ciel, en synchro. Une vraie plaie :

On y voyait des hommes vêtus de combinaison blanches, portant des gants de protection, et le visage recouvert d’un masque à gaz, ramasser d’innombrables oiseaux morts dans les rues et sur les toits des maisons d’un petit village.

[…]

Dans la rue principale du village, les gens se regardaient, allaient puis revenaient, poussaient une bête du bout du pied, levaient de temps à autre la tête vers les nuages, comme s’ils espéraient une explication miraculeuse face à tous ses morts qui tombaient du ciel et remontaient du ventre des rivières

Le Cas Sneijder

Il pleuvait des oiseaux, lui avait-elle dit. Quand le vent s’est levé et qu’il a couvert le ciel d’un dôme de fumée noire, l’air s’est raréfié, c’était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux et ils tombaient en pluie à nos pieds.

Il pleuvait des oiseaux

Références

Dubois, Jean-Paul, Le cas Sneijder, Paris, Éditions de l’Olivier, 2011, 217 p.

Saucier, Jocelyne, Il pleuvait des oiseaux, Montréal, XYZ, 2011, 179 p.

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Les mots et les choses, le début et la fin du monde

À l’instar de L’Oreille tendue (voir ses Accouplements), j’aime bien la rencontre fortuite de textes littéraires d’horizons différents.  Deux extraits : l’un tiré de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia-Marquez, l’autre de 2084 : la fin du monde de Boualaem Sansal. Ça tourne autour des mots et des choses, du début et de la fin du monde.

Le monde était si récent, que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. Cien años de soledad

À la fin des fins régnera le silence et il pèsera lourd, il portera tout le poids des choses disparues depuis le début du monde et celui encore plus lourd des choses qui n’ont pas vu le jour faute de mots sensés pour les nommer. 2084 : la fin du monde

Références

Sansal, Boulaem, 2084 : La fin du monde, Paris, 2015, 273 pages

Garcia Marquez, Gabriel, Cent ans de solitude, Paris, Éditions du Seuil, 1968, 391 pages. Traduit de l’espagnol par Claude et Carmen Durand.

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Repousse-lecteur : Crépuscule des bibliothèques

J’ai lu Crépuscule des bibliothèques de Virgile Stark, un bibliothécaire qui s’est fendu d’un pamphlet autour de « la barbarie à visage numérique ». Il ne se fera pas d’amis auprès de ses collègues qu’il accuse de s’être laissé abuser par « la propagande soviétoïde en faveur des technologies émergentes. » Il ne ménage pas ses épithètes pour les pourfendre : « auditoire de sourds et de fanatiques », « bibliothécaire zombie », « bibliothécaire-barbare ». Ça donne envie de poursuivre la lecture…

Il est habité par une profonde nostalgie du livre papier : « flambeau du désir », « graveur des époques », « récipient général », « plafond du cosmos ». Un peu pompier ésotérique, tout ça. Il déraisonne autour de la superficialité du texte numérique. Sachez que « la magie s’est retirée du livre pour habiter la page-écran et la symbolique des réseaux. » Que les télécommunications ont remplacé les communications. Les écrans ? « On y lit plus souvent de consternants emails et plus de tweets que la prose de Voltaire et de Thucydide ». « Nous avons jeté nos enfants, sans le moindre scrupule, sur les autoroutes de l’Information, les laissant s’abrutir avec Facebook, Twitter, Millenium et World of Warcraft. » « Le grand décervelage ». Plus personne ne lit Platon, ni Homère. Google comme « automate acéphale ». Wikipédia, « une énorme décharge immatérielle alors que l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert était selon Chateaubriand une Babel des sciences et de la raison. » Les bibliothèques y passent aussi, ces horribles tiers-lieu qui s’abaissent au niveau du plus grand nombre en fourguant au bon peuple des disques, des BD, des jeux, des accès Internet, du confort, des livres jetables et de la bouffe.

