Friday Black / Black Friday

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Je porte à votre attention un recueil de nouvelles de Nana Kwame Adjei-Brenyah : Friday Black. La traduction est malheureusement franchouillarde, mais la nouvelle éponyme vaut à elle seule le détour.

C’est du réalisme dystopique.

Une meute de bons citoyens, en quête de l’indispensable, défonce, toutes griffes dehors, la bouche écumante de bave, la grille métallique d’un méga centre commercial pour profiter des aubaines du Black Friday. Ça s’étripe à qui mieux mieux pour mettre la main sur un manteau Canada Goose, un écran télé HD gigantesque, une tarte à déguster lors de la Thanksgiving… « Ils crient, et feulent et griffent et gémissent». Un préposé à l’entretien des lieux balaie les cadavres sur un transpalette. À l’extérieur, la chaussée est couverte de flaques de sang et des pieds dépassent des poubelles.

Un regard caustique et dévastateur sur ce qu’on nommait jadis la société de consommation.

J’ai aussi eu une pensée pour Herbert Marcuse et son Homme unidimensionnel.

Bebette Bérubé.

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Nana Kwame Adjei-Brenyah, Friday Black, Albin Miche, coll. Terres d’Amérique, 2021, version epub.

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L’art de construire des ponts et de tourner en rond

Pelletier

Bebette Bérubé remet ça. Elle est estomaquée. Elle a lu, m’écrit-elle, l’excellent essai de Francine Pelletier : Au Québec, c’est comme ça qu’on vit. Elle m’a transmis son avis sur ce livre et sur «notre mode de vie» :

Un livre fameux. La petite histoire d’un «grand peuple». De l’appel de la race de Lionel Groulx, en passant par la révolution tranquille, le réveil nationaliste inclusif des années 70 avec Godin et Laurin, les référendums battus, la gaffe de Parizeau, Meech, la résurrection de Duplessis dans les années 2000 avec Jacques Beauchemin (le directeur de thèse de Monsieur Bock-Côté et conseiller de Pauline Marois), la crispation musculaire et identitaire du PQ (les valeurs) et par la suite celle des caqueteux (loi 21). L’art de tourner en rond dans un désordre croissant.

Et ça continue.

Le règne approximatif présent des constructeurs de ponts.

Mon oncle anarchiste aimait bien citer Duplessis : «votez pour moi, vous aurez un pont.»

Et il y a le RN (aka FN) qui a le vent dans les voiles du populisme en France.

Meloni qui fout le bordel au G7.

L’Écosse ne fait vraiment pas le poids contre l’Allemagne à l’Euro 2024.

Je n’ai pas souhaité un joyeux anniversaire à Trump.

Je m’égare.

Un sapristi de bon livre, l’opus de Francine Pelletier. Je vous le recommande.

 

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L’art de l’indexation pour contrer l’appropriation culturelle

roberge

Déformation professionnelle. Je suis bibliothécaire. Je suis attentif aux différentes façons de classer les livres et aussi de les indexer afin de les rendre disponibles dans les bases de données.

J’y avais consacré un billet : L’art de classer les livres.

Dans le tout dernier roman de Pierre Roberge, le bibliothécaire Freddy Washington développe un système de classification afin de décourager son benêt de patron de mettre à l’index et en enfer les ouvrages susceptibles de relever de l’appropriation culturelle. Un développement informatique salué par le bibliothécaire en chef. Un kakistocrate? Je vous laisse juger :

