La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne […] Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici
Des mouches à merde! J’adore cette expression pour parler des gendarmes. En français québécois, on dit des bœufs. Ces grosses bêtes qui, une fois en uniforme, se transforment en mouches à marde. C’est ce qu’affirment les honnêtes gens.
Quand on est sortis de chez Brocq j’ai vu ma mère, debout devant sa maison, les deux mains sur les hanches, dans son tablier, qui regardait vers la route, en bas.
Nous on ne voyait rien.
Elle a appelé ma sœur : « Rentre dedans ! » Et Louise a lâché son grillage, s’en est revenu à la cuisine. Alors le chien s’est remis à brailler, avec un silence entre chacun de ses aboiements rauques.
Arrivés dans la cour on a regardé la route encore, et on a vu la voiture bleu foncé qui s’en venait par ici, avec cette manière qu’ils ont de rouler moins vite que les honnêtes gens.
« C’est pour nous, a dit ma mère. Faut bien que vous m’ameniez des misères encore…
— Des mouches à merde… j’ai répondu. Parce que les gendarmes on les aimait pas trop.
La petite voiture bleue a commencé de monter et a piqué droit sur notre maison, a tourné dans la cour ; on les attendait venir.
It’s about more than underwear. Source : Heather Mason sur son blogue 2Summers
Gens de la francophonie, sachez qu’au Québec, une bobette, c’est tout à la fois un caleçon, un slip, un string, un boxer ou une culotte (elle peut être petite).
Sachez aussi qu’on enfile rarement une bobette. On porte des bobettes. La bobette, dans la vraie vie, est presque toujours au pluriel. Elle est aussi au pluriel dans le Robert dico en ligne.
Qu’en est-il dans la littérature québécoise?
J’ai demandé à EddY, qui souffre d’hypermnésie, d’illuster le tout. Sa réponse n’a pas tardé. La voici :
je ne suis rien quand je me réveille avec pu de bobettes […] Marie-Andrée Gill, «Frayer».
Babine en bobettes ne sut se retenir de rougir. Fred Pellerin, «Il faut prendre le taureau par le cornes».
je suis entre ses cuisses écartées et pas de bobettes. Sous sa jaquette fluffée comme de la barbe à papa, j’entre sous le premier chapiteau du cirque de ma vie. Francis Ouellette, «Mélasse de fantaisie».
— Ouin pis? Ton père, il a ben dormi en bobettes su’l futon… Kev Lambert, «Les sentiers de neige».
Senez qui se chie dessus, des bobettes de comptable trempées de marde visqueuse, Jacot qui se torche, les mains de Jacques souillées de matières fécales, monsieur Senez qui frotte ses bobettes, jack_007 le cul à l’air en train de s’acheter des sous-vêtements neufs sur Internet. Akim Gagnon, «La dèche».
Elle me laisse entrer avec la neige folle en bobettes en dessous de ta catalogne. Marie-Andrée Gill, «Chauffer le dehors».
Il ne portait que son chandail et des bobettes ; il aimait bien se balader à moitié habillé. Heather O’Neill, «La ballade de Baby suivi de Sagesse de l’absurde».
Ses pantalons pendaient parce qu’il n’avait pas de ceinture, et on pouvait voir ses bobettes. Heather O’Neill, «Mademoiselle Samedi soir».
…Monti, fin de partie, en était là dans ses réflexions et ses Notre Père devant son but, quand il avait vu le coach adverse pratiquement remonter de toutes ses forces les bobettes dans la craque à son monstre. Christophe Bernard, »La bête creuse».
…au début, je n’étais totalement moi-même qu’avec lui, à jouer et à blablater des heures en bobettes dans un lit. Catherine Dorion, «Les luttes fécondes»
…Il a sautillé vers la salle de bain, quand Matthew a ouvert, le temps de se mettre des bobettes. La disgrâce. Tout est dégueulasse, ici, mais c’est l’odeur qui frappe en premier. Le corridor était déjà passablement désagréable : chien mouillé, vieille clope, tapis moisi. Jean-Philippe Baril Guérard, «Manuel de la vie sauvage».
Ou peut-être lui ai-je simplement montré mes bobettes de maternité grisâtres et distendues une fois de trop ? Caroline Allard, «Chronique d’une mère indigne 2».
Il a tiré sur ses jeans mous et sur l’élastique de ses bobettes en même temps. Paul Serge Forest, «Porter le masque».
Toujours en bobettes. Comme la fois où il checkait des vidéos pour se percer l’ongle. Encore en bobettes. Il me semble que c’est encore plus geek de regarder des séries devant l’écran d’ordi que de les regarder devant la télé. Julie Myre-Bisaillon, «Des régulnes et des hommes».
