Température et incipit : L’aventure d’un employé d’Italo Calvino [82]

aventures calvino

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

ENRICO Gnei, un employé, avait une fois passé la nuit auprès d’une dame, et jolie. Lorsque, de bon matin, il sortit de chez elle, l’air, les couleurs d’un jour de printemps étaient là pour l’accueillir : limpides, vivifiants, neufs, et il avait l’impression de marcher en musique. p. 31

Calvino file la métaphore printanière quand, chez le barbier, Enrico pense à la nuit passée auprès d’une dame, et jolie. 

Y’a d’la joie. Une joie qu’Enrico Gnei aimerait bien partager avec son capilliculteur. En vain :

— Bonjour, monsieur ; asseyez-vous, monsieur…
La voix de tête rituelle fit à Gnei l’effet d’un clin d’œil.
— Allons-y pour la barbe, répondit-il, sceptique, condescendant, en se regardant dans la glace. La grande serviette une fois nouée autour du cou, son visage devenait un objet en soi ; quelques marques de fatigue, jusqu’alors estompées dans le mouvement de tout le corps, s’en trouvaient accusées. Visage banal, au demeurant : celui d’un voyageur débarqué du train au petit jour, d’un joueur qui a tenu toute la nuit les cartes. Rien ne révélait la nature de sa lassitude, observa-t-il avec plaisir, n’eût été une certaine expression détendue, indulgente, celle qu’on prend quand on a eu tout son content et qu’on peut voir venir.
« Blaireau, blaireau, semblaient dire les joues, sous la mousse tiède, nous avons souvenir de bien d’autres caresses ! » Et la peau d’ajouter : « Racle, rasoir, tu ne racleras pas ce que je sais ! »
Une conversation chargée de métaphores semblait s’être engagée entre lui et le coiffeur qui, au vrai, gardait le silence, manœuvrant ses outils avec componction. Un jeune coiffeur, taciturne par défaut d’imagination plutôt que par timidité ; car, quand il lui prit envie d’entamer la conversation, il ne trouva à dire que :
— Hein, cette année, déjà les beaux jours ! Le printemps…
La phrase tomba au milieu de ce dialogue imaginaire où Gnei était plongé ; du coup, le mot « printemps » se chargea de significations et de sous-entendus.
— Le printemps…, dit-il, laissant trainer un sourire d’expert sur ses lèvres savonneuses. Et l’entretien tourna court.
Gnei, pourtant, sentait le besoin de parler, de s’extérioriser, de prendre à témoin ce barbier qui ne disait rien. Il fut deux ou trois fois sur le point d’ouvrir la bouche, pendant que l’autre tenait son rasoir levé ; mais les mots se dérobaient et le rasoir revenait se poser sur la lèvre ou sur le menton. p. 34

Y’a d’la joie avec Maurice Chevalier à L’atelier-librairie Le livre voyageur de Bruno Lalonde. Pénétrez ici.

Italo Calvino, «L’aventure d’un employé» (nouvelle). Dans Aventures, Paris, Éditions du Seuil, 1964 pour la traduction française, c1958, 202 p.

A propos Luc Jodoin

Bibliothécaire
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