Profession bibliothécaire

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[Billet publié sur mon blogue en 2012 et disparu suite à un crash informatique. Wayback Machine ne l’avait pas sauvegardé. J’avais toutefois eu l’idée de le publier sur Le Club des irrésistibles des Bibliothèques de Montréal afin d’en assurer une plus large diffusion. Je le récupère dans mes archives en y ajoutant des références à l’actualité entourant la nomination de Marie Grégoire à la tête de BAnQ. – 2021]

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Je profite du Congrès des milieux documentaires qui se tient du 31 octobre au 2 novembre 2012 pour vous proposer ma lecture du tonifiant ouvrage de Guylaine Beaudry : Profession Bibliothécaire .

Surveillez vos écrans, il sera question d’eux, les bibliothécaires, au cours des prochaines semaines… [je ne croyais pas si bien dire. Voir la Lettre ouverte et indignée au directeur du Devoir, signée par Lise Bissonnette et Carol Couture – 21 juillet 2021]

Qu’en est-il de cette profession en cette ère du tout numérique et de l’information au bout des doigts ?

Chronique d’une mort annoncée ? Tant s’en faut, les bibliothécaires sont des acteurs actifs au sein de la Cité. Ils jouissent d’une réputation séculaire pour tout ce qui concerne la sélection, l’acquisition, le traitement et l’organisation de la documentation. Ils ont su, au fil des ans, modeler leurs actions en fonction des citoyens, des nouveaux usages du web, des nouvelles façons d’habiter et de concevoir le monde. Ils sont sans âge, leurs actions se conjuguent à tous les temps : présent, passé, futur. Ils sont de toutes les formes, la passive, mais surtout l’active. Ils engagent la conversation avec leur époque. Ils favorisent la rencontre des cultures. Ils ont appris à recentrer leur action afin de faciliter l’accès à l’information, à la culture et au savoir. À tous les savoirs, à toutes les saveurs, à l’apprentissage d’une langue, à l’acquisition de compétences informatiques et informatives, au développement des habiletés de lecture, à l’art de lire un livre à un enfant, à la façon de développer son employabilité, aux astuces pour la consultation des bases de données, aux moyens de traquer la bonne information sur Internet ou aux raccourcis à connaître pour pourrir les plus jeunes à World of Warcraft

Ils bâtissent des lieux de savoir, d’échange, de partage et de rencontre. Ils sont de tous les lieux et de tous les temps. Ils animent et s’animent, ils organisent et s’organisent, ils conservent et conversent (ils anagramment et néologisent, parfois), ils engagent et s’engagent, ils débattent et s’ébattent, ils accumulent, thésaurisent, enrichissent, bâtissent, communiquent et diffusent. Ils font d’un PEB, une fête. Ils sont passeurs, médiateurs, animateurs, propulseurs, curateurs. Ils sondent, scrutent et déterrent des trésors d’information inaccessibles aux moteurs de recherche les plus puissants.

Ils sont bien ancrés dans « l’ère de l’accès », dans « l’économie de l’attention » (en attendant de trouver mieux comme concept). Ils foncent à pleine vapeur numérique. Ils mobigoinfrent. Ils créent des contenus. Ils sont de tous les réseaux. Ils médiasocialisent. Ils aiment notre littérature, la diffusent, l’animent. Ils défendent notre langue. Ils disent la complexité du monde et la puissance des mots. Ils défient et combattent la censure. Ils militent pour des données ouvertes. Ils ludifient l’espace tous azimuts. Ils témoignent : « vous êtes libres de lire ! ». Ils sont perméables à la culture des geeks, du Nom de la rose et de la liberté. Ils s’indignent quand l’entreprise privée tente d’externaliser notre patrimoine documentaire, notre mémoire, pour le monétiser. Ils occupent la place, Wall Street parfois. Ce sont des partenaires incontournables pour l’établissement et le partage du Bien commun.

Ils sont indéracinables, ce sont des ubithécaires.
Ils m’épatent, mes collègues et collègues.
Ils ne portent même plus de bas bruns.
Ils. Elles.