À lire pour tenir en main un beau florilège des idées reçues autour du numérique et des bibliothèques en évolution.

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Repousse-lecteur aussi publié sur le Club des irrésistibles des Bibliothèques de Montréal.

La référence :

Stark, Virgile. Crépuscule des bibliothèques, Éditions Les Belles Lettres, 2015, 212 pages.

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La Queen des Queens : Louise Guillemette-Labory

Louise Guillemette-Labory, directrice des Bibliothèques de Montréal. Elle travaille depuis des lustres au service des citoyens pour le développement des bibliothèques, de la culture, du loisir et du développement social. Elle profite de l’ouverture du Festival de Jazz de Montréal qui s’ouvre le 26 juin pour accrocher ses patins, non définitivement, croit-on.

Vraiment pas évident de trouver une image, une métaphore qui la dépeindrait, qui rendrait honneur à sa grandeur. Comment dire le plus grand que le grand. Hum! J’ai pensé à Falardeau, au King des Kings, à Elvis Gratton. Louise est la Elvis Gratton de la lecture publique, du développement social et autres machins inscrits dans notre planification stratégique full efficiente.

La Queen des Queens. Voilà! Attention, la comparaison a ses limites, alors que Gratton est un grossier personnage qui nous renvoie l’image de notre propre bêtise, Louise est lumière. Elle ne dirigeait pas bêtement, elle nous indiquait la direction, pour aller plus loin, plus haut, plus haut, plus haut, la Ginette Renaud des biblios!

Louise et Gratton partageaient toutefois la même devise : Think Big! C’est certain!

Elle nous a d’abord appris qu’il fallait faire copain avec le Politique et la Haute administration. Ses copains de route :  Miranda, Abdallah, Léger, Laperrière, Applebaum, lequel lui a enseigné que des problèmes d’argent il n’y en avait pas quand on a de la volonté politique… et des amis. Elle savait que nos meilleures idées doivent toujours être les idées du politique. Ça se jouait, au violon, parfois avec une grosse contrebasse larmoyante aussi. Elle maîtrisait parfaitement l’archet.

Il y a aussi eu Gérald Tremblay à qui elle a vendu le plan de consolidation des bibliothèques : harmonisation des systèmes de gestion des bibliothèques, bonification des heures d’ouverture, gratuité complète des services en bibliothèque, programme de rénovation et d’agrandissement de construction des bibliothèques et implantation de technologie RFID et du libre-service.

Des mauvaises langues ont même dit que l’ex-maire Tremblay ne savait pas qu’il avait fait ça… Louise savait convaincre. Un leadership à faire fondre les statues de bronze.

On connaît tous l’amour de Louise pour la ville de Québec, la belle capitale. Pfffff! Think big! Elle a voulu que Montréal devienne la capitale mondiale du livre.

L’automne est parfois terne, morose. Bof! Louise a dit : que la lumière soit et que naisse La Saison de la lecture de Montréal.

Elle a voulu la Bibliothèque Big, partout, tout le temps, en mouvement, impérialiste, occupant tous les territoires : physique, virtuel, hors les murs.

Des problèmes sociaux? Crise des surprimes, problèmes de maturité scolaire, de littératie, d’itinérance, d’employabilité, d’insertion sociale, d’opacité administrative, de faim dans le monde, de censure, d’ouragans destructeurs? Facile, les nouilles, la solution se trouve dans les bibliothèques.

Elle avait d’immenses lunettes roses, un grand rire tonitruant de Mère Noël. Il n’y en avait pas de problèmes, que des solutions à la portée de ses adjoints qu’elle avait savamment triés sur le volet.

Championne des paradoxes, elle tournait patiemment les coins ronds pour résoudre la quadrature du cercle, pour atteindre plus rapidement ses objectifs.

Elle a porté, olympienne, Suzanne Payette à ses baskets, le flambeau de la cause, partout sur la planète dans le train de l’IFLA des représentants des bibliothèques métropolitaines mondiales.

