Température et incipit dans Le plongeur de Stéphane Larue

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Bof! L’auteur n’a pas suivi les conseils d’Elmore Leonard dans son roman Le plongeur.

Lauréat du Prix des libraires du Québec 2017.

Prologue :

«La GRATTE éclaire de son gyrophare la façade blanchie des immeubles. Elle avance lentement sur Hochelaga en tassant la neige devant elle. On arrive enfin à la dépasser et on tourne dans une petite rue mal éclairée. Le ciel est encore bas, sombre et cotonneux.»

Et au début du chapitre 1 :

«Des flocons de neige mouillée s’écrasaient mollement sur le pare-brise. On n’entendait que la va-et-vient des essuies-glaces et la rumeur étouffée de voitures qui passaient à côté de nous. Malik s’était garé le long du trottoir, derrière une Tercel qui avait connu des jours meilleurs. Il avait éteint la musique et regardait devant lui. Le ciel commençait déjà à s’assombrir. Il était à peine seize heures.» p. 33

Mise à jour du 28-05-2017

Et le livre s’achève ainsi :

«Je souris et sors par en avant en plissant les yeux dans la poudreuse cristalline .»

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Une critique :

«C’est dans cet univers cru et sans joie — mais pas sans beauté noire — que le lecteur avance sur les pas du protagoniste, à l’aveugle, le motton dans la gorge. Poignant et magnifique.» Christian Desmeules, Qui perd gagne, Le Devoir, 29 octobre 2016.

Des zeugmes en prime, c’est ici en fin de phrase, cueillis par l’Oreille tendue.

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Stéphane Larue, Le Plongeur, Le Quartanier, 2916, 569 pages. (disponible aussi  en version numérique dans une bibliothèque  près de chez vous, ouverte 24 heures sur 24.)

 

 

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Température et incipit : Tabou de Ferdinand von Schirach

Ferdinand Von Shirac

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

 

«Par une claire matinée du printemps 1838, Paris, sur le boulevard du Temple, une nouvelle réalité vit le jour. Elle modifia le regard, le savoir et la mémoire des hommes. Et au bout du compte, la vérité.

[…]

Daguerre venait d’inventer la photographie.»

 

Ferdinand Von Schirach, Tabou, Gallimard,  Du monde entier, 224 p. (version numérique ici à la Bibliothèque de Montréal)

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Température et incipit : Les météores de Michel Tournier

IMG_7626Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Hum! Le souffle de Michel Tournier au début de son roman Les Météores :

«Le 25 septembre 1937, un courant de perturbations circulant de Terre-Neuve à la Baltique dirigeait dans le couloir de la Manche des masses d’air océanique doux et humide. À 17 h 19 un souffle d’ouest-sud-ouest découvrit le jupon de la vieille Henriette Puysoux qui ramassait des pommes de terre dans son champ, fit claquer le store du Café des amis de Plantcoët, rabattit brutalement l’un des volets de la maison du docteur Bottereau en bordure du bois de la Hunaudaie, tourna huit pages des Météores d’Aristote que lisait Michel Tournier sur la plage de St-Jacut, souleva un nuage de poussière et de paille broyée sur la route de Plélan, mouilla d’embruns le visage de Jean Chauvé qui engageait sa barque dans la baie de l’Arguenon, fit bouffer et danser sur la corde où ils séchaient les sous-vêtements de la famille Pallet, emballa l’éolienne de la ferme des Mottes, et arracha une poignée de feuilles dorées aux bouleaux blancs du jardin de la Cassine.»

Michel Tournier, Les météores, Folio, Gallimard, 625 p. (aussi disponible en version numérique sur le site web des Bibliothèques de Montréal.

 

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Température et incipit dans les romans : McCarthy et Musil

La route et l'homme sans qualitésNever open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Ah bon! Allons voir du côté de Cormac McCarthy et de Robert Musil.

La route :

Quand il se réveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l’enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l’obscur et chaque jour plus plus gris que celui d’avant. Comme l’assaut d’on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie. À chaque précieuse respiration sa main se soulevait et retombait doucement. Il repoussa la bâche en plastique et se souleva dans les vêtements et les couvertures empuantis et regarda vers l’est en quête d’une lumière mais il n’y en avait pas.

L’homme sans qualités :

On signalait une dépression au-dessus de l’Atlantique; elle se déplaçait d’ouest en est en direction d’un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l’éviter par le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l’air et de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et du mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l’anneau de Saturne, ainsi que d’autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu’en avaient faites les annuaires astronomiques. […] Autrement dit, si l’on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c’était une belle journée d’août 1913.

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Cormac McCarthy, La route, Éditions de l’Olivier, 2008 (pour la version française), 418 p.

Robert Musil, L’homme sans qualités, tome 1, Seuil, Le don des langues, 1956 (pour la traduction française), 793 p.

