Du coup

Le serpent majuscule

Tu sais? Du coup, j’ai rigolé un bon coup :

– Pourquoi vous avez rouvert les barrières ? Vous ne pouviez pas attendre qu’on arrive ?

Cette fois le gardien s’interrompt dans sa tâche et se tourne vers l’inspecteur.

– Si je ne rouvre pas les barrières, la file des voitures va s’allonger dans les travées à tous les étages. Du coup, les rampes d’accès aux sorties vont être obstruées. Et du coup, certaines vont tenter de passer par les rampes d’entrée. Et s’y retrouver coincées, elles aussi. Et du coup, quand la police va arriver, tout le parking sera immobilisé et il faudra pas loin de deux heures pour désengorger tout ça, et du coup, les conducteurs, en attendant de pouvoir sortir, vont quitter leur bagnole et aller voir ce qui se passe. Et du coup

– Ça va, ça va !

Le gardien lève une main, c’est comme vous voulez, et il reprend son boulot : « Neuf cinquante qui font dix, merci, madame. »

Et du coup, lâche Vassiliev, il y a peut-être un tueur qui en a profité pour se barrer avant l’arrivée de la police.

Pierre Lemaitre, Le serpent majuscule, Albin-Michel, 2021, 336 p. Édition numérique.

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Pimenter ses ébats sexuels, au passé simple et à l’imparfait du subjonctif

cataonie

Pendant tout le repas, je lui tins la main en lui susurrant des compliments excessifs, allant jusqu’au mensonge le plus éhonté quand je lui donnai à entendre qu’il se pouvait, somme toute, qu’elle ne fût point tout à fait bête. Ces tendres attentions, ainsi que la bouteille de bordeaux dont elle avait usé pour se rincer la dalle, firent en sorte qu’au sortir de la table elle manifesta le désir d’avoir des rapports sexuels. J’y consentis et nous nous déshabillâmes. Cependant, après quelques minutes d’intenses préliminaires, je constatai que j’avais du mal à trouver ma vigueur habituelle. Elle le remarqua également : « Mais, mon cher, vous ne bandez guère.

– En effet, ma mie, cela est fâcheux.

– Allons, ne vous en faites pas, vous banderez la prochaine fois. »

Cette prochaine fois survint aussi tôt que le lendemain, alors que madame D*** débarqua chez moi au début de l’après-midi, tenant un magazine féminin à la main. Je sus aussitôt que je passerais un sale quart d’heure. « En rentrant hier soir, j’ai téléphoné à quelques-unes de mes amies pour leur parler de votre défaillance. L’une d’elles, mademoiselle R***, que vous connaissez, m’a suggéré la lecture d’un article intitulé « Pimentez vos ébats », paru dans le dernier numéro de la Gazette féminine. Je dois admettre qu’il y a là-dedans quelques excellentes idées pour briser la routine. Que diriez-vous de faire un essai ? » Estimant qu’il serait peu diplomate de dire la vérité (« Je préférerais être envoyé aux galères, ma mie »), je lui affirmai que rien ne me ferait davantage plaisir que de copuler en obéissant aux directives de la Gazette féminine. « Je savais que cela vous enchanterait, monsieur. Bon voilà, comme premier conseil, la rédactrice de l’article suggère d’adopter quelque pratique sexuelle nouvelle. Naturellement, j’ai songé à cette nuit où, pris de boisson, vous fîtes mine, au moment de m’honorer, de vous tromper d’orifice. Je vous flanquai alors à la porte mais, les circonstances étant ce qu’elles sont, je crois qu’il ne serait point inconvenant que vous m’enculassiez. Qu’en pensez-vous ?

– Je suis à votre service, madame. »

À lire.

