Température et incipit : La cafetière de Théophile Gautier [69]

nouvelles fantastique

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

L’année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades d’atelier, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer quelques jours dans une terre au fond de la Normandie.

Le temps, qui, à notre départ, promettait d’être superbe, s’avisa de changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où nous marchions étaient comme le lit d’un torrent.

Nous enfoncions dans la bourbe jusqu’aux genoux, une couche épaisse de terre grasse s’était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa pesanteur ralentissait tellement nos pas, que nous n’arrivâmes au lieu de notre destination qu’une heure après le coucher du soleil.

Théophile Gautier, «La cafetière» dans Nouvelles fantastiques du XIXe siècle, L’anthologiste, « Pause nouvelle classique » [édition numérique]

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Température et incipit : Théo à jamais de Louise Dupré [68]

théo à jamais

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Il pleuvait, une pluie drue, dure, déterminée, qui tambourinait dans la fenêtre devant ma table de travail, une pluie sans pitié, une pluie comme au cinéma, quand on veut nous préparer à une catastrophe. Deux ans déjà! Malgré ma mauvaise mémoire, je me rappelle tout de cet après-midi-là, je réentends le clapotis de chaque goutte d’eau, comment oublier? Il pleuvait aussi dans mon ordinateur, le film que je montais finirait par me noyer, et je me demandais pourquoi j’avais accepté de vivre pendant des semaines dans l’atmosphère sinistre d’archives vidéo où l’on voyait des corps joncher le sol, élèves et professeurs emmêlés, troués de balles.

Un bon roman, mais je préfère Louise Dupré, poète. (ici)

Louise Dupré,  Théo à jamais, Éditions Héliotrope, 2020, [édition numérique]

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Recette pour lire les Amazones de Josée Marcotte avec son tableur Excel, Antidote et autres bidules du même tonneau

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[Le texte qui suit après celui François Bon a été publié le 4 janvier 2013 sur le site Tiers Livre dans le cadre d’un projet d’échanges d’écriture en blogueurs.  Les vases communicants : « à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. »  J’archive]

 

Vous tenez entre vos mains Les Amazones de Josée Marcotte. Le roman est paru aux éditions L’Instant même et a été achevé d’imprimer sur du papier Sylva Enviro en juillet 2012 sur les presses de Marquis imprimeur inc. La maquette de couverture a été réalisée par Anne-Marie Jacques d’après une gravure de Bernard de Poisduluc, tirée des Singularités de la France antarctique (1557) d’André Thevet.

Vous écartez toute pensée et les drosophiles, et, concentré, vous entreprenez une première lecture, flottante et maniacofictive, de l’oeuvre, les deux pieds dans les étriers, comme le suggère Italo Calvino dans Si par une nuit d’hiver un voyageur, car « avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d’une lecture ».

Le récit

Le récit est composé d’une quarantaine de chapitres décrivant autant d’Amazones qui vivent « libérées » de l’homme. L’action se déroule longtemps après la fin de l’ère post-capitaliste, en l’an moins 20. Un nouveau monde pourrait naître. Au fil de la lecture, une société en décomposition naît sous vos yeux. Tiresia(s), la devin, mi-aveugle, s’est réfugié dans une grotte avec sa compagne Morphale et nous narre comment est advenu le début de la fin du monde. Le clan des femmes mène une lutte sans fin à celui des hommes. Elles vivent en complète autarcie. Elles ont trouvé le moyen de s’autoreproduire par simple gaïardise, « de créer des êtres, déjà femmes, déjà adultes, à partir de boue, d’épices, d’écorces, de végétaux, de fruits, et à l’aide d’incantations ». Elles ont créé la société idéale. Le bonheur obligatoire. Une organisation sociale qui emprisonne la parole, la bannit, la fustige. Une seule parole est admise, celle du Babil réglementaire qui dicte les façons de penser, de sentir et d’agir à toutes, sans exception. Une société où l’on ne peut jouir – catharsis lunaire – qu’en groupe, dans sa petite case. Qui ne se soumet pas au Babil périra par la purge, la flambulance. Elles ont reproduit toutes les facettes du pouvoir propres à l’homme. Le portrait d’une révolte. Le portrait d’une société fondue dans l’Un et du possible passage au Multiple, à la rencontre de l’autre. De Tiresia à Tiresias.