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Température et incipit dans les romans (1-2)

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Ah bon!

C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.

 Georges Orwell, 1984, Gallimard, Folio, 2015, version numérique, (édition originale 1949)

Et en prime :

Chaude, pensaient les Parisiens. L’air du printemps. C’était la nuit en guerre, l’alerte. Mais la nuit s’efface, la guerre est loin. Ceux qui ne dormaient pas, les malades au fond de leur lit, les mères dont les fils étaient au front, les femmes amoureuses aux yeux fanés par les larmes entendaient le premier souffle de la sirène. Ce n’était encore qu’une aspiration semblable au soupir qui sort d’une poitrine oppressée. Quelques instants s’écouleraient avant que le ciel tout entier s’emplît de clameurs. Elles arrivaient de loin, du fond de l’horizon, sans hâte, aurait-on dit ! Les dormeurs rêvaient de la mer qui pousse devant elle ses vagues et ses galets, de la tempête qui secoue la forêt en mars, d’un troupeau de bœufs qui court en ébranlant le sol de ses sabots, jusqu’à ce qu’enfin le sommeil cédât et que l’homme murmurât, en ouvrant à peine les yeux.

– C’est l’alerte

Irène Némirovsky, Suite française. [Paris] : Gallimard, 2006, c2004. 573 p. (version numérique)

À suivre.

Merci à Serge Côté pour l’illustration.

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Gai savoir

cailléThanatopraxie et croque-mort. L’auteure «croque sur le vif» en de cours esquisses les souvenirs et les faits d’armes de son père thanatologue. C’est à la fois lourd et léger : une femme demandant qu’on dépose un sandwich au fromage et deux petites bières dans la tombe de son défunt (rappel de son goûter quotidien : p’tite vie); une femme met le feu à sa maison, descend au sous-sol, s’enferme dans son congélateur et se tire une balle dans la tête (pour ne pas partir en fumée); un corps est repêché des eaux, il est vide, une anguille lucifuge ayant fait festin des organes du macchabée en entrant par un orifice et ressortant par l’autre (je lisais dernièrement dans Cosmos de Michel Onfray que les Français aiment justement déguster l’anguille). Des suicidés, des tombes vides, des irrécupérables, des brûlés vifs, des cendres de corps entremêlés dans une urne funéraire. Il y a aussi un mort vivant. Ça serait banal, ferait un peu fait divers, sans la plume de l’auteure tout aussi incisive que le bistouri de son papa, sans une certaine poésie et un peu d’humanité. C’est aussi ça la vie, des corps décomposés à recomposer pour une dernière mascarade.

Anne-Renée Caillé, L’embaumeur, Héliotrope, 2017, 104 p.

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De la cause et des effets : accouplements

don-quichotte-antonio-saura (1)[À l’instar de L’Oreille tendue (voir ses Accouplements), j’aime bien la rencontre fortuite de textes et propos d’horizons différents. Mettons Marine Le Pen à contribution.]

Lors d’une entrevue au 24/60 (21 mars 2016) avec Anne-Marie Dussault, Marine Le Pen, stigmatisant le communautarisme bisounours canadien et l’accueil des 25 000 réfugiés syriens au Canada, s’est fendue d’un douteux syllogisme :

Les mêmes causes entraînent les mêmes effets. Ça, ça s’appelle la sagesse populaire. (à 4 minutes 40 secondes, par là)

Elle est en bonne compagnie avec les personnages benêts imaginés par Cervantès et Flaubert :

Chez Cervantès, quand le curé et le barbier tentent de guérir Don Quichotte de sa folle quête inspirée par sa lecture des romans de chevalerie :

Un des remèdes qu’imaginèrent pour le moment le curé et le barbier contre la maladie de leur ami, ce fut qu’on murât la porte du cabinet des livres, afin qu’il ne les trouvât plus quand il se lèverait (espérant qu’en ôtant la cause, l’effet cesserait aussi).

Chez Flaubert(remixant Cervantès), au moment où Emma est mourante après avoir absorbé de l’arsenic, Homais, ayant purgé la belle, y va d’une envolée scientiste :

Diable !… cependant… elle est purgée, et, du moment que la cause cesse

L’effet doit cesser, dit Homais ; c’est évident. 

Le gros bon sens qui traverse les siècles…

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Miguel de Cervantès : L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, Feedbooks, version numérique

Gustave Flaubert : Madame Bovary, Feedbooks. (version numérique)

 

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L’angoisse de la carte de jeu perdue dans l’oeuvre de Jean Echenoz

Art public - Wroclaw

Contexte

Umberto Eco est mort. Lecture intensive de Jean Echenoz ces derniers jours. Mettons en scène LmoD (sobriquet du Lecteur modèle, un concept développé par Eco) et un type pris au hasard, un faire-valoir qui lui donnera la réplique. Il se nommera Tausk, comme l’un des protagonistes du dernier récit de Jean Echenoz : Envoyée spéciale. Postulons que LmoD a mis les bouts vers une destination inconnue avec Ella F., la fille de tous les possibles. Un amour foudroyant, les soudant. Une rumeur circule dans le cercle restreint de leurs amis : l’éphémère serait en cloque. Conversation interceptée, disons, sur une version augmentée de Messenger, par un disciple du collectif Anonymous,  jaloux de LmoD, et lui aussi profondément enamouré d’Ella F. Mince intrigue. On verra. Montréal joue. Jouons avec les mots et la phrase de Jean Echenoz.

