Les choses : boîtes, cartons, malles et civilisation

1er juillet, ça bouge à Montréal. Des milliers de personnes déménagent leurs pénates, laissant derrière eux, sur les trottoirs, plus de 60 000 tonnes d’ordures, d’objets de pacotille et de meubles. Toutes choses du tran tran quotidien que recycleurs et revendeurs essaieront tant bien que mal de récupérer. Mais attention, invasion de punaises, matelas et sofas ne trouveront pas preneur. Fête du déménagement et du consumérisme.

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Petite pensée pour l’opuscule : What technology wants? De Kevin Kelly, ancien rédacteur en chef de la revue Wire, gourou et prophète des nouvelles technologies. Penseur du progrès, de son inéluctabilité. Quand le Verbe se fait technologie :

No longuer a noun, technology was becoming a force — a vital spirit that throws us forward or pushes against a thing. Not a thing but a verb.

Technophile un peu béat :

Technologies get better, cheaper, faster, lighter, easier, more common, and more powerful as we move into the future

Le monde file vers le bonheur, vers le futur, à moins que ce ne soit le futur qui se propulse vers nous. On n’y peut rien ou presque, sauf s’adapter. La civilisation est poussée vers le mieux-être par une force irréductible, le technium,  une espèce de moteur premier. En un mot, la technologie n’est pas ce que nous voulons,  elle s’auto-propulse, s’auto-produit. La technologie veut, elle désire, nous désire. Attention,  panier de crabes : aplatissement complet de la pensée du social et avènement définitif du « trend » technologique.

C’était déjà là, dans l’esprit hégélien ou dans les forces productives de Marx.  On atteint ici la fin de l’histoire, la fin des tensions,  la fin des médiations sociales. C’est là, punto.

We don’t have to do everything that the technium demands, but we can learn to work with this force rather than against it.

Et de nous démontrer statistique à l’appui, qu’en moyenne, l’homme vit mieux qu’il y a un siècle. Hum, la moyenne, en la matière, ne constitue pas la meilleure mesure de dispersion statistique. Plus d’un milliard de personnes sont sous-alimentées dans ce merveilleux XXIe siècle, (voir carte ici). Et « selon l’OMS, 3,4 millions de personnes décèdent chaque année de la pollution aquatique et que 2,6 milliards de personnes ne disposent pas de sanitaires » (voir ici).

Faim - Sahel

À lire  aussi : Ya basta de Thierry Crouzet, chez Publie.net

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Laissons là notre gourou, j’y reviendrai à la tombée des feuilles.

1er juillet, je file pour un petit tour dans les avenues de Rosemont. Direction la 3e , je sais que j’y croiserai un vieux copain qui est de service – avec son dix roues – pour le déménagement de son fils.  Déjà au loin, j’aperçois un bel édifice de boîtes bien empilées dans la remorque. Retrouvailles, bisous et tout, je tends la main, agrippe une boîte, une autre et une autre. C’est parti pour le grand déménagement 2.0 avec les braves qui ont été réunis pour l’opération.

Ça n’allait pas tarder. Muscles bien tendus, doigts en sang (les cartons tranchants) , sueur envahissante,  je m’absente – manie du massivement parallèle pour bien habiter le temps ou déficit d’attention. Cartons de Christine Jeanney – texte gai mouvement de la quotidienneté – s’insinue dans mes pensées surfant sur la vague des boîtes et des sacs fourre-tout de dernière minute qui virevoltent de main à main dans la chaîne des déménageurs volontaires. Ma pensée vagabonde,  délire structural. Ce sont toujours les mêmes cartons, les mêmes boîtes qu’on déménage : mêmes contenus, mêmes contenants, mêmes feutres, mêmes signalements, mêmes traces laissées derrière soi, mêmes promesses pour de nouveaux lieux. Même.

Lire  : Les choses, de Georges Perec et Le système des objets de Jean Baudrillard

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On ne fait pas ses cartons dans La recherche, on fait ses malles. Pour Combray, Balbec, Paris.

On déménage dans le chagrin, le mouvement lesté de nostalgie :

Le pépiement matinal des oiseaux semblait insipide à Françoise. Chaque parole des « bonnes » la faisait sursauter ; incommodée par tous leurs pas, elle s’interrogeait sur eux ; c’est que nous avions déménagé. Certes les domestiques ne remuaient pas moins, dans le « sixième » de notre ancienne demeure ; mais elle les connaissait ; elle avait fait de leurs allées et venues des choses amicales. Maintenant elle portait au silence même une attention douloureuse. Et comme notre nouveau quartier paraissait aussi calme que le boulevard sur lequel nous avions donné jusque-là était bruyant, la chanson (distincte de loin, quand elle est faible, comme un motif d’orchestre) d’un homme qui passait, faisait venir des larmes aux yeux de Françoise en exil. Aussi, si je m’étais moqué d’elle qui, navrée d’avoir eu à quitter un immeuble où l’on était « si bien estimé, de partout » et où elle avait fait ses malles en pleurant, selon les rites de Combray, et en déclarant supérieure à toutes les maisons possibles celle qui avait été la nôtre, en revanche, moi qui assimilais aussi difficilement les nouvelles choses que j’abandonnais aisément les anciennes, je me rapprochai de notre vieille servante quand je vis que l’installation dans une maison où elle n’avait pas reçu du concierge qui ne nous connaissait pas encore les marques de considération nécessaires à sa bonne nutrition morale, l’avait plongée dans un état voisin du dépérissement.

On fait ses malles, un peu lâche, quittant l’autre, en lui laissant le meilleur de soi-même

Lettre d’Albertine  :

Pardonnez-moi de ne pas avoir osé vous dire de vive voix les quelques mots qui vont suivre, mais je suis si lâche, j’ai toujours eu si peur devant vous, que, même en me forçant, je n’ai pas eu le courage de le faire. Voici ce que j’aurais dû vous dire. Entre nous, la vie est devenue impossible, vous avez d’ailleurs vu par votre algarade de l’autre soir qu’il y avait quelque chose de changé dans nos rapports. Ce qui a pu s’arranger cette nuit-là deviendrait irréparable dans quelques jours. Il vaut donc mieux, puisque nous avons eu la chance de nous réconcilier, nous quitter bons amis. C’est pourquoi, mon chéri, je vous envoie ce mot, et je vous prie d’être assez bon pour me pardonner si je vous fais un peu de chagrin, en pensant à l’immense que j’aurai. Mon cher grand, je ne veux pas devenir votre ennemie, il me sera déjà assez dur de vous devenir peu à peu, et bien vite, indifférente ; aussi ma décision étant irrévocable, avant de vous faire remettre cette lettre par Françoise, je lui aurai demandé mes malles. Adieu, je vous laisse le meilleur de moi-même.

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On pourra aussi lire de Proust, dans Publie.net : Journées de lecture

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Oreille tendue :  on ne fait pas ses cartons quand on déménage au Québec, on s’escrime avec ses boîtes. :)

et vraiment ça déménage dans ces trois textes de Mahigan Lepage : La science des lichens, Vers l’Ouest et Carnet du Népal

Écrit dans le cadre du projet de médiation numérique Déménagez vos cartons des Bibliothèques publiques de Montréal, Rosemont, canicule 2011.



À propos de Luc Jodoin

Bibliothécaire
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