Incipit météo : L’étudiant de Tchékhov [157]

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Une nouvelle de cinq pages. Un début saisissant qui perd de son intensité dès qu’est abordé l’arrêt de Jésus et la triple trahison de Pierre. C’était l’une des nouvelles préférées de Tchékhov (Wikipédia).

Le temps avait été beau, très calme dès le commencement du jour. Des merles sifflaient ; plus loin, du côté des étangs, on entendait comme des plaintes : on eût dit de vivants souffles passant dans une bouteille vide. Une bécasse traversa l’air de son vol ; un coup de feu retentit, qui se répercuta en joyeux roulements dans l’air printanier… Mais voilà que, le dessous des bois se faisant déjà sombre, un mauvais vent d’est souffla, froid et pénétrant. De fines aiguilles de glace s’allongèrent sur les mares ; et la forêt devint plus sombre encore, inhospitalière, déserte, morte… C’était encore l’hiver. Or un pauvre étudiant de l’académie ecclésiastique, Ivan Vélikopolski, le fils du sacristain, s’en revenait au logis après toute une journée d’affût. Il allait par les sentiers étroits des prairies inondées, les doigts gourds, le visage en feu des brûlures du vent. Ce brusque sursaut de froid lui semblait une anomalie : l’harmonie des choses en était rompue ; la nature elle-même se sentait mal à l’aise, et c’est pourquoi les ténèbres du soir s’étaient épaissies plus vite que de coutume. La campagne était vide, lugubre. Du coté de la rivière pourtant, dans le jardin des veuves, un feu brillait ; mais plus loin et jusque par delà le village, à quatre verstes, tout se noyait également dans l’ombre froide. L’étudiant se rappela que, le matin, quand il avait quitté la maison, sa mère, assise pieds nus sur le plancher, derrière la porte, nettoyait le samovar et que son père, couché sur le poêle, toussait, toussait continûment. C’était le vendredi saint ; on n’avait point fait de cuisine ce jour-là, et la faim le torturait. Il avait faim, il grelottait ; — et voilà que des tableaux du passé se présentaient à son souvenir : ainsi ce même vent glacial avait soufflé autrefois, du temps de Pierre le Grand connue du temps d’Ivan le Terrible, comme du temps de Rurik ; et, dès ces temps-là, c’était, sur la terre russe, la même misère abominable, le même dénûment, la même désolation des toits de chaume criblés de trous, dans les cœurs la même ignorance, la même angoisse de vivre, la même sensation d’écrasement, d’abandon, de ténèbres. Oui, toutes ces douleurs avaient déjà été, elles étaient encore, elles seraient toujours ; et l’écoulement d’un millier d’années ne rendrait point la vie meilleure… L’étudiant n’avait plus de hâte de rentrer à la maison. Arrivé au jardin des veuves, il s’arrêta.

Tchékhov affectionnait les incipit météo : voir BeautésDouchetchka et Le Duel.

ॐॐॐ

Anton Tchékhov : L’étudiant, Traduction de Jean Moskal parue dans La Revue blanche, tome X, 1896, La Bibliothèque Russe et Slave, c1894, 2012. [édition numérique].

Publié dans Mouches dans la littérature, Recommandation de lecture | Marqué avec , | Laisser un commentaire

Incipit et excipit météo dans Le Duel de Tchékhov [156]

le duel

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Doublé météorologique :

Incipit :

Il était huit heures du matin, heure à laquelle, après la nuit chaude, étouffante, les officiers, les fonctionnaires et les nouveaux arrivants prenaient leur bain de mer, avant d’aller boire le café ou le thé au pavillon.

Continuer la lecture

Publié dans Recommandation de lecture, Température et incipit | Marqué avec , | Laisser un commentaire

Incipit météo [155] avec des mouches dedans [54] : Douchetchka de Tchékhov

dame au petit chien tchekhov

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Sache, cher lecteur, que Tchékhov était un  véritable écrivain.

«Dans son Journal, Tolstoï n’hésite pas à mettre l’héroïne [Doutchetchka : Olga Plemiannikova] parmi les principaux types humains, à côté de Don Quichotte, Horatio et Sancho Pança.» Roger Grenier.