Dialogue de sourds :

Tausk – Quoi de neuf?

LmoD – Plongé dans Echenoz…

Tausk – Il y a des rumeurs qui circulent à ton sujet …

LmoD – Pas le temps de m’intéresser aux ragots. Je m’éparpille dans une étude sur la figure de l’énumération (effet Balzac) dans les œuvres de Zola et Echenoz (principalement).

Tausk – Hum! Passionnant. Rien de mieux à faire dans ton alcôve secrète avec ta douce… Tout de l’air que tu l’as engros…

LmoD  [filant la métaphore] – Chez Zola, l’énumération est bien pleine, justement, elle vise l’exhaustivité,  jusqu’à l’ennui du lecteur, aussi émérite soit-il.

Tausk –  … elle serait en cloque….

LmoD  [dans son envolée, ignorant Tausk] – Tu as lu ce passage sur les portières et les tapis dans Au bonheur des dames de Zola? T’as remarqué tous ces détails superfétatoires autour des tapis et des portières. Extrait :

Du milieu de la place Gaillon, on apercevait ce salon oriental, fait uniquement de tapis et de portières, que des garçons avaient accrochés sous ses ordres. D’abord, au plafond, étaient tendus des tapis de Smyrne, dont les dessins compliqués se détachaient sur des fonds rouges. Puis, des quatre côtés, pendaient des portières : les portières de Karamanie et de Syrie, zébrées de vert, de jaune et de vermillon ; les portières de Diarbékir, plus communes, rudes à la main, comme des sayons de berger ; et encore des tapis pouvant servir de tentures, les longs tapis d’Ispahan, de Téhéran et de Kermancha, les tapis plus larges de Schoumaka et de Madras, floraison étrange de pivoines et de palmes, fantaisie lâchée dans le jardin du rêve. À terre, les tapis recommençaient, une jonchée de toisons grasses : il y avait, au centre, un tapis d’Agra, une pièce extraordinaire à fond blanc et à large bordure bleu tendre…

Tausk – Ça ne doit plus exister des portières de Syrie avec l’avancée du Daesh? Mais… Y’a Constance, ta cousine, qui se fait un peu de mouron pour le petit en route dans le bedon d’Ella F.

LmoD – Un peu de sérieux, tu vas me faire perdre le fil… Alors que chez Echenoz, a contrario de Zola, l’énumération est marquée par le manque, la déliquescence et la dérision. Y’a toujours un truc qui cloche dans les énumérations d’Echenoz. Elles disent l’ébrèchement, la dégradation, l’obsolescence. Je te mets trois extraits triés sur le volet dans son œuvre : (j’y ajoute des petites touches de gras pour te faciliter la compréhension, mais je ne t’indique pas les pages correspondantes des citations, impossibles, parce que les livres ont été lues en édition numérique avec des polices de caractères ajustées un peu aléatoirement selon le moment du jour ou en fonction d’émotions incontrôlables passagères. T’as saisi? Mon mode de lecture préféré déconcerte la pagination) :

Les rues désertes étaient jonchées de choses diverses et dégradées : on pouvait trouver là, par terre et qu’on ne ramassait pas souvent, des cartouches non tirées laissées par une compagnie momentanée, du linge épars, des casseroles sans poignée, des flacons vides, un acte de naissance, un chien malade, un dix de trèfle, une bêche fendue. (14, Minuit, Paris, 2012). [un dix de trèfle dans cette énumération, il est complètement dingue]

Plus tard elle venait d’inspecter le pavillon en détail, d’ouvrir les penderies vides où s’entrechoquaient des cintres et les tiroirs pleins d’objets incomplets : albums photographiques désaffectés, clefs sans étiquette, cadenas sans clefs, manches d’accessoires et poignées de portes, tronçons de bougies, fragments de montants de lit, montre privée de sa grande aiguille. (Un an, Minuit, Paris, 1997).

Ce boulevard, – s’y trouvait une sorte de marché sauvage épars comme un terrain vague et où, à même le trottoir, des pauvres vendaient à des pauvres toute pauvre sorte d’objets de troisième main, sorbetière ou centrifugeuse sous blister crevé, jeu de tasses ébréchées, lots de yaourts discrets sur leur péremption, grille-pain sans prise électrique, mixeur insoucieux de garantie, liasses d’anciens magazines télé sans illusions sur leur avenir, vieux jouets, gants dépareillés, vieilles fringues et tout ce que l’on pourrait encore énumérer. (Envoyée spéciale, Minuit, Paris, 2016.)