Tous les traits des sociétés totalitaires et des récits dystopiques (1984, Le meilleur des mondes, Farhenheit 451, etc.) y sont réunis : l’interdiction de la parole, l’élimination ou l’interdiction du livre, les incantations (slogans), l’élimination de la différence, la torture, un millénarisme, une parole fondatrice (shaggas, Babil), des figures expiatoires, un bouc émissaire (Apo).

Sombre portrait ? Oui, mais c’est aussi un récit ludique, déjanté, hurluberluminé et boulivresque. Ça calembourine et freudonne à souhait. On y retrouve les jeux de langage de La Princesse Apocalypse et de Marge.

Des exemples ?

Les bibliothécaires sont vidés de leur sang pour en faire du boudin (une sombre pensée pour Proust et Perec vous effleure).

Les Parques ont complètement perdu le nord, « D’après les Annales d’Étros, les trois sœurs, Nona, Decima et Morta, ont toujours fait partie de notre monde. Jusqu’à tout récemment… Ça a commencé par des trous, minuscules, tout simples, laissés çà et là, de manière intentionnelle ou non, des interstices dans nos parcas, nos tuniques. Des orifices qui devinrent de plus en plus grands avec le nombre de lunes qui passaient… Puis, enfin, nos fileuses se révoltèrent franchement, une manie incompréhensible. Les sœurs créaient des tissus incongrus, malmenés et troués, au point où l’on pouvait se retrouver avec un parca dans lequel il aurait fallu insérer quatre bras, deux cous ou trois jambes ; même que, bien souvent, on avait un sein libre comme l’air, ce qui n’était franchement ni pratique ni confortable… On tâchait de raccommoder ce qu’on pouvait, avec les moyens du bord. Pendant ce temps, les tisseuses s’obstinaient pour des riens, s’estropiaient dans leur métier à tisser et, parfois, s’endormaient sur leur ouvrage. ».
Les hommes en prennent aussi pour leur rhume : Les attaques se produisaient seulement vers les trois heures du matin. La commandante jardinière, la plus érudite parmi nous, affirmait qu’il s’agissait là d’un « réflexe de fermeture des bars », conservé dans la mémoire cellulaire masculine depuis un millénaire.

S’approprier les matières techno-discursives et techno-langagières

Vous vous procurez une version numérique du texte. Vous n’êtes pas un nostalgique du livre papier et ne croyez pas à l’apocalypse de la littérature au vu du grand bouleversement numérique. Vous ne « sniffez » pas vos livres. Vos livres empestent la poussière, la nicotine et, ceux à la cave, la fiente de poux de livre.

Vous relisez le récit avec une tablette numérique ou une liseuse à encre électronique. Les bons livres se lisent en boucle. Vous annotez le récit avec l’application de votre choix. Vous pourrez par la suite récupérer l’ensemble de vos notes, citations et surlignements et vous les transmettre, joyeuse schizophrénie, par courriel pour intégration ultérieure dans un éditeur de texte. Lire / écrire.

Le fichier est au format epub, il est impératif de le convertir au format TXT . Le logiciel Calibre, génial, fera le boulot en un clin d’oeil.

Texte numérique libéré dans votre besace, vous pouvez ainsi créer des versions apocryphes du récit en inversant l’ordre des chapitres, en « réécrivant » le livre selon votre sentiment du moment. En y insérant des extraits du récit Des anges mineurs de Volodine, de la dernière partie de W ou le souvenir d’enfance de Perec, en y ajoutant un peu de « novlangue » et des découpages réalisés dans La Princesse Apocalypse et dans Marge. Le texte vous appartient. Vous le possédez. Il est chargé de concrétude, lourd de matières techno-discursives et techno-langagières.