Je l’avais affectueusement baptisée la vendeuse de balayeuses, tant sa voix était forte pour porter, intarissable, le message avec conviction, passion et humour.

Elle était le plus grand aspirateur au monde. Un aspirateur de ce qui se disait et se faisait de mieux dans notre domaine. Outre sa vision des bibliothèques et du monde qu’elle s’attelait, inlassable, à transformer à sa guise, elle a toujours su s’approprier les meilleures idées de tous et les disséminer sans relâches. Elle se disait technouille ou technulle, mais elle était en fait technophile et technosolidaire, bien ancrée dans le siècle en cours.

Elle est devenue, au fil des ans, gigantesque mégaphone, spécialiste des systèmes intégrés de gestion documentaire, des makerspaces, du epub, de la bibliothèque numérique, du format MARC, des fablabs, de la cocréation, du codesign, des réseaux sociaux, des hubs, des tiers-lieu, de Linux, de Sierra, de la technologie RFID, d’Open Street Map, des certifications Leed, de la ludification, de technologie mobile, des Space Apps Challenge, de médialittératie, de sites web adaptatifs, des données ouvertes, des hacketons, et j’en passe. Un seul truc lui aura échappé, sans trop de conséquences, les maudits fils RSS dans lesquels elle s’amusait, comme une gamine sautant à la corde, à s’enfarger les guibolles.

Elle ne comprenait pas toujours, mais elle savait.

Elle avait un grand coeur, infatigable.

Qu’elle mette les bouts l’esprit tranquille, on poursuit son œuvre, on s’occupe de la centaine de partenaires et de projets qu’elle nous a foutus dans les pattes. On va en suer un coup, en pensant à elle, souriant!

Merci Louise, poursuis bien ta route et souhaitons que ton adjoint, le Bon Dieu, fasse que l’on se croise de nouveau, pour la lutte finale.

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Avant la retraite

Thomas Bernhard. La mauvaise conscience de l’Autriche. Un auteur féroce, à la prose percutante, haletante et ironique au service de sa haine de l’Autriche, du national-socialisme, de la famille, du catholicisme et de l’art.

Avant la retraite. Le propos. Un huis clos mettant en scène trois personnages d’une même famille. Rudolf, ex-officier nazi devenu juge, sa sœur Vera qui l’admire et l’adore jusqu’à l’inceste et l’autre, Clara, handicapée, un peu plus revêche, gauchiste, mais un tantinet complaisante dans la triste farce à laquelle elle sera conviée. Ils se rencontrent le 7 octobre de chaque année pour souligner l’anniversaire et la « grandeur » d’Himmler… La belle affaire ! Nous allons assister à ces festivités. Un lieu et un dit de la décadence. Le spectacle de la profonde hypocrisie autrichienne qu’a décriée Bernhard dans l’ensemble de son œuvre. Lire Maîtres anciens(1985) et Goethe se mheurt (sic).

La dernière partie de la pièce atteint un sommet dans la mise en scène du kitsch. Rudolf et Vera, complètement ivres, feuillettent et commentent l’album de photos familial, passant du léger (Oh ! la belle robe blanche portée jadis par Véra !) au tragique, mais toujours avec frivolité, sur un ton étal, et ce même dans la description du plus abject : les Juifs gazés, les premiers hommes que Rudolf a assassinés… On étouffe de gêne.

La scénographie. Belle mise en scène de la déliquescence de ce Monde : un piano fracassé trônant au centre de la scène, la très mauvaise qualité sonore de la musique de Wagner, Clara clouée dans son fauteuil roulant.

Le texte répétitif, obsédant, suffocant… De grands acteurs. Se mettre ce texte en bouche, tout un exploit. À voir, jusqu’au 13 décembre, au Théâtre Prospero.

Bernhard, Thomas. Avant la retraite, Théâtre Prospero, 2014.