______________

Blais, François, Cataonie. Nouvelles, Québec, L’instant même, 2015, 117 p. (édition numérique)

 

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Le nationalisme enfantin et oxymorique assumé des amateurs de football (soccer) et de hockey

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Le football permet d’être, non pas nationaliste, il y aurait là une connotation politique détestable qui ne m’effleure même pas, et pas même patriote, mais chauvin, j’entends par là un nationalisme pas dupe, au deuxième degré, un nationalisme ironique, l’oxymore est parfait, il n’y a pas de termes plus antinomiques, la séduction de l’adjectif semble contredire ce que le mot peut avoir de déplaisant, ou, pour tout dire, un nationalisme enfantin, de l’ordre d’une vantardise primaire, une fanfaronnade euphorique et gamine : Vive la Belgique ! Un nationalisme qui brandirait plutôt des casquettes que des concepts, des colifichets que des valeurs, et s’épanouirait dans les tribunes des stades au son des sifflets, des maracas et des cornes de brume. Je suis, le temps d’un match, dans un état de confort primaire, d’autant plus savoureux qu’il s’accompagne d’une régression intellectuelle assumée. Je suis de parti pris, je suis hargneux, véhément, combatif, j’insulte l’arbitre, je l’apostrophe, je l’invective. Je voue l’adversaire aux gémonies. Je laisse libre cours à des pulsions de violence et d’agressivité qui n’ont normalement pas leur place dans ma personnalité. Je consens à la bêtise et au prosaïsme. Je me régale — appelons
ça une catharsis.

Jean-Philippe Toussaint, Football, Éditions de Minuit, 2015, 128 p. (édition numérique)

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Aller aux fraises d’Éric Plamondon : version française et québécoise

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La version française de France:

«Mes wipers battaient le winshield [sic] à petite vitesse.»

La version québécoise :

«Les essuie-glaces balayaient le pare-brise à petite vitesse»

Para servir.

_____________

Éric Plamondon : Aller aux fraises,  Quidam éditeur, fév. 2021, 76 p. (édition numérique)

Éric Plamondon : Aller aux fraises,  Le Quartanier, Série QR, 2021, 112 p. (édition numérique)

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Température et incipit : L’inexistence de David Turgeon [84]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

J’ai triché. Le début de cet excellent roman ne comporte aucune description du temps qu’il fait.

Il me plaît toutefois d’émettre une hypothèse farfelue en pensant que l’auteur à fait un pied de nez à Elmore Leonard en rédigeant le début de 8 chapitres qui font une belle place à la météo :

Le ciel frisquet n’empêcha pas Carel de procéder à sa promenade dominicale. (chap. 8)

Le lendemain soir ils étaient tous conviés dans le jardin. Carel s’était résigné : il ne verrait pas Isabelle. Le temps était froid et le soir était tombé, mais l’éclat de la lune se reflétait sur la neige qui recouvrait le talus et les arbres (chap. 13)

Le printemps arriva tôt, mais sans excès. Ce vendredi-là par exemple il y avait un soleil froid sur Privine. (chap. 16)

Une vilaine odeur de sucre brûlé puis fermenté flottait dans l’air. Une lourdeur inaccoutumée réduisait les passagers du tram au silence. Il faisait froid et humide. Un mauvais matin. (chap. 21)

L’hiver fut très froid. Dès la fin novembre des gens descendaient patiner sur la Vouvre précocement gelée. Les autres se postaient au bord et regardaient le spectacle. Carel alimentait son feu. Il s’était assuré de ne pas manquer de charbon. (chap. 37)

Au printemps il y eut une sorte de folie dans Privine, que le retour seul du beau temps n’expliquait pas. (chap. 40)

Le ciel était passé du bleu au noir. Faber allongeait le pas le long de la Vouvre qui voulait fêter encore. (chap. 42)

Carel ne parvint pas à sortir du lit de tout le matin. Qu’importe, il pleuvait. (chap. 43)

Et pour mon plus grand plaisir de collectionneur, j’ai trouvé tout le long du récit :

Le matin était pâle et brumeux.

