Température et incipit : Dans le noir jamais noir de Françoise Major (40)

 major_2013

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Moins mille

Nuit de février, moins vingt-huit degrés Celsius, moins trente-sept avec le facteur vent, ils l’ont dit à la radio. Rue Mentana, du frimas dans les cils et les narines, je rentre chez moi en foulant la neige qui n’a pas été ramassée. De la poudrerie tournoie dans les rues désertes. Corps penché, tête basse, je contre les rafales qui brûlent la peau; ni ma tuque ni mon foulard ne réussissent à protéger mes joues.

On n’entend rien au milieu du vent et de la neige. Rien d’autre que l’hiver et soi. À chaque bourrasque mon cœur s’emballe. J’avance tambour battant, assourdie par mon propre pouls. L’hiver hurle. Fait taire le reste.

Les terrasses n’existent pas. On se rassemble dans les salons, autour d’une chandelle et de chocolats chauds. Le soir, tout le monde a froid sous les draps.

Un recueil de nouvelles à lire.

À la recherche d’un peu de chaleur? Lisez son nouvel opus : Le nombril de la lune. Les nouvelles se déroulent dans la ville de Mexico. L’Oreille tendue et Mario Cloutier du journal La Presse en disent grand bien : ici et .

Références :

Major, Françoise, Moins mille, in Dans le noir jamais noir. Nouvelles  (version numérique), Montréal, La mèche, 2013, 127 p.

Major, Françoise, le Nombril de la lune. Nouvelles, Montréal, Le Cheval d’août, 2018, 276 p.

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Pense-bête périmé en forme de « name dropping »

TODOCarole David, L’année de ma disparition

Riopelle à la Maison amérindienne, à St-Hilaire
Les jours de la semelle
Sullivan, MAC
Les louanges
M’entends-tu, Télé-Québec, gratos le 15 décembre
Patrick Groulx
Les Shtisel, Netflix
Calder, MBAM
NOËL020222 (?)
La boîte à pain
Une fille comme elle, Marc Levy (?)
Les fées ont soif
David Goudreault (Maison de la culture de la Petite-Patrie)
La chaleur du froid, 5 décembre 2018
Montréal Plaza
Plus de légumes, Ricardo
Garde du corps, Netflix
Emil Ferris, BD, 28 août
Nirvana unplugged
Candide ou l’optimisme (TNM)
Fred Dubé
Skyfall, Adèle
La bombe, Télé-Québec, sur le web
Élisabeth Vonarburg, Comment écrire des histoires
Victor Hugo, Le dernier jour d’un condamné
Emmelie Prophète, Un ailleurs à soi
Houellebecq
Le Bétisier, 31 décembre, 16 heures
Bombardier, 15-18
La meute, La Licorne
Ed Pien, 1700 Notre-Dame ouest
Laurent Gaudé, Spirale
Vickie Gendreau, Shit, fuck, cunt
Poke Bowl (rue Bélanger)
Festival de jazz, Mexique
Jean Didier Urbain, Sur la plage: moeurs et coutumes balnéaires (XIXe – XXe siècles)
Terrasses de Mayline (Chinian)
514-2*3-2*4*
Simon Boulerice, Je t’aime beaucoup cependant
Pavese, Un bel été
Rudy Vallée, Aujourd’hui l’histoire
Hopper
Chien de garde (film)
Jo Nesbo, Macbeth (12 octobre)
Ma tante Alice
Jérôme 50, Hierarchill
Laurent Turcot, L’homme de l’ombre
Christian Bégin : « je me remplis de mon propre vide »
Nadine Bismuth, Un lien familial
Sophie Lanctôt, Maison de la culture du Plateau
Moutier, Roman familial
Laurent Chabin, 15 ans ferme
Orelsan
Charlotte Cardin
Tu m’entends?
Salif Keta
Les hauts du Hurlevent
Ugly delicious, Netflix
Bill Evans, Ici Radio-Canada
Parc des Rapides
Bill Bryson, Histoire de tout ou presque et Motel blues (J. Therrien)
Montserrat Caballé
Jacques Tardi
Lise Harnois-Godard
Le Survenant
Les Mémoires d’Hadrien

Benoit Jutras, Outrenuit

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Références sur demande.

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Température et incipit : Le Château de Franz Kafka (39)

Le Château_Kafka

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n’indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand route au village, les yeux levés vers ces hauteurs qui semblaient vides. p. 7

Franz Kafka,  Le Château, traduction d’Alexandre Vialatte, postface de Max Brod, Folio, Gallimard, 1965, 531 p.

