Température et incipit : L’inexistence de David Turgeon [84]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

J’ai triché. Le début de cet excellent roman ne comporte aucune description du temps qu’il fait.

Il me plaît toutefois d’émettre une hypothèse farfelue en pensant que l’auteur à fait un pied de nez à Elmore Leonard en rédigeant le début de 8 chapitres qui font une belle place à la météo :

Le ciel frisquet n’empêcha pas Carel de procéder à sa promenade dominicale. (chap. 8)

Le lendemain soir ils étaient tous conviés dans le jardin. Carel s’était résigné : il ne verrait pas Isabelle. Le temps était froid et le soir était tombé, mais l’éclat de la lune se reflétait sur la neige qui recouvrait le talus et les arbres (chap. 13)

Le printemps arriva tôt, mais sans excès. Ce vendredi-là par exemple il y avait un soleil froid sur Privine. (chap. 16)

Une vilaine odeur de sucre brûlé puis fermenté flottait dans l’air. Une lourdeur inaccoutumée réduisait les passagers du tram au silence. Il faisait froid et humide. Un mauvais matin. (chap. 21)

L’hiver fut très froid. Dès la fin novembre des gens descendaient patiner sur la Vouvre précocement gelée. Les autres se postaient au bord et regardaient le spectacle. Carel alimentait son feu. Il s’était assuré de ne pas manquer de charbon. (chap. 37)

Au printemps il y eut une sorte de folie dans Privine, que le retour seul du beau temps n’expliquait pas. (chap. 40)

Le ciel était passé du bleu au noir. Faber allongeait le pas le long de la Vouvre qui voulait fêter encore. (chap. 42)

Carel ne parvint pas à sortir du lit de tout le matin. Qu’importe, il pleuvait. (chap. 43)

Et pour mon plus grand plaisir de collectionneur, j’ai trouvé tout le long du récit :

Le matin était pâle et brumeux.

À l’automne il y eut les législatives. Comme à cha­que élection, Carel avait voté à gauche sans trop réfléchir. Cette fois-ci il savait cependant que quelque chose de grave se jouait, et il avait fait exprès, le lendemain, de détourner le regard des kiosques à journaux. À la place il tentait de lire les premiers résultats dans le regard des gens qu’il croisait. Il n’y trouva guère la féroce exubérance qui accompagne les brusques changements de régime. Les visages paraissaient maussades, résignés, mais peut-être pas davantage que les autres matins. N’était-ce pas simplement la faute du crachin d’automne contre lequel aucune législative ne pourra jamais rien?

L’hiver fut très froid. Dès la fin novembre des gens descendaient patiner sur la Vouvre précocement gelée. Les autres se postaient au bord et regardaient le spectacle. Carel alimentait son feu. Il s’était assuré de ne pas manquer de charbon.

Les trottoirs et les rues étaient couvertes de la neige d’hier.

Un diman­che matin il emmena Carel dans son atelier. La courette était baignée de soleil.

Il dessilla ses yeux. Toujours ce ciel bleu d’avril, ce soleil dru d’avril qui assourdit sans la faire taire la brise sèche d’avril. Ce beau temps d’avril qui ressemble tant à un faux espoir. (avec répétition d’avril pour ceux qui sont attentifs ou qui surfent sur les passages sur le temps qu’il fait)

En sortant il refit une grimace. Celle du dégoût pour les basses besognes. Il pleuvait encore. Auguste releva le col de son pardessus et traversa rapidement la petite rue déserte. Son chauffeur déploya un parapluie à hauteur de la portière. La torpédo disparut dans la grisaille, et on n’entendit plus que l’éreintement lointain d’un train de marchandises qui terminait son voyage.

Nina n’arrivait pas. On sentait dans le fond de la brise du soir l’automne qui s’en venait. Carel toussa.

C’était un secret, mais depuis plus d’un an déjà Faber envoyait chaque semaine à Nina une carte postale. Elle la recevait habituellement le mardi. Une carte postale très ordinaire, le temps qu’il fait, le dernier film à la mode, les ragots du voisinage.

La pluie commença, au début timide, puis plus franche. Bientôt elle perçait les ramées des grands arbres et arrachait leurs feuilles jaunes. […] Cette fois ça tombait. L’averse avait dû prendre naissance à l’est car les chemins de halage étaient déjà boueux. Carel s’abrita un temps contre la maison de l’éclusier en attendant l’éclaircie. […] L’embellie ne se présenta pas tout à fait; mais vers onze heures on aurait dit que ça se calmait un peu et Carel décida de reprendre la route sous la bruine, quitte à s’arrêter encore, si ça recommençait, sous quelque porche qu’il trouverait ou quelque feuillage encore vert.
Les caprices de la météo firent qu’il ne parvint à l’auberge qu’à l’heure du souper. Les nuages se dissipaient négligemment sur un soir sans lune. Ses mollets étaient douloureux. Il avait perdu l’habi­tude du vélo. Surtout il se sentait pris aux poumons. Le fond de l’air qui fraîchit, se répéta-t-il.

À lire.

Voir aussi, de David Turgeon, l’incipit de Simone au travail.

David Turgeon, L’Inexistence. Roman, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 156, 2021, 219 p. (édition numérique)

David Turgeon, Simone au travail, Montréal, Le Quartanier, «série QR», 111, 2017, 284 p.

 

 

 

 

A propos Luc Jodoin

Bibliothécaire
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