La thématique de la femme qui fuit en littérature

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Source : Le Bernin, Apollon et Daphné, Galerie Borghèse, Rome

 

Convergence des lectures.  La thématique de la femme qui fuit est présente dans des livres que j’ai lus lors des derniers mois :

Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit, Éditions Marchand de feuilles, 2015,  378 p.

Annie Perreault, La femme de Valence, Alto, 2018, 211 p.

Colson Whitehead, Underground Railroad, Albin-Michel, 2017 (édition numérique)

Paul Auster, 4 3 2 1 , Actes Sud, traduit par Gérard Meudal, 2018, (édition numérique)

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Température et incipit : 4 3 2 1 de Paul Auster (20)

4321 Paul Auster

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

« Selon la légende familiale, le grand-père de Ferguson serait parti à pied de sa ville natale de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, il aurait fait route vers l’ouest jusqu’à Hambourg en passant par Varsovie et Berlin et il aurait acheté un billet sur un bateau baptisé l’Impératrice de Chine qui traversa l’Atlantique à travers de rudes tempêtes hivernales pour entrer dans le port de New York le premier jour du XXe siècle. Pendant qu’il attendait d’être interrogé par un agent du service d’immigration à Ellis Island, il engagea la conversation avec un compatriote juif russe.»

Pour les amateurs de baseball, voir ici,

Référence :

Paul Auster, 4 3 2 1 , Actes Sud, traduit par Gérard Meudal, 2018, (version numérique)

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De la traduction du roman 4 3 2 1 de Paul Auster

 

Je ne désespère pas. Les traducteurs français vont bien finir par saisir la langue du baseball et du sport nord-américain en général.

Paul Auster relate dans 4 3 2 1 la Série mondiale de baseball de 1954. Les Indiens de Cleveland ont fait la pluie et le beau temps dans la Ligue Américaine en réalisant 111 victoires et en perdant seulement 43 parties. Durant la saison régulière, les Giants de New-York ont quant à eux devancé par cinq parties les Dodgers de Brooklyn et le légendaire Jackie Robinson. Les Indiens de Cleveland sont les favoris pour remporter les grands honneurs. Continuer la lecture

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Température et incipit : Oscar de Profundis de Catherine Mavrikakis (19)

Oscar de Profondis

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

« Cette nuit-là, la Lune grosse, blafarde, s’était encore éloignée de la Terre. Son refroidissement s’était vraisemblablement accusé. Elle semblait grelotter dans le ciel éteint. Depuis des années, les planètes prenaient leurs distances. Dans leur course, elles accentuaient un écart de plus en plus évident, comme si l’ici-bas ne séduisait plus l’immensité cosmique. Les jeunes étoiles avaient disparu. En catimini, les astres foutaient le camp. Les corps célestes répugnaient à s’approcher de la vieille croûte terrestre. Au loin, ils formaient un nuage de poussière sculptées, vagues et fières. Seul le soleil venait encore flirter lourdement avec l’horizon, tout en le menaçant d’un viol prochain, terrible, et d’ardeurs infernales. »

Voir aussi l’article d’Alex Bellemare : Anthropo(climato)morphisme.

Référence :

Catherine Mavrikakis, Oscar de Profundis, Montréal, Héliotrope, 2016, p. 9-10.

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L’art perdu de l’utilisation du point-virgule et de la subordonnée

 

un monde à portée de main

Une phrase joliment tournée.  Un seul point. 969 mots. Mort annoncée du point-virgule, disait-on? Mais non.

Procédé littéraire. Est-ce une hyperhypotaxe? Insérez des subordonnées en trop grand nombre, selon Dupriez, Gradus, p. 239.  Une synchise? Un brouillage syntaxique? Non, mais il faut brouter la phrase.

Lisez l’amont et l’aval de cette citation. Fort roman en trompe-l’œil et en couleurs rares:  rouge des Flandres, fromage de cochon, Dauphine jaune poussin, Aronde vert, cuisse de nymphe émue, nacarat, baise-moi-ma-mignonne, pomélo, vert d’après l’ondée et bien d’autres.