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Mon observatoire culturel 2018 : suite et fin

Observatoire 2018 - fin

D’après mes savants calculs, j’ai lu 5,6 millions de mots en 2018. Cela équivaut grosso modo à 11,8 GP (Guerre et paix de Tolstoï), selon le système de mesure métaphorique établi par Nicolas Guay sur son blogue, Le machin à écrire.

Il n’y a évidement pas de quoi écrire à sa grand-mère, car ce total comprend un nombre important de doublons. Il y a aussi un nombre appréciable de mots dont j’aurais pu faire l’économie tant certains livres, mais peu, étaient à brailler d’ennui. Vous ne me ferez pas de procès, mais j’en ai aussi sauté un joli tapon dans les transports en commun : effet nid-de-poule.

L’année 2019 a commencé sur un bon pied avec la lecture de Tout savoir sur Juliette d’Erik Vigneault et de Shit, fuck, cunt de Vickie Gendreau. Léger relâchement ces derniers jours avec la lecture de Sérotonine de Houellebecq, le pseudo-visionnaire. J’y reviendrai, peut-être, au début 2020.

Je vous fait part de mes lectures préférées en 2018, fidèle à mon l’habitude, pour ne pas créer de jalousie : par genre, en triolet et dans le désordre. Je vous mets aussi les liens pour accéder, si ça vous chante, à mes délires interprétatifs et, dans certains cas, à des incipit inspirants.

Poésie

Marie-Hélène Voyer : Expo-Habitat;
Catherine Lalonde : La dévoration des fées;
François Charron : L’herbe pousse et les dieux meurent vite.

Bande dessinée

Fabcaro : Et si l’amour c’était aimer?;
Fabcaro : La clôture;
Fabcaro : Zaï Zaï Zaï Zaï (relecture).

Grande narration 

Paul Auster : 4 3 2 1, ici;
Philippe Lançon : Le lambeau;
Colson Whitehead : Underground Railroad.

Roman québécois

David Turgeon : Simone au travail;
Dominique Fortier : Les villes de papier;
Yvon Rivard : Le dernier chalet.

Nouvelles

Richard Brautigan : La vengeance de la pelouse;
Simon Brousseau : Les fins heureuses;
Gilles Archambault : Combien de temps encore?.

Album jeunesse 

Claude Ponti : La course en livre;
Mariane Dubuc : Le chemin de la montagne;
Lucille de Pesloüan et Geneviève Darling : Pourquoi les filles ont mal au ventre?.

Vieux stock

Eric Shanower : L’âge de bronze, tome 1, : Un millier de navires;
Alexandre Dumas fils : La dame aux camélias (relecture);
Gabrielle Roy : La détresse et l’enchantement (relecture).

Théâtre (relectures)

Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton;
Eugène Ionesco, Les chaises;
Jean Racine : Andromaque.

Plaisir coupable (et calembredaines associées)

Nicolas Mathieu : Leurs enfants après eux;
Philippe Sollers : Centre;
Frédéric Beigbeder, Une vie sans fin.

Autres plaisirs de lecture

Christine Jeanney, Signes cliniques;
Michel Tremblay, Vingt-trois secrets bien gardés;
Thomas O. St-Pierre, Miley Cyrus et les malheureux du siècle : Défense de notre époque et de sa jeunesse;
Jean-Philippe Toussaint, Football (relecture);
Heather O’Neil, Hôtel Lonely Hearts;
Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main;
Annie Perreault, La femme de Valence;
Nadine Bismuth, Une lien familial;
Laurent Turcot, L’homme de l’ombre.
Colum McCann, Lettres à un jeune auteur;
Lydie Salvayre, Petit traité d’éducation lubrique;
Catherine Dorion, Les luttes fécondes.

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Des blogues 

Alex Bellemare : La fabrique du monde;
Benoît Melançon : L’Oreille tendue;
Clément Laberge : Jeux de mots et d’images;
Le Club des irrésistibles des bibliothèques de Montréal;
Luc Séguin : La chambre d’écoute
Marie D. Martel : Bibliomancienne;
Nicolas Guay : Le machin à écrire. Voir ses excellentes séries : Pis mon manuscrit et Passé simple.
Normand Cardella : The perfume chronicles.

