Barjavel visionnaire?

Barjavel

Club de lecture familial père-fils.

Résumé : Lors d’une mission scientifique dans l’Antarctique des chercheurs découvrent enfouis à 900 mètres sous la banquise deux corps (dont la sublime Eléa) en état d’hibernation. Ils ont vécu il y a 900 000 ans. Les derniers survivants d’une civilisation supérieure, évidemment. Objectifs : les ramener à la vie; entrer en communication avec eux; découvrir leurs savoirs pour assurer l’avancée de la science et la permanence du Sapien.

Selon un article de Wikipédia, on découvre que Barjavel a fait de nombreux emprunts (plagiat? «mashup»?) au roman La sphère d’or (1919) de l’Australien Erle Cox.

Cela dit Barjavel a imaginé dans son récit des éléments qui touchent de près notre actualité : le langage inclusif, le transhumanisme, les algorithmes prédictifs, la traduction automatique, le versement infonuagique du contenu du cerveau humain.

Le transhumanisme

«Pourquoi le Conseil Directeur vous laisse-t-il dans l’ignorance des travaux de Coban ? Je vous le dis, au nom de ceux qui depuis des années travaillent à ses côtés : il a gagné ! C’est fait ! Dans le laboratoire 17 de l’Université, sous la cloche 42, une mouche vit depuis 545 jours ! Son temps normal de vie est de quarante jours ! Elle vit, elle est jeune, elle est superbe ! Il y a un an et demi, elle a bu la première goutte expérimentale du sérum universel de Coban ! »

Le langage inclusif / exclusif

« Il est bon d’expliquer rapidement ce qui rendit si difficile le déchiffrage et la compréhension de la langue d’Eléa. C’est qu’en réalité, ce n’est pas une langue, mais deux : la langue féminine et la langue masculine, totalement différentes l’une de l’autre dans leur syntaxe comme dans leur vocabulaire. Bien entendu, les hommes et les femmes comprennent l’une et l’autre, mais les hommes parlent la langue masculine, qui a son masculin et son féminin, et les femmes parlent la langue féminine, qui a son féminin et son masculin. Et dans l’écriture, c’est parfois la langue masculine, parfois la langue féminine qui sont employées, selon l’heure ou la saison où se passe l’action, selon la couleur, la température, l’agitation ou le calme, selon la montagne ou la mer, etc. Et parfois les deux langues sont mêlées.

Il est difficile de donner un exemple de la différence entre la langue-lui et la langue-elle, puisque deux termes équivalents ne peuvent être traduits que par le même mot. L’homme dirait : « qu’il faudra sans épines », la femme dirait : « pétales du soleil couchant », et l’un et l’autre comprendraient qu’il s’agit de la rose. C’est un exemple approximatif : au temps d’Eléa les hommes n’avaient pas inventé la rose.»

La traduction automatique

«C’est lui [Lukos, un philologue turc] qui avait conçu le cerveau de la Traductrice. Les Américains n’y avaient pas cru, les Européens n’avaient pas pu, les Russes s’étaient méfiés, les Japonais l’avaient pris et lui avaient donné tous les moyens. L’exemplaire d’EPI2 était le douzième mis en service depuis trois ans, et le plus perfectionné. Il traduisait dix-sept langues, mais Lukos en connaissait, lui, dix fois, ou peut-être vingt fois plus. Il avait le génie du langage comme Mozart avait eu celui de la musique. Devant une langue nouvelle, il lui suffisait d’un document, d’une référence permettant une comparaison, et de quelques heures, pour en soupçonner, et tout à coup en comprendre l’architecture, et considérer le vocabulaire comme familier,»

Les algorithmes prédictifs

« L’ordinateur central possède toutes les clés, de tous les vivants de Gondawa, et aussi des morts qui ont fait les vivants. Celles que nous portons ne sont que des copies. Chaque jour, l’ordinateur compare entre elles les clés de sept ans. Il connaît tout de tous. Il sait ce que je suis, et aussi ce que je serai. Il trouve parmi les garçons ceux qui sont et qui seront ce qu’il me faut, ce qui me manque, ce dont j’ai besoin et ce que je désire. Et parmi ces garçons il trouve celui pour qui je suis et je serai ce qu’il lui faut, ce qui lui manque, ce dont il a besoin et ce qu’il désire. Alors, il nous désigne l’un à l’autre. »

Le versement infonuagique

Une fois la langue d’Eléa comprise, on lui branche sur le crâne un bidule [sic] qui permet le transfert de ses ondes cérébrales et partant de sa mémoire sur un écran télé afin qu’elle puisse nous faire le récit de la fin de sa civilisation. Une stratégie narrative capilotractée, car Eléa devient une sorte d’instance narrative omnisciente, voyant tout, se rappelant tous les dialogues, lisant dans les pensées de tous.

