Incipit météo [155] avec des mouches dedans [54] : Douchetchka de Tchékhov

dame au petit chien tchekhov

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Sache, cher lecteur, que Tchékhov était un  véritable écrivain.

«Dans son Journal, Tolstoï n’hésite pas à mettre l’héroïne [Doutchetchka : Olga Plemiannikova] parmi les principaux types humains, à côté de Don Quichotte, Horatio et Sancho Pança.» Roger Grenier.

Olga constitue, en somme, un original personnage de fiction. Elle finit par s’approprier et défendre les idées des hommes qu’elle a aimés tout au long de sa vie : un impresario de théâtre, un marchand de bois, puis un vétérinaire. Des êtres aux idées dissemblables.  Olga est, en ce sens, une figure singulière et d’une ampleur presque démesurée qui sied bien à la fiction et à la typologie tolstoïenne. Comme Quichotte, qui puisait sa réalité dans les récits chevaleresques, ou comme Emma Bovary, dont les rêves s’inspiraient des récits romantiques, Olga incarne, à sa façon, cette tendance à penser hors de soi, à se construire à travers le récit des autres.

L’incipit avec les mouches dedans :

Olga Plemiannikova, fille d’un assesseur de collège en retraite, rêvait, assise sur le perron de sa maison. Il faisait une chaleur torride, les mouches vous harcelaient et il était si agréable de penser que le soir serait bientôt là. À l’est s’amoncelaient des nuages noirs chargés de pluie et, par moments, il en arrivait un souffle humide.

Au milieu de la cour se tenait Koukine, imprésario et propriétaire du parc d’attractions « Tivoli », qui habitait le pavillon de la cour ; il regardait le ciel.

« Ça recommence, disait-il avec désespoir. Il va encore pleuvoir! Tous les jours, il pleut. C’est comme un fait exprès! Je n’ai plus qu’à aller me pendre. C’est la ruine! C’est tous les jours des pertes énormes!»

Un récit elliptique :

Une nouvelle brève, d’une quinzaine de pages dans l’édition Folio. Toute la vie d’Olga Plemiannikova s’y déploie : ses deux mariages, les deux deuils qui les suivent, puis sa relation avec un vétérinaire qui partira à la guerre et ne reviendra que des années plus tard. Chemin faisant, on voit poindre les marques inéluctables de sa vieillesse.

Un extrait illustrant sa façon d’accélérer le récit :

Mais, un hiver, à l’entrepôt, Poustovalov, qui venait de boire un thé bouillant, sortit sans bonnet pour expédier du bois, prit froid et tomba malade. Il fut soigné par les meilleurs médecins, mais le mal eut le dessus et il mourut au bout de quatre mois. Et Olga se trouva à nouveau veuve.

Santé Canada recommande de toujours porter son bonnet à l’extérieur par temps froid.

Un zeugme? Dans la quatrième de couverture :

Voici des nouvelles sur le «royaume des femmes». Ainsi, la Dame au petit chien promène son ennui et son chien sur la digue d’une station de la mer Noire.

Lecture recommandée par mon pote Jacques Therrien, professeur émérite à la retraite. Collège Marie-Victorin. Département de Lettres, programme Arts et lettres, option média.

***

Anton Tchékhov, Douchetchka dans La dame au petit chien et autres nouvelles. Préface de Roger Grenier. Traductions de Madeleine Durand et Édouard Parayre revues par Lily Denis. Gallimard, Folio classique, 1999. [édition numérique].

 

À propos de Luc Jodoin

Effleure la surface des choses. Intérêt pour la littérature, la langue, les arts visuels, la sociologie et les enjeux sociaux. Tendance woke. Préfère Madrid à Barcelone.
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