Jonas craque une allumette, son visage faseye une fraction de seconde à la lueur de la flamme, sa peau prend l’aspect du cuivre, et dans l’instant Paula est à Moscou, la voix rauque, revenue dans les grands studios de Mosfilm où elle a passé trois mois, l’automne, mais au lieu d’impressions panoramiques et de narration vague, au lieu d’un témoignage chronologique, elle commence par décrire le salon d’Anna Karénine qu’il avait fallu finir de peindre à la bougie, une panne d’électricité ayant plongé les décors dans le noir la veille du premier jour du tournage ; elle démarre lentement, comme si la parole accompagnait la vision en traduction simultanée, comme si le langage permettait de voir, et fait apparaître les lieux, les corniches et les portes, les boiseries, la forme des lambris et le dessin des plinthes, la finesse des stucs, et dès lors le traitement si particulier des ombres qu’il fallait étirer sur les murs ; elle décline avec exactitude la gamme de couleurs, le vert céladon, le bleu pâle, l’or et le blanc de Chine, peu à peu s’emballe, front haut et joues enflammées, et lance le récit de cette nuit de peinture, de cette folle charrette, détaille avec précision les producteurs survoltés en doudoune noire et sneakers Yeezy chauffant les peintres dans un russe qui charriait des clous et des caresses, rappelant qu’aucun retard ne serait toléré, aucun, mais laissant entrevoir des primes possibles, et Paula comprenant soudain qu’elle allait devoir travailler toute la nuit et s’affolant de le faire dans la pénombre, sûre que les teintes ne pourraient être justes et que les raccords seraient visibles une fois sous les spots, c’était de la folie – elle se frappe la tempe de l’index tandis que Jonas et Kate l’écoutent et se taisent, reconnaissant là une folie désirable, de celle qu’ils s’enorgueillissent eux aussi de posséder – ; puis elle déplie encore, raconte sa stupéfaction de voir débarquer dans la soirée une poignée d’étudiants, des élèves des Beaux-Arts que le chef déco avait embauchés en renfort, des volontaires talentueux et dans la dèche, certes, mais bien partis pour tout pour tout saloper, du coup cette nuit-là c’est elle qui avait préparé leurs palettes, agenouillée sur le sol plastifié, procédant à la lumière d’une lampe d’iPhone que l’un d’entre eux dirigeait sur les tubes de couleurs qu’elle mélangeait en proportion, après quoi elle avait assigné à chacun une parcelle du décor et montré quel rendu obtenir, allant de l’un à l’autre pour affiner une touche, creuser une ombre, glacer un blanc, ses déplacements à la fois précis et furtifs comme si son corps galvanisé la portait d’instinct vers celui ou celle qui hésitait, qui dérivait, de sorte que vers minuit chacun était à son poste et peignait en silence, concentré, l’atmosphère du plateau était aussi tendue qu’un trampoline, ferlée, irréelle, les visages mouvants éclairés par les chandelles, les regards miroitants, les prunelles d’un noir de Mars, on entendait seulement le frottement des pinceaux sur les panneaux de bois, les chuintements des semelles sur la bâche qui recouvrait le sol, les souffles de toutes sortes y compris celui d’un chien torpide roulé en boule au milieu du bordel, un éclat de voix jailli d’on ne savait où, une exclamation – бля смотри, смотри здесь как красиво, putain regarde, regarde-moi ça comme c’est beau –, et si l’on tendait l’oreille, on percevait la frappe d’un rap russe diffusé en sourdine ; le studio bruissait, empli de pures présences humaines, et jusqu’à l’aube la tension demeura palpable, Paula travailla sans fatigue, plus la nuit avançait et plus ses gestes étaient déliés, plus ils étaient libres, plus ils étaient sûrs ; et puis vers six heures du matin les électriciens firent leur entrée, solennels, apportant les groupes électrogènes qu’ils étaient partis collecter dans Moscou, quelqu’un cria fiat lux ! d’une voix de ténor et tout se ralluma, des spots puissants projetèrent une lueur très blanche sur le plateau et le grand salon d’Anna Karénine apparut dans la lumière argentée d’un matin d’hiver : il était là, il existait ; les hautes fenêtres étaient couvertes de givre et la rue enneigée, mais à l’intérieur il faisait chaud, on était bien, une flambée majestueuse crépitait dans l’âtre et l’odeur du café dans la pièce, d’ailleurs les producteurs étaient de retour, douchés, rasés, tout sourire, ils ouvraient des bouteilles de vodka et des boîtes en carton où s’empilaient des blinis tièdes saupoudrés de cannelle et de cardamome, distribuaient du cash aux étudiants en leur empoignant la nuque avec une connivence virile de parrains de mafia, ou gueulait en anglais sur des messageries qui vibraient à Los Angeles, Londres ou Berlin ; la pression chutait mais la fièvre, elle, ne passait pas, chacun regardait autour de lui en clignant des yeux, ébloui par les milliards de photons qui formaient maintenant la texture de l’air, étonné de ce qu’il avait accompli, un peu sonné quand même, Paula d’instinct se tourna vers les raccords délicats, anxieuse du résultat, mais non, c’était bon, les couleurs étaient bonnes, alors il y eut des cris, des claques paume contre paume, des étreintes et quelques larmes de fatigue, certains s’allongèrent par terre les bras en croix alors que d’autres esquissèrent des pas de danse, Paula embrassa un peu longuement l’un des extras, celui-là aux yeux sombres et de fort gabarit, passa une main sous son pull et sur sa peau bouillante, s’attarda dans sa bouche tandis que les portables recommençaient à sonner, que chacun ramassait ses affaires, fermait son manteau, enroulait son écharpe, enfilait ses gants ou sortait sa clope, le monde au-dehors se réactivait, mais quelque part sur cette planète, dans l’un des grands studios de Mosfilm, on attendait Anna à présent, Anna les yeux noirs, Anna folle amoureuse, oui, tout était prêt, le cinéma pouvait venir maintenant, et avec lui la vie.

