Le parfum des fleurs la nuit : penser écrire au musée

Le-Pafrum-des-fleurs-la-nuit-65x100Vous aviez lu Chanson douce (2016) de Leïla Slimani. Vous vous aventurez dans son dernier opus. Changement complet de registre. Slimani a été conscrite par son éditrice pour passer une nuit au musée, à la Punta della Dogana à Venise, pour une performance littéraire, alors qu’elle préfère s’enfermer chez elle pour écrire accompagnée par une douleur à la Rilke (Lettres à un jeune poète), mais avec une discipline qui la rend heureuse. Elle fuit les bonheurs quotidiens.

Peu de commentaires sur les œuvres observées, mais quand elle s’y met, c’est pour nous parler de l’ancienne rencontre entre l’Orient et l’Occident, du désastre de Sarajevo et de Beyrouth, de l’Islam (pas simple), de sa passion, plus jeune, pour Marilyn Monroe, de son rapport avec son père.

Cette nuit sera en fait une occasion pour nous parler de son rapport à l’écriture, du tourisme dévastateur (Venise qui s’enfonce), des abus que subissent les femmes, « d’être du sexe de la peur » (Virginie Despentes), de la guerre, de l’histoire, de la mixité, et, charmant, de son irrésistible envie de fumer, et des moyens à prendre pour assouvir son envie dans un musée.

Sur la mixité et l’intégration :

« Nous ressemblons à des hommes et à des femmes d’après la chute. Nous sommes des hindous qui avons traversé les eaux noires ; nous sommes des musulmans qui mangeons du porc. Et le résultat c’est que nous appartenons en partie à l’Occident. Notre identité est à la fois plurielle et partielle. Parfois, nous avons le sentiment d’être à cheval sur deux cultures ; et parfois, d’être assis entre deux chaises [Michèle Lacrosil]« . À mes yeux, ni le discours qui glorifie la richesse du métissage ni celui qui s’en inquiète ne saisissent la complexité d’une identité double. C’est à la fois un inconfort et une liberté, un chagrin et un motif d’exaltation. J’étais tiraillée entre des hérédités et des histoires si différentes qu’il me semblait que je ne pouvais que devenir un être inquiet. Je voulais m’intégrer au troupeau, découvrir le délice d’appartenir, de faire partir d’une bande, d’un camp, d’une communauté. Je voulais nourrir des idées arrêtées, ne plus m’encombrer de nuances et de doutes. Je me sentais comme « ces orchidées des forêts tropicales dont les racines, descendues des hautes branches des acomas, restent suspendues entre ciel et terre. Elles flottent, elles cherchent ; elles ignorent la stabilité du sol. »  (Michèle Lacrosil)

Sur l’écriture :

Écrire a été pour moi une entreprise de réparation. Réparation intime, liée à l’injustice dont a été victime mon père. Je voulais réparer toutes les infamies : celles liées à ma famille mais aussi à mon peuple et à mon sexe. Réparation aussi de mon sentiment de n’appartenir à rien, de ne parler pour personne, de vivre dans un non-lieu. J’ai pu penser que l’écriture me procurerait une identité stable, qu’elle me permettrait en tout cas de m’inventer, de me définir hors du regard des autres. Mais j’ai compris que ce fantasme était une illusion. Être écrivain, pour moi, c’est au contraire se condamner à vivre en marge. Plus j’écris et plus je me sens excommuniée, étrangère. Je m’enferme des jours et des nuits pour tenter de dire ces sentiments de honte, de malaise, de solitude, qui me traversent. Je vis sur une île non pas pour fuir les autres mais pour les contempler et assouvir ainsi la passion que j’ai pour eux. Je ne sais pas si écrire m’a sauvé la vie.

Elle illustre ce qu’écrivait Roland Barthes dans ses Essais critiques en 1960 : « Les écrivains sont des inducteurs d’ambiguïtés. »

Beaucoup pensent qu’écrire c’est reporter. Que parler de soi c’est raconter ce qu’on a vu, rapporter fidèlement la réalité dont on a été le témoin. Au contraire, moi je voudrais raconter ce que je n’ai pas vu, ce dont je ne sais rien mais qui pourtant m’obsède. Raconter ces événements auxquels je n’ai pas assisté mais qui font néanmoins partie de ma vie. Mettre des mots sur le silence, défier l’amnésie. La littérature ne sert pas à restituer le réel mais à combler les vides, les lacunes. On exhume et en même temps on crée une réalité autre. On n’invente pas, on imagine, on donne corps à une vision, qu’on construit bout à bout, avec des morceaux de souvenirs et d’éternelles obsessions.

Art du récit.

Leïla Slimani, le Parfum des fleurs la nuit, Paris, Stock, coll. «Ma nuit au musée», 2021. Édition numérique.

A propos Luc Jodoin

Bibliothécaire
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