Monsieur livre : Henri Tranquille – lecture du jour

tranquille

Lecture du jour. Monsieur Livre : Henri Tranquille, de Yves Gauthier. Je note :

«Futur libraire né en 1916 entre deux bibliothèques… ou plutôt entre les dates de fondation de deux bibliothèques… La Bibliothèque Saint-Sulpice en 1915, la Bibliothèque municipale en 1917. Et le 29 avril 2005, à 88 ans et demi, Henri Tranquille est l’un des 800 invités à la cérémonie d’inauguration de la Grande Bibliothèque. C’est sa première sortie depuis son hospitalisation à la suite d’une chute qui a provoqué une commotion cérébrale. Lors de la réception, il reçoit les hommages spontanés d’un grand nombre de personnes, tant du milieu politique que de la scène littéraire, et toutes lui accordent, grâce au goût de la lecture qu’il a donné à des milliers de clients pendant 38 ans, une certaine lointaine paternité avec cette Grande Bibliothèque. L’apothéose est le geste théâtral de notre chantre national Gilles Vigneault qui se jette à genoux, les bras en croix, aux pieds de l’ex-libraire!» p. 211

Yves Gauthier, Monsieur livre : Henri Tranquille, Montréal, Septentrion, 2005, 273 p.

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Gaie lecture du Journal de Paul Claudel : 1928-1929

Claudel_Journal - 1904-1932

Je suis allé piocher dans le Journal de Paul Claudel  – 1928 et 1929 – suite à une publication de l’excellent libraire Bruno Lalonde de l’Atelier-Librairie Le livre voyageur.

Je note des perles tirées du Journal du maître-nageur :

Fervent religieux : « Chaque matin à la messe de 7 h. cette grande jeune fille en chapeau noir et qui ne communie jamais. »31 janvier 1928, p. 799

Signes avant-coureurs de la crise de 29: « Pluie et froid tout ce mois de juin. Le 24. Stabilisation de la monnaie française au change de 3 cents 93 pour un franc (4 sous). Banqueroute des 4 cinquièmes. », 24 juin 1928, p. 818

L’amour : « Au printemps et l’été en Amérique on voit à certains endroits des files d’autos, remplies de couples amoureux. Ce qu’il y a de curieux c’est qu’ils s’amassent tous au même endroit pour faire l’amour. C’est comme la pariade des insectes. », 24 juin 1928, p. 819

Littérature 1) : « La difficulté avec les romans anglais est d’arriver à la page 175, ensuite tout va bien. », 26 octobre 1928, p. 835

Froid observateur : « Mardi – Temps sombre, pluie. On lynche et brûle un nègre dans le Miss[ouri]. »,  1er janvier 1929, p. 845.

Littérature 2) : « Proust dépeint des actions au ralenti, c[‘est]-à-d[ire] littéralement décomposées, par conséquent faussées. », 26 mars 1928, p. 852.

Proustien? : « Une silencieuse expansion des cloches.», 24 juin 1928, p. 818

Littérature 3) : « Inexprimable galimatias et nullité des écrivains Irlandais modernes, tous plus nuls et plus vains les uns q[ue] les autres : Yeats, A[rthur] S[Symons], Joyce, Moore. Tous des apostats naturellement. Comment peut-on écrire pareilles idioties ? », 2 novembre 1929, p. 888.

« Forma mentis eterna » [La figure de l’âme est éternelle], (Tacite), février 1928, p 801.

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Température et incipit : bilan provisoire (50)

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

cinquante

 

Interruption temporaire de mes méditations dominicales sur la température dans les incipit des œuvres littéraires.

Bilan :

 

Mes cinq préférés :

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Le livre de poche, Gallimard, c1932, 1952, 496 p.

Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons ! » Je rentre avec lui. Voilà. « Cette terrasse, qu’il commence, c’est pour les œufs à la coque ! Viens par ici ! » Alors, on remarque encore qu’il n’y avait personne dans les rues, à cause de la chaleur ; pas de voitures, rien. Quand il fait très froid, non plus, il n’y a personne dans les rues ; c’est lui, même que je m’en souviens, qui m’avait dit à ce propos : « Les gens de Paris ont l’air toujours d’être occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir ; la preuve, c’est que, lorsqu’il ne fait pas bon à se promener, trop froid ou trop chaud, on ne les voit plus ; ils sont tous dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C’est ainsi ! Siècle de vitesse ! qu’ils disent. Où ça ? Grands changements ! qu’ils racontent. Comment ça ? Rien n’est changé en vérité. Ils continuent à s’admirer et c’est tout. Et ça n’est pas nouveau non plus. Des mots, et encore pas beaucoup, même parmi les mots, qui sont changés ! Deux ou trois par-ci, par-là, des petits… » Bien fiers alors d’avoir fait sonner ces vérités utiles, on est demeurés là assis, ravis, à regarder les dames du café. p. 13

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Virée à Madrid

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Je m’emmerdais un tantinet, faque (du coup) j’ai téléchargé la carte de Madrid sur l’application Google Trips. Dans la foulée, j’ai fait ce qu’il fallait pour y être, à Madrid, à la fin mai. Juste pour voir un Vélasquez et aller saluer ce bon vieux Cervantès. Ça devrait me distraire.

