Infimes variations météorologiques avec mouches intégrées » [146] et [51]

Oreille absolue

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

Autour du bourg il y a la nuit. Au centre, la mairie. Un bâtiment modeste aux justes proportions, dont les fenêtres découpent des carrés orange dans la nuit indigo. Quelques décorations de Noël, loupiotes entrelacées dans les branches des micocouliers, oursons translucides éclairés de l’intérieur et lutins au bonnet rouge clignotant, ponctuent l’obscurité. Un chien aboie, puis deux. Un troisième répond. Et le silence se referme sur eux. La température baisse d’un degré. On passe sous zéro. L’herbe des talus s’enrobe de givre, les brins se raidissent en émettant de minuscules craquements. Les insectes enterrés perçoivent le carillon des tiges que le gel fige au dessus d’eux.

Les quatre chapitres suivants, que j’ai placés en annexe, présentent à peu près le même incipit météorologique. Il faut bien tendre l’oreille pour saisir les différences entre chacun d’eux. Le lecteur lambda n’y verra que du feu, car il a tendance à surfer sur les passages où se trouvent des descriptions météorologiques. Elmore Leonore n’aurait pas tout à fait tort quant à l’utilisation des incipit météo.

J’y ai vu un entraînant motif, un refrain, pour ce récit qui se veut une variation musicale.

Quatre incipit reprennent également, comme un motif récurrent, la présence de mouches insensibles au froid.

Le livre regorge de répétitions.

Au début de chacun des cinq chapitres, trois personnages, toujours différents et jamais revus par la suite, frôlent la mort sans jamais y sombrer.

La trame musicale de ce récit intègre aussi une légère variation sur même le thème du chat Valentin. Le passage revient quasi à l’identique à 6 reprises : le premier au présent et les 5 autres à l’imparfait.

Valentin, le chat que la rêveuse secrétaire de mairie Mariette Legarni a baptisé ainsi pour se porter chance en amour, mord bravement la patte qu’il s’est coincée dans un piège à renard et dont il faudra bien qu’il s’ampute, avec patience, sans dégoût, buvant à mesure le sang qui s’en écoule et n’établissant pas de lien entre la douleur qui le fait trembler d’un bout à l’autre de l’échine et les coups de dents qu’il inflige à sa chair.

Valentin, le chat que la rêveuse secrétaire de mairie Mariette Legarni avait baptisé ainsi pour se porter chance en amour, mordait bravement la patte qu’il s’était coincée dans un piège à renard et dont il faudrait bien qu’il s’ampute, avec patience, sans dégoût, buvant à mesure le sang qui s’en écoulait et n’établissant pas de lien entre la douleur qui le faisait trembler d’un bout à l’autre de l’échine et les coups de dents qu’il infligeait à sa chair.

Sur le thème de la croissance de la lune. Le passage revient quasi à l’identique à 5 reprises : le premier au présent et les 4 autres à l’imparfait.

La lune ne décroît pas », dit Dodelin le fossoyeur à Taffanel le terrassier. Et Taffanel répond : « Non, elle décroît pas, elle croît. En tout cas, qu’est-ce qu’elle est grosse.»

« La lune ne décroît pas », disait Dodelin le fossoyeur à Taffanel le terrassier. Et Taffanel répondait : « Non, elle décroît pas, elle croît. En tout cas, qu’est-ce qu’elle est grosse. »

ॐॐॐ

Aucune surprise : elle tend l’oreille.

Annexe

Chapitre 2

C’est un hiver où rien ni personne ne doit mourir. Les rosiers continuent de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumées qu’en été, aux pétales décolorés presque transparents. Les framboisiers laissent pendre leurs petits visages rouges, comme honteux, sous les feuilles recourbées. Les oiseaux poussent leurs cris vigoureux au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres ou les chats. Les mouches, gorgées de la canicule passée, poursuivent leur vol paresseux, insensibles au froid qui crispe pourtant la rosée du matin. (88 mots)

Chapitre 3

C’est un hiver où rien ni personne ne doit mourir. Les rosiers continuent de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumées qu’en été, aux pétales décolorés presque transparents. Les framboisiers laissent pendre leurs petits visages rouges, comme honteux, sous les feuilles recourbées. Les oiseaux poussent leurs cris vigoureux au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres ou les chats. Les mouches, gorgées de la canicule passée, poursuivent leur vol paresseux, insensibles au froid qui crispe pourtant la rosée du matin. (88 mots)

Chapitre 4

C’était un hiver lumineux et sec où rien ne semblait vouloir mourir. Les rosiers continuaient de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumées qu’en été, aux pétales décolorés presque transparents. Les framboisiers laissaient pendre à leurs sommets recourbés d’étranges têtes rouges qui paraissaient presque honteuses lorsque le dernier éclat du soleil allait les dénicher sous les feuilles. Les oiseaux lançaient leurs cris au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres. Les mouches, gorgées de la canicule passée, poursuivaient leur vol, insensibles au froid qui crispait pourtant la rosée du matin. (98 mots)

Chapitre 5

C’était un hiver lumineux et sec où rien ne semblait vouloir mourir. Les rosiers continuaient de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumées qu’en été, aux pétales décolorés presque transparents. Les framboisiers laissaient pendre à leurs sommets recourbés d’étranges têtes rouges qui paraissaient confuses lorsque le dernier éclat du soleil allait les dénicher sous les feuilles. Les oiseaux lançaient leurs cris au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres. Les mouches, gorgées de la canicule passée, poursuivaient leur vol, insensibles au froid qui crispait pourtant la rosée du matin. (97 mots)

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Agnès Desarthe,  L’oreille absolue, Éditions de l’Olivier, 2025, 144 p.

À propos de Luc Jodoin

Effleure la surface des choses. Intérêt pour la littérature, la langue, les arts visuels, la sociologie et les enjeux sociaux. Tendance woke. Préfère Madrid à Barcelone.
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