
L’histoire d’un migrant traversant l’Amérique, d’Haïti jusqu’au Québec. Une plume alerte, un style unique, un brin d’humour malgré le récit d’une longue et horrible marche vers la liberté. Une histoire chargée de meurtres, de viols, de travail forcé, de faim, de solitude, d’attente, de ténacité, de courage, de solidarité et de zeugmes. Trop? J’ai réalisé une belle chasse. Certains m’ont échappé, mais j’en ai capturés une trentaine dans un roman de 270 pages. Assez pour nourrir, d’ici la fin de l’année, le billet dominical de L’Oreille tendue.
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Le ton est donné dès l’incipit :
Je vous jure, ce jour-là, j’ai ri. Oui, moi, Jonas Dorléon, fils de Marthe la couturière et de Dieudonné le pêcheur fainéant, né à Carrefour-Feuilles, élevé au goût du sel, du rhum clair et de l’école publique […]
J’étais professeur d’histoire-géographie dans un lycée public, avec un salaire qui suffisait à acheter du riz, du savon et trois cauchemars par semaine.
Le chauffeur s’appelait Louima, un type sans cou qui conduisait en klaxonnant frénétiquement chaque fois qu’il croisait un virage – c’est-à-dire toutes les douze secondes. Moi, j’avais la nausée, la foi vacillante, et la désagréable sensation que mon slip me remontait trop haut dans l’âme.
Il s’appelait Samson. Mais comme il était petit, malingre, avec des épaules faites pour porter des seaux d’eau mais pas le poids du monde, on l’appelait Ti-Samson.
Le cybercafé s’appelait NetParadi. Une salle sombre, avec huit ordinateurs poussiéreux, deux ventilateurs bruyants, et une odeur permanente de sueur chaude et de câbles fondus
J’ai cru à une blague. Pas Ti-Samson. Il a ôté ses Nike. Des Air Max rouges presque neuves. Cadeau d’un cousin revenu de Miami avec un short et des illusions.
Quelques heures plus tard, Ti-Samson est reparti. Sans chaussures, sans téléphone, sans dignité, mais avec cette force étrange de ceux qui ont tout perdu et qui marchent quand même. En le regardant s’éloigner, j’ai ri d’un rire triste comme une chanson sans refrain. Parce qu’on était deux idiots.
Voilà comment j’ai quitté Haïti : en marchant vers l’inconnu avec un sac presque vide, un slip de moins en moins propre, et le rire discret d’un homme qui n’a plus le luxe de faire des choix.
Jimaní, côté dominicain, c’est une ville qui ressemble à un couloir entre deux prisons. Ni tout à fait libre, ni tout à fait étrangère. On y vend des fruits, des gilets de sauvetage, des chargeurs de téléphone et des rêves trop petits pour en valoir la peine.
Je voulais plus. Je voulais continuer. Alors j’ai quitté Jimaní. Sans dire au revoir. Sans rien voler. Sans rien laisser. Juste avec ce que j’avais de plus précieux : un corps intact et un slip lavé à la main. Et une conviction : la honte est un visa provisoire.
Faire rêver. Voilà une mission que je pouvais accomplir, moi, Jonas Dorléon, professeur sans classe, poète sans lecteurs, voyageur sans carte. Alors je suis parti pour Santiago avec mon espagnol en construction et une illusion bien repassée : celle de pouvoir exister.
Le Cibao, c’est la grande assiette du pays. Tu crois que tu vas y manger, mais c’est lui qui te mange. On y fabrique trois choses en abondance : des récoltes, des kilomètres et des oublis.
Je suis parti du Cibao avec un sac presque vide, une chemise sale et le goût du béton dans la bouche.
Et puis, un matin, il a plu. Une pluie de jugement, une pluie qui fait déborder les gouttières et les cœurs.
Les lits superposés grinçaient comme des regrets. Et l’air sentait la sueur tiède, les pieds fatigués et la colère ravalée.
