De l’art de castrer et d’abattre les cochons – dérive autour de Jérôme Ferrari

Billet publié le 20 décembre 2012. Englouti dans le cyberespace et récupéré grâce aux bons soins de Wayback Machine.

cochon-à-labattoir1J’ai lu Le sermon de la chute de Rome de Jérôme Ferrari. Un Goncourt pour un habitant de la Corse publié chez Actes Sud, c’est rare comme de la marde de pape.

Les souvenirs de ma petite enfance ont remonté à la surface lors de la scène de la castration des cochons.

Nos voisins tenaient boucherie (acquise de mon grand-père), ils faisaient eux-mêmes l’abattage de leurs plus belles pièces : les cochons. Souvenir de ces cochons qu’on virait cul par- dessus tête dans le garage qui tenait lieu d’abattoir pour les suspendre à un crochet par les pattes arrières. J’entends le maniement du cric, la bête qui s’élève s’amenant tout juste à la portée de la main du boucher armé du couteau avec lequel il va trancher la veine jugulaire de la bête. J’entends les hurlements d’abomination du goret, il sent venir le coup, le pauvre, au bord de l’abîme. Coup sec et précis du boucher, le sang qui s’écoule dans la chaudière. Ils en feront du boudin. Silence éternel de la bête. L’assistant-boucher est fin prêt pour s’attaquer, chalumeau en main, aux fins poils de la peau du cochon. Prochaine étape, façonner de belles grosses tranches de lard gras pour bien apprêter nos beans à la mélasse et pour graisser les poêles en fonte dans lesquelles étaient cuites nos galettes à la «fleur » (flour) de sarrasin. L’odeur grésillante des poils qui se consument me chatouille encore le cerveau.

La bête et le chalumeau éteints, le spectacle sonore et sanglant terminé, on les laissait à leur découpage, on retournait à nos bâtons de hockey, dans la cour, reprendre notre partie de hockey qui virevoltait dans la poussière et la garnotte.

« Et compte!!! » (on dit maintenant :  et c’est le but !)

Extrait :

Le frère aîné de Libero leur avait proposé de venir passer la journée avec lui et, quand ils arrivèrent à la bergerie, ils trouvèrent Virgile Ordioni occupé à châtrer les jeunes verrats regroupés dans un enclos. Il les attirait avec de la nourriture tout en poussant différents grognements modulés censés sonner agréablement à l’oreille d’un porc et quand l’un d’eux, envoûté par par le charme de cette musique ou, plus prosaïquement, aveuglé par la voracité, s’approchait imprudemment, Virgile lui sautait dessus, le balançait par terre comme un sac de patates, le retournait en l’attrapant pattes arrière avant de s’installer à califourchon sur son ventre, enserrant dans l’étau implacable de ses grosses cuisses la bête fourvoyée qui poussait maintenant des hurlements abominables, pressentant sans doute qu’on ne lui voulait rien de bon, et Virgile, couteau en main, incisait le scrotum d’un geste sûr et plongeait les doigts dans l’ouverture pour en extraire un premier testicule dont il tranchait le cordon avant de faire subir le même sort au second et de les jeter ensemble dans une bassine à moitié remplie.

Jérôme Ferrari, Le sermon de la chute de Rome, Actes Sud, 2012, pp 35-36

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Température et incipit : Le cœur-accordéon de Mireille Cliche [75]

coeur-accordéon

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Désolé, mon cher Elmore Leonard, mais :

Bientôt l’hiver craquera après avoir beaucoup pleuré
Des restes de miroir lécheront les anses du lac
Des rameaux plus tendres
Caresseront les palais des cerfs
Du bout du sentier nous regardera peut-être
Un vieux mâle à peine troublé
Par nos pas dans le dégel
Je tendrai l’oreille au ruisseau déluré
Secouant son mica sous la glace mince
Revenus du Brésil ou de la Côte américaine
Des chants oubliés monteront du sommet des arbres
Parfois liquides parfois cassants les jours
Retrouveront teintes et sonorité
Des milliers de rigoles se fraieront un chemin
Dans la poussière le long des trottoirs
Nous verrons à nouveau presque incrédules
La vie reprendre son désordre
Ne rester de notre veille
Qu’une attente émerveillée. p. 9

À lire.