Illustration :

Tableau representant la famille de Philippe IV (1605-1665), a gauche autoportrait de l’artiste devant son chevalet. Peinture de de Diego Rodriguez de Silva y Velazquez dit Diego Velasquez (1599-1660) 1656 Huile sur toile, 318 x 276 cm Museo del Prado, Madrid  Las Meninas (les menines : dames d’honneur).

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Température et incipit : Le bonhomme de neige de Jo Nesbø (49)

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

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C’était le jour où la neige arriva. Il était onze heures du matin lorsque d’énormes flocons jaillirent sans prévenir d’un ciel incolore et s’abattirent sur les champs, les jardins et les pelouses du Romerike, à la manière d’une armada du lointain espace. À deux heures, les chasse-neige étaient à pied d’œuvre à Lillestrøm, et à deux heures et demie, tandis que Sara Kvinesland roulait lentement, précautionneusement, au volant de sa Toyota Corolla SR5, entre les villas de Kolloveien, la neige de novembre s’étendait tel un édredon sur le paysage ondoyant. p. 11

Sûrement pas la plus belle pièce de ma collection d’incipit météorologique. Un peu fort de métaphore : les flocons [qui jaillissent sans prévenir] à la manière d’une armada du lointain espace; la neige [s’étendant] tel un édredon sur le paysage ondoyant. Probable que l’amateur de polar ne pinaille pas sur ce genre de détail et surfe sur le texte du récit pour aller au cœur de l’action.

La trame comme telle. La découverte du tueur en série est prévisible dès la moitié de ce très long récit. Il ne nous reste plus qu’à apprécier les stratégies narratives de l’auteur, les entourloupettes mise en place pour égarer le lecteur. Un beau jeu, malgré tout.

__________

En prime, dans Police, chapitre 1, l’auteur remet ça avec un incipit sur le temps qu’il fait.  Je ne l’ai pas lu encore. Le lirai-je? L’Oreille tendue en a dit beaucoup de bien : .

Cela avait été un longue et chaude journée de septembre avec cette ombre qui transforme le fjord d’Oslo en vif-argent et fait rougeoyer les collines qui viennent d’afficher leurs premiers soupçons d’automne. p. 11

Références :

Jo Nesbø,  le Bonhomme de neige. traduction d’Alex Fouillet, Paris, Gallimard, coll. «Série noire»,  2008 (2007), 524 p.

Jo Nesbø,  Police, traduction d’Alain Gnaedig, Paris, Gallimard, coll. «Série noire»,  2014 (2013), 594 p.

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Deux sœurs : fragments de clichés amoureux

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Tragédie.

Mathilde éprouve un amour fou pour son conjoint Étienne. Problèmes en vue. L’amour de jeunesse d’Étienne  – Iris – revient dans le décor après un séjour de cinq ans en Australie. Étienne va craquer, quitter Mathilde pour la belle fugitive. Mathilde va craquer elle-aussi : mélancolie, dénis, ressentiments, rêves perdus, jalousie, sentiment d’abandon, hallucination, dissociation. La dépression. L’abîme. Un passé douloureux à la clef qui n’aide pas les cœurs bafoués : son père et sa mère sont morts alors qu’elle avait 14 ans. Une figure classique dans ce genre de roman.

Arrêt de travail forcé. Forcée aussi de laisser son appartement. Elle ira vivre chez sa sœur Agathe et son tendre époux – Frédéric – dans le but de se refaire une beauté mentale. La belle affaire! Mathilde le trouve plutôt charmant le beau-frère, un peu assommant le bonheur de sa sœur.

Vous êtes au milieu du roman, vous avez déjà votre petite idée de la fin tragique du récit.

Le style?  À vous de juger. Extraits :

Ils avaient passé deux semaines en Croatie, dont quelques jours sur une île déserte. Au cœur de  ce paradis, ils avaient évoqué l’idée de se marier bientôt. Étienne se disait prêt à avoir des enfants. Tout était si beau et si puissant; on aurait dit que quelque chose d’éternel s’annonçait. [OMG] p. 9 de 215 (édition numérique).

Elle lui avait lancé un sourire qu’elle espérait solaire, mais il avait si vite tourné la tête. p. 10.

Il n’avait pas remarqué les pétales roses sur la table. p. 11.

