
Certains personnages des romans de Jean-Paul Dubois éprouvent une peur viscérale des dentistes, La stomatophobie, disent les bollé·es. Cette phobie, je ne la connais pas : j’adore ma dentiste. On cause littérature cependant que j’ai la bouche gelée et qu’elle me fait une profonde excavation dentaire. Lors de ma dernière visite, elle m’a entretenu de ses dernières lectures : Les Frères Karamazov et Une brève histoire de l’espoir de Mathieu Bélisle. J’ai pour ma part tenté de lui dire tout le bien que je pensais du roman d’Isabelle Lapointe : Épinette.
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Soit le texte suivant tiré du roman Épinette que j’ai lu dans le métro en me rendant à sa clinique de médecine dentaire :
Lundi matin, je n’ai pas reçu de coups de pied. Ni de coups de poing. Je n’existais plus. Tous les Jerry et les Larry m’avaient oubliée. J’étais effacée. Mon souhait était exaucé. Les élèves amoncelés en troupeau devant l’école n’en avaient que pour Philémon le poulamon. Ou plutôt le poulamon de Philémon. Un petit poulamon d’un garçon sans caleçon. Une divine apparition sur la porte principale du bâtiment. Un portrait réussi. Tombé du ciel. Gratté dans de la peinture verte. Avec des griffes possiblement. Comme si le démon en personne était passé par là.
Un chœur de voix d’enfants s’est élevé dans les cieux. Une polyphonie angélique portée par des chérubins à cornes pointues : « Philémon, tite graine. Philémon, tite graine. Philémon, tite graine… » Je me suis mise à chanter plus fort que les autres. « Philémon, tite graine. Philémon, tite graine. Philémon, tite graine… » Une odeur de soufre et de bois brûlé planait tout autour de moi.
Une graine? En français québécois, il peut s’agir d’une partie de l‘appareil dit reproducteur masculin : le pénis. Synonymes : une pissette, une bizoune, une zouzoune, une queue, un bat, une quéquette, un opinel, un pion, un monstre et j’en passe. J’ajoute poulamon dans mon dico, le poulamon de Philémon.
Le mâle moyen n’aime pas qu’on le traite de tite graine : c’est pour lui une honte absolue.
Veuillez aussi noter qu’en québécois scander « Philémon, tite graine. Philémon, tite graine. Philémon, tite graine… » à un jeune garçon à qui, de surcroît, on a d’abord arraché les bobettes (le caleçon) c’est de l’intimidation, du harcèlement et de la tyrannie. En un mot, du bullying!
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Faque, en sortant de chez ma dentiste, je me suis dirigé dare dare à la bibliothèque Marc-Favreau pour emprunter la brève histoire de l’espoir du sieur Bélisle. Manque de pot, aucune exemplaire n’était disponible.
M’extrayant de la bibliothèque, que vois-je tout devant ? :

Mais qu’était-ce, au juste ? Un sex-shop ? Un centre de jardinage ? Un café ? J’avoue être un peu coqueloeil. Intrigué, je me suis approché et j’ai franchi la porte : il s’agissait d’un café-dépanneur. La personne derrière le comptoir qui m’a servi un café m’a prévenu que l’endroit allait bientôt fermer, mais qu’une autre succursale m’attendait rue Sainte-Catherine :
La Graine brûlée. Un oasis de graines stimulantes.
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Dans le métro, en rentrant, j’ai vérifié mes messages. L’un d’eux provenait de BAnQ :
Bonjour,
Votre réservation est maintenant disponible.
Voici le lien pour revenir à votre compte lecteur et récupérer votre prêt: « Une brève histoire de l’espoir ».
Ça ne s’invente pas.
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Avant d’aller me coucher, j’ai voulu en savoir plus sur les propriétaires de p’tite graine. J’ai été servi : ils ont une page Facebook. Appréciez le feuilleté discursif un tantinet coquin de leur page couverture :

C’est tout pour aujourd’hui.
C’est comme ça.

Mon pays, je l’invente et je l’enferme dans les romans comme dans une boule de verre que je pourrais remuer et il y aurait le vent et il y aurait la neige et des jours d’été où l’air serait si chaud qu’on ne pourrait rien faire. Écrire n’est peut-être rien d’autre que la tentative désespérée de rentrer chez moi, dans un pays dont j’aurais chaque jour à réapprendre la langue. Il faut imaginer qu’à Babel nous vivons heureux.