«j’ai constitué quatre classes « d’infractions », si je puis dire, ce qui me permet d’attribuer un pointage à chaque livre en fonction de ces critères. Nous avons donc un premier filtre concernant l’appropriation de genre (G), tel que vous l’aviez demandé, un deuxième lié à l’appropriation culturelle (C), le troisième s’intéressant à l’appropriation spéciste (S), (livres sur des animaux écrits par des humains) et le dernier visant à évaluer l’importance accordée à tout contenu clivant ou polémique (P). Et, à cet égard, je me suis montré assez inclusif, si je puis dire. Un atlas présentant une vision de la rotondité de la Terre pourrait froisser les membres de la Flat Earth Society, j’en ai tenu compte. Tout comme un document traitant de l’évolution pourrait indisposer les créationnistes, ou un livre parlant d’avortement choquer la droite religieuse. Les livres sont maintenant considérés à l’aulne de ces quatre critères et se voient attribuer une note de 0 à 9 pour chacun d’eux, zéro signifiant un impact nul et 9, un impact extrême. En additionnant les notes obtenues par un ouvrage dans chaque volet, le total ne peut excéder 7, faute de quoi, le document est déplacé dans la section sous contrôle strict, au sous-sol. Pour référence, je reporte le résultat obtenu dans la fiche catalographique en utilisant la notation interne suivante : G[0-9].C[0-9].S[0-9].P[0-9]. Prenons deux exemples simples : Madame Bovary de Gustave Flaubert obtient le score suivant G9.C0.S0.P5, ce qui donne un total de 14. Le livre est donc retiré puisqu’il présente un score de 9 pour le premier critère (G) « Appropriation de genre » (personnage principal féminin mis en scène par un auteur masculin). La note de 5 attribuée au quatrième critère peut sembler superflue dès que l’un des paramètres franchit le seuil de 7, mais il me semblait important de brosser un portrait complet de la situation, afin qu’un usager demandant à consulter l’ouvrage soit bien au fait des risques auxquels il s’expose. Dans ce cas-ci, je m’appuie sur le fait que madame Bovary entretient une liaison extra-conjugale et qu’une relation sexuelle avec son amant au cours d’un voyage en fiacre est indirectement suggérée, d’où la note de 5 plutôt que 9. Pour revenir à notre exemple de L’Illiade d’Homère, je lui attribue la note G2.C0.S1.P9 que je justifie de la façon suivante : l’œuvre comporte des personnages féminins, mais étant peu nombreux, j’attribue un 2. J’octroie 0 à l’appropriation culturelle, un faible 1 pour la question spéciste, Xanthos et Balios, à titre d’exemple, les chevaux tirant le char d’Achille étant évoqués, comme d’autres animaux d’ailleurs. L’importance du bestiaire au sein de l’histoire est tout de même relative, ce qui justifie ce score. Là où l’édifice s’effondre, c’est lorsqu’entre en scène le critère des contenus controversés ou polémiques (P). On peut raisonnablement affirmer que l’œuvre fait l’apologie de la violence et de valeurs guerrières tout en réduisant la femme (Hélène, par exemple) à un simple objet de convoitise. Je donne un 9 sans la moindre hésitation. Le total de 12 excède évidemment la limite fixée. Direction sous-sol. Voilà, je crois que tout y est.»

Bebette Bérubé a apprécié ce roman dans un billet intitulé Meurtre à la bibliothèque.

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Pierre Roberge, Le dernier rayon sur la gauche, Les Éditions de l’Apothéose, 2024, [édition numérique].

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Expulsion d’une bibliothèque.

Pelletier

Tranche de vie. Une première. Je me suis fait expulser d’une bibliothèque. Ça ne s’invente pas. Je gossais à l’auto-prêt (système implanté par mon humble personne) pour emprunter «Au Québec, c’est comme ça qu’on vit» de Francine Pelletier (publié en 2023, j’ai un peu de retard dans mes lectures, car je vis principalement en Espagne). Faque, j’entends une voix provenant de ma poche qui me dit : Luc, Luc, Luc… Un pocket call de ma part !! Je l’ai pris. Un appel vidéo sur Messenger. Un ex-collègue, grand lecteur et auteur. Il voulait savoir ce que je faisais à la bibliothèque et laquelle? – Je suis venu lire Le Courrier International pour m’informer de la popularité grandissante, en Suède, de l’extrême droite chez les jeunes, et consulter l’avis d’un Palestinien qui pestait, je cite, contre le «Maudit Hamas». Comme l’appel faisait tout un boucan et que mon interlocuteur portait une chemisette, j’imagine que c’est pour cette raison qu’un gentil aide-bibliothécaire m’a ordonné d’aller m’exprimer sous la pluie. C’est comme ça qu’on vit au Québec. Pas de respect pour les vétérans. P’tite vie!