Nous flottons allégés (p. 12); on se roulait dans les couleurs (p. 16); savoir que tout est à prendre / que tout est à donner. (p. 17)

Sans attente ni calcul dans la chaleur naissante, (p. 19) car il fait lent. (p. 20)

À lire.

Elle parle ces langues éphémères que partout on entend. (p. 40)

Sous la loupe d’une seconde (p. 43) […] elle nous fait cadeau d’un présent (p. 45) […] sur le repos du coeur-accordéon. (p. 86)

Un texte qui orange le monde. (p. 109)

___

Mireille Cliche, Le coeur-accordéon, Éditions du Noroît, 2020, 129 p.

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Température et incipit : Motel Lorraine de Brigitte Pilote [74]

motel lorraine

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

L’air cru d’avril le saisit lorsqu’il sortit en chemise sur le balcon du motel. Il leva les yeux vers le ciel, où l’orage qui tourmentait Memphis depuis plusieurs jours continuait de menacer. Il songea un instant à retourner dans la chambre prendre sa veste avant d’aller manger chez le révérend Kyles. p. 11

J’avais aimé ce roman.

Autre incipit de la même autrice dans La femme qui rit.

Brigitte Pilote, Motel Lorraine, Stanké, 2013, 240 p.

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Température et incipit : Les temps sauvages de Ian Manook [73]

Les temps sauvages - Manook

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Autre doublé. Le titre et l’incipit : temps de chien.

Engoncée dans sa parka polaire, l’inspecteur Oyun essayait de comprendre l’empilement des choses. Elle s’était accroupie dans la neige qui crissait et s’était penchée pour mieux voir. Le froid lui tailladait les pupilles et l’air glacé lui griffait les sinus à chaque inspiration. C’était comme respirer des brisures de verre. Autour d’elle un autre terrible dzüüd vitrifiait la steppe immaculée. Pour la troisième année consécutive, le malheur blanc frappait le pays. De trop longs hivers polaires qui suivaient de trop courts étés caniculaires. Des blizzards de plusieurs jours à ne plus voir sa yourte, à se perdre pour mourir gelé debout à un mètre près. Puis des ciels bleus comme des laques percés d’un petit soleil blanc au-dessus d’un pays figé dans la glace. Oyun n’avait pas souvenir de tels dzüüd dans son enfance. Le premier dont elle se souvenait était celui de 2001. Un hiver si rude et si long que sept millions de bêtes étaient mortes à travers le pays. Elle gardait en mémoire l’image de ces milliers de nomades encore fiers et solides quelques mois plus tôt, venus s’échouer pour mendier et mourir en silence, transis, dans les égouts d’Oulan-Bator. Les hommes avaient perdu tous leurs chevaux, les femmes tous les yacks et toutes les chèvres, et les enfants tous les agneaux et jusqu’à leurs petits chiots. Cet hiver-là avait tué en Mongolie plus d’âmes que les avions des tours de Manhattan. Et les deux années suivantes, d’autres dzüüd avaient décimé ce qui restait des troupeaux affaiblis. Il y avait les malheurs noirs, ces étés torrides qui cuisaient en profondeur les terres craquelées, et les malheurs blancs, où la neige enfouissait la steppe sous une croûte glacée. Les deux malheurs laissaient les troupeaux désemparés pendant l’hiver. Les bêtes s’éparpillaient à la recherche de quoi brouter, s’égaraient, et mouraient de faim et de froid. On ne retrouvait leurs cadavres décharnés qu’au printemps, tannés et cuits par la neige, par milliers. Par millions même, quand un dzüüd unissait dans un malheur encore plus grand les deux malheurs noir et blanc. p. 11

Ian Manook, Les temps sauvages, Albin-Michel, Livre de poche, 2015, 575 p. [ édition numérique  disponible à la bibliothèque]

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Obsédante et récurrente odeur de chien, sans chien

 

Je relis Cherokee de Jean Echenoz. Il y a des images qui restent imprégnées dans notre caboche, malgré les années passées. Pourtant, je ne me rappelle pas à quelle heure sortit la marquise.