La lettre de Philippe Didion : Les notules dominicales de culture domestique.

Voir son bilan socio-culturel 2018 ici.

Archives 2001-2011

Archives 2011-2018

Référence :

Tous ces livres sont disponibles en différents formats dans une librairie indépendante ou dans une bibliothèque près de chez vous.

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Température et incipit : Armand d’Emmanuel Bove (38)

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Emmanuel Bove. Auteur quasi oublié, hélas. Antidote à Houellebecq?

Il était midi. À cause du froid, le soleil semblait plus petit. Les vitres et les glaces ne renvoyaient pas ses rayons. Mon attention, comme celle des enfants, se portait sur tout ce qui bougeait. Parfois je caressais la tête d’un cheval, sur le front pour qu’il ne mordît pas. p.23

Emmanuel Bove, Armand, préface de Christian Dotremont, Paris, Flammarion, 1977, 200 p.

Lire aussi l’excellent Mes amis, disponible en version numérique à BAnQ

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Mon observatoire culturel 2018 : mots lus (1)

Mots lus 2018

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Température et incipit : Le déluge de Jacques Ferron (37)

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Un habitant, bon cultivateur, qui avait su obtenir de sa femme treize enfants de belle venue quoique d’inégale grosseur, vivait avec sa famille dans une maison d’habitant, qui était aussi une drôle de maison, car chaque année durant l’hiver elle flottait sur la neige quarante jours et plus; toutefois le printemps revenu, elle redevenait une maison comme les autres à la place même d’où elle était partie, dans le rang Fontarabie, à Sainte-Ursule de Maskinongé. Cette maison avait deux portes, l’une de devant qui donnait sur le chemin du roi, l’autre de derrière sur la terre de l’habitant. Or un printemps il arriva que le fils aîné de celui-ci, devenu grand, sortit par en arrière et se mit à aider son père, dont il devint par la suite l’héritier. Ce fut la seule fois qu’on usa de cette porte. Les printemps suivant les enfants sortirent par en avant, garçons et filles dans la fleur qui l’un après l’autre prirent le chemin du roi pour aller faire graine ailleurs. À chacun, à chacune l’habitant serrait la main et disait : « Bon voyage, mon pigeon, bon voyage, ma colombe; et revenez me voir au temps des Fêtes,  je vous attendrai » p. 123

Jacques Ferron, Le déluge, in Contes, édition intégrale, préface de Victor-Lévy Beaulieu, Hurtubise HMH, collection L’Arbre, 1985, c1968, p 123-124.

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Température et incipit : L’eau de Kiev de René Lapierre (36)

L'eau de Kiev

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Le soleil restait suspendu à l’horizon, juste au-dessus de la ligne. Terre, forêts, falaises, océans confondus. Il hésitait à plonger, remplissant le monde de paresse et de regrets.

Paschetti se retourna. Derrière, jusqu’au bout de la rue les maisons croulaient sous le poids de la lumière, bicoques dorées, Klondike. C’était beau. Pourquoi, il n’aurait pas su dire, ni comment ce trou dans le cœur, ni où ni quand le tumulte s’achevait : baraques, nimbus, calicot.

Une jour une balle de revolver lui avait fracassé le pariétal; la vie la mort, dessus-dessous, combien de mois passés entre les deux. Parfois ça lui revenait. Il fallait s’accrocher, n’importe. Il n’était pas difficile.

Le soleil ne se décidait toujours pas.

Paschetti éternua.

Il ne savait même pas à quoi ça ressemblait, du calicot. p. 11

René Lapierre, L’eau de Kiev, Les Herbes rouges, 2006, 152 p.

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Température et incipit : Un dieu chasseur d’Yves Soucy (35)

Un dieu chasseurNever open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

La cabane retrouve l’homme. Mathieu retrouve ses gestes habituels : sa tête qui s’incline quand il franchit le seuil, ses pieds qui se secouent près de la porte. Il se réinstalle au milieu du quotidien, le bois à rentrer, l’eau à transporter la nourriture à quérir.