Tausk – Hum, un tantinet perecquien… mais la fille, Ella F., celle de tous les possibles?

LmoD – En effet, si on pense à Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Perec. Echenoz va toutefois plus loin, en partant d’un simple objet, un simple ticket de métro, il a vraiment le chic dans la description de tous ses possibles et ses usages connexes. Il décline le Monde dans toute sa plénitude, mais il se garde une petite gêne, car il a des trucs narratifs plus urgents à traiter, et il est parfois épuisé (le narrateur l’affirme dans Envoyée spéciale). Je te rajoute un petit morceau tiré de son roman Au piano :

C’est qu’il y aurait pas mal de choses à dire de ces tickets, sur leurs usages annexes – cure-dents, cure-ongles ou coupe-papier, plectre ou médiator, marque-page et ramasse-miettes, cale ou cylindre pour produits stupéfiants, paravent de maison de poupée, micro-carnet de notes, souvenir, support de numéro de téléphone que vous gribouillez pour une fille en cas d’urgence – et leurs divers destins – pliés en deux ou en quatre dans le sens de la longueur et susceptibles alors d’être glissés sous une alliance, une chevalière, un bracelet-montre, pliés en six et jusqu’en huit en accordéon, déchirés en confettis, épluchés en spirale comme une pomme, puis jetés dans les corbeilles du réseau, sur le sol du réseau, entre les rails du réseau, puis jetés hors du réseau, dans le caniveau, dans la rue, chez soi pour jouer à pile ou face : face magnétisée, pile section urbaine –, mais ce n’est peut-être pas le moment de développer tout cela.  (Au piano, Minuit, Paris, 2003).

Tausk – Je suis un peu mêlé, il épuise tous les possibles ou il dit le manque?

LmoD – T’es trop binaire. Il énonce l’inachevé de la totalité ébréchée sur un ton parfois surréaliste. D’ailleurs, il n’a pas que ça à faire, énumérer, c’est un écrivain à temps plein.

Un an constitue aussi une tentative d’épuisement de tous les sons. Dans Un an (on trouvera un résumé du récit ici sur le site des Irrésistibles) Victoire entend des voix. Dans l’extrait suivant, elle perçoit de curieux bruits – on apprendra plus loin dans le récit que ce sont des sons de balles de golf:

Nul écho non plus n’émanait des demeures alentour bien que Victoire, au bout de quelque temps, commençât de percevoir des sons légers, parfois, aux environs du pavillon. C’étaient des bruits de chute ou de choc discrets, à peine audibles, de nature et d’amplitude variables, étouffés ou mats, parfois suivis de rebonds : une fois ce fut un éclat de verre brisé, une autre un impact de grosse caisse, un grincement bref, un pétard faisant long feu, une seule fois un cri étouffé. Ils survenaient sans régularité, une ou deux fois par jour, certains jours pas du tout. Victoire finit par se mettre à l’affût sans pouvoir établir leur origine. Il suffisait parfois, après que deux jours de suite ils ne se furent plus manifestés, qu’elle oubliât leur existence pour qu’inopinément l’un d’eux vînt rappeler à son souvenir leur série. Au moins, ne se produisant jamais de nuit, ne troublaient-ils pas son sommeil.  (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Utiles les sons pour ce portraitiste, pour télescoper différents niveaux de la réalité : la syntaxe, les chars et la vie en général, dont la sexuelle (tant qu’à y être).

 La voix de Castel était un peu cassée, lyophilisée, sèche comme un échappement de moteur froid, quand celle de Poussin sonnait tout en rondeur et lubrifiée, ses participes glissant et patinant comme des soupapes, ses compléments d’objet dérapant dans l’huile [il n’est pas dit s’il domine l’imparfait, ni s’il compose avec lui – voir Dickner, Le romancier portatif]. Ils vivaient, sans argent, à l’écart des hommes et se nourrissaient de restes récupérés la nuit dans les décharges et les poubelles proches, et parfois également de petits animaux qu’ils savaient capturer, lapins mais aussi hérissons voire lézards, et sexuellement semblaient se satisfaire l’un de l’autre.  (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Tausk – et quand tu poses ton oreille sur le bedon d’Ella F., tu l’entends le cœur vibratile du poussin? J’imagine que tu as noté dans Envoyée spéciale, Echenoz y va fort dans sa tentative d’épuisement de la figure du massacre, de la torture, de la tuerie et de la mort. Le mal de vivre quoi. Rendons hommage à l’Oreille tendue, elle a fait œuvre fort utile en la matière sur son blogue :