Elle se souvenait l’avoir étudié [L’éducation sentimentale de Flaubert] au lycée, et cela avait changé sa vie : elle ne pourrait vivre désormais qu’en compagnie de la littérature. Ainsi été née sa vocation. p. 15.

Au  cœur de la vie qui s’effondre, tout demeure immuable, dans un ballet non soumis aux tragédies de chacun. p. 24.

[…] mais cette mascarade générale la propulserait dans l’évidence que nous sommes, quoi qu’il arrive, irrémédiablement seuls. p. 24.

Mais son visage semblait un royaume autonome et inondé [elle pleure], frappé par un déluge impossible à maîtriser.  p. 26

Chapitre 16 en entier : Si seulement sa mère était encore vivante, elle aurait pu pleurer dans ses bras. p. 30.

Pendant toute l’après-midi, Mathilde avait repensé à cette expression nager dans le bonheur. Que se passe-t-il quand on atteint le rivage. p. 40. On atteindra aussi le rivage de la jalousie. p. 190.

Mathilde mit toute son énergie amoureuse à chasser cette mélancolie, et à transformer le présent en un royaume interdit aux fantômes du passé. p. 48. Sachez  que le royaume peut aussi être autonome et inondé (p. 26 ), impossible à gouverner (p. 81 ), infernal (p.  100) et aux repères abolis (p.  164 ).

Le cœur de l’autre est un royaume impossible à gouverner. p. 81

La souffrance condamne à la lucidité. p. 192. 

Il n’y a finalement que deux camps. Les vainqueurs et les vaincus. p. 196. 

Para servir.

J’ai aussi publié un billet sur la mécanique textuelle bâclée du roman Le mystère Henri Pick. C’est par

David Foenkinos, Deux soeurs, Paris, Gallimard, coll. «Blanche», 2019, 178 p. (215 pages dans mon édition numérique)

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Le mystère Henri Pick : sa mécanique

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[Édition remaniée d’une critique publiée en décembre 2016 sur le site du Club des irrésistibles des Bibliothèques de Montréal. Je la rapatrie dans mes terres question d’être en phase avec l’actualité culturelle. J’apprends que le roman a été adapté pour le cinéma. Je suis curieux de voir si l’intrigue y sera bien ficelée, car le livre avait d’importants problèmes de mécanique.]

Avis. Si l’envie vous prenait de vous farcir Le Mystère Henri Pick, ne lisez pas ce billet, car en scrutant la mécanique de ce récit, je divulgâche son dénouement.

La trame. Un mec, Gourvec, érige une bibliothèque de livres refusés par les éditeurs. Une idée chipée à Richard Brautigan. Belle occasion pour le narrateur d’aller fouiller dans le magma littéraire :  le premier manuscrit de La Recherche refusé par Gide et La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toolenotamment.

Il se trouve qu’une éditrice (Delphine) et son copain écrivain (Frédéric) ont eu vent de l’affaire et décident d’aller visiter cette bibliothèque à Crozon, dans le Finistère, pour voir ce dont il retourne.

Ils y dénicheront des trucs farfelus comme La Masturbation et les Sushis.
Ils y découvriront surtout un petit chef-d’œuvre : Les Dernières Heures d’une histoire d’amour. Histoire d’un couple qui se délite jumelée à la cruelle agonie de l’écrivain Pouchkine.

Histoire que l’on suppose écrite par un dénommé Henri Pick (défunt) qui a tenu une pizzeria à Crozon de nombreuses années. Le perspicace lecteur sait fort bien que le pizzaïolo ne peut pas être l’auteur de l’œuvre en question. Trop tôt dans le récit.

Delphine et Frédéric ne mettront pas longtemps à retrouver la trace de Madeleine Pick, la veuve de l’écrivain refusé et à la convaincre de publier l’œuvre en question, laquelle fera un tabac… même si le pauvre Pick n’a écrit de toute sa vie que des listes d’épicerie.

L’annonce, dans une note en bas de page, de l’arrivée prochaine du chroniqueur à la retraite Rouche qui va faire la preuve que cette publication relève de la supercherie a tout pour intriguer le lecteur.

Le chroniqueur « découvrira » que le véritable auteur du roman est le bibliothécaire Gourvec, lequel s’était vu refusé moult romans par l’éditeur Julliard. Mais non, le lecteur futé n’est pas dupe, on en est qu’au trois quarts du roman. Il y a une grosse anguille sous le caillou…

Épilogue. On découvre que c’est Frédéric l’auteur du roman en question. Lui et son éditrice ont eux-mêmes placé le « chef-d’œuvre » dans la bibliothèque des manuscrits refusés qu’ils font semblant de découvrir en prenant soin d’en attribuer la paternité à une personne morte. Coup monté par lui et sa belle pour mousser la vente d’un improbable livre.