Ce texte a d’abord été publié sur le portail du Club des irrésistibles

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Lecture pêle-mêle : tentative de recadrage en 140 caractères

Vous lisez pêle-mêle : romans, BD, nouvelles. Une dérive insensée, hivernale. Ouvert aux suggestions de tout un chacun : amis, critiques, auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, enfants.

Futile tentative pour y mettre un peu d’ordre en cadrant vos lectures des dix derniers jours avec de petites recensions oulipiennes comportant 140 caractères, pile-poil.

Trois femmes puissantes / Marie Ndiaye

Trois fortes novelas. Déliquescences : enfants abandonnés, trahis, bafoués. Corps marqués, grugés. Mémoires chiffonnées et femmes puissantes

Ristigouche / Éric Plamondon

Un boucher, Pierre Lhéger. La lente mort de sa mère. La défaite de la Ristigouche, la pêche et le sauvetage d’un cachalot. Épuiser un destin

L’apiculture selon Samuel Beckett / Martin Page.

Pour redécouvrir l’auteur de En attendant Godot jouant au bowling et se confectionnant de fausses archives afin de confondre ses biographes…

Tyler Cross. [1] / scénario, Fabien Nury ; dessin, Brüno.

Le truand Tyler Cross n’attend pas Godot pour occire les vilains qui veulent lui reprendre les 17 kilos de came qu’il traîne dans sa musette

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire / Jonas Jonasson

Le délire d’un Suédois qui m’a rappelé Paasilina. Traversée explosive du 20e siècle d’un mec et de ses potes : Franco, Mao, Truman, Einstein

Economix : la première histoire de l’économie en BD / texte de Michael Goodwin & illustrations de Dan E. Burr

Un véritable coup de génie, en BD : dire l’économie, son histoire, ses travers, ses ratés. Le néo-libéralisme en prend un peu pour son rhume

Faits divers / Anouk Ricard.

Traduction truculente de faits divers qui dépassent l’imagination. Trié sur le volet : Elle met du ciment dans les fesses de sa patiente. BD

Bébé blues. 18, Chaque fois que je regarde les enfants, je me demande où sont passées toutes ces années / Rick Kirkman, Jerry Scott

BD que m’a largué fiston pour mon édification. Les affres de la paternité. Il y en a 19! Lui fourgue les Paul de Rabagliatti. Échange inégal

Carnets libres. 2, Le compteur intelligent / Daniel Sylvestre

Sublimes gribouillis. Québec Volt installe des compteurs intelligents dans Villeray. Ça dérape rare et le gin-fizz n’arrange pas les choses

Merde, vous avez oublié Demain sera sans rêves (version numérique) de Jean-Simon Desrochers et Les 120 journées de Sodome (libre de droit) du Marquis. Partie remise.

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Ces recensions ont aussi été publiées le 28 novembre 2013 sur le portail du Club des irrésistibles.

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Nuits blanches au Motel Lorraine

Billet publié le 27 octobre 2013. Englouti dans le cyberespace et récupéré grâce aux bons soins de Wayback Machine.

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Comment dire le plaisir que j’ai eu à lire, relire et écouter ce texte. Il faut vraiment se le jouer et se le rejouer pour en apprécier la construction d’ensemble, son agencement formel, sa beauté. Texte variation, texte jeu, texte labyrinthe, texte énigme aussi, à décoder. Certains livres souffrent de la hâte du lecteur. Motel Lorraine est un livre qui se broute, si on veut vraiment en savourer tout le feuilleté.