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Meurtre à la bibliothèque

roberge

 

Bebette Bérubé. Je la croyais morte. Mais non, elle déambule toujours de bibliothèque en bibliothèque, avec sa canne, son exosquelette, son cerveau augmenté, sa loquacité et son habituelle bonne humeur. Elle m’a écrit. Elle me demande de vous faire part de sa recension du dernier roman de Pierre Roberge : Le dernier rayon sur la gauche. Je ne pouvais pas lui refuser ça.

Je me permets, avant de lui laisser le crachoir, de dire le grand plaisir que j’ai eu à lire ce roman fou braque et d’une plume alerte et satirique.

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Chèr·es lecteur·es et ami·es,

Le romancier-bibliothécaire Roberge nous raconte une histoire qui se déroule dans une bibliothèque. Des personnages colorés comme on en retrouve dans toutes les bibliothèques et chez les romanciers à la plume folichonne. Un roman farfelu, excentrique, extravagant, saugrenu et autres synonymes du même tonneau. Un polar. Avec un meurtre. Dans une bibliothèque! Faut le faire! Une sotie. Ça m’a scié les guibolles, avec fanfare et trompettes.

Comment vous raconter sans divulgâcher votre plaisir de lecteur modèle? Abordons l’opus avec certains personnages pour vous mettre l’eau à la bouche.

Il y a d’abord le directeur de la bibliothèque. C’est un benêt. Ça arrive parfois dans les meilleures bibliothèques. Le genre imbu de sa personne qui se prend pour le Grand Manitou et qui gère sa boîte selon les règles de l’art de la gestion : il planifie, dirige, désoriente et perd le contrôle, sans trop de créativité. Il a du gros bon sens. Il a un sens forcené et obséquieux du Politique. Son combat : en finir avec l’appropriation interculturelle, de genre et de classe. Il prône donc l’autocensure dans la collection de sa propre bibliothèque. C’est drôle parce que ça ne se peut pas dans la vraie vie, cette attitude. Dans les bibliothèques, on peut lire des ouvrages peu recommandables : Matzneff, Monsieur Bock-Côté et les chroniques du vendredi d’un journaliste du Journal Le Devoir. Un gourdiflot, ce patron. Que dire aussi? Il projette la mise en place de la livraison de documents aux usagers avec des drones fournis par l’armée canadienne. Il a de nombreux projets, entre autres calembredaines, offrir le prêt de souliers de bowling et de moules à gâteau. Il faut quand même reconnaître qu’il a parfois de la jarnigoine. Il refuse l’offre du commerçant Melançon – pas le professeur d’études françaises et célèbre blogueur – qui lui propose d’offrir le prêt d’aspirateur central à ses usagers.

Il y a aussi Mademoiselle Chapleau. Une usagère de la bibliothèque qui comme moi a atteint l’âge déplorable, et partant est quelque peu usagée. Tigrou et Winnie l’Ourson, des personnages bouffeurs de beignes, aides-bibliothécaires, qui sont secondaires dans cette histoire, craignent mademoiselle Chapleau comme la Covid. Et pourtant, elle est charmante. C’est une médiatrice. Elle vient à la bibliothèque avec son chariot métallique dont les petites roulettes font un petit grincement ferrugineux [c’est proustien, cette épithète, ça mes ami·es] pour y cueillir des livres, pour elle et les résidents de la RPA où elle habite, et où, règle générale, les années qu’il leur reste à vivre se comptent sur les doigts des pieds. Des personnes sans beaucoup de lendemains. Une charmante personne qui bénévole à la bibliothèque dans un programme d’aide au devoir pour jeunes adeptes de combats mortels, et en déficit d’apprentissage. Elle proteste avec véhémence contre  la mise à l’index et en enfer des livres instaurée par le directeur,  Olivier-Sébastien-Beaugrand-Lavigne, [OSBL pour ses détracteurs].