Tout est prêt pour le trappage, sauf le temps. Assis à longueur de jour sur le pas de sa porte, Mathieu rêve. Devant lui, passé le ruisseau, la forêt s’étale longtemps avant de grimper sur le flanc de la Montagne Verte. Chaque branche porte sa charge de vie : oiseaux, écureuils, martres, insectes endormis, bourgeons où sommeillent les feuilles à venir. Depuis août, Mathieu espère la neige. En mars, il rêvera de vert. Mais en août, c’est la neige qu’il attend; les mouches et les moustiques, il les a assez supportés; le soleil, sa peau n’en peut plus de le recevoir. Vienne l’hiver! Car l’hiver ne ferme pas la forêt, au contraire, il fait des marécages et savanes des étendues propices à la marche en raquettes. Et les lacs et rivières deviennent autant de routes.

 p. 10

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Comment gagner le prix Goncourt sans se fatiguer : calendrier de l’avent

Goncourt

Je constate l’engouement pour les calendriers de l’avent. Des bons. Je pense notamment à ceux de l’Oreille tendue, de Fabien Deglise au Devoir, de Clément Laberge et à celui du Café des savoirs libres (calendrier de l’avent du domaine public) animé par Bibliomancienne et Lëa-Kim Châteauneuf.

Je me joins au groupe, mais dans une soif d’efficience, d’efficacité et radicalisme, je vous balance mes 24 entrées réparties en 9 catégories dans un seul billet.

Aux fins de l’exercice – échantillon restreint et non-scientifique – je me suis penché sur le roman de Nicolas Mathieu, Les enfants après eux, récipiendaire du Goncourt 2018.

1er décembre

Le roman social

Les autofictions pullulent depuis quelques années. L’auteur a pris acte de ce constat. Lecteur de Jean Barbe? De son essai : Discours de réception du prix Nobel? Barbe regrette l’absence, voire la disparition du social dans la production romanesque contemporaine. Il s’ennuie un tantinet de Zola. C’est corrigé chez Mathieu, nous sommes plongés dans une saga sociale.

L’action se déroule dans une petite ville – Heillange – ravagée par l’économie et la fermeture des hauts-fourneaux de Moselle.  Description de son impact sur les populations : les petits boulots pour échapper à la misère, les familles déconstruites, la violence conjugale.  Description aussi du vécu des jeunes entre 1992 et 1998 : le sexe, les études et la dope y occupent une place importante. Interactions entre les Français de souche et les communautés culturelles, les Marocains surtout. De la belle dynamite.

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2 décembre

L’Incipit

C’est connu, avec la panoplie de romans publiés chaque année dans la francophonie, les membres du jury pourraient vous éjecter de leur liste aussitôt les premières pages lues. Il est donc important de bien marquer le coup dès le début du récit, par exemple, en y insérant un incipit météorologique bien senti. Vous voulez de bons exemples, suivez le guide.

Celui de Mathieu est assez réussi. Il va faire chaud tout du long du récit :

Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui.
À l’aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. Par instants, ce velours se froissait au passage d’une carpe ou d’un brochet. Le garçon renifla. L’air était chargé de cette même odeur de vase, de terre plombée de chaleur. Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur. Il ne portait rien à part un vieux short de foot et une paire de fausses Ray-Ban. Il faisait une chaleur à crever, mais ça n’expliquait pas tout.  p. 13

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Le réalisme

3 décembre

L’action de votre roman se déroule en France, vous vous devez de placer des marqueurs sociolinguistes dans vos dialogues pour des fins d’illusion référentielle. Pour ce faire Mathieu s’est servi de l’expression « du coup » (pages p. 21, 23, 24, 125, 134, 156, 179, 254, 330, 338, etc.). En fait, l’expression revient à 23 reprises dans le roman. Son utilisation est somme toute assez bien dosée puisque le roman comporte 426 pages.  Il ne faut toutefois pas trop pousser le bouchon, cela pourrait irriter certaines oreilles sensibles.

Le roman est divisé en quatre parties intitulées respectivement : 1992, 1994, 1996, 1998. La répartition des occurrences de l’expression  : 1992 (14), 1994 (4), 1996 (4), 1998 (1).  Originalité de l’auteur qui n’a pas copié bêtement l’utilisation envahissante de cette expression par les locuteurs français ?