Continuer la lecture

Publié dans Mouches dans la littérature, Recommandation de lecture, Rhétorique, Température et incipit, Zeugme | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Colombe Colomb et les mouches [53]

Fille de Christophe Colomb

La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

Benoit Melançon, professeur émérite à la retraite, a eu une attention pour moi et ma collection de mouches dans la littérature en [re]lisant La fille de Christophe Colomb de Réjean Ducharme. Je l’en remercieAdmirez la précision de sa lecture, son oreille bien tendue :

«As-tu jamais fréquenté des êtres d’une autre espèce ?

Il y a des animaux, par centaines de milliers.
Il y a les chats, les chiens, les loups, les mouches.
Pense aux lions, aux boas, aux tortues, aux sangliers.
Essaye-les. Tu verras. Ils ne sont pas si farouches »
(chapitre XXXXXXXXXX, p. 947)

« Et Vic qui lui arrive avec une mouche à guérir sur le dos »
(chapitre  120, p. 966)

« La mouche a pris mari, au passage. C’est tout. Voilà »
(chapitre 130, p. 975).

Voir aussi :
tout le chapitre 123, p. 968-969 (feat. « Quadrimoteur, la mouche »);

la fin du chapitre 134, p. 979 (une mouche interprète-traductrice);

un passage du chapitre 140, p. 985 (des mouches attaquent un policier);

un passage du chapitre 142, p. 987 (une mouche est frappée);

la fin du chapitre 144, p. 989 (une mouche enceinte);

deux fois dans le chapitre 145, p. 990 (sur le sexe d’une mouche);

au début du chapitre 147, p. 991 (Quadrimoteur / le nom de la mouche);

fin du chapitre 156, p. 1000 (« deux mouches armées »);

un passage du chapitre 164, p. 1006 (avec des mouches anonymes);

un passage du chapitre 169, p. 1009 (des mouches qui ont perdu l’appétit);

la fin du chapitre 171, p. 1011 (des mouches fredonnent à un enterrement).

Une belle cueillette. Benoît Melançon, humble, ajoute : «J’en oublie probablement, surtout avant le chapitre 120.»

Si peu.

Je complète le tableau à partir de l’édition numérique de cet opus  :

Quand tu dors et qu’une vilaine petite mouche
Se promène clopin-clopant sur ton visage immaculé (chap. XXXXXVI);

Tournent comme des mouches autour d’un miel (chap. XXXXXXXXII);

Elle dit à la mouche : «Connais-tu la langue des libellules?» (chap. 154)

Complément de lecture :

Le mot «fourmi» apparaît à 53 reprises dans ce roman.

Un incipit météo? Celui du chapitre IV :

Il pleut. Il vente. Il tonne. Il éclaire. C’est laid.
Comme sur toutes les îles du monde,
De temps en temps, à Manne, il fait mauvais.
Dans l’eau qui baigne l’archipel, le poisson abonde.

ॐॐॐ

Ducharme, Réjean, la Fille de Christophe Colomb. Roman, dans Romans, Paris, Quarto Gallimard, 2022, 1951 p., p. 841-1032. Édition originale : 1969. Édition établie et présentée par Élisabeth Nardout-Lafarge. Vie & œuvre par Monique Bertrand et Monique Jean.

La version numérique.

Publié dans Mouches dans la littérature, Recommandation de lecture | Marqué avec , | Laisser un commentaire

Cracovie : poste restante

IMG_2827

 

IMG_2824Cracovie, 18 mars 2026.

Visite de la Place des Héros du Ghetto (2005).

Le FLC ne le conteste pas : il est parfois insoutenable de « libérer » les chaises. Celles de la Place des Héros du Ghetto, vides pour toujours, ne font que souligner l’absence de ceux qui ne reviendront jamais, les habitants juifs du ghetto de Cracovie, déportés et exterminés par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Oeuvre créée par Piotr Lewicki et Kazimierz Łatak.

Un abrazo fuerte.

IMG_2831

Publié dans Art public, Chaises, FLC | Laisser un commentaire

Passion inutile?

autoportrait Sayvaire

C’est une recommandation de lecture.

Ce récit m’a aidé à traverser l’infernal hiver madrilène. 

Un éloge de la lecture, de l’écriture et du dialogue.

Sachez-le, l’amour n’est qu’un divertissement indigne des beaux esprits.

À vous de juger. Citation avec un zeugme et des bites dedans :

Continuer la lecture

Publié dans Recommandation de lecture, Rhétorique, Zeugme | Marqué avec | Laisser un commentaire

La petite fille au ballon : doublon

Enchaînement, reflet et miroir :

Tableau vu au MOCO à Londres le 14 février 2026.

En mode paysage.

banksy
Banksy, La petite fille au ballon.