À l’automne il y eut les législatives. Comme à cha­que élection, Carel avait voté à gauche sans trop réfléchir. Cette fois-ci il savait cependant que quelque chose de grave se jouait, et il avait fait exprès, le lendemain, de détourner le regard des kiosques à journaux. À la place il tentait de lire les premiers résultats dans le regard des gens qu’il croisait. Il n’y trouva guère la féroce exubérance qui accompagne les brusques changements de régime. Les visages paraissaient maussades, résignés, mais peut-être pas davantage que les autres matins. N’était-ce pas simplement la faute du crachin d’automne contre lequel aucune législative ne pourra jamais rien?

L’hiver fut très froid. Dès la fin novembre des gens descendaient patiner sur la Vouvre précocement gelée. Les autres se postaient au bord et regardaient le spectacle. Carel alimentait son feu. Il s’était assuré de ne pas manquer de charbon.

Les trottoirs et les rues étaient couvertes de la neige d’hier.

Un diman­che matin il emmena Carel dans son atelier. La courette était baignée de soleil.

Il dessilla ses yeux. Toujours ce ciel bleu d’avril, ce soleil dru d’avril qui assourdit sans la faire taire la brise sèche d’avril. Ce beau temps d’avril qui ressemble tant à un faux espoir. (avec répétition d’avril pour ceux qui sont attentifs ou qui surfent sur les passages sur le temps qu’il fait)

En sortant il refit une grimace. Celle du dégoût pour les basses besognes. Il pleuvait encore. Auguste releva le col de son pardessus et traversa rapidement la petite rue déserte. Son chauffeur déploya un parapluie à hauteur de la portière. La torpédo disparut dans la grisaille, et on n’entendit plus que l’éreintement lointain d’un train de marchandises qui terminait son voyage.

Nina n’arrivait pas. On sentait dans le fond de la brise du soir l’automne qui s’en venait. Carel toussa.

C’était un secret, mais depuis plus d’un an déjà Faber envoyait chaque semaine à Nina une carte postale. Elle la recevait habituellement le mardi. Une carte postale très ordinaire, le temps qu’il fait, le dernier film à la mode, les ragots du voisinage.

La pluie commença, au début timide, puis plus franche. Bientôt elle perçait les ramées des grands arbres et arrachait leurs feuilles jaunes. […] Cette fois ça tombait. L’averse avait dû prendre naissance à l’est car les chemins de halage étaient déjà boueux. Carel s’abrita un temps contre la maison de l’éclusier en attendant l’éclaircie. […] L’embellie ne se présenta pas tout à fait; mais vers onze heures on aurait dit que ça se calmait un peu et Carel décida de reprendre la route sous la bruine, quitte à s’arrêter encore, si ça recommençait, sous quelque porche qu’il trouverait ou quelque feuillage encore vert.
Les caprices de la météo firent qu’il ne parvint à l’auberge qu’à l’heure du souper. Les nuages se dissipaient négligemment sur un soir sans lune. Ses mollets étaient douloureux. Il avait perdu l’habi­tude du vélo. Surtout il se sentait pris aux poumons. Le fond de l’air qui fraîchit, se répéta-t-il.

À lire.

Voir aussi, de David Turgeon, l’incipit de Simone au travail.

David Turgeon, L’Inexistence. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 156, 2021, 219 p. (édition numérique)

David Turgeon, Simone au travail, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 111, 2017, 284 p.