Il y a évidemment le narrateur, Freddy Washington, bibliothécaire et détective privée pendant ses loisirs. Ça tombe bien parce qu’il y aura meurtre à la bibliothèque. Il fera une discrète enquête. Il dispose de tout un attirail de moustaches, barniques et nez postiches pour mener son investigation en passant incognito. Il a des adjudants. Son psychanalyste qui dort littéralement les yeux ouverts pendant ses séances de thérapie et Blanchouille, sa jolie lapine blanche, à qui il raconte ses avancées et ses déboires dans ses enquêtes. Il a aussi des opposants dont certains n’apprécient guère son interprétation d’Il venait d’avoir 18 ans de Dalida dans un bar de karaoké et de brutes. Il en sortira, on peut dire, quelque peu amoché, et sa bicyclette à l’avenant.

Un bibliothécaire idéal. Il est fameux pour prendre la relève de la bibliothécaire jeunesse pour raconter Barbe bleue aux petits à l’heure du conte. Il faut voir la tronche amusée des enfants les plus délurés du groupe quand il leur raconte comment l’ogre tambouille de la soupe aux morceaux d’enfants. Un délice et un pur délire.

Il est drôlement futé avec son système d’indexation des documents mis à l’index par le directeur. Vous serez convaincu qu’il a dû casser la baraque dans son cours de maths 101 au cégep quand vous mesurerez la complexité de son œuvre.

Je vous l’ai dit. Il y aura un meurtre. La personne assassinée le méritait bien, si vous voulez l’avis féministe d’une ex-membre du Cercle de Fermières d’Anjou.

Désopilant, sur le merveilleux monde des bibliothèques.

Bebette Bérubé.

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Pierre Roberge, Le dernier rayon sur la gauche, Les Éditions de l’Apothéose, 2024, [édition numérique].

La bebette en rémission - 2

Bebette Bérubé.

Illustration de Maxence Jodoin.

 

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Du dur métier de traducteur

Lecture en cours : Baumgartner de Paul Auster. Premier chapitre fort amusant sur les affres de l’âge vénérable. Ça se gâte ensuite, temporairement j’espère, quand il est question de baseball. Un charabia! Comique. Les traducteurs de Roth et de Auster, deux amateurs de baseball, se plantent à tout coup dans leur traduction de ce jeu de balle. Des volontaires pour l’aide à la traduction? Un lecteur sensible québécois?

En plus de la rapidité de mes pieds et jambes, mon bras était plus que convenable, car j’étais une fille qui ne lançait pas comme une fille mais comme un garçon, et si je manquais encore de muscles pour frapper ne fût-ce qu’avec un semblant de force, je renvoyais simple après simple, et parfois un double entre deux, tant de simples qu’il était rare que je ne sois pas sur la base, ce qui m’établit dans mon rôle de meilleur coureur et principal instigateur de manches remportées haut la main.

Paul Auster, Baumgartner. Édition numérique.

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Les mouches de Mikhaïl Boulgakov [35]

Philippe Didion, dans ses  Notules dominicales de culture domestique du 5 mai 2024, rédige une courte recension de Mars de Fritz Zorn.  Il le cite se rappelant un passage de Maître et Marguerite de Boulgakov dans lequel il est question de la torture infligée par un essaim de mouches au corps ligoté de Jésus crucifié  Truculent.

Je l’ajoute à ma collection.