Références :

Guylaine Beaudry, Profession bibliothécaire, Les Presses de l’Université de Montréal, 2012, 72 p.

Voir aussi, en ordre chronologique :

Yves Gingras, Avoir le courage de démissionner du CA de BAnQ, Le Devoir, 14 juillet 2021.

Clément Laberge, Au Ca de BAnQ,  Jeux de mots et d’images, Blogue personnel de Clément Laberge, 14 juillet 2021.

Marie D Martel, Je remballe ma bibliothèque nationale (la suite) : comment est-ce possible?, Bibliomancienne, 15 juillet 2021.

Brian Myles, Marie Grégoire mérite une chance, Le Devoir, 17 juillet 2021.

Sur Twitter :

Cher @brianmyles,
Imaginez un journal en crise, @LeDevoir par exemple. Accepteriez-vous de «laisser une chance» à quelqu’un ne connaissant strictement rien au journalisme pour le relancer ? Pourquoi cela serait-il acceptable pour une bibliothèque nationale ?

— Benoît Melançon (@benoitmelancon) July 20, 2021

Lise Bissonnette et Carol Couture, Lettre ouverte et indignée au directeur du Devoir, Le Devoir, 21 juillet 2021,

À suivre.

 

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Température et incipit : Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé [87]

Soleil des Scorta

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Il fait très chaud. Un soleil qui rend fou. Une fournaise qui [abolit] les couleurs.

Le livre recèle des clins d’œil à d’autres œuvres littéraires : Les saisons de Maurice Pons; L’amour au temps du choléra, Chronique d’une mort annoncée et Cent ans de solitude, tous de Gabriel Garcia-Marquez.

Lecture d’été et de changements climatiques.

La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers. Tout était immobile. Le parfum des collines s’était évanoui. La pierre gémissait de chaleur. Le mois d’août pesait sur le massif du Gargano avec l’assurance d’un seigneur. Il était impossible de croire qu’en ces terres, un jour, il avait pu pleuvoir. Que de l’eau ait irrigué les champs et abreuvé les oliviers. Impossible de croire qu’une vie animale ou végétale ait pu trouver – sous ce ciel sec – de quoi se nourrir. Il était deux heures de l’après-midi, et la terre était condamnée à brûler.

Sur un chemin de poussière, un âne avançait lentement. Il suivait chaque courbe de la route, avec résignation. Rien ne venait à bout de son obstination. Ni l’air brûlant qu’il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses sabots s’abîmaient. Il avançait. Et son cavalier semblait une ombre condamnée à un châtiment antique. L’homme ne bougeait pas. Hébété de chaleur. Laissant à sa monture le soin de les porter tous deux au bout de cette route. La bête s’acquittait de sa tâche avec une volonté sourde qui défiait le jour. Lentement, mètre après mètre, sans avoir la force de presser jamais le pas, l’âne engloutissait les kilomètres. Et le cavalier murmurait entre ses dents des mots qui s’évaporaient dans la chaleur. “Rien ne viendra à bout de moi… Le soleil peut bien tuer tous les lézards des collines, je tiendrai. Il y a trop longtemps que j’attends… La terre peut siffler et mes cheveux s’enflammer, je suis en route et j’irai jusqu’au bout.

Les heures passèrent ainsi, dans une fournaise qui abolissait les couleurs. Enfin, au détour d’un virage, la mer fut en vue. “Nous voilà au bout du monde, pensa l’homme. Je rêve depuis quinze ans à cet instant.

[Mise à jour : 10-07-2021, vers 15 quinze heures quinze.]

Luc Séguin me signale que le début de ce roman lui rappelle «Pedro Páramo» de Juan Rulfo.