Références :

Bernard Dupriez, Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), 10/18, 1980. 542 p.

Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main, Gallimard, Collection Verticales, 2018 (édition numérique)

 

 

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Elle avait dit

Canal Saint-Martin

 

Nous avions pris un dernier verre sur la terrasse d’un bistro tout près de la Gare de l’Est à Paris. Mai. Tu avais froid. Tu portais une longue pelisse de laine comme il s’en porte au Québec. Tu disais que le nord commence à Avignon. Tu habitais Madrid, parfois Marseille, dans les collines, dans les tourbillons du vent, le vent qui rend fou, disais-tu. Tu m’avais dit ton attachement pour le Portugal, pour sa langue, pour Lisbonne où tu avais vécu. Tu avais lu dans le texte Le livre de l’intranquillité de Pessoa. Le serveur nous pressait de dégager. Les sans-abris venaient faire provision de cigarettes à notre table. Tu avais finalement dit : « y’en n’a plus! ». Nous avions aussi évoqué l’écrivain italien le plus portugais : Antonio Tabucchi. J’avais dit Pereira prétend. Tu préférais Requiem : une hallucination, une biographie fictive de Tabucchi qui met en scène le fantôme de Fernando Pessoa, la gastronomie lusitanienne, les gitans, un raconteur d’histoire et la géographie de Lisbonne. Tu avais froid et tu l’avais cité, de mémoire : «On a toujours besoin d’une histoire, malgré les apparences, même si on n’en a pas envie».

Références :

Antonio Tabucchi, Requiem : une hallucination, Christian Bourgois, 1993, 185 p.

Antonio Tabucchi, Pereira prétend, Collection 10/18, 1998, 218 p.

 

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Température et incipit : 1st to die de James Patterson (18)

1st to die

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

C’est le cadet des soucis de James Patterson les règles d’écriture d’Elmore Leonard. Des romans, il en vend des millions peu importe l’incipit.

On dit aussi qu’il peut compter sur la contribution d’une armée d’écrivaillons pour scribouiller ses récits. Lire ici. Le dernier a avoir mis la main à la pâte pour la rédaction de son dernier récit est le président Bill Clinton : The president is missing.