Un rappel. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré [à la mouche] un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

«Mars est un récit tragique, le seul livre de cet écrivain suisse, écrit à l’aube de sa mort à l’âge de trente-deux ans. Fritz Zorn y fait le bilan de sa courte vie, gâchée par la rigidité de ses parents, de la société bourgeoise et de son pays qu’il rend responsables de son cancer. Dans ce monument de noire colère, quelques lignes montrent que l’homme sait encore faire preuve d’humour : “C’est dans ce livre [Le Maître de [sic] Marguerite, de Boulgakov] que j’ai entendu parler pour la première fois des mouches qui tourmentent Jésus ligoté sur sa croix. À d’innombrables reprises, les artistes ont peint ou chanté la “tête sacrée, couverte de sang et de blessures”, mais, avant Boulgakov, nul n’avait encore songé au fléau des mouches. Les mouches en elles-mêmes ne sont assurément pas ce qu’on peut se figurer de pire, ni pour un crucifié, ni pour le commun des mortels. Mais quand on se retrouve suspendu à la croix, dans le sang, la souffrance et l’opprobre, sous la chaleur brûlante du Sud, et que pour couronner le tout un essaim de mouches vient bourdonner autour de vous, comment ne pas s’exclamer : Il ne manquait plus que ça

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Philippe Didion,  Notules dominicales de culture domestique, 1053, 5 mai 2024.

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L’incipit météorologique de «L’origine des larmes» de Jean-Paul Dubois [113]

dubois larmes

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

 

Elmore Leonard aurait trouvé pertinent l’incipit météorologique de L’origine des larmes. Il donne le ton à ce roman qui est traversé par la pluie.

C’est un roman liquide.

Des notes de lecture suivent après l’extrait qui ouvre le roman.

Il pleut tellement. Et depuis tant de temps. Des averses irréversibles qui semblent surgir de partout, la nuit comme le jour. Parfois une accalmie laisse entrevoir une parcelle du ciel d’autrefois, bleu lavé, mais très vite assombri par de sombres vagues de nimbocumulus. Cela fait deux années que le temps s’est graduellement détrempé, transformant cette ville de briques sèches en une vallée lessivée par un régime de pluies. Tantôt ce sont de brusques et violentes tempêtes qui décoiffent les toits, tantôt de longues et patientes averses épuisent les arbres et font enfler les fleuves. La punition des eaux épure les rues, accable les charpentes et habite nos vies.

Je suis à la maison, devant la fenêtre de mon bureau, et je regarde les bourrasques qui bousculent les arbres. Cela fait des années que je n’ai pas ressenti autant de calme au fond de moi. Je sais que ces instants sont précieux car ils ne reviendront pas avant longtemps. Après ce que j’ai fait, et cela me surprend à peine, je n’éprouve pas de regret ni d’angoisse. En dépit du déluge, je suis apaisé, comme un homme fatigué qui a fini sa journée. Je sais que l’on va bientôt venir me chercher et m’interroger. Je suis là, prêt à dire ce qui doit l’être. Je ne redoute rien de ce qui vient. J’attends et je profite humblement de cette pluie robuste et têtue qui détrempe nos vies.

Oui, je regarde et j’attends. Je n’ai plus que cela à faire. Je regarde le ciel de cette aube vagissante, je pense à cette maison qui sait tout, à ces murs qui ont tout vu, à toutes ces choses familières qui m’entourent et qui ont tout entendu durant tant d’années. Mais elles ne me seront d’aucun secours. Elles ne diront rien, ne témoigneront pas. Elles demeureront à leur place, me laissant le soin de faire face à ces heures et ces jours et ces nuits qui m’attendent. À ces questions inutiles, ces interrogations déplacées. Se défendre n’est jamais chose facile quand on est seul et que l’on ignore le remords. D’une certaine façon je suis indéfendable et d’ores et déjà condamné à perpétuité à porter la dépouille souillée de l’aïeul. Et peu importe que ce vieillard fût un diable.

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On apprend au détour d’une phrase que le roman se déroule en 2031. Le dérèglement climatique est complet. Il pleut, sans arrêt. Un homme, Paul,  a tiré deux balles dans la tête de son père qui refroidissait à la morgue. Il devra suivre une thérapie d’un an pour outrage à un mort. Son père était un être cynique, brutal, malfaisant et escroc. L’origine des larmes.