L’intelligence de la machine

Vous allez soumettre votre texte à « l’intelligence » de la Machine. Idée saugrenue de parcourir la surface d’un texte en le synchronisant avec le logiciel Antidote, lequel s’est avéré, à ce jour, totalement inepte au rayon de l’intertextualité. La machine va tout de même composer un petit corpus lexico-statistique avec lequel vous pourrez jouer à volonté.

Le livre comporte 248 paragraphes, 826 phrases, 13 940 mots, 3,3 phrases par paragraphe. Une phrase est formée en moyenne de 15,8 mots. Ne tentez pas de comparer avec la phrase proustienne, le logiciel Antidote plante lamentablement après le traitement de quelque 8 000 phrases sur un total de 43 000.

Un chapitre tient en moyenne sur 1,978723404255 page. Vous résistez à l’envie d’arrondir à 2, pour des fins de poésie numérique.

Aucune surprise quant à l’utilisation des temps de verbe. Elle est en parfaite concomitance avec la thématique du récit, le tracé de la genèse et de la fin d’une utopie : passé (63,6%), présent (33,2%) et futur (3,6 %).

Vous poussez le délire interprétatif numérique jusqu’à tenter de vérifier la fameuse formule linguistico-statistique de Zipf : « les mots d’un texte se distribuent de telle manière que, si on les classe par ordre de fréquence descendante, la fréquence du second est la moitié de celle du premier, celle du troisième le tiers, etc, ce qui peut s’écrire

R x F = constante

formule dans laquelle R représente le rang et F la fréquence » source

Vous tirez maintenant du texte Les Amazones la série suivante : (R 10 : F= 145 | R 20 : F = 74 | R 30 : F= 56 | R 40 ; F= 37 | etc). Vous êtes en mesure d’affirmer, sans l’ombre d’un doute, que le texte de Josée Marcotte ne fait pas exception aux oeuvres de Joyce, Plaute et Homère (pas mal quand même la comparaison) en ce qui concerne la constante de distribution des mots dans un corpus textuel. Si vous divisez la fréquence du mot apparaissant au dixième rang par la fréquence de celui occupant le 20e rang, vous obtenez 2, le 10e rang par le 30e, vous obtenez 3, et par le 4e, vous obtenez 4, etc. (vous arrondissez à des fins strictement pédagogiques).

* * *

C’est un livre de peu de mots, mais il draine vers lui de grands pans de la littérature mondiale. Celle de Rimbaud, Wells, Orwell, Michaux, Volodine, Bradbury, Perec, Vian, Ducharme…

Les perspicaces amateurs de littérature populaire contemporaine remarqueront que la figure de l’Amazone féministe a vraiment la cote en ce début de siècle étourdissant : Aoanamé dans IQ84 de Haru Murakami, Lisbeth dans Millennium de Stieg Larsson et Katniss dans Hunger Games de Suzanne Collins.

Antidote a tout loupé.

 Excel en renfort

Le récit fonctionne par accumulation, il est construit selon le modèle de la série, de l’énumération ou de la liste. Il est composé de 47 chapitres portant chacun le nom d’un personnage. Des « narrats » ou des micro-récits, à la limite autonomes, mais qui prennent tout leur sens dans l’architectonique d’ensemble du récit.

Vous allez spatialiser la présence de l’ensemble des personnages du récit dans chacun des micro-récits. Le tableur Excel vous apparaît l’outil approprié. Vous créez un fichier Excel (voir l’image à la une). Dans la première colonne, vous inscrivez le numéro du chapitre, dans la seconde, le titre du chapitre. Dans la troisième colonne, vous résumez brièvement les principaux attributs des personnages (sortes d’anges mineurs à la Volodine). En intitulé de colonne, vous notez simplement « avatar /ange ». Pour les intitulés des autres colonnes, vous recopiez en mode inversé (belle fonction d’Excel, en l’occurrence) le nom de l’ensemble des personnages apparaissant dans la colonne des chapitres. Vous décidez à des fins tout à fait pratiques de trier les noms des personnages figurant à l’horizontale par ordre alphabétique ascendant. Parce que pas d’ordre ça fait désordre ! Quoique « l’ordre alphabétique, c’est le désordre. Le désordre, c’est l’insolite. L’insolite c’est la surprise. La surprise, c’est la poésie » (La Princesse Apocalypse citant Alexandre Vialatte)

