Température et incipit : La porte de Martine Marie Muller [99]

La porte

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

En quatre-vingt-dix neuvième place. Désolé, mon cher Elmore.

Les enfants et moi avions aimé cet homme d’avant le déluge. Pas question que ce livre de Martine Marie Muller passe à l’élagage.

Il était un homme qui vivait à flanc de montagne, il y a longtemps de cela ; un homme jeune et fruste,  fort et sauvage, un homme d’autrefois, un homme d’avant le déluge, une lame d’homme pyrénéen. Il était un homme simple mais qui rêvait du ciel. Il rêvait d’un ciel pour sa vie, pour sa femme, d’un ciel plus grand et plus pur, d’un ciel couleur de paradis sur ce village misérable où chacun traînait une condition de terrien obtus, ne se souciant que de sa masure et de ses bêtes avec une discipline mercenaire qui n’obéissait qu’aux saisons de la survie. Tendus vers la besogne, ils avaient tout oublié, du début frais de la vie à la dernière déclivité de la terre qui rend chaque moment si précieux. À ne se soucier que de vivre, rien ne les inclinait guère à la joie ou au rêve. » p. 9.

Martine Marie Muller, La porte, Robert Lafont, 1999, 118 p.

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Le syndrome fémoro-patellaire du bibliothécaire

Lecture du jour. Je ne suis pas le seul à être mou du genou.

« C’est rendu que je cours, et ça m’arrive pas souvent, alors le cœur veut me sortir de la poitrine. Miche pourra pas se débrouiller sans moi, avec ses parents qui refusaient de jouer avec elle, son alcoolisme plus ou moins contrôlé et ses rotules qui craquent à cause de son syndrome fémoro-patellaire. Sans oublier sa tristesse qui, depuis que la malchance lui est tombée dessus, inonde les murs et noie tout ce qui est vivant aux alentours. Sauf moi, parce que je suis habitué. »

J’étais un héros, Sophie Bienvenu.

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Un objet rare : mon don pour l’avancement de la société des loisirs

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Je poursuis mon élagage. Je suis propriétaire d’une encyclopédie Universalis en parfait état. Une marque rare : 1988. Les enfants et les ados l’apprécieront. Très utile pour le bricolage, les découpages, la fabrication de jolis scrapbooks, voire de zines. Les personnes intéressées par cette illustre rareté n’ont qu’à m’écrire en privé via Twitter ou Messenger. C’est un don pour l’avancement de la société des loisirs. Je ne fais pas la livraison. Je suis mou du genou.

Il a aussi été question d’élagage ici

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Les mouches et la littérature : L’île au trésor de Robert-Louis Stevenson [22]

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[La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici.]

Silver sautillait sur sa béquille avec des grognements ; ses narines dilatées frémissaient ; il sacrait comme un fou quand les mouches se posaient sur son visage luisant de sueur ; il secouait rageusement la longe qui me reliait à lui, et de temps à autre tournait vers moi des yeux où luisait un regard assassin. Il ne prenait certes plus la peine de me cacher ses pensées, et je les lisais à livre ouvert. La proximité immédiate de l’or lui faisait oublier tout le reste : sa promesse au docteur comme l’avertissement de celui-ci étaient déjà loin, pour lui, et sans nul doute il comptait bien s’emparer du trésor, retrouver l’Hispaniola et l’aborder à la faveur de la nuit, massacrer tout ce qu’elle renfermait d’honnêtes gens, et remettre à la voile suivant ses intentions primitives, chargé de forfaits et de richesses. p. 265

Robert-Louis Stevenson, L’île au trésor, traduit par Déodat Serval et illustré par René Ben Susan, Paris, Chez Henri Jonquières & Cie, 1926, 288 p.

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La valeur des livres

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Je poursuis mon élagage. Voir ici : La fatigue des livres . Hier, j’ai jeté mon dévolu sur les auteurs dont le nom commence par « S ». Sartre : cadeau. Simenon : cadeau.  J’ai les doublons numériques de ces œuvres de toutes façons.  Sollers : vidanges. Mais que faire avec L’île au trésor, de Stevenson? Une traduction en français de Deodat Serval. Un bel objet illustré par de magnifiques lithographies du peintre René Ben Sussan. Un copain des surréalistes et de Calder, en passant. Tirage limité à 88 exemplaires. J’ai le no 44. Mais comment cet objet est-il atterri chez moi ? Je vais le garder. Ça peut toujours servir. Ça en jette! Valeur d’après mes rapides recherches : 2 400 euros. Le livre audio est disponible sur Amazon pour la modique somme de 5,93 $, sans les illustrations.