Georges entra : cela sentait fort le chien, ou plutôt les chiens, dont au moins un mouillé. Mais il n’y avait pas de chien, pas plus que de volaille dans le poulailler ruiné qu’étayait un mur tout au fond du jardin. Jean Echenoz, Cherokee, 1982

Il y eut un prêtre au volant d’une R5 sans options, sans radio ni rien, réduite à sa fonction locomotrice : les sièges étaient raides et flottait une puissante odeur de chien bien qu’il n’y eût pas de chien. Jean Echenoz, Un an, 2014.

Jean Echenoz, Cherokee, Éditions de Minuit, 1983. [édition numérique]

Jean Echenoz, Un an, Éditions de Minuit, 1997. [édition numérique]

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Température et incipit : Les saisons de Maurice Pons [72]

Maurice Pons Les saison

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Il arriva par le sentier de la cluse, vers le seizième mois de l’automne, qu’on appelait là-bas : la saison pourrie.

C’est Louana qui l’aperçut la première, et plus tard, lorsque le Conseil se réunit pour statuer sur le cas de l’étranger, elle intervint pour revendiquer ce premier regard. Elle avait ce visage d’enfant mongole, hilare, écarlate, qui n’était pas du pays ; elle avait ces intonations étranges qui faisaient qu’on l’écoutait toujours avec stupeur.

– C’est moi qui l’ai vu la première ! devait-elle crier ce jour-là au Conseil. Et elle avait ajouté en éclatant de rire : A travers le cul de ma mère !

Avec sa cousine Cherline, la pâle, la malingre Cherline, aux bras si blancs qu’ils attiraient les pinçons, Louana avait suivi la Brigde, sa mère, là-bas, vers les replats de San-Creps, tout en bordure de la faille rocheuse. Il avait plu la semaine entière, à verse, comme toutes les semaines précédentes depuis bientôt seize mois

L’avis de Philippe Didion dans ses Notules dominicales de culture domestique du 12 juillet 2020 :

“Au Moulin d’Andé, Avril 1965.” Ainsi se termine le livre de Maurice Pons. On n’écrivait pas des choses banales, au Moulin d’Andé dans les années 60. Perec – invité à découvrir les lieux par Maurice Pons – y concocta La Disparition et Pons – qui y finit ses jours en 2016 – Les Saisons. Rien que pour ces deux livres, le moulin mériterait d’être classé monument historique. Car Les Saisons est un livre extraordinaire, unique, stupéfiant. Un voyageur, Siméon, arrive dans un village perdu où règne un climat singulier : des dizaines de mois de pluie ininterrompue, suivis d’une saison aussi longue de “gel bleu” puis d’une saison de neige. Les habitants, frustes, méchants, incultes, y survivent en mangeant des lentilles, rien que des lentilles. Siméon cherche à remplir la tâche qu’il s’est assignée en venant dans cet endroit, écrire un livre, mais les efforts qu’il doit faire pour simplement survivre et l’hostilité des habitants ne lui permettent pas d’accomplir sa mission. On ne peut que résumer ainsi ce livre, qui échappe, pour moi tout au moins, à toute analyse. Toujours est-il qu’on n’a jamais rien lu de tel depuis le Valcrétin de Régis Messac, seul livre qui peut approcher Les Saisons par sa vision noire et désespérante de l’humanité.

Maurice  Pons, Les saisons, Christian Bourgeois éditeur, coll. «10-18», 214. p

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Je ne suis plus retourné en bibliothèque depuis, François Bon

[Perdu suite à un crash informatique et récupéré grâce aux bons soins de Wayback machine.]