Certes, ça tuait dans les Grandes Blondes (1995) et dans Je m’en vais (1999), ça s’écharpait et ça mourait dans 14 (2012), mais, dans Envoyée spéciale, il y a changement d’échelle. Autour de Constance (qui n’en est pas l’incarnation, du moins en amour), on se suicide (dans le métro), on se fait rétrécir (amputation, démembrement, décapitation — pas du même personnage), on se fait tirer dessus (au revolver, au fusil d’assaut), on se fait torturer («plâtrer», en l’occurrence), on se fait manger (c’est, probablement, le sort du beagle Biscuit, nom prédestiné, alias Faust) ou broyer (un papillon). D’autres scènes frappent par leur violence, sexuelle (en prison), sociale (avec un mendiant, encore dans le métro) ou géopolitique (pourquoi tolérer la Corée du Nord ?). La fin du roman n’est pas du meilleur augure pour son héroïne (façon de parler). (Exercices de reconnaissance)

[Note du gars jaloux du collectif d’Anonymous :  Tausk peut aussi faire étalage de culture numérique]

LmoD – Excellent! En ce qui concerne les bedons et les habitats, je poursuis avec le florilège de sons dans Un an.  J’enfile par la suite avec les autres sens…

Chambre à peine moins coûteuse et vue sur le parking, réceptionniste eczémateux, personnel distrait, tuyauterie sonore : des coups de bélier faisaient trembler à toute heure les canalisations. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Tausk – Et ça plane toujours avec ta belle?

LmoD – Et les sons encore, dans l’attente de l’éphémère amant:

Victoire laissait la porte ouverte et, pendant que Gérard montait l’escalier, les côtes du velours noir produisaient en se frottant les unes aux autres une plainte étouffée, granuleuse, évoquant un roucoulement de pigeon en apnée, dont la tonalité s’aiguisait comme Gérard grimpait de plus en plus vite. [une plainte granuleuse, fallait y penser quand même]. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

 Et quand elle plante avec son vélo volé …

Ainsi les sensations, les bruits ambiants – chaîne étranglée, froissement de garde-boue, dernier soupir du timbre et cliquetis indéfini de roue libre –, tout cela s’en fut en un rien de temps. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Et à chaque fois que les bruits résonnent lourdement dans sa tête, y’a le mec Louis-Philippe qui ramène sa fraise. Parce qu’elle est dingue, autistique, Victoire. Il y a une clef pour saisir le truc narratif pour les lecteurs émérites dans ce récit sens dessus dessous.

Victoire immergée n’était même pas très sûre de sa réalité. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Tausk – Délire interprétatif! Tu ne fais pas honneur à ton père, Eco.

LmoD – Pffft! Et quoi de mieux qu’un chien (ou son absence) pour épuiser les odeurs canines (ou leur absence) dans une manière de variation kundérienne (Victoire fait de l’auto-stop comme dans la nouvelle de Kundera : Le jeu de l’auto-stop, dans, je pense, Risibles amours).

Il y eut un prêtre au volant d’une R5 sans options, sans radio ni rien, réduite à sa fonction locomotrice : les sièges étaient raides et flottait une puissante odeur de chien bien qu’il n’y eût pas de chien. » (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Régnaient de suffocantes odeurs d’essence et de chien, mais cette fois avec un chien, calmement installé près de Victoire et qui lui adressait des regards polis et navrés comme pour se désolidariser, solliciter son indulgence rapport à la mauvaise tenue de ses maîtres. » . (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Dans la 605 flottait une odeur de grésil et de cendre mais pas de chien bien qu’il y en eût un, couché sur un plaid à l’arrière. » . (Un an, Minuit, Paris, 1997)[Note : L’Oreille tendue avait aussi relevé cette variation, dans son billet de reconnaissance susmentionné]

Tausk – C’est bon, c’est bon! Les sons, les odeurs, t’as rien sur la vision? Ta vision d’avenir avec Ella F., genre?

LmoD – Mais oui, tout se passe dans le rétroviseur. Autre belle variation kundérienne, en char –  (pour le plaisir de Jacques Villeneuve : une grosse Renault, un fourgon noir, une R5 sans options, une Seat, une Ford Escort et une Fiat – pas le temps d’épuiser toutes les marques) :

Premier extrait :

Elle commença de se déplacer en auto-stopJovial dans une grosse Renault, cheveux noirs épais lissés en arrière et moustache assortie, le premier homme qui la prit à son bord était vêtu d’un complet bleu pétrole, d’une chemise à rayures bleu ciel et d’une cravate en tricot bordeaux. Une chaînette retenant son signe zodiacal stylisé ballait par-dessus sa cravate et une tétine fluorescente surdimensionnée pendait au rétroviseur. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Et le second auquel se mêle un peu d’odeur :

Vous tombez bien, c’est là que je vais, lui dit une heure plus tard un deuxième conducteur, installé au volant d’un fourgon noir au rétroviseur duquel se balançait une silhouette de sapin déodorant(Un an, Minuit, Paris, 1997)