Bon, soyons sérieux et revenons à nos moutons : établir des valeurs de vérité littéraires (joli oxymoron). Objectif : repérer dans chacun des chapitres l’apparition des autres personnages du récit et leur attribuer la valeur 1 dans la cellule appropriée du chiffrier afin de pouvoir effectuer de suaves sommations et de gracieux graphiques.
Vous êtes sur le point de créer une matrice littéraire.

Prenez votre courage à deux mains et votre bouteille de Tequila (Marge, qui manie bien le zeugme), vous allez de nouveau reprendre votre lecture afin de vous assurer d’une compilation exacte des données dans votre feuille Excel.

 Constats

a) Vous avez zigonné, perdu votre temps inutilement :

zigonner
v. 1. Dessiner une cigogne à la perfection. 2. COUR. Perdre son temps inutilement. L’instant appartient à ceux qui se perdent tôt (proverbe). (in La Petite Apocalypse)

b) Aucune cigogne à l’horizon, mais il vous semble voir apparaître dans la partie centre droit de la feuille Excel la figure « pixelisée » d’une Amazone en état d’effritement. Mais c’est peut-être Apo :
« Parmi ces innombrables images, le clan se souvient d’Apo, tremblotante sur un petit monticule. Au-dessus des nids de marmottes, elle tenait tant bien que mal sur son talus de terre. Une caméra pointée sur elle, comme une carabine chargée prête à déverser son plomb, Apo était seule à l’écran. Elle tombait de bas, la dernière vedette d’une émission de téléréalité appelée sobrement Concentration.
Un jour, en matinée, elle perdit sa jambe droite dans un soupir. Elle trébucha sur la parcelle de terre qui lui était assignée. Crac. Un vent invisible balaya une partie d’elle au loin. Sur une jambe, elle poursuivit son attente. La femme imaginait qu’il devait être merveilleux de sortir de l’espace où elle était contrainte, de pouvoir communiquer avec autrui, faire entendre sa voix. Le lundi suivant, on dit qu’elle regarda l’appareil, émit un gémissement, une sorte de plainte, et que son autre jambe se désintégra sous son poids. Les yeux hagards, elle fixait l’horizon qui la narguait. Lui, omniscient, partout à la fois, alors qu’elle se contentait de son morceau de terre glissant. Entre elle et lui, la caméra, la machine obligée. Des papillons de nuit virevoltaient autour de son tronc. Elle essayait d’en attraper au vol, mais peine perdue. Elle regardait ses bras, membres inutiles qui l’empêchaient de s’éloigner du sol, du talus maudit. »

c) Barika apparaît dans 22 des 47 chapitres. Son nom revient, par ailleurs, 34 fois dans le récit, mais aucun chapitre ne porte son nom. Pas nécessaire, elle a le don d’ubiquité. Figure centrale du récit, c’est elle qui fabrique les destins, qui dirige ses consœurs vers la mort, vers la post-post apocalypse. C’est la Big Sister, le ciment du clan, mais aussi le chiffre de sa Fin.

d) Nanny et Mamika qui forment avec Barika la troïka des gardiennes du savoir apparaissent toutes les deux dans 9 chapitres.

e) Vous avez pu générer toute une série de graphiques (tartes, histogrammes en bâtons, courbes, nuages de points, anneaux, bulles, cylindres), mais vous n’en reproduisez qu’un seul ici – un joli jeu de cartes – pour ne pas alourdir le texte :

f) Vingt-trois Amazones n’apparaissent que dans le chapitre qui leur est consacré. C’est dire l’importance qu’elles occupent dans le récit. Un récit réversible où, parfois, selon l’angle de la lecture, ce sont les parties qui subsument le tout.

g) Étonné aussi par le peu de place occupée au centre de l’image à la une par les personnages dont les noms sont compris entre les lettres F et K. Curieux déterminisme alphabétique, tout de même.