La trame narrative est, à première vue, simple : une mère, Sonia, décide de s’enfuir du Québec avec ses deux filles (Georgia et Louisiane) pour aller vivre à Memphis. Mais pourquoi cette fuite ? Elles atterriront dans la chambre du Motel Lorraine où a été assassiné Martin Luther King. Motel Lorraine a son mot à dire sur l’affranchissement d’un peuple (les Noirs d’Amérique), mais aussi sur celui de tous les personnages qui peuplent le roman, notamment celui des deux adolescentes qui cherchent tant bien que mal à s’arracher de l’emprise de leur mère, l’une en tentant de s’intégrer au Carnaval du coton et l’autre au concert de la Pentecôte… Une véritable danse du sacré et du profane.
Roman aux multiples destins croisés, chargé de drames humains et d’impostures.

Une violence originelle
Lire Motel Lorraine pour appréhender la densité de la douleur, une violence originelle, la mauvaise conscience de l’Amérique blanche : Memphis, « ville restée longtemps couchée sur le flanc à lécher ses plaies, (…) une cité construite avec les forces vives arrachées à l’Afrique, sur la terre volée aux Indiens chicachas », le coton cette honte du Sud, quatre fillettes noires tuées dans une église à Birmingham. Martin Luther King assassiné.
Le texte s’enracine autour de ce mal originel, lequel déteint sur la plupart des corps des personnages marqués par la douleur, la maladie, l’infirmité : la jambe pourrie de Sonia, son diabète ; Georgia, ses yeux minuscules, « petits comme des haricots secs », son menton trop bas et ses jambes maigres ; l’anorexie de Louisiane ; le bras droit paralysé de Grace, la directrice de la chorale ; le satané ulcère de Aaron ; le pasteur Whitehead de Brown Chapel Church est à moitié sourd, dépressif et a des doigts arthritiques ; même le Motel Lorraine est un musée décati et les photographies de fleurs d’Aaron sont si vraies qu’elles flanquent des allergies, etc. Ils ont tous mal et pourtant, « certains enfants sont porteurs de glorieuses promesses », car il existe un Baume à Galaad pour « cicatriser toutes les peines (…) et effacer la marque de toutes les trahisons ».

Une pierre rare
Je cherchais un mot qui pourrait subsumer le projet Motel Lorraine. Je pensais à une pierre rare. Une pierre que l’auteure aurait poncée de longs moments. Polie comme Grace a poli la voix d’Alabama, la jeune cantatrice : un joyau. Bijoux et colifichets prennent d’ailleurs une place importante dans le récit. Je pense à la montre-bracelet de Louisiane, à Sonia, la mère irlandaise, qui porte des bijoux achetés à l’Armée du Salut, à la petite corne d’abondance sertie de diamants qui passe de main en main et protège de tous les dangers (d’Alabama à Georgia à Jacqueline – femme de chambre au Motel Lorraine -, à Brenda qui porte un faux diadème lors de la parade du Carnaval du coton, au sautoir perlé de Brenda Golden qui marque bien son caractère névrotique et, enfin, à la « manchette d’un blanc immaculé attachée par un bouton en forme d’ancre de bateau » d’Aaron gisant sur Mulbory Street et pour finir à Alabama, la perle rare. Roman miroitement.

Variation, double, duplicité
Le texte déploie toute une série de variations autour de différents thèmes. J’ai déjà dit l’omniprésence du mal et le miroitement des bijoux.
Le thème du double joue aussi un rôle important dans le développement de l’histoire (des histoires). Il n’existe pour ainsi dire pas d’unicité des êtres, les personnages sont pour la plupart le pendant d’un autre, parfois leur reflet, et, en d’autres moments, des doubles inversés. Roman miroitement.

Des exemples qui essaiment dans le récit : le couple Jacqueline et Grace fait parfaitement écho à celui d’Alabama et Georgia ; la cicatrice sur la joue d’Ebony et celle de sa fille Alabama ; Georgia pressentie comme doublure d’Alabama pour le concert de la Pentecôte ; les parents de Grace sont morts dans un accident de voiture, Aaron subira le même sort ; les enfants abandonnés : Alabama et la fille enlevée dans un centre d’achat ; Lou a l’air buté qu’avait Lonzie au même âge (selon Jacqueline) ; les voyantes : la mère tireuse de cartes, Grace la voyante, Lou qui souhaite la mort de Aaron ; une photographie d’art montrant deux lys d’or ; l’écrivain « un loup dans un manteau de brebis » et la même image pour décrire la mère kidnappeuse.

