Température et incipit : « Tous nos corps » de Guéorgui Gospodinov [106]

Tous nos corps Gospodinov

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

 

Choix d’autobiographies
Je me rappelle clairement, avec ma peau, sans y être jamais allé, le soleil brûlant dans les champs de coton infinis de la Louisiane. Je me rappelle, avec mon palais, le goût de la madeleine chez Proust et ses miettes qui nageaient dans le thé. Je me rappelle le moment où, à Macondo, on a apporté de la glace pour la première fois et où mon père m’a emmené chez le gitan Melquiadès. Je me rappelle une tempête de neige terrifiante, en hiver, et la bougie qui brûlait chez nous, la bougie brûlait… J’ai été un aviateur pendant la guerre, une petite marchande d’allumettes, un chien qui attend désespérément son maître. Parfois je gis, blessé, dans la plaine d’Austerlitz, je regarde les nuages bouger au-dessus de moi et me demande comment j’ai pu ne pas les remarquer jusque-là… J’éprouve souvent de la tristesse à cause d’une cerisaie que l’on vend. Les flâneries dans le Paris des années 1920, cette fête, me manquent. Parfois je moisis, avec ma capote mouillée, dans les tranchées d’une guerre, je fume des cigarettes courtes et fortes, d’autres fois je m’imbibe de Calvados. Ou bien je lace mes sandales et lève mon bouclier rutilant sous le soleil.

Tous nos corps, Guéorgui Gospodinov, [Édition numérique]

A propos Luc Jodoin

Effleure la surface des choses. Intérêt pour la littérature, la langue, les arts visuels, la sociologie et les enjeux sociaux. Tendance woke. Préfère Madrid à Barcelone.
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