Le soir dans mon lit, j’ai réalisé en pensant à mon affaire que j’avais pas de bobettes qui fittaient avec. J’avais vu dans les films de cul de mon père cachés dans le plafond suspendu du sous-sol que ça prenait des bobettes pour aller avec. Des porte-jarretelles aussi, ça faisait bien. Les gars avaient vraiment l’air d’aimer ça. Geneviève Petersen, «La déesse des mouches à feu».
L’exception qui confirme la règle :
— T’as la face pleine de graines de chips. » Avec l’ourlet effiloché de sa robe, elle s’est fait une petite toilette rapide, révélant du coup sa bobette décolorée, son ventre translucide, zébré de veines bleues, et ses petites pointes sombres qui deviendraient un jour des seins, si tout se passait bien. Marie-Renée Lavoie, «Les chars meurent aussi».
P.-S. On retrouve aussi le «caleçon boxer» sur le site web de MadeMan.
«Mansack : Le confort est dans la poche», selon ce bazardeur de bobettes.
Ce jeu de mots est poche. Nul.
La «poche» entre les jambes du mâle québécois fera l’objet d’un autre billet.
Pour en savoir un peu plus sur la »graine» québécoise, suivez ce lien.
ॐॐॐ
Les références seront fournies sur demande. En attendant, bonne écoute. Manque un «s» à bobette.
Certains personnages des romans de Jean-Paul Dubois éprouvent une peur viscérale des dentistes, La stomatophobie, disent les bollé·es. Cette phobie, je ne la connais pas : j’adore ma dentiste. On cause littérature cependant que j’ai la bouche gelée et qu’elle me fait une profonde excavation dentaire. Lors de ma dernière visite, elle m’a entretenu de ses dernières lectures : Les Frères Karamazov et Une brève histoire de l’espoir de Mathieu Bélisle. J’ai pour ma part tenté de lui dire tout le bien que je pensais du roman d’Isabelle Lapointe : Épinette.
***
Soit le texte suivant tiré du roman Épinette que j’ai lu dans le métro en me rendant à sa clinique de médecine dentaire :
Lundi matin, je n’ai pas reçu de coups de pied. Ni de coups de poing. Je n’existais plus. Tous les Jerry et les Larry m’avaient oubliée. J’étais effacée. Mon souhait était exaucé. Les élèves amoncelés en troupeau devant l’école n’en avaient que pour Philémon le poulamon. Ou plutôt le poulamon de Philémon. Un petit poulamon d’un garçon sans caleçon. Une divine apparition sur la porte principale du bâtiment. Un portrait réussi. Tombé du ciel. Gratté dans de la peinture verte. Avec des griffes possiblement. Comme si le démon en personne était passé par là.
Un chœur de voix d’enfants s’est élevé dans les cieux. Une polyphonie angélique portée par des chérubins à cornes pointues : « Philémon, tite graine. Philémon, tite graine. Philémon, tite graine… » Je me suis mise à chanter plus fort que les autres. « Philémon, tite graine. Philémon, tite graine. Philémon, tite graine… » Une odeur de soufre et de bois brûlé planait tout autour de moi.
Une graine? En français québécois, il peut s’agir d’une partie de l‘appareil dit reproducteur masculin : le pénis. Synonymes : une pissette, une bizoune, une zouzoune, une queue, un bat, une quéquette, un opinel, un pion, un monstre et j’en passe. J’ajoute poulamon dans mon dico, le poulamon de Philémon.
Le mâle moyen n’aime pas qu’on le traite de tite graine : c’est pour lui une honte absolue.
Veuillez aussi noter qu’en québécois scander « Philémon, tite graine. Philémon, tite graine. Philémon, tite graine… » à un jeune garçon à qui, de surcroît, on a d’abord arraché les bobettes (le caleçon) c’est de l’intimidation, du harcèlement et de la tyrannie. En un mot, du bullying!
***
Faque, en sortant de chez ma dentiste, je me suis dirigé dare dare à la bibliothèque Marc-Favreau pour emprunter la brève histoire de l’espoir du sieur Bélisle. Manque de pot, aucune exemplaire n’était disponible.