Je suis allé vérifié. Saperlipettouille! Il a bonne mémoire :

«C’était pendant les jours caniculaires où souffle le vent d’août brûlant, corrompu par l’odeur putride des savonniers.» (sixième paragraphe du début récit)

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Laurent Gaudé, Le soleil des Scorta, Actes-Sud, 2004, 246 p. pour la version imprimée – (édition numérique)

Juan Rulfo, Pedro Páramo, Gallimard, 2013 (c2005), 1955 pour l’édition originale, 183 p. pour la version imprimée – (édition numérique)

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Température et incipit : Un café avec Marie de Serge Bouchard [86]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Nous sommes en après-midi et, déjà, la matinée me manque. Il est loin, mon premier café, elle est loin, ma tête neuve, et où sont passées mes idées claires ? Depuis le matin, j’ai vu à la fenêtre deux beaux oiseaux, monsieur et madame Cardinal, aller et venir à la mangeoire. Ma blonde et moi les avons salués. J’ai vu six vieux érables noirs aux troncs gelés et mouillés montant la garde dans le creux de l’hiver, comme des gardiens impassibles plantés pour toujours devant un temple à jamais disparu. Le jour sera gris, il neige un peu, mais en réalité il pleut. Nous prenons ce bon café, le premier du matin, nous établissons ensemble le plan de la journée, de la semaine. Voici l’avant-midi de tous les espoirs, le saint lundi de l’énergie. Marie mange des œufs à la coque avec des mouillettes. Nous voudrions tous les deux que ce moment dure, nous voudrions abolir le futur. J’écris, elle écrit, nous écrivons. Elle me parle du castor, elle me fait lire son texte sur la maternité, l’adoption et l’amour, je lui ferai lire mon texte pour la radio, comme chaque semaine, et nous allons ainsi du coq à l’âne dans une sorte de douce danse où deux esprits complices cherchent le bon mot, la bonne phrase, le bon sujet.

Serge Bouchard, Un café avec Marie, Boréal, collection papiers collés, 2021. [édition numérique]

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Température et incipit : La fête de l’insignifiance de Milan Kundera [85]

Fête de l'insignifiance

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Il ne peut pas toujours avoir tort ce cher Elmore Leonard.

Un incipit banal autour d’un nombril :

C’était le mois de juin, le soleil du matin sortait des nuages et Alain passait lentement par une rue parisienne. Il observait les jeunes filles qui, toutes, montraient leur nombril dénudé entre le pantalon ceinturé très bas et le tee-shirt coupé très court. Il était captivé; captivé et même troublé : comme si leur pouvoir de séduction ne se concentrait plus dans leurs cuisses, ni dans leurs fesses, ni dans leurs seins, mais dans ce petit trou rond situé au milieu du corps. p. 13

Ce n’est pas mon roman préféré de Kundera. Je préfère nettement ses égos expérimentaux  à ses égos caricaturaux.

Enfin, c’est le mois de juin et c’est la fête. Il y en a pour tous les goûts.

Bonne St-Jean à toutes et à tous !!

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Milan Kundera, La fête de l’insignifiance, Paris, Gallimard, 2013, 142 p.

Pour les égos expérimentaux, lire :

Milan Kundera, L’art du roman, Paris, Gallimard, 1986, 200 p.

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Un choix de carrière?

cataonie

François Blais, un tantinet cynique, a la réponse. La politique. Peu de qualités et d’études sont requises, mais une propédeutique en relations interpersonnelles ne peuvent pas nuire.

Il y a un peu plus d’un an de cela, ayant convaincu ma maîtresse, madame D***, de faire de moi son légataire universel, je l’assassinai et enterrai son corps dans le jardin. Mon plan était si génial et je l’exécutai avec une telle maestria que je passai entre les mailles du filet, malgré le penchant naturel des policiers à tourner leurs soupçons vers ceux à qui le crime profite. Le cadavre de madame D*** n’était pas encore refroidi que je me lançais à corps perdu dans une vie de débauche, frayant avec les pires canailles du Grand Shawinigan, donnant à souper aux actrices et aux cocottes à la mode, fréquentant tous les mauvais lieux, ne supportant pas qu’une orgie se déroulât sans que j’en fusse. Je me couchais à l’heure où les honnêtes travailleurs se lèvent, pour ne m’éveiller qu’à la brunante. Après un an de ce régime, je fus dégoûté. Certes, il n’est point malséant qu’un jeune homme débutant dans la vie jette sa gourme, mais je sentais que le temps était venu de me poser, de cesser de gaspiller mon argent et mes forces vives.