 

 

 

 

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Répétition avec un chien mouillé dedans

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Ce n’est pas une anaphore, c’est une répétition avec un chien mouillé qui claudique  :

Carel repensait à tante Livie. C’était comme une chaleur lourde qui se posait sur tout son corps. Mon corps désormais gâché, se dit-il, et répéta ce mot : gâché, gâché, gâché, quel mot délicieux, mon corps gâché, non pas perdu mais gâché, que je traîne sur moi sans pouvoir m’en délester, mon corps gâché, lourd, couvert de poisse, mon corps comme le pelage lourd d’un vieux chien qu’on a voulu noyer dans les marais, le pelage lourd et puant d’un vieux chien mouillé qui traîne et qui claudique sur le terreau puant et poisseux d’une forêt interminablement étouffée par la brume froide et visqueuse…

David Turgeon, L’Inexistence. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 156, 2021, 219 p. (édition numérique)

 

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Le parfum des fleurs la nuit : penser écrire au musée

Le-Pafrum-des-fleurs-la-nuit-65x100Vous aviez lu Chanson douce (2016) de Leïla Slimani. Vous vous aventurez dans son dernier opus. Changement complet de registre. Slimani a été conscrite par son éditrice pour passer une nuit au musée, à la Punta della Dogana à Venise, pour une performance littéraire, alors qu’elle préfère s’enfermer chez elle pour écrire accompagnée par une douleur à la Rilke (Lettres à un jeune poète), mais avec une discipline qui la rend heureuse. Elle fuit les bonheurs quotidiens.

Peu de commentaires sur les œuvres observées, mais quand elle s’y met, c’est pour nous parler de l’ancienne rencontre entre l’Orient et l’Occident, du désastre de Sarajevo et de Beyrouth, de l’Islam (pas simple), de sa passion, plus jeune, pour Marilyn Monroe, de son rapport avec son père.

Cette nuit sera en fait une occasion pour nous parler de son rapport à l’écriture, du tourisme dévastateur (Venise qui s’enfonce), des abus que subissent les femmes, « d’être du sexe de la peur » (Virginie Despentes), de la guerre, de l’histoire, de la mixité, et, charmant, de son irrésistible envie de fumer, et des moyens à prendre pour assouvir son envie dans un musée.

Sur la mixité et l’intégration :

« Nous ressemblons à des hommes et à des femmes d’après la chute. Nous sommes des hindous qui avons traversé les eaux noires ; nous sommes des musulmans qui mangeons du porc. Et le résultat c’est que nous appartenons en partie à l’Occident. Notre identité est à la fois plurielle et partielle. Parfois, nous avons le sentiment d’être à cheval sur deux cultures ; et parfois, d’être assis entre deux chaises [Michèle Lacrosil]« . À mes yeux, ni le discours qui glorifie la richesse du métissage ni celui qui s’en inquiète ne saisissent la complexité d’une identité double. C’est à la fois un inconfort et une liberté, un chagrin et un motif d’exaltation. J’étais tiraillée entre des hérédités et des histoires si différentes qu’il me semblait que je ne pouvais que devenir un être inquiet. Je voulais m’intégrer au troupeau, découvrir le délice d’appartenir, de faire partir d’une bande, d’un camp, d’une communauté. Je voulais nourrir des idées arrêtées, ne plus m’encombrer de nuances et de doutes. Je me sentais comme « ces orchidées des forêts tropicales dont les racines, descendues des hautes branches des acomas, restent suspendues entre ciel et terre. Elles flottent, elles cherchent ; elles ignorent la stabilité du sol. »  (Michèle Lacrosil)

Sur l’écriture :

Écrire a été pour moi une entreprise de réparation. Réparation intime, liée à l’injustice dont a été victime mon père. Je voulais réparer toutes les infamies : celles liées à ma famille mais aussi à mon peuple et à mon sexe. Réparation aussi de mon sentiment de n’appartenir à rien, de ne parler pour personne, de vivre dans un non-lieu. J’ai pu penser que l’écriture me procurerait une identité stable, qu’elle me permettrait en tout cas de m’inventer, de me définir hors du regard des autres. Mais j’ai compris que ce fantasme était une illusion. Être écrivain, pour moi, c’est au contraire se condamner à vivre en marge. Plus j’écris et plus je me sens excommuniée, étrangère. Je m’enferme des jours et des nuits pour tenter de dire ces sentiments de honte, de malaise, de solitude, qui me traversent. Je vis sur une île non pas pour fuir les autres mais pour les contempler et assouvir ainsi la passion que j’ai pour eux. Je ne sais pas si écrire m’a sauvé la vie.