Le récit est un tantinet lugubre. La mère et le frère jumeau de Paul sont morts à l’accouchement. Le père en a profité pour mettre les bouts pour le Québec et abandonner son fils. Il reviendra, épousera Rebecca et lui fera vivre des violences psychologiques. Fête des six ans de son fils : il lui offre un canari auquel il aura préalablement arraché la tête avec ses dents. Il ordonne un jour à son fils, qui gambadait encore à quatre pattes, de tout jeter ses jouets à la poubelle. Ce genre de choses excessives et répugnantes. Ce n’est pas très gai et ça demande parfois / souvent de suspendre notre incrédulité.

J’ai cependant été fasciné par la construction du récit, par « ce qui revient dans le texte ». La répétition et l’énumération. Dubois a tenté d’embrasser la totalité du champ sémantique du liquide.

Des mots qui reviennent. [Occurrences]:

pluie(s) (60)
larme(s) [42]
eau(x) [31]
goutte(s) [29]
averse(s) [26]
fleuve [15]
vague (s) [12]
plage[11]
flaques[6]
orage(s)[5]
courant(s)[5]
mouillé [5]
Garonne [5]
déluge [6]
rivière(s)[4]
inondation(s)[4]
collyre [4]
Gulf Stream [3]
digue (s)[2]
éclaboussure(s)[2]
égoutter [2]

J’ajouterai que le psychiatre qui reçoit Paul souffre d’une 
conjonctivochalasis et qu’il n’a de cesse d’interrompre la thérapie pour se mettre des gouttes. Je n’ai pas fait le compte.

En solo :

Brumisateurs, arroseur, débâcle, déluge, éclaboussait, précipitations, détrempée. Il y en a sûrement d’autres.

Des référents culturels évoqués dans le récit :

« Les hommes sont comme les femmes, il leur arrive de pleurer, mais seulement quand ils essayent de monter un meuble en kit. »
Rita RUDNER

Dans Shining, «Nicholson commence à détruire la porte de la salle de bain à la hache.»

La toile Après la pluie de Salomon Van Ruysdel.

Kim Tschang-Yeul, «cet homme d’un autre monde, imprégné de taoïsme, aura peint dans le silence et le retrait, durant toute sa vie, des centaines, des milliers, des millions de gouttes d’eau.»

Une citation de Coleridge : « Water water every where»

Element of crime, de Lars Van Trier : «L’histoire baigne dans l’eau».

Le Vigan dans Le quai des brumes : «pour moi un nageur est déjà un noyé»

Blade Runner : «le monologue des larmes dans la pluie».

«Savez-vous qu’autrefois, au Québec, les autochtones appelaient le Saint-Laurent le fleuve qui marche ?»

Coïncidences :

Dans Le roman d’Isoline de David Turgeon, lu précédemment, il y avait une romancière qui «mourait» deux fois.

Il y a une Rebecca dans Le roman d’Isoline et une Rebecca dans L’origine des larmes.

Isoline parle à la romancière morte et Paul parle à son chien mort.

Supplément :

Il y avait une mouche dans ce récit. Le signe d’un véritable écrivain?

Le jour il trafiquait son acier dévoyé, ses médecines déclassées, et le soir, en rentrant, pour se délasser, il arrachait mes ailes minuscules de petite mouche. 

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Jean-Paul Dubois, L’origine des larmes, Éditions de l’Olivier, 2024, [Édition numérique]

David Turgeon, Le roman d’Isoline, Montréal, Le Quartanier, Série QR, 16, 2024.[Édition numérique]

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Chercher des poux à la série Ripley et lire Le roman d’Isoline de David Turgeon.

david-turgeon-le-roman-d-isoline - couverture

Andrew Scott as Tom Ripley in RIPLEY. Photo Credit: Philippe Antonello/NETFLIX.