Ayant passé en revue toutes les carrières possibles, j’en arrivai à la conclusion que la seule manière d’accéder aux honneurs sans faire de longues études ni posséder quelque qualité ou talent particulier était la politique. Il me semblait, d’autre part, qu’un homme de mon envergure se devait de s’occuper de la chose publique.

Bon, je sais, le grand Shawinigan n’est pas à la portée de tous.

Démerdez-vous, ce sont des compétences transversales.

Incidemment, si vous voulez pimenter vos ébats sexuels c’est par ici. Toujours avec François Blais.

Para servir.

Blais, François, Cataonie. Nouvelles, Québec, L’instant même, 2015, 117 p. (édition numérique)

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Du coup

Le serpent majuscule

Tu sais? Du coup, j’ai rigolé un bon coup :

– Pourquoi vous avez rouvert les barrières ? Vous ne pouviez pas attendre qu’on arrive ?

Cette fois le gardien s’interrompt dans sa tâche et se tourne vers l’inspecteur.

– Si je ne rouvre pas les barrières, la file des voitures va s’allonger dans les travées à tous les étages. Du coup, les rampes d’accès aux sorties vont être obstruées. Et du coup, certaines vont tenter de passer par les rampes d’entrée. Et s’y retrouver coincées, elles aussi. Et du coup, quand la police va arriver, tout le parking sera immobilisé et il faudra pas loin de deux heures pour désengorger tout ça, et du coup, les conducteurs, en attendant de pouvoir sortir, vont quitter leur bagnole et aller voir ce qui se passe. Et du coup

– Ça va, ça va !

Le gardien lève une main, c’est comme vous voulez, et il reprend son boulot : « Neuf cinquante qui font dix, merci, madame. »

Et du coup, lâche Vassiliev, il y a peut-être un tueur qui en a profité pour se barrer avant l’arrivée de la police.

Pierre Lemaitre, Le serpent majuscule, Albin-Michel, 2021, 336 p. Édition numérique.

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Pimenter ses ébats sexuels, au passé simple et à l’imparfait du subjonctif

cataonie

Pendant tout le repas, je lui tins la main en lui susurrant des compliments excessifs, allant jusqu’au mensonge le plus éhonté quand je lui donnai à entendre qu’il se pouvait, somme toute, qu’elle ne fût point tout à fait bête. Ces tendres attentions, ainsi que la bouteille de bordeaux dont elle avait usé pour se rincer la dalle, firent en sorte qu’au sortir de la table elle manifesta le désir d’avoir des rapports sexuels. J’y consentis et nous nous déshabillâmes. Cependant, après quelques minutes d’intenses préliminaires, je constatai que j’avais du mal à trouver ma vigueur habituelle. Elle le remarqua également : « Mais, mon cher, vous ne bandez guère.

– En effet, ma mie, cela est fâcheux.

– Allons, ne vous en faites pas, vous banderez la prochaine fois. »

Cette prochaine fois survint aussi tôt que le lendemain, alors que madame D*** débarqua chez moi au début de l’après-midi, tenant un magazine féminin à la main. Je sus aussitôt que je passerais un sale quart d’heure. « En rentrant hier soir, j’ai téléphoné à quelques-unes de mes amies pour leur parler de votre défaillance. L’une d’elles, mademoiselle R***, que vous connaissez, m’a suggéré la lecture d’un article intitulé « Pimentez vos ébats », paru dans le dernier numéro de la Gazette féminine. Je dois admettre qu’il y a là-dedans quelques excellentes idées pour briser la routine. Que diriez-vous de faire un essai ? » Estimant qu’il serait peu diplomate de dire la vérité (« Je préférerais être envoyé aux galères, ma mie »), je lui affirmai que rien ne me ferait davantage plaisir que de copuler en obéissant aux directives de la Gazette féminine. « Je savais que cela vous enchanterait, monsieur. Bon voilà, comme premier conseil, la rédactrice de l’article suggère d’adopter quelque pratique sexuelle nouvelle. Naturellement, j’ai songé à cette nuit où, pris de boisson, vous fîtes mine, au moment de m’honorer, de vous tromper d’orifice. Je vous flanquai alors à la porte mais, les circonstances étant ce qu’elles sont, je crois qu’il ne serait point inconvenant que vous m’enculassiez. Qu’en pensez-vous ?