Échantillon des lithographies de Sussan :

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Les mouches en littérature et un zeugme en latin : Jean Teulé, Héloïse ouille! [21]

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[La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici.]

Jean Teulé est mort le 18 octobre dernier. C’était un véritable écrivain. Truculent.

De la vendetta plein la gueule, parrain capable de tout pour sa filleule, on sent qu’il pourrait, par un art affreux, faire d’Abélard table rase. Aigres cris poitrinaires et soudaine haleine aux effluves ammoniaqués d’étable vers lesquelles arrivent des mouches importunes, ô cette histoire que l’homme d’église doit boire jusqu’à la lie ! Enragé, il écume, menace à tout vent, les poings crispés dans l’ombre et aux yeux des larmes de fiel, comme lorsque la vengeance bat son infernal rappel, mais Abélard pose un genou et déclare :
— Fulbert, je m’accuse d’être entré par effraction dans votre nièce sous votre toit puis de l’avoir enlevée, enceinte de mes œuvres. En réparation, je vous propose de l’épouser.

[…]

La singularité du lieu est surpassée par celle des hommes en soutane à l’assaut de laines de paroissiennes (qui n’ont rien à faire ici !) dans lesquelles ils s’engouffrent comme au creux d’abîmes, en ressortent curieusement par d’autres bouches à la manière de laves jaillissant de cratères. C’est n’importe quoi ! Partout, des falaises à pic de fesses nues enlèvent à l’abbaye son rôle premier. Des mouches agacées vrombissent.

Un zeugme coquin, en prime et en latin. Ça pourrait plaire à L’oreille tendue :

« — Voto nostro serviamus,
Mos est iste juvenum ;
Ad plateas descendamus
Et culus virginum !

(— À nos désirs il fallait se rendre,
C’est l’usage des jeunes gens ;
Descendre vers les places
Et les culs des filles !) »

Jean Teulé, Héloïse, ouille! Julliard, 2015. Édition numérique.

 

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La fatigue des livres

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[Speed writing publié sur FB, le 1er novembre. Je le récupère dans mes archives.] 

Je déménage. Dans plus petit. Processus d’élagage en cours de merveilleux objets « inutiles » et nécessaires. Bonjour tristesse. J’en ai offert certains à un libraire spécialisé dans le livre d’occasion. Son commentaire : « certains ont l’air fatigués ». Parfaitement d’accord avec lui. Ils ont eu la vie dure. Ils ont trimé tels des mineurs. Lus et relus, froissés, annotés, analysés et cités. Les marges barbouillées, les pages cornées. Ils ont vu du pays, des pays fous, parfois la mer, pris le large. Je les ai prêtés, la plupart revenait à l’écurie. Je déleste. C’est bien ainsi, les rayonnages ont parfois besoin de repos, disait un sage. Une manière de légèreté, de philosophie dans le boudoir à venir.

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Du sexe en littérature et une mouche à l’avenant [20]

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[À l’instar de l’Oreille tendue, je suis sensible aux petits hasards de la vie, aux accouplements littéraires surtout. Accords de proximité.]

Nelly Arcan :

Pendant cette semaine-là, je t’ai donné le peu que mes clients m’avaient laissé, je t’ai laissé soutenir mon regard aussi longtemps que tu le voulais et me lécher le trou des oreilles, je t’ai laissé me tirer les cheveux et me cracher dans la bouche, je t’ai laissé me prendre dans la chatte après m’avoir enculée et, après toutes ces étapes, j’ai souvent consenti à te sucer, pour ensuite tout avaler. »

Philippe Sollers :

Elle me branlait longuement debout, et c’était chaque fois merveilleux à cause de ses longs doigts doux, cruels, insidieux… Elle me demandait de la lécher ensuite, elle se concentrait complètement là-dedans… Puis de l’enculer… Voilà… Et puis de la prendre, de la faire jouir, d’attendre qu’elle ait joui pour jouir, pour donner mon sperme dans sa petite bouche méchante, folle, sévère…

