Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.
Une nouvelle de cinq pages. Un début saisissant qui perd de son intensité dès qu’est abordé l’arrêt de Jésus et la triple trahison de Pierre. C’était l’une des nouvelles préférées de Tchékhov (Wikipédia).
Le temps avait été beau, très calme dès le commencement du jour. Des merles sifflaient ; plus loin, du côté des étangs, on entendait comme des plaintes : on eût dit de vivants souffles passant dans une bouteille vide. Une bécasse traversa l’air de son vol ; un coup de feu retentit, qui se répercuta en joyeux roulements dans l’air printanier… Mais voilà que, le dessous des bois se faisant déjà sombre, un mauvais vent d’est souffla, froid et pénétrant. De fines aiguilles de glace s’allongèrent sur les mares ; et la forêt devint plus sombre encore, inhospitalière, déserte, morte… C’était encore l’hiver. Or un pauvre étudiant de l’académie ecclésiastique, Ivan Vélikopolski, le fils du sacristain, s’en revenait au logis après toute une journée d’affût. Il allait par les sentiers étroits des prairies inondées, les doigts gourds, le visage en feu des brûlures du vent. Ce brusque sursaut de froid lui semblait une anomalie : l’harmonie des choses en était rompue ; la nature elle-même se sentait mal à l’aise, et c’est pourquoi les ténèbres du soir s’étaient épaissies plus vite que de coutume. La campagne était vide, lugubre. Du coté de la rivière pourtant, dans le jardin des veuves, un feu brillait ; mais plus loin et jusque par delà le village, à quatre verstes, tout se noyait également dans l’ombre froide. L’étudiant se rappela que, le matin, quand il avait quitté la maison, sa mère, assise pieds nus sur le plancher, derrière la porte, nettoyait le samovar et que son père, couché sur le poêle, toussait, toussait continûment. C’était le vendredi saint ; on n’avait point fait de cuisine ce jour-là, et la faim le torturait. Il avait faim, il grelottait ; — et voilà que des tableaux du passé se présentaient à son souvenir : ainsi ce même vent glacial avait soufflé autrefois, du temps de Pierre le Grand connue du temps d’Ivan le Terrible, comme du temps de Rurik ; et, dès ces temps-là, c’était, sur la terre russe, la même misère abominable, le même dénûment, la même désolation des toits de chaume criblés de trous, dans les cœurs la même ignorance, la même angoisse de vivre, la même sensation d’écrasement, d’abandon, de ténèbres. Oui, toutes ces douleurs avaient déjà été, elles étaient encore, elles seraient toujours ; et l’écoulement d’un millier d’années ne rendrait point la vie meilleure… L’étudiant n’avait plus de hâte de rentrer à la maison. Arrivé au jardin des veuves, il s’arrêta.
Tchékhov affectionnait les incipit météo : voir Beautés, Douchetchka et Le Duel.
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Anton Tchékhov : L’étudiant, Traduction de Jean Moskal parue dans La Revue blanche, tome X, 1896, La Bibliothèque Russe et Slave, c1894, 2012. [édition numérique].




Cracovie, 18 mars 2026.








Banksy, Queen Victoria, 2003. Tableau vu le 23 février 2026.