Ça ne marche pas. L’incohérence règne. Il n’y a qu’à lire les extraits ci-dessous qui apparaissent au début du roman :

3e partie, chapitre 5 :
« Ils contemplèrent les lieux un long moment pour se familiariser avec l’idée que Pick avait rédigé son roman ici. Cela paraissait peu probable à Frédéric : “Ça n’a aucun charme, il fait chaud, c’est bruyant… tu l’imagines en train d’écrire ?” »

3e partie, chapitre 6 :
« Elle se mit à bombarder son fiancé de questions : “À ton avis, à quel moment écrivait-il ? Quel était son état d’esprit ? Pourquoi n’a-t-il jamais montré son livre ?” »

3e partie, chapitre 7 :
« Mais un détail paraissait incongru à Delphine : pourquoi y avait-il inscrit son nom ? À tout moment, quelqu’un pouvait le lire et faire le rapprochement. Il y avait une incohérence entre cette vie souterraine et le risque d’être ainsi repéré. »

L’écrivain et l’éditrice, lorsqu’ils sont seuls et qu’aucun témoin ne les observe, agissent et parlent « comme si » ils n’avaient pas fomenté la supercherie. Le perspicace lecteur est floué. À la lecture de ces extraits, il avait justement rejeté l’hypothèse qu’un de ces deux personnages soit l’auteur de l’opuscule.

Tricherie.

Et la cohérence, bordel !

Foenkinos, David. Le Mystère Henri Pick, Éditions Gallimard, 2016, 285 pages.

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Température et incipit : Que ma joie demeure de Jean Giono (48)

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

L’infosphère est pavée de bonnes citations. Jacques Charest.

C’était une nuit extraordinaire.

Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d’or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit.

Jourdan ne pouvait pas dormir. Il se tournait, il se retournait.

« Il fait un clair de toute beauté », se disait-il.

Il n’avait jamais vu ça.

Le ciel tremblait comme un ciel de métal. On ne savait pas de quoi puisque tout était immobile, même le plus petit pompon d’osier. Ça n’était pas le vent. C’était tout simplement le ciel qui descendait jusqu’à toucher la terre, racler les plaines, frapper les montagnes et faire sonner les corridors des forêts. Après, il remontait au fond des hauteurs. p. 9

Jean Giono, Que ma joie demeure, Paris, Bernard Grasset, Le livre de poche classique, 1968, c1935,  504 p., 17 cm. :)

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Température et incipit : Belle du Seigneur d’Albert Cohen (47)

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d’écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d’une victoire. À deux reprises, hier et avant-hier, il avait été lâche et il n’avait pas osé. Aujourd’hui, en ce premier jour de mai, il oserait et elle l’aimerait.

Dans la forêt aux éclats dispersés de soleil, immobile forêt d’antique effroi, il allait le long des enchevêtrements, beau et non moins noble que son ancêtre Aaron, frère de Moïse, allait, soudain riant et le plus fou des fils de l’homme, riant d’insigne jeunesse et amour, soudain arrachant une fleur et la mordant, soudain dansant, haut seigneur aux longues bottes, dansant et riant au soleil aveuglant entre les branches, avec grâce dansant, suivi des deux raisonnables bêtes, d’amour et de victoire dansant tandis que ses sujets et créatures de la forêt s’affairaient irresponsablement, mignons lézards vivant leur vie sous les ombrelles feuilletées des grands champignons, mouches dorées traçant des figures géométriques, araignées surgies des touffes de bruyère rose et surveillant des charançons aux trompes préhistoriques, fourmis se tâtant réciproquement et échangeant des signes de passe puis retournant à leurs solitaires activités, pics ambulants auscultant, crapauds esseulés clamant leur nostalgie, timides grillons tintant, criantes chouettes étrangement réveillées. p. 11

Illustration, note :

J’avais sauvé le livre avant d’éteindre l’incendie. Réflexe reptilien de bibliophile?

Référence :

Albert Cohen, Belle du Seigneur, Paris, Gallimard, 1968, 845 p.

L’édition numérique est disponible à BAnQ et à Bibliothèques de Montréal

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Température et incipit : Millénium blues de Faïza Guène (46)

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Une flopée de vieux y sont restés cet été-là. On n’avait jamais vu une chose pareille. Ils n’arrêtaient pas de dire que ce qu’on vivait était « sans précédent ». À la télévision, sur toutes les chaînes, on donnait l’alerte maximale. Des communiqués du ministère de la Santé nous demandaient de veiller sur « les plus fragiles d’entre nous ». Il nous fallait être attentifs et les hydrater : leur faire boire de la flotte, les mettre dans un bain tiède et vaporiser, encore et toujours, à coups de brumisateurs (qui se vendaient par millions). C’était la canicule. p. 11

 

Merci à Jacques Charest pour la recommandation de lecture.

Référence :

Faïza Guène, Millénium blues, Paris, Fayard, 2018, 232 p.

 

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