Elle illustre ce qu’écrivait Roland Barthes dans ses Essais critiques en 1960 : « Les écrivains sont des inducteurs d’ambiguïtés. »

Beaucoup pensent qu’écrire c’est reporter. Que parler de soi c’est raconter ce qu’on a vu, rapporter fidèlement la réalité dont on a été le témoin. Au contraire, moi je voudrais raconter ce que je n’ai pas vu, ce dont je ne sais rien mais qui pourtant m’obsède. Raconter ces événements auxquels je n’ai pas assisté mais qui font néanmoins partie de ma vie. Mettre des mots sur le silence, défier l’amnésie. La littérature ne sert pas à restituer le réel mais à combler les vides, les lacunes. On exhume et en même temps on crée une réalité autre. On n’invente pas, on imagine, on donne corps à une vision, qu’on construit bout à bout, avec des morceaux de souvenirs et d’éternelles obsessions.

Art du récit.

Leïla Slimani, le Parfum des fleurs la nuit, Paris, Stock, coll. «Ma nuit au musée», 2021. Édition numérique.

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Température et incipit : L’aventure d’un photographe d’Italo Calvino [83] + notes de lecture

aventures calvino

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Quand arrive le printemps, par centaines de milliers, les citadins sortent le dimanche avec leur étui en bandoulière. Et ils se photographient. Ils rentrent chez eux contents comme des chasseurs à la gibecière pleine à ras bord, ils passent leurs journées à attendre avec une douce anxiété de voir leurs photos développées (anxiété à laquelle certains ajoutent le plaisir subtil de manipulations alchimiques dans la chambre noire, à l’âcre odeur d’acide et interdite aux intrusions des proches), et ne semblent prendre possession tangible de la journée passée que lorsqu’ils ont sous les yeux leurs photos ; alors seulement ce torrent des Alpes, ce geste de l’enfant avec son petit seau, ce reflet du soleil sur les jambes de leur femme acquièrent l’irrévocabilité de ce qui a été et ne peut plus être mis en doute. Le reste peut bien se noyer dans l’ombre incertaine du souvenir.

Notes de lecture :

Écrite en 1955, cette nouvelle présage du temps présent. L’arrivée des téléphones mobiles hybrides ne fera qu’amplifier ce phénomène : la représentation du vécu tendant à l’emporter sur le vécu lui-même.

De fait, au début de cette nouvelle, Antonino Parraggi, le personnage central du récit, est plutôt réfractaire à la pratique de la photographie, qui ne peut révéler «l’essence de l’homme». Il se considère comme un «non-photographe»; «il faut : soit vivre de la façon la plus photographiable possible, soit considérer comme photographiable chaque moment de son existence. La première voie conduit à la stupidité, la seconde à la folie.»

Il se trouve qu’Antonio sera lui aussi emporté par cette folie de la captation du voir. Une femme, prise en photo par hasard à la mer viendra ébranler ses convictions. Ils feront plus ample connaissance, se plairont et finalement se marieront. Il en viendra par la suite à la photographier de façon compulsive.

Il la photographiera jour et nuit, à toutes les minutes. Il l’épiera dans tous ses déplacements pour fixer tous les moments de son existence. Il photographiera aussi son absence. L’épouse, lasse et exaspérée, finira par le quitter. Le jeune homme, dépressif, poursuivra sa quête photographique démentielle :

Il rassemblait les photos dans un album : on y voyait des cendriers pleins de mégots, un lit défait, une tache d’humidité au mur. Il lui vint l’idée de composer un catalogue de tout ce qui existe dans le monde de réfractaire à la photographie, de ce qui est laissé systématiquement hors du champ visuel non seulement des appareils photo, mais de l’humanité. Sur chaque sujet il passait des journées, épuisant des rouleaux entiers, à quelques heures d’intervalle, de façon à suivre les changements de la lumière et des ombres. Il se fixa un jour sur un coin de la chambre complètement vide, où il n’y avait rien d’autre que le tuyau du radiateur : il eut la tentation de continuer à photographier cet endroit et seulement celui-là jusqu’à la fin de ses jours.