La révolte par le langage

Vous avez constaté que les mots, la langue, l’écrit constituent des facteurs importants de dissidence dans la société instituée des Amazones. Vous savez que même les expressions langagières les plus figées finissent par traverser le corps de ces Amazones, s’y inscrire et les introduire sur le lieu même de la dissidence, de la mort ou de la révolte. Vous pensez à Julianna qui, littéralement, « avait un mot sur le bout de la langue. Nous ne voulions pas lui dire lequel. Elle tendait sa langue, l’offrait à toutes, mais nous, nous détournions la tête pour ne pas la voir ». Vous pensez à Emrala, celle qui « touche du bois », l’éclaireuse qui traîne ses bûches avec elle et ne cesse de tripoter des écorces et des copeaux de bois pour conjurer le mauvais sort. Vous vous rappelez Malanie, la délinquante, qui avait la trop originale habitude de se « mettre le pied dans la bouche ». Jeanne-Sol, la verbomotrice, Nicole qui écrit un livre (c’est interdit) composé de titres de livre. À Marie, par qui la révolte éclate lorsqu’elle trouve le livre interdit (non, ce n’est ni la Bible, ni les oeuvres de Shakespeare, ça, c’est dans Le meilleur des mondes), il s’agit du Livre décrivant les ébats sexuels entre un homme et une femme…

* * *

Votre texte comprend en ce moment 2 590 mots et 15 049 caractères, espaces compris. C’est déjà trop. Vous avez suffisamment tourné autour du pot et abusé de l’hospitalité de votre hôte.

Vous tournez la page.

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Josée Marcotte, Les Amazones, Éditions l’instant même, 2012. [édition numérique]

 

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Le coït

Chilida

Deux livres que j’ai lus cette semaine. Accouplements littéraires.

Une belle métaphore, c’est possible, par Kafka :

Là, s’en allaient des heures, des heures d’haleines communes, de battements de cœur communs, des heures durant lesquelles K. avait sans cesse le sentiment qu’il s’égarait, ou bien qu’il était plus loin dans le monde étranger qu’aucun être avant lui, dans un monde étranger où l’air même n’avait aucun élément de l’air natal, où l’on devait étouffer d’étrangeté et où l’on ne pouvait rien faire, au milieu de séductions insensées, que continuer à aller, que continuer à s’égarer. (Kafka, Le Château, traduit par Milan Kundera,  p. 125)

Autre genre de métaphore  :

Là, les deux amants s’ensevelirent dans l’océan de ces joies languides et perverses où l’esprit se mêle à la chair mystérieuse ! Ils épuisèrent la violence des désirs, les frémissements et les tendresses éperdues. Ils devinrent le battement de l’être l’un de l’autre. En eux, l’esprit pénétrait si bien le corps, que leurs formes leur semblaient intellectuelles, et que les baisers, mailles brûlantes, les enchaînaient dans une fusion idéale. Long éblouissement !  (Villiers de L’Isle-Adam)

« L’océan de ces joies languides et perverses» et «l’esprit pénétrait si bien le corps». Oh là là! Appelez les pompiers!

Un mot commun dans les deux extraits, un invariant anthropologique, dirait un sociologue bien connu, lors de ce genre de galipettes : battement.

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Références:

Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, « Véra »dans Nouvelles fantastiques du XIXe siècle, L’anthologiste, « Pause nouvelle classique » [édition numérique]

Milan Kundera : Les testaments trahis, Paris, Gallimard, 1993, 325 p.

Illustration :

Edouardo Chillida : Elogio del fuego, 1955

 

 

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Température et incipit : Fritt-Flacc de Jules Verne [67]

nouvelles fantastique

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Frritt !… c’est le vent qui se déchaîne. Flacc !… c’est la pluie qui tombe à torrents. Cette rafale mugissante courbe les arbres de la côte volsinienne et va se briser contre le flanc des montagnes de Crimma. Le long du littoral, de hautes roches sont incessamment rongées par les lames de cette vaste mer de la Mégalocride.