– Je suis à votre service, madame. »

À lire.

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Blais, François, Cataonie. Nouvelles, Québec, L’instant même, 2015, 117 p. (édition numérique)

 

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Le nationalisme enfantin et oxymorique assumé des amateurs de football (soccer) et de hockey

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Le football permet d’être, non pas nationaliste, il y aurait là une connotation politique détestable qui ne m’effleure même pas, et pas même patriote, mais chauvin, j’entends par là un nationalisme pas dupe, au deuxième degré, un nationalisme ironique, l’oxymore est parfait, il n’y a pas de termes plus antinomiques, la séduction de l’adjectif semble contredire ce que le mot peut avoir de déplaisant, ou, pour tout dire, un nationalisme enfantin, de l’ordre d’une vantardise primaire, une fanfaronnade euphorique et gamine : Vive la Belgique ! Un nationalisme qui brandirait plutôt des casquettes que des concepts, des colifichets que des valeurs, et s’épanouirait dans les tribunes des stades au son des sifflets, des maracas et des cornes de brume. Je suis, le temps d’un match, dans un état de confort primaire, d’autant plus savoureux qu’il s’accompagne d’une régression intellectuelle assumée. Je suis de parti pris, je suis hargneux, véhément, combatif, j’insulte l’arbitre, je l’apostrophe, je l’invective. Je voue l’adversaire aux gémonies. Je laisse libre cours à des pulsions de violence et d’agressivité qui n’ont normalement pas leur place dans ma personnalité. Je consens à la bêtise et au prosaïsme. Je me régale — appelons
ça une catharsis.

Jean-Philippe Toussaint, Football, Éditions de Minuit, 2015, 128 p. (édition numérique)

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Aller aux fraises d’Éric Plamondon : version française et québécoise

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La version française de France:

«Mes wipers battaient le winshield [sic] à petite vitesse.»

La version québécoise :

«Les essuie-glaces balayaient le pare-brise à petite vitesse»

Para servir.

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Éric Plamondon : Aller aux fraises,  Quidam éditeur, fév. 2021, 76 p. (édition numérique)

Éric Plamondon : Aller aux fraises,  Le Quartanier, Série QR, 2021, 112 p. (édition numérique)

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Température et incipit : L’inexistence de David Turgeon [84]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

J’ai triché. Le début de cet excellent roman ne comporte aucune description du temps qu’il fait.

Il me plaît toutefois d’émettre une hypothèse farfelue en pensant que l’auteur à fait un pied de nez à Elmore Leonard en rédigeant le début de 8 chapitres qui font une belle place à la météo :

Le ciel frisquet n’empêcha pas Carel de procéder à sa promenade dominicale. (chap. 8)

Le lendemain soir ils étaient tous conviés dans le jardin. Carel s’était résigné : il ne verrait pas Isabelle. Le temps était froid et le soir était tombé, mais l’éclat de la lune se reflétait sur la neige qui recouvrait le talus et les arbres (chap. 13)

Le printemps arriva tôt, mais sans excès. Ce vendredi-là par exemple il y avait un soleil froid sur Privine. (chap. 16)

Une vilaine odeur de sucre brûlé puis fermenté flottait dans l’air. Une lourdeur inaccoutumée réduisait les passagers du tram au silence. Il faisait froid et humide. Un mauvais matin. (chap. 21)

L’hiver fut très froid. Dès la fin novembre des gens descendaient patiner sur la Vouvre précocement gelée. Les autres se postaient au bord et regardaient le spectacle. Carel alimentait son feu. Il s’était assuré de ne pas manquer de charbon. (chap. 37)