M’extrayant de la bibliothèque, que vois-je tout devant ? :
Mais qu’était-ce, au juste ? Un sex-shop ? Un centre de jardinage ? Un café ? J’avoue être un peu coqueloeil. Intrigué, je me suis approché et j’ai franchi la porte : il s’agissait d’un café-dépanneur. La personne derrière le comptoir qui m’a servi un café m’a prévenu que l’endroit allait bientôt fermer, mais qu’une autre succursale m’attendait rue Sainte-Catherine :
Dans le métro, en rentrant, j’ai vérifié mes messages. L’un d’eux provenait de BAnQ :
Bonjour, Votre réservation est maintenant disponible. Voici le lien pour revenir à votre compte lecteur et récupérer votre prêt: « Une brève histoire de l’espoir ».
Ça ne s’invente pas.
***
Avant d’aller me coucher, j’ai voulu en savoir plus sur les propriétaires de p’tite graine. J’ai été servi : ils ont une page Facebook. Appréciez le feuilleté discursif un tantinet coquin de leur page couverture :
Mon pays, je l’invente et je l’enferme dans les romans comme dans une boule de verre que je pourrais remuer et il y aurait le vent et il y aurait la neige et des jours d’été où l’air serait si chaud qu’on ne pourrait rien faire. Écrire n’est peut-être rien d’autre que la tentative désespérée de rentrer chez moi, dans un pays dont j’aurais chaque jour à réapprendre la langue. Il faut imaginer qu’à Babel nous vivons heureux.
Après une visite épique chez ma dentiste, un mardi, je me suis pointé à la Fondation Phi. l’art de demain. Merde! Ouvert seulement du mercredi au dimanche. J’ai pu pousser la porte, accueilli par le silence, l’odeur de bois ciré et une réceptionniste désolée par ma déconvenue.
En sortant, le Vieux-Montréal était là. J’ai traîné mes pas sur les pavés de la rue Saint-Paul, entre les galeries d’art et les boutiques de souvenirs qui vendent des cartes postales de la ville qu’on n’envoie jamais. J’ai croisé la rue Brennan, la Source de Jaume Plensa, ce géant cherchant à absorber le ciel avec ses lettres. Je me suis arrêté devant La Pointe-à-Callière, ce musée planté sur les ruines du premier Montréal.
Le Vieux-Port était là, calme, presque endormi. Les terrasses, vides, attendaient en vain les touristes et les Québécois de plus en plus frileux. J’ai longé le fleuve, au loin.
Puis la place Jacques-Cartier. J’ai choisi un bistrot au hasard, commandé un Chardonnay, 17 $ avant taxes et pourboire. Le vin était frais, un peu trop acide.
J’ai pensé à Madrid, à ses jours ensoleillés, à ses terrasses où on s’arrête pour siroter una caña de cerveza, juste pour le plaisir de ne rien faire.
Je me suis retenu. J’aurais pu monter dans La Grande Roue, me balancer au-dessus de la ville. Mais non. J’ai préféré rester les pieds sur terre, à regarder le Monde tourner en rond.
La littérature comme rempart contre le repli identitaire et le conservatisme ambiant, un plaidoyer pour la diversité culturelle et linguistique. Leïla Slimani se méfie de l’exaltation nationale.
Un livre qui prend le contre-pied de certaines thèses défendues par Alain Finkielkraut, ce maître à penser de Mathieu Bock-Côté, chroniqueur dont les certitudes font tant de bruit. Pour Slimani, « la littérature accompagne nos doutes, elle les nourrit et nous apprend à nous méfier des certitudes qui isolent et enferment. »
J’ai aussi entamé Y’a d’la joie. Rabagliatti y porte un regard bien noir sur notre époque, et on le comprend aisément.
Pour me changer les idées, je suis retourné au Jardin botanique, où les tulipes sont en pleine floraison.
Certains magnolias tiennent bon. Le Jardin Leslie Peacock, lui, est désolant, mais en m’y rendant, j’ai pu observer une renarde et ses renardeaux qui tourbillonnaient autour de leur terrier. Les photos sont ratées. La faute à mon talent de photographe ou à leur agilité? Les deux, sans doute.
ॐॐॐ
Pour connaître le contexte d’acquisition du dernier Rabagliati : voir ici.
Je n’allais pas rater Le Festival BD de Montréal. Il y avait un monde fou. Et au centre de toute cette agitation, trônait Michel Rabagliati, star absolue du jour. Une bonne cinquantaine de fans finis patientaient au kiosque de La Pastèque, tandis que l’auteur, avec la précision d’un chirurgien, s’acharnait à dessiner la tronche de Paul sur chaque exemplaire acquis. J’ai poursuivi ma route.
J’ai filé plus bas sur Saint-Denis, où la Librairie du Square m’a sauvé la mise.