À la fin de la nouvelle, la représentation du réel a complètement renversé le réel : Antonino photographie des photographies.

Toutes les possibilités ayant été épuisées, au moment où le cercle se refermait sur lui-même, Antonino comprit que photographier des photographies était la seule voie qui lui restait, et même la vraie voie qu’il avait obscurément cherchée jusqu’alors.»

Une fable sur la désertification du réel. Comme dans celle de Borgès dans laquelle la carte de l’Empire des géographes finit par recouvrir l’entièreté du territoire.

P.-S. Cette nouvelle n’est pas s’en rappeler celle de Julio Cortázar dans laquelle la photographie joue un rôle prépondérant. (Las babas del diablo / Les fils de la vierge, tirée du recueil Les Armes secrètes). Une nouvelle dont s’est inspiré Michelangelo Antonioni pour la réalisation de son film Blow-up (1966). Les cinéphiles se souviendront de la scène où le réalisateur filme une partie de tennis mimée. Cette scène n’apparaît pas dans la nouvelle de Cortázar, mais elle est présente – en photo – dans la nouvelle de Calvino.

L’art de la citation.

Italo Calvino, «L’aventure d’un photographe» (nouvelle, 1955). Dans AventuresParis, Éditions du Seuil, 1964 pour la traduction française, c1958, 202 p. (édition numérique)

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Température et incipit : L’aventure d’un employé d’Italo Calvino [82]

aventures calvino

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

ENRICO Gnei, un employé, avait une fois passé la nuit auprès d’une dame, et jolie. Lorsque, de bon matin, il sortit de chez elle, l’air, les couleurs d’un jour de printemps étaient là pour l’accueillir : limpides, vivifiants, neufs, et il avait l’impression de marcher en musique. p. 31

Calvino file la métaphore printanière quand, chez le barbier, Enrico pense à la nuit passée auprès d’une dame, et jolie. 

Y’a d’la joie. Une joie qu’Enrico Gnei aimerait bien partager avec son capilliculteur. En vain :

— Bonjour, monsieur ; asseyez-vous, monsieur…
La voix de tête rituelle fit à Gnei l’effet d’un clin d’œil.
— Allons-y pour la barbe, répondit-il, sceptique, condescendant, en se regardant dans la glace. La grande serviette une fois nouée autour du cou, son visage devenait un objet en soi ; quelques marques de fatigue, jusqu’alors estompées dans le mouvement de tout le corps, s’en trouvaient accusées. Visage banal, au demeurant : celui d’un voyageur débarqué du train au petit jour, d’un joueur qui a tenu toute la nuit les cartes. Rien ne révélait la nature de sa lassitude, observa-t-il avec plaisir, n’eût été une certaine expression détendue, indulgente, celle qu’on prend quand on a eu tout son content et qu’on peut voir venir.
« Blaireau, blaireau, semblaient dire les joues, sous la mousse tiède, nous avons souvenir de bien d’autres caresses ! » Et la peau d’ajouter : « Racle, rasoir, tu ne racleras pas ce que je sais ! »
Une conversation chargée de métaphores semblait s’être engagée entre lui et le coiffeur qui, au vrai, gardait le silence, manœuvrant ses outils avec componction. Un jeune coiffeur, taciturne par défaut d’imagination plutôt que par timidité ; car, quand il lui prit envie d’entamer la conversation, il ne trouva à dire que :
— Hein, cette année, déjà les beaux jours ! Le printemps…
La phrase tomba au milieu de ce dialogue imaginaire où Gnei était plongé ; du coup, le mot « printemps » se chargea de significations et de sous-entendus.
— Le printemps…, dit-il, laissant trainer un sourire d’expert sur ses lèvres savonneuses. Et l’entretien tourna court.
Gnei, pourtant, sentait le besoin de parler, de s’extérioriser, de prendre à témoin ce barbier qui ne disait rien. Il fut deux ou trois fois sur le point d’ouvrir la bouche, pendant que l’autre tenait son rasoir levé ; mais les mots se dérobaient et le rasoir revenait se poser sur la lèvre ou sur le menton. p. 34

