Température et incipit : «Le cas Nelson Kerr» de John Grisham [94]

Grisham_Kerr

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

JimG de St-Athanase a écrit : Grisham s’inscrit avec ce nouvel opus dans le panthéon des grands grâce à un incipit météorologique de presque 700 mots, suivi d’incessantes perturbations atmosphériques.

Ce monstrueux incipit couvre tout le premier chapitre  :

Leo naquit fin juillet dans les eaux tumultueuses de l’océan Atlantique, à environ trois cents kilomètres à l’ouest du Cap-Vert. Il fut aussitôt repéré par les satellites en orbite. Les météorologues lui donnèrent un nom, et le déclarèrent simple dépression tropicale. Mais, en quelques heures, il devint une tempête.

Pendant un mois, des vents secs avaient balayé le Sahara et avaient rencontré les fronts humides le long de l’équateur. La bataille avait formé des masses d’air tourbillonnantes qui s’étaient mises à progresser vers l’ouest à la recherche d’une terre. Quand Leo entreprit son voyage, trois tempêtes le précédaient – une procession funeste qui menaçait les Caraïbes. Les trois premières ont finalement suivi les routes prévues et ont déversé de fortes pluies sur les îles. Rien de plus.

Depuis le début, toutefois, Leo n’en faisait qu’à sa tête. Sa trajectoire était bien plus erratique et mortelle. Quand il rendrait son dernier souffle au-dessus du Middle-West, il aurait causé pour cinq milliards de dégâts et tué trente-cinq personnes.

Mais avant sa fin, il avait vite grimpé les échelons : dépression, tempête, cyclone… Une fois atteint la catégorie 3, avec des vents de deux cents kilomètres à l’heure, il frappa de plein fouet les îles Turques-et-Caïques, emporta quelques centaines de maisons et fit dix victimes. Il toucha Crooked Island au sud des Bahamas, obliqua à gauche en direction de Cuba, avant de s’attarder au sud de l’île d’Andros. Son œil s’effondra, et Leo perdit de sa vigueur. Il traversa Cuba cahin-caha, en simple dépression, produisant de fortes précipitations mais des vents modestes, vira au sud pour doucher la Jamaïque et les îles Caïmans, puis, en moins de douze heures, il se reconstitua un nouvel œil aux murs vertigineux et fonça au nord, vers les eaux chaudes et turquoise du golfe du Mexique. À en croire sa trajectoire, il filait en ligne droite sur Biloxi, destination classique des cyclones. Les météorologues avaient pourtant appris à se méfier. Leo était versatile et ne suivait aucun modèle.

Encore une fois, il grossit, prit de la vitesse et, en deux jours, il faisait la une des médias. À Las Vegas, les paris étaient ouverts quant à savoir quelle région il allait ravager. Des dizaines d’équipes de tournage se précipitèrent vers les zones à risque. De Galveston à Pensacola, toute la côte fut placée en état d’alerte. Les compagnies pétrolières s’empressèrent d’exfiltrer les dix mille ouvriers qui travaillaient sur les plateformes et d’augmenter le prix du baril (tous les prétextes sont bons), des plans d’évacuation furent lancés dans cinq États, les gouverneurs donnèrent des conférences de presse, des armadas de bateaux et d’avions se mirent à l’abri à l’intérieur des terres. Devenu un cyclone de catégorie 4, Leo fit des zigzags en remontant le golfe. Le choc promettait d’être terrible et dévastateur quand il toucherait terre.

Et contre toute attente, il faiblit à nouveau. À cinq cents kilomètres au sud de Mobile, il amorça un lent virage vers l’est et perdit grandement en vigueur. Pendant deux jours, il se traîna au large de Tampa, puis, soudain, se réveilla : de tempête, il redevint cyclone de catégorie 1. Pendant un temps, il progressa en ligne droite et son œil passa sur Saint Petersburg avec des vents à cent cinquante kilomètres à l’heure. Il y eut des inondations, des coupures d’électricité, des constructions branlantes furent couchées au sol, mais on ne déplora aucun mort. Leo suivit ensuite la I-4 en lâchant vingt-cinq centimètres d’eau sur Orlando, et vingt sur Daytona Beach avant de quitter la Floride, apaisé, en simple dépression tropicale.

Les météorologues, épuisés par les frasques de Leo, lui dirent adieu et lui souhaitèrent de se perdre dans l’océan comme le prévoyaient leurs modèles, là où il ne pourrait tourmenter que quelques cargos.

Seulement, Leo avait d’autres projets. À trois cents kilomètres à l’est de Saint Augustine, il obliqua au nord, retrouva sa vigueur et un œil tempétueux se forma en son centre pour la troisième fois. Les modélisations furent révisées et de nouvelles alertes furent lancées. Pendant quarante-huit heures, Leo remonta la côte, gagnant en puissance, comme s’il cherchait sa prochaine cible.

À lire?  Un thriller reste un thriller (JimG). Celui-ci est farci d’invraisemblances et  d’extravagances : c’est un thriller.

John Grisham, Le cas Nelson Kerr, JC Lattès, 2022, édition numérique.

A propos Luc Jodoin

Bibliothécaire
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