Pour le contexte

Ils sont vraiment chouettes ces blogueurs français. Tous les premiers vendredis du mois, ils déménagent leurs pénates dans la casa numérique d’un autre blogueur.  Les vases communicants : « à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. »

J’ai l’immense plaisir et honneur, en ce premier vendredi de 2013, d’accueillir François Bon dans mon humble demeure.

Lisez la bibliothèque au bout de la rue, la réinvention du livre, la création en continu sur le Web, les lieux où on écrit, le brassage social …

Je remercie François pour l’invitation sur son blogue : Le Tiers Livre. Vous pourrez y lire mon délire interprétatif numérique autour du récit Les Amazones de Josée Marcotte.

C’est ici et .

François Bon

Pendant plus de cinq mois, à Québec dite par les Montréalais « vieille capitale », j’avais la bibliothèque au bout de ma rue.

Je ne suis pas un usager de bibliothèque. Cela m’est arrivé à quelques périodes de ma vie, par exemple avant mon premier livre, quand j’avais de gros besoins de lecture et très peu d’argent. Cela a pu m’arriver ensuite par périodes restreintes, par exemple quand j’ai rédigé un essai sur Rabelais.

Le livre considéré comme rare, longtemps je me débrouillais pour me l’approprier. Dans les villes où on va, savoir lesquels sont, parmi les bouquinistes, ceux qui réservent des surprises. Tant de sous-sols, tant de poussière, de visages pas toujours aimable (ce sont souvent des bougons solitaires, dans ce métier), mais une liste mentale presque classée par ordre alphabétique, et qu’on va déplier dans chacune de ces boutiques : peu importe de mettre deux ou quatre ou cinq ans pour trouver ce livre qu’on attend. Cela ne m’a pas passé : même à Québec, cette boutique en entresol en face la rue Jacques-Cartier, la grande bouquinerie dans les hauts de la rue Saint-Jean, ou cette merveilleuse maison à livre tout à la pointe de l’île d’Orléans, ce sont souvent des rendez-vous auxquels je suis plus attaché qu’aux lieux du livre neuf.

Je serais plutôt un collectionneur de bibliothèques : souvent reçu en bibliothèque, en tant qu’auteur, se faire tout montrer. Les tré-sors de ces fonds anciens, y retrouver chaque fois comme des amis, un Buffon, un Ambroise Paré, tant de curiosités. Depuis quelques années, j’y reviens plus comme un témoignage de l’histoire incessamment réinventée du livre, permettant de mieux positionner le saut actuel, ainsi Louvain ou le palais de Rumine à Lausanne, et j’en ai d’autres dans ma collection.

J’ai pu visiter aussi une bibliothèque neuve avant aménagement, j’ai bénéficié de commandes de textes sur le fonctionnement d’une médiathèque , je sais qu’elles sont des rouages importants en lien avec notre vie d’auteurs – même si souvent l’intérêt de la bibliothèque la pousse plus facilement vers ce qu’ils disent polar, BD, jeunesse, que vers les excités du «contemporain ». Moi je n’ai pas le choix que d’être contemporain de mon travail.

En France en ce moment il y a trois sujets tabou : les horaires, la wifi, et le droit de venir en bibliothèque mais pas pour lire des livres. Ce n’est pas qu’on n’en parle pas : mais on en parle comme on dirait qu’en travers de la route il y a un mur, qu’il vaut mieux prendre une autre route ou faire le tour.