À signaler, un bon gars:  il poursuit un combat en faveur de la lecture ; il a envoyé ses propres livres à des écoles ou à des soldats américains en poste à l’étranger. En 2014, il a fait don d’un million de dollars à des libraires indépendants et 1,75 million à des bibliothèques scolaires1. Source Wikipédia

L’incipit météorologique :

It is an unusually warm night in July, but I’m shivering badly as I stand on the substantial gray stone terrace outside my apartment. I’m looking out over glorious San Francisco and I have my service revolver pressed against the side of my temple. p.3

Référence :

James Patterson, 1st to die, Warner Vision Books, 2002, 462 p.

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La femme qui fuit

La femme qui fuit

L’auteure, raconte / imagine la vie de sa grand-mère, Suzanne Meloche, première écrivaine automatiste, femme du peintre Marcel Barbeau. Suzanne décide un beau matin d’abandonner mari et jeunes enfants pour embrasser la vie, le refus global. C’est écrit au «tu», la narratrice (la petite-fille) interpelle l’absente, pour s’en approcher, la saisir, l’accueillir, l’inventer, et à la fois l’admonester. Dans le genre, je t’aime (pour ta peau incandescente, pour ton goût de la liberté, à une époque où c’était impossible pour une femme au Québec), et je te hais (pour nous avoir abandonné « sous les rafales », avoir éviscéré ma mère, et partant moi-même). On y croise Borduas, Gauvreau, Pollock, Riopelle, New York, St-Jean-Baptiste de Rouville (pour la culture de la betterave à sucre), le mouvement de libération des Noirs dans les Amériques et toute une bande de rebelles et de garrocheux de peinture, ça virevolte, éclabousse, sur les toiles et sur les corps nus des filles. Intense traversée de l’Amérique, du désir, de la liberté «comme une nécessité extrême», de la folie et de l’abandon. Le lieu du désir et de la mort. Une écriture avec ça. De courtes phrases, des métaphores, lancées sur la page blanche, incisives, assassines, comme on jette avec fureur la peinture sur la toile. Que demander de plus? Lire.

Référence:

Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit, Éditions Marchand de feuilles, 2015,  378 p.

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Du bon usage de la majuscule et de la minuscule

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Du bon usage de la majuscule et de la minuscule. C’est ce que ne cesse de me rappeler mon bon copain EddY, plutôt lettré. Vous mettez un b minuscule plutôt qu’un B majuscule et tout part en couille. Sophie D. sort son dico des synonymes. Mathieu B.-C. trouve ça excellent sur Twitter. Article dans Le Devoir. Les réseaux sociaux s’emballent. On accuse Louis T. de tarla, Michėle B de raciste, ce qu’il et elle ne sont pas. Trump, par ailleurs, il est un tarla raciste avec des majuscules, me dit Maya une bonne copine.

Je retourne bichonner mes topinambours.

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Bug

Bug Bilal BD

Le récit se déroule en 2040 par là. Zuckerberg a atteint l’âge déplorable. Bug. Pour un virus informatique qui a mis la terre sens dessus dessous. Plus rien ne fonctionne. Société arrêtée. L’assèchement total. Les disques durs sont vides, les mégadonnées ont disparu, la substantifique moelle informatique envolée. La planète entière est dénumérisée. C’est la cata!

Les humains sont dans la merde, ils vont devoir revenir aux ondes analogiques, au papier, à l’encre, voire même à la mémoire « pas vive, mais vivante »… On assiste à un trafic de miroir pour compenser la perte des selfies. C’est le BNG : le bug numérique généralisé.

Le milliardaire Jeff Casanova est en blocage lévitationnel au-dessus de Central Park. Les véhicules numériques capotent. Les avions échouent dans la Tamise… Des adolescentes se donnent la mort : « nou ne pouron plus viver comm’ça sans Siri et wefac ».

Bug aussi pour la bibitte qui s’est implantée dans le cerveau de l’astronaute Obb en orbite autour de Mars. Un petit implant qui a absorbé toutes les données numériques de la Terre… La volonté du bon astronaute (un peu amoché) de revenir sur terre pour retrouver sa fille (par ailleurs enlevée par les bonzes du Califat) et accessoirement sauver la planète.

Réussira-t-il ?

On le saura dans les prochains tomes à paraître Dieu sait quand. Misère du lecteur!

Les illustrations de Bilal, sublimes. Pas de surprises.

Bilal, Enki. Bug. 1, Éditions Casterman, 2017, 88 pages.

 

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