Andrew Scott as Tom Ripley in RIPLEY. Photo Credit: Philippe Antonello/NETFLIX.

Je n’ai eu aucun problème avec le noir et blanc de la série Ripley diffusée sur Netflix. C’était même d’une esthétique, comment dire, osons un cliché, plutôt léchée. Le plaisir de revoir, Galerie Borghèse, Apollon et Daphnée du Bernin, cependant que Ripley se pâme devant une toile du Caravage.

Il y a une folie du voir dans cette série. Le grain de la peau et des pierres. Un cadrage parfait. La prestation d’Andrew Scott. Une attention, en gros plan, à la statuaire et au baroque italien. Au charme des venelles mal éclairées de Rome et de Palerme.  Il y a une forme d’érotisation des lieux. Manque juste L’extase de sainte Thérèse du Bernin que l’on peut voir, si vous passez par là, à la chapelle Cornaro de Santa Maria della Vittoria à Rome. Illustration disponible à la fin de ce billet. On se serait passé du Grand Canal et des gondoles, mais c’est un classique vénitien. Difficile d’y couper, dans le genre.

Le scénario ne tient toutefois pas la route. Je divulgâche. Vous pouvez sauter le paragraphe suivant et vous diriger plus avant. Il y sera question de Foenkinos, Schlesser et du Roman d’Isoline de David Turgeon.

1) Quand Ripley, en barque à moteur et en pleine mer, tente de se débarrasser du corps de Dickie (il l’a trucidé à grands coups d’aviron) et qu’il se prend un pied dans le câble qui maintient un bloc de ciment servant d’ancre, tombe à l’eau avec le macchabée, accroche la manette des gaz du bateau qui s’autopropulse en faisant de grands ronds dans l’eau, que Ripley tente de rejoindre la barque en folie, qu’il se prend la tasse à quelques reprises et l’ancre sur la cafetière (c’est un mauvais zeugme), et qu’il finit par remonter à bord, exténué, et réussit à éteindre les gaz pour stopper l’embarcation.  Ouf! Un moment de « suspense » qui frise l’hyperbole burlesque. 2) Les auteurs de cette série aiment bien quand ça tourne en rond. Voir la scène répétitive quand Ripley emprunte au volant de la Fiat de Miles, avec Miles mort dedans, ou sans lui, et sans chien mouillé derrière comme dans Un an de Jean Echenoz, le rond-point devant le célèbre râtelier romain (le monument à Victor-Emmanuel II.) 3). Le meurtre de Miles, la descente dans l’escalier et l’ascenseur alors que l’assassiné se vide de son sang. Autre improbable avec une logeuse qui a la réputation d’être une fouineuse. 4) L’inspecteur de police est une andouille. Il aurait pu confronter Ripley et le locateur de bateau. En invitant Marge, il aurait découvert qu’il avait devant lui Ripley et non Dickie. On aurait fait l’économie de l’écoute des épisodes suivants, mais le mythe du psychopathe imitateur Ripley se serait évaporé pendant que l’on plongeait dans le sommeil. 5) Dernier épisode, l’inspecteur se déplace à Venise pour interroger Ripley. Ce dernier a tamisé la lumière et porte la barbichette pour confondre le policier. Pas convaincant, surtout quand Ripley se lève pour lui serrer la main et lui dire bon vent. On dira que le flic souffrait de pathologies oculaires. Facile. 6) J’aimerais dire aux cinéastes et fabricants de films en série que le procédé scénaristique du «ce n’était qu’un rêve, un fantasme, un songe ou une pensée obsessive» est éculé. Ils en abusent dans Ripley.

Un four sur le plan du scénario. Cette série aurait pu être parfaite, si les scénaristes avaient fait leur boulot. Juste ça.

Je ne me souviens pas si Patricia Highsmith avait commis de pareilles bourdes dans le roman qui les a inspiré : The Talented Mr. Ripley. J’ai fait une vérification dans le bouquin. Il n’y avait rien de risible dans le passage où Ripley assassine Dickie.