À Québec, de janvier à juin 2010, je n’avais qu’à suivre trois cents mètres de la rue Saint-Joseph pour aller à la bibliothèque. Y aller en usager : dans l’hiver on y a fait un atelier d’écriture (ça s’appelait classe-maître, décalque de l’anglais masterclass – m’ont toujours fait rire, les Québécois, à grogner contre certains de nos anglicismes d’ici alors que la langue de mes étudiants là-bas est comme l’invention d’une langue qui rassemble les deux comme par reflets – mais jamais je n’oserais utiliser cette expression en France, je dis atelier d’écriture tout simplement, ou bien creative writing workshop en bon français quand c’est pour faire bien et moderne, et non pas une pratique réservée aux exclus). Il y avait un truc terrifique dans cet atelier, qu’on commençait à 7 pm et finissait 9.30 pm, c’était la musique diffusée par haut-parleur dix minutes avant la fermeture, alors que nous on était encore en pleine lecture des textes. Mais sinon, quel symbole (je l’ai fait aussi en France, à Bagnolet ou à la BU d’Angers) : le lieu des livres devient aussi le lieu où on écrit. Une petite salle vitrée au plein milieu de la bibliothèque, juste à côté de la vitrine un peu triste et toute petite avec quelques photos et pages de Gabrielle Roy, qui donne son nom au lieu. En octobre, Québec en toutes lettres rendra hommage à l’immense et universelle écrivain du Manitoba, probablement que ce sera l’occasion de rénover la petite vitrine jaunie, et on tâchera d’en remettre une couche de notre côté aussi.

Dans la période où je viens le plus à la bibliothèque, cet atelier est terminé. Dans la journée, quand je n’ai pas à faire côté fac (où je dispose d’un bureau tout vide, mais il y a la cafétéria en bas pour discuter avec les étudiants, et quelques portes amies au septième étage), je travaille dans l’appartement, et nous gardons le début d’après-midi pour une longue marche à pied quelque part dans la ville, ou en face au long des bassins et silos du port, ou sur les collines de Lévis, de l’autre côté. Dans la journée, j’aime bien aussi aller m’installer dans un bistrot avec un café au lait et mon ordi, j’ai toujours fait ça, dans le remuement C’est en fin de journée que je viens à la bibliothèque.

Les gardiens ne m’aiment pas tellement, parce qu’ils m’ont pris de nombreuses fois, dès le temps de l’atelier, à photographier alors que c’est interdit (je me suis fait éjecter de la « grande » bibliothèque de Montréal pour la même raison, tant pis pour eux : seront pas dans ma collection sur mon site). Pourtant, moi c’est ce qui m’intéresse : les postures des corps, ici, dans le fabuleux brassage social qu’est ce bâtiment ouvert. Ceux qui vont rapidement, ceux qui s’installent en bas dans les fauteuils avec la presse et les revues, ceux qui lisent debout entre les rayons. Aussi parce qu’il m’arrive souvent, de l’autre côté de la vitre, de regarder ce bloc d’écrans de surveillance qui fait face au gardien : lire pour moi c’est intime, j’ai du mal à me faire à l’idée d’une caméra qui m’observe. En France maintenant ça se répand, mais il y a encore des blocages, j’en suis presque heureux.

Là où je m’installe, soit à une des tables de travail, soit dans un coin de fauteuils bas, avec vue en oblique sur la grande mezzanine, avec l’ordinateur soit sur les genoux, soit sur la table. Est-ce que je travaille vraiment ? Je ne viens pas pour ça. C’est le lieu où mon ordinateur devient social. Il y a la wifi, je lis un peu les journaux, français ou américains, sur mon écran, je me fais ma tournée des blogs amis. Le web est un lieu de socialité, la ville est sociale par nature, avant même que d’être matériellement bâti-ments, rues et services, la bibliothèque devient le lieu physique de cette socialité. Quand, dans l’ensemble de nos pratiques, le web tient une place majeure, mais en ce qu’il questionne la culture, l’art, la ville, le lieu physique qui affirme cet façon collective d’y réfléchir et agir prend la même force symbolique – il semble qu’on s’y colle progressivement, ici aussi. Légitimité d’un lieu de l’agir intellectuel, et tout ce qui traverse la lecture-écriture, et que la bibliothèque (appelons-la encore comme ça) peut en être le vecteur. Encore faut-il la wifi : ici en France c’est quelques oui, beaucoup de non, ceux-là crèveront la gueule ouverte mais tant pis, désertons-les.