Au printemps il y eut une sorte de folie dans Privine, que le retour seul du beau temps n’expliquait pas. (chap. 40)

Le ciel était passé du bleu au noir. Faber allongeait le pas le long de la Vouvre qui voulait fêter encore. (chap. 42)

Carel ne parvint pas à sortir du lit de tout le matin. Qu’importe, il pleuvait. (chap. 43)

Et pour mon plus grand plaisir de collectionneur, j’ai trouvé tout le long du récit :

Le matin était pâle et brumeux.

À l’automne il y eut les législatives. Comme à cha­que élection, Carel avait voté à gauche sans trop réfléchir. Cette fois-ci il savait cependant que quelque chose de grave se jouait, et il avait fait exprès, le lendemain, de détourner le regard des kiosques à journaux. À la place il tentait de lire les premiers résultats dans le regard des gens qu’il croisait. Il n’y trouva guère la féroce exubérance qui accompagne les brusques changements de régime. Les visages paraissaient maussades, résignés, mais peut-être pas davantage que les autres matins. N’était-ce pas simplement la faute du crachin d’automne contre lequel aucune législative ne pourra jamais rien?

L’hiver fut très froid. Dès la fin novembre des gens descendaient patiner sur la Vouvre précocement gelée. Les autres se postaient au bord et regardaient le spectacle. Carel alimentait son feu. Il s’était assuré de ne pas manquer de charbon.

Les trottoirs et les rues étaient couvertes de la neige d’hier.

Un diman­che matin il emmena Carel dans son atelier. La courette était baignée de soleil.

Il dessilla ses yeux. Toujours ce ciel bleu d’avril, ce soleil dru d’avril qui assourdit sans la faire taire la brise sèche d’avril. Ce beau temps d’avril qui ressemble tant à un faux espoir. (avec répétition d’avril pour ceux qui sont attentifs ou qui surfent sur les passages sur le temps qu’il fait)

En sortant il refit une grimace. Celle du dégoût pour les basses besognes. Il pleuvait encore. Auguste releva le col de son pardessus et traversa rapidement la petite rue déserte. Son chauffeur déploya un parapluie à hauteur de la portière. La torpédo disparut dans la grisaille, et on n’entendit plus que l’éreintement lointain d’un train de marchandises qui terminait son voyage.

Nina n’arrivait pas. On sentait dans le fond de la brise du soir l’automne qui s’en venait. Carel toussa.

C’était un secret, mais depuis plus d’un an déjà Faber envoyait chaque semaine à Nina une carte postale. Elle la recevait habituellement le mardi. Une carte postale très ordinaire, le temps qu’il fait, le dernier film à la mode, les ragots du voisinage.

La pluie commença, au début timide, puis plus franche. Bientôt elle perçait les ramées des grands arbres et arrachait leurs feuilles jaunes. […] Cette fois ça tombait. L’averse avait dû prendre naissance à l’est car les chemins de halage étaient déjà boueux. Carel s’abrita un temps contre la maison de l’éclusier en attendant l’éclaircie. […] L’embellie ne se présenta pas tout à fait; mais vers onze heures on aurait dit que ça se calmait un peu et Carel décida de reprendre la route sous la bruine, quitte à s’arrêter encore, si ça recommençait, sous quelque porche qu’il trouverait ou quelque feuillage encore vert.
Les caprices de la météo firent qu’il ne parvint à l’auberge qu’à l’heure du souper. Les nuages se dissipaient négligemment sur un soir sans lune. Ses mollets étaient douloureux. Il avait perdu l’habi­tude du vélo. Surtout il se sentait pris aux poumons. Le fond de l’air qui fraîchit, se répéta-t-il.

À lire.

Voir aussi, de David Turgeon, l’incipit de Simone au travail.

David Turgeon, L’Inexistence. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 156, 2021, 219 p. (édition numérique)

David Turgeon, Simone au travail, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 111, 2017, 284 p.

 

 

 

 

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