On peut faire un parallèle avec le roman Les yeux de Mona de Thomas Schlesser. Il était réussi sur le plan esthétique, mais raté du point de vue du récit.

Tout ce temps que je perds à consommer des œuvres suggérées par l’Algorithme.

Il y a pire. Le dernier Foenkinos dans lequel je me suis égaré.

J’ai quand même eu un plaisir fou à lire le dernier opus de David Turgeon : Le roman d’Isoline. Roman Majuscule dédié à François Blais, sans majuscule, pas un point (sauf à la fin du roman), de fous retours à la ligne, des points d’interrogation – très peu -, de nombreuses ouvertures de parenthèses qui finissent toutes par être refermées. L’imparfait du subjonctif côtoie l’écriture inclusive. Iel est totalement assumé·e. L’histoire? Un roman dans le roman. Je ne vais pas vous la raconter. Elle est sans importance. Je recommande cet opus à toustes.

Ça ne plaira pas à EddY, mon lecteur sensible, mais je vais m’autociter. Le roman d’Isoline m’a procuré le même plaisir que Simone au travail  :

Lecteurs, lectrices, auteurs et autrices, je souhaite que vous trouviez refuge dans ce roman déjanté, tordant, tordu, irrésistible, zinzin, désembrayé, brindezingue, braque, abracadabrant, azimuté et autres épithètes, un peu convenues – vous me pardonnerez, je jubile -, du même tonneau.

Forcené, inventif, hors la marge, dingue, échappé des petites-maisons…

Références fournies sur demande.

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260px-Ecstasy_of_Saint_Teresa_September_2015-2a

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En prime, Apollon et Daphné, le Bernin. Source : Wikipedia.

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Une bibliothèque de rêves

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[Publié sur Facebook, le 3 avril 2024. Je l’archive dans mon univers numérique]

Le dernier livre de Murakami. Ça pourrait plaire à mes ex-collègues des Bibliothèques de Montréal. C’est malheureusement en espagnol, la version française est prévue en 2025. Je sais que les bibliothécaires de Montréal sont patients. Ils ont pris l’habitude du « pas municipal » et de ses lenteurs. En attendant, « Pour aller plus loin », voici un court extrait assez fascinant – traduit maison par ma dulcinée – dans lequel il est question d’une bibliothèque sans livres, mais composée de longues rangées silencieuses de vieux rêves en forme d’œuf.

Au cours de ma première semaine, j’ai essayé de lire attentivement les vieux rêves que tu avais sélectionnés pour moi. Sans grand succès : je n’arrivais pas à en tirer le moindre sens. Ils marmonnaient, me chuchotaient des ambiguïtés, me montraient des images floues, fracturées et éclatées, comme des cassettes et des films composés de fragments sans lien entre eux, joués de la fin au début.

Les étagères des magasins de la bibliothèque ne contenaient pas de livres, mais une myriade de vieux rêves disposés en longues rangées silencieuses, recouverts de fines couches de poussière blanche, signe d’une inactivité prolongée. Ils avaient la même forme ovale, mais leur taille variait, de même que leur couleur, comme si chacun provenait d’un animal ovipare différent. Cependant, malgré leur forme, personne ne les confondrait avec un œuf. Lorsqu’on les tenait dans la main et qu’on les regardait de près, on remarquait le renflement de la moitié inférieure de l’œuf par rapport à la moitié supérieure, plus marqué que dans un œuf normal. Ces caractéristiques leur conféraient une grande stabilité et les maintenaient rigides sur les étagères, les empêchant de tomber au sol même sans support.  p. 39

Para servir.

¡Abrazo fuerte!
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Haruki Murakami, La ciudad y sus muros inciertos, TusQuests editores, colección andanza, Barcelone, 2024, 560 p. Traduit du japonais par Juan Francisco González Sánchez,

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