Le texte joue aussi de la simultanéité des événements : Sonia quitte Montréal le jour de l’assassinat de King. Le vase de Chine des parents de Grace est renversé au moment même de la mort de King.

Il faudrait aussi dire la folie du voir et du caché, l’espièglerie avec laquelle l’auteure mène le récit en jouant un peu à la cachette avec le lecteur, ses habiles et nombreuses stratégies narratives et laisser entendre Un Baume à Galaad.

Un beau texte.

Complément de lecture : There is a Balm in Gelead, par Archie Shepp et Jeanne Lee.

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Brigitte Pilote, Motel Lorraine, Stanké, 1993

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Ma dentiste et moi : mille soleils splendides

« Vous n’avez même pas lu Mille Soleils splendides !?! » Ma dentiste m’a lâché ça tout à trac alors qu’elle s’activait avec son bistouri pour m’inciser la gencive. « C’est un chef-d’oeuvre, le meilleur livre que j’aie lu ces dix dernières années ! » Même pas le temps de répondre qu’elle sort sa Black and Decker pour un surfaçage radiculaire des parois osseuses un peu bosselées de ma délicate dentition. Je réussis à l’interrompre : un que j’ai adoré, ces deux dernières années, c’est Le Temps où nous chantions de Richard Powers (2003, 2006). Elle demande à son assistante un peu médusée et emmêlée dans le tube de son aspirateur buccal de prendre en note le titre en question. J’en profite aussi pour lui parler de Jean-Paul Dubois, de la hantise de ses personnages pour les dentistes. « Notez, Nathalie ! ». On dérive sur Yourcenar, « une Balzac moderne » et sur Lionel Shriver, Il faut qu’on parle de Kevin (2006), « dur, dur, pas plus d’un chapitre par jour, me dit-elle, et à lire dans le texte original si possible ». Bien sûr !

Allez ! Trêve de littérature. Activons-nous lentement ! Morts à ses vilains dépôts sous gingivaux !

J’ai un rapport très littéraire à ma dentiste. Laquelle a de ses jolis coups de coeur cependant que ma bouche agonise et s’ensanglante. Bon joueur, je me suis évidemment empressé de lire ces Milles Soleils splendides. Lu le temps du long et lancinant dégel de mon palais et de ma gencive. Elle y avait mis la gomme avec l’anesthésie, ma charmante médiatrice dentiste.

Le récit : deux femmes que tout sépare vont finir par se rencontrer, se détester et devenir de grandes amies. Elles partagent un même mari hystérique, jaloux et violent. Il y a une lecture et une pratique, disons talibane du Coran.

Un roman romancé, dur, qui retrace l’histoire récente de l’Afghanistan : la guerre entre les clans, les horreurs commises par les moudjahidines et les Soviétiques, l’arrivée au pouvoir des talibans. On comprend ici les grands cris des féministes dans le débat sur la Charte eu égard à la condition faite aux femmes dans certaines parties du globe : interdiction de travailler, port de la burqa, interdiction de circuler sur la place publique, interdiction de lire et de s’éduquer, mariage en bas âge forcé avec des forcenés. Un roman coup de poing avec à l’horizon, peut-être : mille soleils splendides.

Un chef d’œuvre ? Rien, sur le plan littéraire, à vous jeter en bas de votre chaise de dentiste, mais un excellent livre.

Frais pour la dentiste : 850$. Pas de la tarte quand même pour un conseil de lecture…
La prochaine fois, je vous cause de ma cavale en Louisiane au Motel Lorraine avec Brigitte Pilote.

Faut se donner des objectifs dans la vie, quand même !

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