Y’a d’la joie avec Maurice Chevalier à L’atelier-librairie Le livre voyageur de Bruno Lalonde. Pénétrez ici.

Italo Calvino, «L’aventure d’un employé» (nouvelle). Dans Aventures, Paris, Éditions du Seuil, 1964 pour la traduction française, c1958, 202 p.

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Température et incipit : L’aventure d’un lecteur par Italo Calvino [81]

aventures calvino

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

La route côtière passait au-dessus du cap ; la mer était là, sous l’à pic des rochers, et partout alentour, jusqu’à l’horizon, haut et indécis. Le soleil aussi était partout, ciel et mer semblaient deux lentilles qui l’agrandissaient. Contre la dentelure irrégulière des récifs, battait une eau paisible, sans écume. Amedeo Oliva descendit une rampe aux gradins fort raides, sa bicyclette sur l’épaule ; il laissa le vélo dans un coin bien à l’ombre, après avoir fait jouer l’antivol. Il se remit à dévaler le petit escalier, parmi les éboulis de terre jaune et poudreuse et les agaves suspendus dans le vide, cherchant déjà des yeux le pli de rocher où, tout à l’heure, il s’allongerait à l’aise. Sous son bras, il tenait enroulée une serviette-éponge avec, au milieu, son caleçon de bain et un livre. p.49

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Une nouvelle truculente ayant pour thèmes la lecture, la séduction et l’acte sexuel. Rien n’empêche toutefois que ces trois activités soient menées peu ou prou en même temps. Tout est dans l’art de ne pas égarer le signet.

En prime, sur le style :

L’avis de Calvino en ce qui concerne l’écriture ou le discours :

Si toute l’expérience la plus récente me porte à aller vers un discours… qui incarne la multiplicité du monde dans lequel nous vivons, je continue à croire qu’il n’y a pas de solution valable esthétiquement, moralement, historiquement, qui ne passe par la fondation d’un style (Quatrième de couverture : Le défi au labyrinthe, 1963)

Dominique Fortier pense sensiblement la même chose :

Lisant la biographie de Marie-Antoinette par Stefan Zweig, j’ai l’impression de mettre le doigt sur une chose que je devinais obscurément depuis longtemps sans la nommer : le sujet d’un livre m’indiffère absolument. Qu’il y ait ou non une intrigue, c’est du pareil au même; je ne demande pas aux personnages d’être sympathiques, intéressants ou même crédibles, et je me fiche de la psychologie, comme de ce qu’on appelle l’«histoire». La seule chose qui m’importe, c’est l’écriture, le style, peut-être plus exactement, la voix. Pire (ou mieux, va savoir), je recherche depuis quelques années des livres où rien d’autre n’existe, qui réussissent à montrer ce qui se passe quand il ne se passe rien; des livres qui, dépouillés de leurs décors, de leurs costumes et de leurs artifices, nous révèlent enfin les deux choses qu’eux seuls peuvent nous faire voir : le temps immobile, et la langue, ou le langage, en mouvement, mystérieusement liés.

Italo Calvino, «L’aventure d’un lecteur» (nouvelle). Dans Aventures, Paris, Éditions du Seuil, 1964 pour la traduction française, c1958, 202 p.

Dominique Fortier et Rafaële Germain, Pour mémoire : petits miracles et cailloux blancsAlto, 2019, 171 p. (lu dans l’édition numérique)

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