Tableau vu à la Fondation Canal Isabel II à Madrid, le 23 février 2026. Exposition : Art urbain, des origines à Banksy.

En mode portrait.

IMG_2292

Banksy, La petite fille au ballon.

Mes bourlingues me conduisent à collectionner les doublons. Voir ici.

Publié dans Accouplements, Expositions | Marqué avec | Laisser un commentaire

La carambole

Le carambole est le nom que l’on donne au billard français. Une table qui se joue avec trois boules et pas de poche.

Enchaînement, miroir et envol :

Musée du romantisme à Madrid. Visité le 26 février 2026.

billlard

Créateurs non-identifiés.

Forte exposition vue à Madrid, le 3 mars 2026 : Juan Muñoz : Histoire de l’art.

Le bouffon du court interactif La sculpture blanche de Muñoz, au premier plan, s’intitule Wandering Girl. Le tableau Les Ménines (1656) de Diego Velázquez est visible au centre.

Une conversation entre Velasquez, Muñoz et le visiteur.

***

Le commissaire à la culture madrilène du FLC m’a accompagné lors la visite de ces deux musées.

Il a été saisi d’horreur en découvrant les chaises rose bonbon qui trônaient dans la salle de billard français du Musée du romantisme.

En revanche, le tableau de Juan Muñoz où une chaise défie la gravité pour s’envoler vers la liberté l’a submergé d’une joie rarissime.

IMG_2431

Dans la série surréaliste « Mobiliario » (Mobilier).

Avis :

L’expostion des oeuvres de Juan Muñoz au Prado se termine le 8 mars 2026.

Publié dans Accouplements, Chaises, Expositions, FLC, Madrid | Marqué avec , | Laisser un commentaire

Incipit météo : «Les orphelins» d’Éric Vuillard [154]

vuillard_orphelins

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Le bâtiment semble être une banque américaine, car on aperçoit un mât avec un drapeau en arrière-plan. Les personnes sur la photo sont vêtues de tenues formelles, certaines portant des chapeaux et d’autres des tabliers robes. Le bâtiment est en bois et possède un toit en pente. Le ciel est nuageux et on aperçoit des montagnes au loin. Le sol est aride et l’ambiance générale de l’image est sombre.

Éric Vuillard : Les orphelins : Un histoire de Billy the Kid, Actes Sud, 2026, 163 p. [édition numérique]

Publié dans Recommandation de lecture, Température et incipit | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

La représentation iconographique de la monarchie : Isabel II et Queen Victoria

IMG_2356
Isabel II, niña. Peint par Vicente López PortañaMusée du romantisme, Madrid. Tableau vu le 27 février 2026.

 

Ce portrait d’Isabel II a été réalisé alors qu’elle n’avait que douze ans. En le découvrant, j’ai songé à la thèse développée par Philippe Ariès dans L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime (1960). Selon lui, l’enfance, en tant que catégorie sociale, n’a pas toujours existé. Sa conception moderne émerge surtout à partir des XVIIe et XVIIIe siècles. Une idée qui, bien que saluée pour son originalité, a été nuancée par des historiens comme Georges Duby. Ce dernier, tout en reconnaissant la pertinence des travaux d’Ariès, souligne qu’il ne faut pas confondre représentation iconographique de l’enfance et réalité sociale.

Le portrait d’Isabel II s’inscrit dans un contexte différent. Devenue reine à seulement trois ans, elle incarne ici une souveraineté qui transcende son jeune âge. Comment ? En étant représentée comme une adulte : poitrine généreuse, taille fine, mains matures et visage bouffi. La souveraine ne peut pas être rachitique. L’idéal de l’époque : la rondeur associée à la santé et à la fécondité dynastique.

Sans tomber dans l’anachronisme, on constate ici que le symbolique prime sur l’esthétique : le corps, quasi difforme, est avant tout un corps souverain.

Isabel II a par ailleurs laissé un héritage culturel notable : Fundación Canal de Isabel II. Pour les curieux, cette galerie propose en ce moment une exposition sur l’art urbain, de ses origines à Banksy.

Et pour prolonger la réflexion sur la monarchie et l’art, pourquoi ne pas explorer une esthétique plus critique ? :

IMG_2300Banksy, Queen Victoria, 2003. Tableau vu le 23 février 2026.

Publié dans Accouplements, Expositions, Madrid, Souvenirs | Marqué avec , , , , | Laisser un commentaire