Un troisième, mêlé de sons et d’odeurs de chiens :

Il y eut un prêtre au volant d’une R5 sans options, sans radio ni rien, réduite à sa fonction locomotrice : les sièges étaient raides et flottait une puissante odeur de chien bien qu’il n’y eût pas de chien. L’homme était vêtu d’un costume anthracite cartonneux sur un col roulé gris souris, son revers s’ornait d’une petite « croix de métal. S’exprimant avec une bienveillance militaire, il conduisait comme on touche de grandes orgues, chaussé de croquenots cognant fort les pédales ; un rameau s’effritait sous le rétroviseur[déliquescence du rameau]» . (Un an, Minuit, Paris, 1997)

 Un quatrième :

 Il y eut, avec ses trois enfants, une mère de famille menant brusquement une Seat. Du pare-brise déjà constellé des vignettes automobiles des six dernières années, chronologiquement superposées, divers autocollants écologiques et mutualistes contribuaient à compromettre la transparence, compte non tenu des balais d’essuie-glace à bout de course (…) Assieds-toi normalement, Juju, mets ta ceinture, lui dit sa mère avant de proposer à Victoire, tout en la jaugeant dans le rétroviseur, quelques heures de ménage et de baby-sitting. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Le cinquième :

Il y eut trois garçons goguenards intimidés, en blouson fendillé, entassés à l’avant d’un vieux modèle de Ford Escort. Victoire montée à l’arrière regardait les nuques rases des jeunes types serrés l’un contre l’autre et n’osant pas se retourner sauf celui du milieu, qui voulut tenir des propos ambigus mais que les deux autres firent taire. Régnaient de suffocantes odeurs d’essence et de chien, mais cette fois avec un chien, (…) « Au rétroviseur, cette fois, pendait un ballon de peluche blanche à panneaux ciel. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Et enfin, cette dernière où elle monte, absente, sans s’intéresser à la marque de la voiture, ni au rétroviseur, ni à son poursuivant halluciné (Louis-Philippe)

Puis la nuit et la pluie commencèrent de tomber (un zeugme, en passant), l’une plus sauvagement que l’autre, et pendant des heures nul véhicule ne vint à passer, bientôt Victoire se  trouva complètement trempée et aveuglée jusqu’à ce qu’une petite voiture blanche parût freiner enfin à sa hauteur. Elle ne s’en aperçut même pas tout de suite, puis elle monta mécaniquement dans l’habitacle obscur. Vous allez vers Toulouse ? fit une voix d’homme. Victoire acquiesça sans se tourner vers lui. Elle était hagarde et ruisselante et semblait sauvage et mutique et peut-être mentalement absente. De fait elle était à ce moment trop lasse, trop égarée pour observer cet   homme autant que les précédents auto-stoppés. Sans s’intéresser à la marque du véhicule, elle n’examina pas son aménagement, ni ce qui pouvait cette fois décorer le pare-brise ou pendre. (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Tausk – C’est fini la thèse?

LmoD – Un dernier? Pour faire le tour des sens. Sur le toucher et les épithètes, en prime.

Tausk – Quoi?

LmoD – Tu sais dans les manuels sur le Well Writing et chez Dickner, on nous met en garde contre l’utilisation abusive de l’adjectif. Echenoz l’utilise, avec exigence, bonheur, bon escient, l’épithète, pour la description des attributs d’un vélo déliquescent qui vous déchire le popotin. Remarque la justesse expressive de cette selle, déhiscente, vise le manque, l’absence, traitée plus haut, celle des garde-boue [refus de la réforme orthographique de 90, manque le s] vibratiles et du vélo pas de pompe, en plus. Génial :

Mais celle-ci n’était qu’un foutu vélo vert-de-gris minable au timbre atone, aux jantes oxydées, aux garde-boue vibratiles : dynamo rétive, pédales dépareillées, pignons édentés, fourche asymétrique et pneus à plat. Et pas de pompe. Et la selle déhiscente vous déchirait affreusement le cul (Un an, Minuit, Paris, 1997)

Tausk – Ça va! T’as fait le tour? Tu ne vas pas me citer l’œuvre au complet. Comment se porte-elle, Ella F.? Et son angelot?

LmoD – Elle allait bien. Aux dernières nouvelles.

Tausk – […]

LmoD – Elle a mis les bouts en solo pour la Suède, visiter des bibliothèques japonaises et des IKEA, sans ses googlunettes. Elle a eu envie de prendre un peu d’air. Je le lui pompais, je pense, son oxygène. Un peu d’auto-stop ne lui fera pas de mal. Comme Victoire dans Un an.

Tausk – Quoi? Ce n’est pas idéal ce road trip pour le plein épanouissement du lutin en devenir!

