Les mouches dans le roman Épinette d’Isabelle Lapointe [55]

epinette

La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

Soit cet extrait avec des mouches dedans :

Plusieurs années plus tard. Un soir de juillet. Firmin ne reviendrait pas tout seul d’un de ses voyages de ramassage de fraises dans le bout de Québec. Il allait trimbaler, dans son petit panier, une madame fraisinette avec une belle binette. Il allait rentrer au loyer avec elle pis des bouteilles de dry gin. Ils allaient tasser Pauline. La bonté même les laisserait dormir dans la chambre à coucher. Ils allaient fêter « toute la criss de nuit’ ». Elle ne dirait rien. Pas un mot. Mais la bonté allait rencontrer ses limites. Elle ramasserait tout pendant que les autres seraient en train de dormir, soûls morts. Ses bibelots, son linge pas beau, ses jetons de bingo pis sa vieille radio, elle allait tout mettre dans des boîtes, des boîtes accumulées, année après année. Au cas où. Elle retontirait à nouveau chez nous. Pour se déposer quelques jours. On allait rire. On se rappellerait le dessin, les tours de magie et mes yeux qui faisaient semblant de dormir… Sa voix résonnerait fort à nouveau.
Elle aurait un numéro de téléphone. Pour louer un HLM. À elle. À elle toute seule. Il n’y en aurait plus, de Firmin. Ce serait enfin fini. Pour de bon. Et sa bonté, elle la garderait pour elle. Ça la rendrait belle. Avec les grosses mouches sur son menton.

Ces mouches sur son menton ne correspondent pas à des spécimens de diptères (ordre des insectes à deux ailes). Elles ne sont pas non plus des mouches de beauté qui étaient en vogue aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il s’agit en réalité de naevus pileux ou grains de beauté velus.

Pour passer le temps, j’ai pris un bout de papier qui traînait sur la table. Et un stylo. J’ai commencé à tracer des affaires : un gros rond, deux plus petits ronds dans l’gros rond. Des grosses lunettes laittes. Un nez. Un maudit gros. J’ai ajouté trois grosses mouches poilues.

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Au Québec, une tache, c’est ce genre de personne collante, fatigante, dont on ne se défait jamais. Mouche à marde ? Presque pareil.

Et des taches à marde ?  Belle expression. Encore plus gommeux. L’enfer sur terre !

« C’est pas personne qui m’a fait ça. J’suis tombée dins marches. Laissez-moé tranquille. Allez-vous-en chez vous. Vous êtes tout le temps après moé. Allez-vous-en, maudites taches à marde. » Je voulais rentrer seule, et vite. Je voulais me rendre à la maison avant d’être aperçue, même de loin, par quelqu’un de la parenté. Avec la poque que j’avais sur la tête, j’en avais pour des heures à me justifier. Pôpaul a lancé un « C’est beau d’abord. S’en va. Maudit.

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Un premier roman. Une véritable écrivaine.

Complément de lecture sur les mouches de beauté.

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Une lecture recommandée par JimG, traducteur émérite à la retraite.

Voir aussi sur Épinette : hockeyrimettes et zeugmes.

P.-S. 1. Pour les amateurs de hockey, l’attaquant Zachary Benson des Sabres de Buffalo est une forme virulente de mouche à marde.

P.-S. 2. Il existe aussi en poésie des biscuits à marde.

Para servir!

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Isabelle Lapointe, Épinette, La Mèche, 2025, 280 pages;

 

À propos de Luc Jodoin

Effleure la surface des choses. Intérêt pour la littérature, la langue, les arts visuels, la sociologie et les enjeux sociaux. Tendance woke. Préfère Madrid à Barcelone.
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