Ensuite, direction le Bistrot à Jojo pour siffler un canon et feuilleter l’album. Et là, en zieutant les images de Y a d’la joie, une pensée m’a traversé l’esprit : soit cet album est le fruit d’une crise existentielle profonde. soit Rabagliati a simplement gardé son sens de l’humour.
Commentaire publié sur Facebook, le 9 mai 2019. Je le reproduis ici à l’identique, avec les fôtes, pour mémoire.
À la demande générale et en vrac. [L’humanité en péril] est une étude, il me semble, exhaustive sur l’état de délabrement de notre environnement : sur terre, dans les airs et dans l’eau. Grands coups de pieds au cul aux prophètes de la croissance à tout prix. C’est traité avec humour. Des solutions? La plupart déjà connues, mais il est bon de les rappeler. Repenser le modèle de l’agriculture et de l’élevage (le plus grand pollueur); favoriser l’essor de l’agriculture et de l’élevage biologique; diminuer notre consommation de viande et aussi de poisson (le mercure); boycotter les bois tropicaux endémiques et l’huile de palme; acheter certifié vert et local; réduire notre consommation d’eau (pas nécessaire d’arroser les entrées de garage); boycotter le plastique; laisser vivre un peu plus longtemps nos bidules électroniques (télé, téléphone, tablettes, etc), prendre le train plutôt que l’avion [Oups!]. Faire circuler l’information. Courage!
ॐॐॐ
9 mai 2026
Sept ans plus tard, il n’y a pas d’amélioration sensible sur le plan environnemental. Mots-clefs : Fonderie Horne, émission de GES, dépendance aux énergies fossiles sur toute la planète, les grands projets de Mark Carney…
Note additionnelle :
«Du 25 juin au 15 août 2025, la Fonderie Horne vous invite à une visite touristique gratuite qui allie patrimoine, science et découvertes impressionnantes.» Site web de la Fonderie Horne.
La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici
Soit cet extrait avec des mouches dedans :
Plusieurs années plus tard. Un soir de juillet. Firmin ne reviendrait pas tout seul d’un de ses voyages de ramassage de fraises dans le bout de Québec. Il allait trimbaler, dans son petit panier, une madame fraisinette avec une belle binette. Il allait rentrer au loyer avec elle pis des bouteilles de dry gin. Ils allaient tasser Pauline. La bonté même les laisserait dormir dans la chambre à coucher. Ils allaient fêter « toute la criss de nuit’ ». Elle ne dirait rien. Pas un mot. Mais la bonté allait rencontrer ses limites. Elle ramasserait tout pendant que les autres seraient en train de dormir, soûls morts. Ses bibelots, son linge pas beau, ses jetons de bingo pis sa vieille radio, elle allait tout mettre dans des boîtes, des boîtes accumulées, année après année. Au cas où. Elle retontirait à nouveau chez nous. Pour se déposer quelques jours. On allait rire. On se rappellerait le dessin, les tours de magie et mes yeux qui faisaient semblant de dormir… Sa voix résonnerait fort à nouveau.
Elle aurait un numéro de téléphone. Pour louer un HLM. À elle. À elle toute seule. Il n’y en aurait plus, de Firmin. Ce serait enfin fini. Pour de bon. Et sa bonté, elle la garderait pour elle. Ça la rendrait belle. Avec les grosses mouches sur son menton.
Ces mouches sur son menton ne correspondent pas à des spécimens de diptères (ordre des insectes à deux ailes). Elles ne sont pas non plus des mouches de beauté qui étaient en vogue aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il s’agit en réalité de nævus pileux ou grains de beauté velus.
Pour passer le temps, j’ai pris un bout de papier qui traînait sur la table. Et un stylo. J’ai commencé à tracer des affaires : un gros rond, deux plus petits ronds dans l’gros rond. Des grosses lunettes laittes. Un nez. Un maudit gros. J’ai ajouté trois grosses mouches poilues.
ॐॐॐ
Au Québec, une tache, c’est ce genre de personne collante, fatigante, dont on ne se défait jamais. Mouche à marde ? Presque pareil.
Et des taches à marde ? Belle expression. Encore plus gommeux. L’enfer sur terre !
« C’est pas personne qui m’a fait ça. J’suis tombée dins marches. Laissez-moé tranquille. Allez-vous-en chez vous. Vous êtes tout le temps après moé. Allez-vous-en, maudites taches à marde. » Je voulais rentrer seule, et vite. Je voulais me rendre à la maison avant d’être aperçue, même de loin, par quelqu’un de la parenté. Avec la poque que j’avais sur la tête, j’en avais pour des heures à me justifier. Pôpaul a lancé un « C’est beau d’abord. S’en va. Maudit.»