Je viens aussi le dimanche. Je n’emprunte jamais de livres, toujours ce même recul au livre lu par d’autres (ceux des bouquinistes ont une histoire quasi individuelle, et avant le partir on viendra déposer chez le même bouquiniste tout ce qu’on ne rapporte pas), et l’obligation de les rapporter. Pas compris pourtant comment une idée aussi simple, on paye pour les best-sellers, on a les autres livres gratuitement, nous ne l’avons pas importée en France. Mais le dimanche est toujours une sorte d’éclaircie dans le travail, et les lieux ouverts dans la ville plus rares : cette suspension va bien à la bibliothèque, mais c’est un thème qu’il vaudrait mieux ne pas aborder ici en France, pas plus que les horaires du soir (la bibliothèque universitaire d’Angers, qui clôt à 22h30, est une exception).

Depuis mon retour, je brasse ces questions. Pendant six mois, j’ai vécu dans l’ultra centre-ville, si la notion de centre-ville est pertinente au Québec : peut-être quand même la vieille et historique Saint-Joseph appartient à un modèle pré-américain ? Et j’ai vécu la ville en piéton, avec ma carte de bus. En France j’ai repris la vie ordinaire de l’étalement urbain, les expéditions centre-ville (y compris pour la librairie) se programment à l’avance, on prend la voiture pour tout. Et je n’habite pas une ville avec une bibliothèque comme celles que j’apprécie à Poitiers ou Angers. Ma vraie résidence à l’Institut Canadien (et quelle chance ça a été, pour moi et mes proches) aura sans doute beaucoup plus été dans ces six mois où je me suis hébergé seul, à proximité de la bibliothèque Gabrielle-Roy presque quotidiennement fréquentée, qu’au trimestre précédent dans le petit studio proposé à leurs invités, dans la vieille ville.

Et j’écris peut-être ceci sur le blog d’un bibliothécaire pour cette raison : je construis chaque jour mon propre dispositif d’information. Il inclut encore la presse, mais dans une proportion somme toute réduite. Il se fabrique avec une suite, en configuration fluide, à renouvellement lent, de sources que je décide moi-même, à partir de premières rencontres arbitraires, lors d’une recherche précise, ou par sérendipité (je n’aime pas le mot), recommandation d’un ami réseau, souvent des sources très spécialisées chacune dans leur domaine, une atomisation des sources. Dans ces sources, de nombreux bibliothécaires. Voire plus que d’auteurs parmi mes anciens collègues du monde écrit, bien plus que de libraires ou d’éditeurs qui semblent avoir renoncé (renoncé : à ce partage réseau, qui se refait chaque jour), et à égalité certainement avec ce monde d’une création en questionnement, gestation, nouvelles formes de récit et d’articulation collective des récits, dont témoignent ces vases communicants.

Ce que j’ai vécu dans ces six mois de retour quasi quotidien à une bibliothèque ouverte de centre-ville, mais qui ne m’accueillait (comme tant d’autres) que pour mes usages numériques, j’ai l’impression de le prolonger, dans mon quotidien web, par cette galaxie de bibliothécaires que j’y croise, et quand bien même ils s’y expriment à titre personnel, hors de leur propre établissement. Est-ce que cette bibliothèque atomisée et sans lieu constitue une nouvelle bibliothèque ? Existe-t-elle indépendamment des éta-blissements qui chacun accueillent, pour des fonctions pas forcément liées au numérique, ces blogueurs bibliothécaires ? Est-ce d’autre part normal d’en arriver à considérer l’infinie disposition des ressources (ce n’est pas vrai, elle est loin d’être infinie, et quelle plaie que ces différences dans le droit d’auteur, qui me contraignent à passer par un « free proxy » pour accéder à des ressources de domaine public au Québec, mais encore sous séquestre pendant vingt ans en France…

Merci à Luc Jodoin, que je croise ainsi dans ce quotidien qui m’est le plus nécessaire, et le plus ouvert, de m’accueillir pour le dire : ce sont des questions, et qui résonnent bien plus lourdement dans notre vieil hexagone que dans le Québec expérimentateur et découvreur.