Note 1 :

Pour le « du coup », c’est un peu le désordre chez les locuteurs français, car cette expression est à la fois utilisée pour indiquer «une conséquence de l’action» (ça fait que) ou «l’immédiateté de l’action» (du coup), mais elle est de plus en plus fréquemment employée, il me semble, – constatation empirique – pour indiquer la conséquence (ça fait que). Les deux cas de figure chez Mathieu :

Et Anthony avait embrassé une fille un fois, au fond du bus. Mais elle n’avait pas voulu se laisser toucher les seins. Du coup, il avait laisser tomber. (conséquence de l’action sur le moyen terme, il va sûrement retenter le coup, l’abruti)

Le cousin se leva pour faire front. Anthony aussi du coup. (immédiateté de l’action, la bagarre va éclater)

D’ailleurs, une fois diplômée (bac +5), il ne lui avait pas fallu deux mois pour trouver un poste. Du coup, elle avait tendance à considérer le chômage comme l’une de ces menaces abstraites […] (conséquence de l’action d’avoir compléter ses études)

Du coup, quand Rodrigue lui tendit le joint, Steph ne se fit pas prier. (immédiateté joyeuse de l’action)

Note 2 : Si l’action de votre roman se déroule au Québec, il est préférable d’utiliser le bon vieux «ça fait que » ou le vernaculaire « faque ». Ça va pour le « du coup » si vos héros s’éclatent dans le Plateau Mont-Royal.

Ceci dit, vos chances sont à peu près nulles qu’un roman publié au Québec remporte les grands honneurs. Consolez-vous, vous pourrez toujours vous rabattre sur le Prix des Collégiennes.

4 décembre

Vous mettez des jeunes en action dans votre récit, faites fissa, allez-y « à donf » avec le verlan. Quelques exemples :

Une grosse teuf (p.27), c’est une grosse fête.
Des keufs (p.59), ce sont des policiers
Des foncedés (p.62), ce sont des défoncés
Des oufs (p.124), ce sont des fous.

5 décembre

Intégrez le langage des « foncedés» et de la « dope» dans vos dialogues :

Du beuf, (p.24), de la grat’ (p.24, 62), un pet’ (p. 25), du skunk (p.25), du matos (p. 27), un trois-quart (p.32), t’as de quoi bédave? (p. 238)

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Les zeugmes.

Votre roman comporte une charge sociale importante, l’usage de zeugme permet de détendre l’atmosphère, d’ajouter une touche d’humour et de faire des pieds de nez aux règles strictes de la rédaction française. :

6 décembre

L’hiver, le chauffage électrique produisait un peu de chaleur et des factures phénoménales. p. 33

7 décembre

Anthony la connaissait bien cette histoire. On la lui avait racontée toute l’enfance. Sous le gueulard, la terre se muait en fonte à 1 800 °C, dans un déchaînement de chaleur qui occasionnait des morts et des fiertés. Elle avait sifflé, gémi et brûlé, leur usine, pendant six générations, même la nuit. Une interruption aurait coûté les yeux de la tête, il valait encore mieux arracher les hommes à leurs lits et à leurs femmes » p.88

8 décembre

Des types qui nourrissaient une famille, payaient des écoles de commerce hors de prix à des rejetons quasi demeurés, avaient un bateau dans un coin, donnaient leur avis et pensaient que devenir maire de leur village ne serait pas une mauvaise idée, avec leurs maîtresses, leurs dettes, leur cœur de veau prêt à exploser, leurs petits whiskys entre potes et leurs chemises Ralph XXL, toute cette puissance réduite à que dalle parce qu’une jeune fille. P. 118

9 décembre

Un affluent passait à travers une vallée où des hommes avaient construit six villes, et des villages, des usines et des maisons, des familles et des habitudes. 136

10 décembre

Apparemment, elle sortait d’une année difficile, faite de grosses difficultés en maths et des peines de cœur à répétition. 164

11 décembre

C’est ainsi qu’il revenait à Heillange, sa peur, sa honte et ses économies derrière lui.

12 décembre

Dans sa bouche la nourriture était brûlante, avec un bon goût d’habitude et de beurre.

13 décembre

Ils avaient traversé toute la France avec leur Fiat Punto pour passer quinze jours à rien foutre, tranquilles, détroussés par les commerçants locaux, emmerdés par le bruit des gamins, ivres de cigales, de chaleur, de rosé frais et de cohues. p. 306

14 décembre

On se demandait tout de même quelle vie pouvaient mener ces gens, dans leurs médiocres logis, à manger gras, s’intoxiquant de jeux et de feuilletons, faisant à longueur de temps des gosses et du malheur, éperdus, rageux, résiduels. p. 322