LmoD – Y’en n’a pas de descendant, mon cher. Des lubies. Des histoires. De fausses illusions référentielles! Faut pas croire tout ce que l’on raconte dans les livres…

Tausk – […]

LmoD – Hé! C’est la semaine de Montréal Joue.

Tausk –  C’est quoi le rapport?

LmoD – T’as sûrement noté la présence de la carte de jeux perdue dans l’œuvre de Echenoz?

Tausk –  ?

LmoD – L’angoisse de la carte perdue chez Echenoz! Dans une énumération, évidemment.

Tausk –  Je me décapsule une IPA …

LmoD – … pendant que je retrouve le passage dans 14. Voilà, l’angoisse du dix de trèfle au temps de la Première Guerre Mondiale :

Les rues désertes étaient jonchées de choses diverses et dégradées : on pouvait trouver là, par terre et qu’on ne ramassait pas souvent, des cartouches non tirées laissées par une compagnie momentanée, du linge épars, des casseroles sans poignée, des flacons vides, un  malade, un dix de trèfle, une bêche fendue. 14 [le lecteur attentif aura sans doute remarqué la dégradation du monde décrite dans ce passage]. (Envoyée spéciale, Minuit, Paris, 2016.)

Tausk –  Tu radotes, tu me l’as déjà mis plus haut cet extrait…

LmoD – Ce sont les mêmes mots, mais ce n’est pas le même contexte. Le sens varie, radicalement. T’as lu la nouvelle de Borgès, Pierre Ménard, auteur de Don Quichotte? M’enfin, t’expliquerai un jour, quand j’aurai des loisirs, je poursuis avec mes jeux de cartes.

Je m’en vais décrit la déréliction de la vie, l’opacité du réel. Imagine un jeu de cartes sans as de cœur, ça vous remplit de dégoût, vous enlève toute envie de réussir sa vie et un solitaire, voire un zeugme :

La chambre de Ferrer avait l’air d’un petit dortoir individuel, ce qui semble une contradiction dans les termes et pourtant c’est ainsi : murs blêmes et vides, ampoule au plafond, sol de linoléum, lavabo fendu dans un coin, lits superposés dont Ferrer choisit l’étage inférieur, téléviseur hors service, placard ne contenant qu’un jeu de cartes – providentiel à première vue pour les réussites mais de fait inutilisable car amputé d’un as de cœur –, forte odeur de grésil et chauffage balbutiant. Rien à lire mais de toute façon Ferrer n’avait pas très envie de lire, enfin il parvint à s’endormir. (Je m’en vais, Minuit, Paris, 1999) [le perspicace lecteur aura encore une fois noté l’obsolescence des choses décrites dans cet extrait]

Et un petit dernier, dans Envoyée spéciale, une carte perdue, sans identité, anonyme, ruinant la carrière de ses compagnes, les forçant au chômage et les enlisant dans un profond malaise existentiel :

Une carte à jouer perdue, par exemple, seule derrière le kiosque à journaux de la place Prosper-Goubaux. Ça n’a l’air de rien à première vue, une carte égarée, n’empêche que ça ruine la carrière et l’avenir d’une cinquantaine d’autres qui la pleurent sinon la maudissent, ne pouvant plus servir à rien, se retrouvant sans emploi à cause d’elle […] (Envoyée spéciale, Minuit, Paris, 2016.)

Tausk –  Et la fille, Ella F. perdue dans le grand jeu de la vie, ça ne te mets pas les boules?

LmoD – Hum…

Tausk – C’était quand même le bonheur avec Ella F? La fusion?

LmoD – Oui!

Tausk [un lettré, quand même] – Mais…

Le bonheur est dans l’amour un état anormal. (Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, À l’ombre des jeunes filles en fleur, Bibliothèque électronique du Québec)

Soyons de bonne foi ; dans nos arrangements, aussi froids que faciles, ce que nous appelons bonheur est à peine un plaisir » (Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2011, 1040 p)

Les femmes sont très adroites, et elles ont raison; quand elles peuvent entretenir deux adorateurs en bonne intelligence, quelque rare que cela soit, c’est tout profit pour elles. (Les Souffrances du jeune Werther, en deux parties, traduit de l’original allemand Goethe (1749-1832) par le B. S. d. S. (baron S. de Seckendorf), W. Walther, Erlangen, 1776. (notice BnF no FRBNF30525419). [Ah! : le gars d’Anonymous]

 LmoD – Mais non, qu’est-ce tu racontes. Un amour chasse l’autre. T’as vu dans Envoyée spéciale, le type Tausk, il s’en tire, somme toute, pas mal avec les éphémères.

Je t’en mets des petits bouts dans le genre tentative d’épuisement des actes du langage de l’amour chez Echenoz?

Tausk – Une autre fois, si tu veux.

LmoD – @ +

Tausk – Ciao bellissimo!

LmoD — Ciao!