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Température et incipit : La femme qui rit de Brigitte Pilote [71]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Ses souliers sont crottés jusqu’à l’empeigne, elle n’est pas chaussée pour marcher sur un chemin de campagne. Ceux qui la voient passer se demandent ce qu’elle vient faire et cherchent la preuve qu’elle sera dure à la tâche. Son manteau tombe sur un corps menu, rien pour plaire aux gens d’ici.

Elle s’arrête au croisement de trois sentiers tortueux qui veinent les champs nus. Une volée de corbeaux s’élance dans sa direction.

La chape de neige a fondu et la plaine grise se confond avec le ciel. Les couleurs de l’été n’écloront pas avant plusieurs semaines. Avant que la terre redevienne féconde, le pays a cette apparence de tranquillité qui ne dure pas longtemps.

À lire.

J’avais aussi beaucoup aimé son roman Motel Lorraine. C’est par ici.

Brigitte Pilotte, La femme qui rit, Paris, Seuil, 2020 [édition numérique]

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La légende du saint buveur

La-legende-du-saint-buveur-70x100[Billet publié le 10 mars 2013. Perdu suite à un crash informatique et récupéré grâce aux bons soins de Wayback Machine]

Il est itinérant, couche sous les ponts de Paris. Un homme d’honneur. Sa vie sera chamboulée lors de la rencontre d’un bon diable qui lui prête 200 francs pour lui permettre de profiter un peu de la vie. Une condition : il doit s’acquitter de sa dette en la remettant, au bénéfice de la petite sainte Thérèse de Lisieux, au prêtre qui officie à l’église de Sainte-Marie-des-Batignolles. De coups de chance en rencontres fortuites, il finira par s’extraire de son état d’homme de rien.

Mais il ne sait pas, le pauvre, que les désirs sont comme des tonneaux de Danaïdes : sans fond. Il ne se doute même pas que c’est la Mort qu’il a croisée sous les ponts, elle lui a frôlé l’épaule, comme dans le conte oriental La mort à Samarcande. Rien ne sert de fuir la mort, elle vous a donné rendez-vous au lieu même où vous fuyez. Dans les bras de la petite Thérèse. Le dernier écrit de Joseph Roth : La légende du saint buveur. Amère ironie.

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Température et incipit : Borgo Vecchio de Giosué Calaciura [70]

 

Borgo Vecchio

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Il s’appelait Domenico, mais il ne le savait pas. On l’avait toujours appelé Mimmo.

Il était né le premier dimanche de septembre en sortant de sa mère par les pieds.

Il y avait une pluie fine qui vous trempait, et une légère brume au parfum de sous-bois, jamais vue dans cette ville-là. D’autres brumes dominaient, elles avaient la lourde consistance des fumées des rôtisseries en plein air que le vent de mer brouillait en tourbillons voltigeurs, apportant des odeurs de viande jusque dans les maisons de ceux qui, de la viande, n’en mangeaient jamais. Ils en éprouvaient à la fois un certain plaisir et une certaine douleur. Mais le jour où naquit Mimmo, la brume avait la consistance des contes. C’est ce que lui avait raconté sa mère. p. 7

Lecture fortement recommandée.

Les gens du marketing de sa maison d’édition l’ont comparé à Garcia-Marquez. C’est un peu exagéré et en quatrième de couverture, pour mousser les ventes. Magique et extrême, de surcroît.

J’y ai plutôt vu un cousin éloigné d’Echenoz au vu de son style, de sa drôlerie et de la mise en place de personnages improbables et hyperréalistes.

Si ce terme n’avait pas été tant galvaudé, j’écrirais que ce livre est déjanté.

Brindezingue, azimuté et échappé des petites maisons de par son usage jouissif (autre cliché), excessif et inédit de la métonymie, de la prétérition et du zeugme.

Je lui ai fait une petite place ailleurs dans ma casa numérique. C’est par ici et par là.

La référence :

Giosué Calaciura, Borgo Vecchio, traduit de l’italien par Lise Chapuis, Les éditions Noir sur blanc, coll. «Notablia», 2019 (2017),  150 p.

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