L’art de classer les livres.

alaloOn découvre une façon originale de classer les livres dans Le Salon d’Oscar Lalo : par date de naissance de l’auteur.

Dialogue entre un libraire et son futur employé et locataire.

— Mais comment vivez-vous ?

— J’ai hérité de quoi m’acheter cette petite librairie et l’appartement du dessus. C’était mon rêve ; je l’ai exaucé. C’est rare dans une vie. 

— Mais pour manger, comme faites-vous?

— Je grignote l’héritage, ou plutôt, je le grignotais.  Tu arrives à point nommé. Aujourd’hui, ma petite librairie a besoin de vendre quelques livres. Tu payeras donc ta chambre avec tes bras. Tu remettras de l’ordre dans ma caverne littéraire. Elle le mérite. Je sais prescrire des livres. Encore faut-il pouvoir les trouver. Tu les classeras. D’ailleurs, commence par les cartons qui se trouvent dans ta chambre. Surtout les deux qui empêchent d’ouvrir grand la porte. Ce sont les plus récents et j’ai des commandes dedans. 

— Comment dois-je les classer?

— Ah, le classement ! Chez moi, c’est par date de naissance de l’auteur. Ça a le mérite d’offrir au regard une histoire de la littérature ; et puis j’aime bien savoir qui fréquentait qui. 

— Vos clients s’y retrouvent ?

— Je les aiguille ; dorénavant ce sera toi. La meilleure éducation littéraire qui soit. Tu verras : c’est intéressant de savoir que Balzac est né en 1799, Hugo en 1802, Flaubert en 1821 et Zola en 1840. Tu ne les liras plus jamais de la même façon. 

J’avais raffolé de la bibliothèque d’Abdul Kassem Ismaël. J’avais publié un extrait d’un livre d’Eduardo Galeano sur Facebook. Comme les affinités électives entre Meta et la communauté éco-responsable se dégradent depuis un certain temps, je reproduis ici ma publication du 19 janvier 2017 :

La mémoire errante : [bibliothèque hors les murs, avec un catalogue de chameaux]

« Dans toute l’histoire de l’humanité, il n’y eut qu’un seul refuge pour livres à l’épreuve des guerres et des incendies : la bibliothèque errante fut une idée du Grand Vizir de Perse, Abdul Kassem Ismaël, à la fin du Xe siècle.

Homme averti, cet infatigable voyageur emportait sa bibliothèque avec lui. Quatre-cents chameaux portaient cent dix-sept mille livres, en une caravane de deux kilomètres de long. Les chameaux servaient aussi de catalogue général : chacun des trente-deux groupes de chameaux transportait les titres commençant par une des trente-deux lettres de l’alphabet perse »

In Eduardo Galeano, Les enfants des jours : Un calendrier de l’histoire humaine. Lux Éditeur, 2015. Entrée du 3 janvier, p.15

Qui dit classement de livres pense évidemment à Georges Perec :

«Il convient tout d’abord de distinguer les classements stables et les classements provisoires ; les classements stables sont ceux qu’en principe on continue à respecter ; les classements provisoires ne sont censés durer que quelque jours : le temps que le livre trouve, ou retrouve, sa place définitive : ce peut être un ouvrage récemment acquis et encore non lu, ou bien un ouvrage récemment lu que l’on ne sait pas très bien où mettre et que l’on s’est promis de ranger à l’occasion d’un prochain « grand rangement », ou encore un ouvrage dont on a interrompu la lecture et que l’on ne veut pas classer avant de l’avoir repris et terminé, ou bien un livre dont, pendant une période donnée, on s’est servi tout le temps, ou bien un livre que l’on a sorti pour y chercher un renseignement ou une référence et que l’on n’a pas encore remis en place, ou bien un livre que l’on ne saurait mettre à la place où il irait car il ne vous appartient pas et on a plusieurs fois promis de le rendre, etc.

En ce qui me concerne, près des trois quarts de mes livres n’ont jamais été réellement classés. Ceux qui ne sont pas rangés d’une façon définitivement provisoire le sont d’une façon provisoirement définitive, comme à l’OuLiPo. En attendant, je les promène d’une pièce à l’autre, d’une étagère à l’autre, d’une pile à l’autre, et il m’arrive de passer trois heures à chercher un livre, sans le trouver mais en ayant parfois la satisfaction d’en découvrir six ou sept autres qui font tout aussi bien l’affaire.»

Georges Perec, Penser/classer, Éditions du Seuil, 2003, p-39-40

Comment classez vous vos livres?

Marie-Anne Poggi nous posait la question, le 9 août 2018, suite à sa lecture de Lire de Cécile et Bernard Pivot?

Quel est votre classement ? Par ordre alphabétique d’auteurs ? Maisons d’édition ? Genres littéraires ? Pays ? Ou alors avez-vous, comme Céline Pivot, une « bibliothèque communiste » ? Je trouve l’expression fort sympathique. (lien)

Ma bibliothèque est un véritable fouillis. Je m’identifie totalement au mode de classement infra-ordinaire perecquien. Je ne retrouve d’ailleurs pas l’exemplaire du livre des Pivot susmentionné.

L’arrivée du livre numérique n’a pas arrangé les choses. Chez moi, c’est classé par année d’acquisition avec des subdivisions par saison. Un tiroir est aussi prévu pour les non-lus ou inachevés des années précédentes. Identifiant : L’avenir dure longtemps.

Le nouveau côtoie l’ancien. Ainsi, La dame aux camélias d’Alexandre Dumas se retrouve dans le même tiroir que Football de Jean-Philippe Toussaint. Été 2018. Ça ne respecte en rien le mode de classement du libraire du Salon de Lalo.

Problème d’accessibilité. Heureusement, je peux les retrouver  grâce au moteur de recherche de ma machine.  Mais encore, faut-il savoir ce que je recherche.

Je me demande parfois ce qu’aurait fait Perec au temps du numérique.

Qui a dit qu’il n’y a rien de plus aléatoire que l’ordre alphabétique? Barthes? Perec? Borgès?

La vie d’un bibliothécaire mal chaussé.

P.-S. 1. L’Oreille tendue avait aussi abordé l’épineuse question de l’organisation des collections dans un billet publié, le 30 janvier 2017. Il cite, mon pote, Ivan Filion, qui se demande si les bibliothèques pourraient s’inspirer des librairies pour organiser leurs collections. Bibliothécaires et libraires du monde entier, allez vite lire Le Salon d’Oscar Lalo.

P.-S. 2. Feliz Navidad!

Oscar Lalo, Le salon, Plon, 2022. [Édition numérique]

A propos Luc Jodoin

Effleure la surface des choses. Intérêt pour la littérature, la langue, les arts visuels, la sociologie et les enjeux sociaux. Tendance woke. Préfère Madrid à Barcelone.
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