Ce soir-là, j’ai dormi à la gare. Entouré de sacs, de chiens errants et de rêves en transit.
froissé comme un vieux mensonge,
Il y a aussi un short gris usé à l’entrejambe qui a connu trois pays, deux gardes à vue et un orage tropical ; un savon à moitié utilisé, à moitié volé, à moitié séché ; une photo en noir et blanc de ma mère, jeune, droite comme une colonne d’église, les yeux comme deux avertissements ; une brosse à dents croquée, trop courte pour être partagée ; un livre de poèmes de René Depestre, abîmé, annoté, corné, mouillé, mais toujours là.
Certains avaient des sacs en tissu. D’autres des sacs de farine. D’autres encore des valises cassées, trop lourdes, qui roulaient sur trois roues et un mensonge.
Chaque station-service était un monde. Une odeur de diesel, de café froid, de solitude.
Le premier jour, le paysage était chaud, saturé de sel et de cris. Les palmiers s’inclinaient vers la mer comme pour dire adieu.
Quand on est enfin sortis du Brésil, j’ai eu l’impression d’avoir quitté une planète. J’avais traversé un pays qui, à lui seul, est un continent. Six mille kilomètres de fatigue, de peur, de poussière, de prières.
Le bus entrait dans une nouvelle ville dont je ne connaissais pas le nom. J’ai déposé mon sac sur mes genoux. Dedans, tout vibrait doucement – la photo, le livre, le savon, la mémoire.
Des tentes en plastique. Des chiottes portatives qui puaient avant même qu’on les utilise. Des matelas posés à même le sol que même les chiens refusaient d’approcher. Et nous, là-dedans, des centaines de corps usés, certains avec des papiers, d’autres avec des rumeurs, tous avec le même rêve aplati : continuer.
Une lisière. Le dernier point de civilisation avant la jungle qui avale les phrases, la confiance, et parfois des corps entiers sans même feindre une excuse.
Ce qui m’a marqué, à Tapachula, ce n’est pas tant le soleil – même s’il est plus impitoyable qu’un policier mal payé –
On a parlé longtemps, elle et moi. Elle venait de Cali. Elle avait fui avec sa sœur, qui était morte à la frontière du Panama. Elle l’avait enterrée sans pelle, avec ses mains, dans une forêt qui pleurait. Depuis, elle marchait. Sans projet, sans papiers, sans rien. Avec seulement son savon et sa volonté – et ce courage calme qu’on porte comme une pierre chaude au fond de la poitrine.
Je croyais que le plus dur, c’était de traverser le Darién. Que le plus cruel, c’était le douanier qui voulait mon slip. Que le plus absurde, c’était Tapachula, avec ses files d’attente et ses papiers qui prennent plus de temps à arriver que le Jugement dernier. Mais non. Le vrai monstre s’appelle CBP One. Trois lettres, quatre syllabes, et un écran qui devient ton Dieu, ton juge, ton bourreau.
On m’a raccompagné dehors. Vers la chaleur. Vers les mouches. Vers les chiens. Vers l’attente. J’ai repassé la même grille, mais cette fois, je n’étais plus celui qui entre. J’étais celui qu’on a mis dehors. Et ça, ça te casse quelque chose dans le ventre.
Ensuite, il y avait Elsa, la Salvadorienne. Elle parlait trois langues : l’espagnol, l’anglais et la douleur.
Ce soir-là, on a mangé ensemble tous les quatre. C’était rare. En général, on mangeait chacun dans notre coin, avec nos habitudes, nos recettes, nos silences.
L’été québécois est une revanche collective. Les parcs deviennent des salons publics. Les gens s’allongent dans l’herbe comme s’ils voulaient s’assurer que le sol existe encore. Les enfants courent pieds nus. Les vieux parlent plus fort. Les corps soulagés se dévoilent sans arrogance. Les rues sentent le barbecue, la crème solaire et, parfois, la nostalgie.
J’ai marché. Fui. Rampé parfois. Supplié souvent. Menti, oui. Rêvé, toujours. De Carrefour-Feuilles à Montréal, j’ai parcouru plus de douze mille kilomètres de peur, d’espoir, de rires sales, de rêves moisis.
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Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, Éditions du Boréal, 2026, 270 p.