Tout le recueil est un régal, avec Théophile Gautier, Hoffman, Poe, Daudet, Villiers de l’Isle Adam, Bram Stoker, Jules Verne, Maupassant et Marcel Schwob.

Jules Verne, «Fritt-Flacc» dans Nouvelles fantastiques du XIXe siècle, L’anthologiste,
« Pause nouvelle classique » [édition numérique]

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Citations agro-alimentaires du vendredi

pomme de terre

« Les guillemets servent à isoler des mots ou des phrases ». Le guide du rédacteur, Bureau de la traduction, Ministères de travaux publics et Services gouvernementaux, 1996 (3e impression, 2001), 320 p.

Lecture des derniers jours. Du jeune et du vieux stock qui s’accouplent comme chez L’Oreille tendue.

« Éplucher des pommes de terre reste peut-être la plus grande aventure moderne »
René de Obaldia, Le Général inconnu.

« Madame, ces pommes de terre nous ont été confiées pour que nous les épluchions et pas pour que nous jouions avec! Georges Perec, La poche Parmentier.

« L’autre pièce du second étage était occupée par un homme qui disait toujours bonjour le matin et bonsoir le soir. Bien aimable de sa part. Un jour de février il descendit à la cuisine commune et il fit rôtir une dinde. Il passa des heures à arroser sa volaille et à préparer un repas magnifique, avec plein de châtaignes et de champignons. Quand il eut fini, il emporta sa volaille en haut et ne se servit plus jamais de la cuisine.
Peu après, ce devait être un mardi, il cessa de dire bonjour le matin et bonsoir le soir.» Richard Brautigan, Le général sudiste de Big Sur.

«Je voudrais asperger tes seins de ma semence pour les voir bourgeonner.»
Guillaume Musso, La vie est un roman.

Références:

Débrouillez-vous. Disponibles chez votre bouquiniste, dans une librairie indépendante ou dans une bibliothèque.

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Température et incipit : Ulysse de James Joyce [66]

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

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Célébrons d’humble façon le Bloomsday (16 juin).

En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Tiède, l’air matinal soulevait doucement derrière l’homme une robe de chambre jaune dénouée à la taille.

Stately, plump Buck Mulligan came from the stairhead, bearing a bowl of lather on which a mirror and a razor lay crossed. A yellow dressinggown, ungirdled, was sustained gently behind him by the mild morning air. p. 3

Note :  Contrairement aux autres titres qui apparaissent dans ma collection «Température et incipit», je n’ai pas encore eu le plaisir et le courage de lire ce roman. Je vais bien y arriver un jour.

« La difficulté avec les romans anglais est d’arriver à la page 175, ensuite tout va bien. » 

Paul Claudel, Journal. Tome I, Gallimard, « coll. Bibliothèque de la Pléiade, 205 », 1968, p. 835.

En prime :

 

Références :

James Joyce,  Ulysse, Gallimard  & Atelier Panik éd. numérique, Folio classique, 2013 (1936). Trad. de l’anglais (Irlande) par Stuart Gilbert, Valery Larbaud, Auguste Morel, Jacques Aubert, Pascal Bataillard, Michel Cusin, Sylvie Doizelet, Patrick Drevet, Bernard Hœpffner, Tiphaine Samoyault et Marie-Danièle Vors. Édition publiée sous la direction de Jacques Aubert.

James Joyce,  Ulysse, London, Edition Minerva, 1992, (1936), 777 p.

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Les tourments de l’écrivain et du lecteur

Musso_vie est un roman

Dernier roman de Guillaume Musso. Je suis allé voir de quel bois il se chauffe.

Des extraits :

Un écrivain est tourmenté. Il est au bord de la dépression. Il a la fameuse angoisse de l’écran blanc. Il va consulter une psychiatre. Problème cerné en vingt minutes.