Sollers a aussi intégré des mouches à son récit. Pour rester dans  le même champ lexical, je vous propose cet extrait :

S. a dû s’organiser très rigoureusement, comme moi, pour tenir le coup. C’est ce qui m’intéresse chez lui, cette longue et instinctive discipline de l’homme qui veut accomplir son projet, rien d’autre. L’aspect professionnel dans la fantaisie. La folie réglée, surmontée… Tout cela sous des critiques incessantes, obsédantes ; une dépréciation continue quasi générale ; des ironies faciles, des quolibets… « Enculages de mouches »… « Cheveux en quatre »… « Chewing-gum »… « Clown »… « Farceur »… Sans cesse, dans les journaux…

Est-il pour autant un véritable écrivain? Pas certain. Voir ici.

—————–

Nelly Arcan, Folle, Seuil, 2005. Édition numérique.

Sollers, Philippe, Femmes, Folio, 1983. Éditions numérique.

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La beauté du verbe faire au subjectif présent et l’art de la répétition

Lafon - chanson

Quoi que vous fassiez, que vous le fassiez seule ou non, à quelque moment que vous le fassiez, de quelque façon que vous le fassiez, pour quelque raison que vous le fassiez, quelque mystérieux que soit le but dans lequel vous le fassiez, n’oubliez jamais que sur l’autre plateau de la balance il y a toujours le néant, la mort, l’oubli. Que c’est vous contre l’oubli.

Ce n’est pas très gai, mais c’est bien tourné.

Lola Lafon, Quand tu écouteras cette chanson, Stock, coll. Ma nuit au musée, 2022, Édition numérique.

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Déclaré retourné, retrouvé, relu : les os en breloque

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Le premier recueil de poésie de Martine Audet. Je l’avais emprunté en janvier 2018 à la bibliothèque La Petite-Patrie.  Je croyais l’avoir remis, mais je découvre que je l’avais rangé dans mon gourbi rempli de poésie. Un joli lapsus.

 

Les avis de retard reçus par courriel et un robot téléphonique insistant me harcelaient en m’intimant de rendre ce document sous peine de perte de mes privilèges d’emprunteur. Il n’en était pas question. Je m’étais donc pointé à la biblio, penaud, affirmant que je l’avais déjà remis. On m’avait cru, j’avais été gracié et l’opuscule avait été «déclaré retourné»

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Je vais le rendre à la bibliothèque pour le plaisir du plus grand nombre. Il est fort.

Les os saillants, patients et en breloque. Des extraits :

sur la table
un fruit se vide
mes yeux rejettent les noyaux
(ils ont cette rondeur des os patients)  (p. 13)

autrement
à l’affût des années
que l’on laisse se troubler
au bout de nos bras
nous creusons à même les os
des esquifs pareils
à ces flammes vacillantes
à la surface de l’eau  (p. 14)

la clarté est-elle si fragile
qu’il faille brûler chacun de nos os  (p. 17)

je retire les os cassés de ma bouche
la mutité du jour
devient une lente écriture  (p. 18)

je m’allonge
serrant mes os tout contre moi

j’entends les ombres
qui grugent ma chambre  (p. 31)

cloutée d’os saillants
j’ai la nuit enfermée
dans ma bouche  (p. 32)

le jour cogne à mes tempes

j’affûte mes os
et dépèce les ombres
une à une  (p. 38)

je marche dans mon corps
tout juste mouvant

j’ai des os simples
mes gestes ont perdu un peu
de leur consistance  (p. 41)

nos os soutiennent
la pulpe de l’air  (p. 43)

peu importe ce qui tombe du silence
ou des paupières

plus un os sous ma peau
tant j’ai brûlé d’air  (p. 46)

je lave mes os poisseux
des dernières clartés
les trop vivantes neiges  (p. 49)

nous étions presque sans force
des marques d’ombres
là où commencent les os

Le cœur en battant meurtrit la chair  (p. 55)

faute d’un peu de lune
d’autres étoiles
d’autres voix dépolies
s’écrasent contre les murs

mes os en breloque  (p. 66)

Martine Audet : Les murs clairs, Lithographies de Maria Margarita Torres, Éditions du Noroît, 1996, 68 p.

 

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