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L’ellipse

15 décembre

Vous êtes bien lancé dans la rédaction de votre oeuvre immortelle. Vous êtes ambitieux : un pavé, une somme, une cathédrale jaillira du fruit de vos veilles. Si vous persistez, votre oeuvre comportera quelque 2 000 pages et découragera les membres du jury. Il faut savoir couper, raturer, élaguer. Tous les bons auteurs vous le diront : ramassez-vous! Un bon truc : l’utilisation de l’ellipse pour faire l’économie de longues descriptions et d’aventures qui risquent de soûler le lecteur lambda. Mathieu s’en sort fort bien en rédigeant une phrase concise comportant deux hémistiches parfaitement calibrés (4/4)

Deux ans plus tard, Hacine rentrait. p. 79

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Les descriptions

La concision est requise. Il s’agit de suggérer plutôt que de décrire de façon exhaustive vos personnages. Laissez travailler votre lecteur :

16 décembre

Ses cheveux frisaient sur les côtés, les yeux étaient marron et il portait un t-shirt rouge. p .15

17 décembre

Légère généralisation empirique dans cet extrait :

Elles avaient des dents blanches, de grands fronts et des tout petits culs.  p. 41

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Des nains sur les épaules de géants (attribué à Bernard de Chartres, mais popularisé par Jean de Salisbury au XIIe siècle et reprise par Newton au XVIe siècle.)

Le jeune auteur aura tout intérêt à créer une espèce de chasse aux trésors pour ses lecteurs. Facile, utilisez la citation (au sens d’Antoine Compagnon), l’hyptertextualité, la métatextualité, la paratextualité, l’architextualité, l’entreglose (Montaigne) ou simplement le bon vieux « mashup ». La lecture de La vie mode d’emploi de Georges Perec constitue à mon avis la plus fascinante chasse aux trésors produite par un écrivain, mais je m’égare..

18 décembre

Nicolas Mathieu y va par touches légères. On reconnaîtra le style de Jean Echenoz dans ce passage :

Manu préparait déjà trois trails [de coke] bien symétriques. Il se servait d’une carte à jouer, un 8 de carreau.  p. 91

J’ai abordé le rôle de la carte à jouer dans l’oeuvre de Jean Echenoz ici.

19 décembre

L’art d’énumérer. Mathieu parodie aussi Jean Echenoz dans ce passage ou il décrit une foule hétéroclite réunie pour les célébrations du 14 juillet :

Des vieux, des chômeurs, des huiles, des jeunes en mob, et les Arabes de la ZUP, les électeurs déçus et les familles monoparentales, les poussettes et les propriétaires de Renault Espace, les commerçants et les cadres en Lacoste, les derniers ouvriers, les vendeurs de frites, les bombasses en short, les gominés, et venus de plus loin, les rustiques, les grosses têtes, et bien sûr quelques bidasses pour faire bonne mesure. p. 343.

20 décembre

L’appel à Pierre Michon, Vies minuscules, est aussi d’un bel effet :

Il suffisait d’un rien pour alimenter cette vie minuscule. p. ?(oublié de noter le numéro de la page. Livre remis à la bibliothèque)

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21 décembre

Les anachronismes.

Faites gaffe avec les anachronismes. Les lecteurs attentifs auront tôt fait de les relever et de vous clouer au pilori. Mathieu en a commis un, mais cela ne semble pas avoir trop perturbé les membres du jury du prix Goncourt :

Ouais. Je fais du code aussi. Java Script. Des trucs comme ça. p . 55

L’action du récit se déroule alors autour de 1992 (première partie du récit) et le langage Javascript a été créé par Brendan Eich en 1995 (source Wikipédia). Désordre temporel.

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L’usage des dictionnaires :

Ça n’a pas été inventé pour les ornithorynques, les dictionnaires. N’ayez de cesse de les potasser afin de vous assurer d’utiliser l’expression ou le mot juste :

22 décembre

Des dream catcher. p. 90.

23 décembre

Une piscine creusée dans les seventies. p. 142

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24 décembre

Oeuvre ouverte

La dernière phrase de votre roman est capitale. Vous avez dénoué toutes les intrigues, bien décrit l’état du monde, vous avez fait la démonstration par quatre que le roman est l’outil heuristique par excellence. Une connaissance toujours à parfaire, nourrie du doute et de l’éternel recommencement. Le lecteur doit poursuivre sa quête. Osez l’oxymore :

L’effroyable douceur d’appartenir. p. 426.

Para servir!

25 décembre

Joyeux Noël!

Référence :

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux (pour la version numérique), Actes Sud, 2018, 426 p.

 

 

 

 

 

 

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