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Récits du voir et du noir

 

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Une semaine de vacances disait la saloperie, d’emblée, caméra à la main, gros plan sur l’abject, au cœur du mal, de l’anéantissement de l’autre. L’inceste décrit dans tous ses détails. La domination. Un point de vue clinique, froid, distancié, avec un narrateur omniscient nous tenant ferme, prisonnier de l’horreur. C’était un récit du voir, noir.

Dans Un amour impossible, on change de focale. On assiste à un lent dévoilement. Une légère brume fond sur le monde. Ça couve tout le long du récit, ça va nous exploser au visage, on le sait, dans la dernière partie du roman. L’inceste. Une perspective du point de vue de la mère, son amour pour sa fille, pour le père absent depuis toujours, depuis le jour où il lui a dit la beauté de ses mains, depuis le jour où il lui a fait un enfant – qu’il ravira plus tard –  avant de fuir. Des amours impossibles. C’est un récit de l’aveuglement, d’une mère qui n’a pas vu, agit. Noir.

 

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Que quelques, jusque-là que, et quelque chose de lassant, à la longue

Première lecture de l’année : Écoute la pluie de Michèle Lesbre. Des critiques m’avaient  conseillé la lecture de ce récit pour sa « petite musique ». Louche.

Inspiré malicieusement des travaux d’Antoine Albalat, je me suis livré à un petit exercice d’analyse lexico-statistique. Désolé pour l’harmonie du style, mais le texte caquette et cancane dès l’ouverture du récit, avec une profusion d’assonances (en gras dans les extraits qui suivent) :

Lorsque j’ai jeté un œil sur ma montre, hier soir, il était grand temps que je quitte l’agence. J’ai couru jusqu’à la station de métro, je ne voulais pas rater le train pour te rejoindre à l’hôtel des Embruns. Je pensais que, de ton côté, tu étais peut-être sur le chemin de la gare de Nantes. J’essayais de t’imaginer, sac noir sur le dos et petite valise. Depuis que nous ne vivons plus dans la même ville, quelques terrains vagues se faufilent entre nous, ceux de nos imaginaires, qui parfois me font peur. Où es-tu dans l’instant même où je pense à toi, à qui parles-tu ? Pourtant j’aime ces zones d’ombre, elles nous permettent de ne pas laisser l’ennui et l’habitude nous grignoter peu à peu.

Sur le quai du métro, il n’y avait que quelques voyageurs et un vieil homme près duquel je me suis arrêtée. Il portait un imperméable beige et tenait une canne. Sur l’autre quai, une publicité pour des sous-vêtements masculins révélait le corps lisse et hâlé d’un jeune athlète, peut-être ai-je un souvenir précis de cette affiche à cause du petit homme voûté, de sa canne, de ce face-à-face insolite. p 7 de 65 (édition numérique)

et plus loin :

Je ne sais plus à quel moment de mes allées et venues je me suis retrouvée près du canal Saint-Martin, le long duquel des groupes de jeunes gens dînaient, assis en rond sur la pierre. Tout en me frayant un passage entre leurs installations, je me demandais si tu aurais eu la même réaction que moi sur ce quai de métro qu’avait choisi le vieil homme pour quitter la vie. Je ne parvenais pas à m’en faire une idée précise et je n’étais pas sûre d’évoquer cette scène pour expliquer mon absence à la gare, elle mettait dans une état de choc qu’il m’était impossible de transmettre.

Je n’avais jamais pensé jusque-là que sa vieillesse aussi me manquait, sans doute aurions-nous pu avoir quelques gestes de tendresse, quelques instants de complicité, quelques silences et aussi ces pauvres mots que l’on murmure à l’oreille des mourants. (p. 23 de 65)

Beauté du numérique pour des petites sondes lexicographiques. On retrouve dans ce court récit d’une centaine de pages (version papier) 85 occurrences du mot quelque. Jusqu’à apparaît 23 fois et lorsque, 17. De guère lasse, j’ai abandonné la collection des que et des qui.

J’ai débusqué 29 occurrences des mots quelque chose. Effet de style? Petit florilège de l’expression :

quelque chose de désuet mais de charmant
quelque chose de toi
quelque chose d’étrange dans sa voix
quelque chose d’intime
quelque chose de troublant
quelque chose de l’enfance
quelque chose de tranquille
quelque chose de magnifique
quelque chose d’infiniment doux
quelque chose de chaud
quelque chose d’étrangement oppressant (en effet)
quelque chose d’artificiel (bien dit)
etc.

Quelque chose de lassant, à la longue.

Les goûts sont dans la nature, ainsi va la musique.

Sources :

Antoine Albalat,  Travail du style, Paris : Librairie Armand-Colin, 1918, 312 p.

Michèle Lesbre, Écoute la pluie, Montréal : Héliotrope, 2013, 102 p. (ma version numérique comporte 65 pages, lu avec Bluefire Reader)

travail du style

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