«En vingt minutes d’une conversation pas si désagréable, elle avait cerné mon problème : les assauts répétés de la fiction pour contaminer ma vie amoureuse et familiale. Quand vous passez l’essentiel de la journée à divaguer dans un monde imaginaire, il n’est parfois pas évident de faire le chemin dans l’autre sens. Et vous êtes saisi de vertige lorsque les frontières s’estompent.»

Sachez, lectrices et lecteurs, que

«Un roman réussi, c’est d’abord un roman qui rend heureux celui qui le lit.»

Sachez aussi que j’ai fait un effort louable pour lire la quasi moitié de ce best-seller. J’ai survécu à ceci :

«une intarissable source d’admiration, de réflexion et d’inspiration.»

«le fil ténu de l’espoir.»

«Son visage se fait moins précis, je ne retrouve plus ses mimiques exactes, l’intensité de son regard, les inflexions précises de sa voix.»

«Retenus en chignon par une large barrette ornée de perles, ses cheveux acajou brillent de mille reflets dans la lumière automnale.»

«La douleur, c’est le meilleur carburant de l’écrivain.» [Rilke!  Sors de ce corps.]

«Écrire un roman nécessite de descendre profondément en soi.»

«Je n’étais plus irriguée que par une douleur sans fin qui me brûlait les veines du matin au soir.»

«Une douleur fulgurante me déchira le cœur, comme si on venait d’y planter un pieu.»

«Je la réceptionnai dans mes bras et mon ventre se noua. Je respirai ses cheveux et la chaleur de son cou. Je m’enivrai de son odeur, de ses cascades de rires lorsque je l’embrassai.»

«Ces montagnes russes émotionnelles.»

«un abîme de tristesse.»

Un chiasme platonicien (le pharmakon), en prime.

«J’ouvris l’ordinateur, lançai le traitement de texte sur une page vierge, regardai le curseur qui me narguait. Mieux valait le reconnaître, en quelques mois, j’avais perdu tout contrôle de ma vie. À moi d’essayer d’en reprendre les commandes. Mais était-ce possible en restant devant un écran ? Je pianotai sur les touches du clavier. J’aimais ce bruit doux et feutré. Le bruit d’un cours d’eau dont on ne savait jamais vers où il allait nous entraîner. Le mal et le remède. Le remède et le mal

Le cœur qui déraille comme une chaîne de vélo. Jolie métaphore !?!

«Pas une nuit où je ne me réveille en sursaut, trempée, suffoquant, avec le cœur qui tremble et déraille comme une chaîne de vélo.»

Une  métaphore maraîchère ?!?

«Je voudrais asperger tes seins de ma semence pour les voir bourgeonner.»

C’est un autre roman dans le roman.

«C’est la première fois que je me retrouve dans une de mes fictions. La situation est proche de la schizophrénie : une partie de moi est à Paris derrière son écran d’ordinateur, l’autre est ici, à New York, dans ce quartier que je ne connais pas et qui s’anime au fur et à mesure que, là-bas, l’autre moi tape sur les touches de son clavier.»

Voir aussi : Un cliché, une métaphore, un homonyme et un zeugme

Au suivant.

Para servir.

Guillaume Musso, La vie est un roman, Paris, Calman-Lévy, 2020. [édition numérique]

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Un cliché, une métaphore, un homonyme et un zeugme

Musso_vie est un roman

– Ici, j’ai l’impression d’être une vigie installée dans le poste d’observation d’un bateau pirate, d’où je peux voir arriver les orages, les tempêtes et les dépressions. C’est pratique pour une psychiatre.

Guillaume Musso, La vie est un roman, Paris, Calman-Lévy, 2020. [édition numérique]

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Température et incipit : Toutes les fois où je ne suis pas morte de Geneviève Lefebvre [65]

Toutes les fois où je ne suis pas morte

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

«Par un après-midi d’hiver, il est venu vers moi.»

Un roman farci de zeugmes amusants. J’en ai récolté quelques uns pour la besace de L’Oreille tendue.

Geneviève Lefebvre, Toutes les fois où je ne suis pas morte, Libre Expression, 2017, [édition numérique]

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