Enfin, ne boudons pas les activités de notre club de lecture familial.

En prime : un paradoxe

«ce qui n’existe pas existe»

Barjavel aurait-il prévu la victoire de la CAQ?

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Référence :

René Barjavel, La nuit des temps, Presses de la Cité,  1968, 2014 (édition numérique)

 

 

 

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Tentative d’épuisement de la liste des anaphrodisiaques

Lubrique

Nous signalons à présent quelques éléments franchement hostiles, sinon nuisibles, à l’activité libidinale des deux sexes. Ils sont appelés Anaphrodisiaques.

Les anaphrodisiaques les plus connus sont : la laitue, le nénuphar, le houblon, la religion, le mariage, la fréquentation des tristes, des mécontents, des morfondus qui pétrarquisent, des sermonneurs, des craintifs, des plaintifs, des envieux, des vindicatifs, des psychiatres, des dogmatiques, des fanatiques, des méchants, des rancuniers, des vengeurs, des critiques littéraires, des médisants, des jaloux, des dévots, des huissiers, des colériques, des lâches, des amers, des pusillanimes, des pisse-froid, des culs serrés de tous poils et des cupides qu’il faudrait une fois pour toutes pousser dans l’escalier. p. 40

Para servir.

Lydie Salvayre, Petit traité d’éducation lubrique, Points, Seuil, 2016, 119 p.

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Une lecture des Cendres bleues

cendres bleues

Jean-Paul Daoust, le poète «punk» de l’émission Plus on est de fous, plus on lit!Les Cendres bleues, un récit poétique autobiographique audacieuxl’amour entre un jeune de six ans et demi et un adulte de vingt ans –  a été couronné du Prix du Gouverneur général en 1990. Texte adapté et présenté à la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’aujourd’hui en 2013, avec Sébastien David, Jonathan Morier et Jean Turcotte.

D’aucuns prétendent que ce long cri d’amour et de désamour constitue une pièce majeure de la poésie québécoise contemporaine.

Un texte oxymoryque où se jouxte le «douloureux»  et le «soyeux» : «J’ai été un enfant violé / Dans le plus beau des paysages / Dans le carré de sable prince oublié […] Pourtant j’aimais voir ce sexe content / Même si l’idée de l’amour m’était inconnue»

Un poème de quelque 2000 vers hurlé d’un seul souffle, sans ponctuation. Poème incantatoire avec des vers qui remontent incessamment pour dire le malaise et aussi la joie, l’amour et le viol, malgré les interdits (Moi un angelot dans la crèche) : « Je n’avais que six ans et demi mais / Je savais ce que je faisais / Je sais qu’il m’aimait m’aimer […] Histoire d’amour / Mais je n’avais que six et demi / Lui dans la vingtaine […] Il n’avait que vingt-ans / Et des poussières / Moi j’en avais six et demi / Il m’aimait / Je l’aimais […] À six ans et demi alors / J’étais un barbare dans la soie de ses mains […] Tu m’auras volé mon enfance.

La couleur bleue parcourt tout le poème, marquant l’alternance entre l’insouciance et l’incandescence, entre le chaud et le froid et entre la vie et la mort.  Dans l’air bleu du soir […] Brûler qu’on dit / Des feux bleus […] Des yeux bleus couleurs de lacs mirant le ciel […] Il avait des yeux bleus de dimanches de deuil […] Je m’empressais de retrouver ses lèvres si douces / Si bleues dans le reflet de ses yeux […] Lui ce grand tyran aux yeux bleus comme / La neige / Mon ange-gardien […] Ses yeux bleus miel […] Des diamants bleus / Sa pomme d’homme bleu […] Dans la chaleur bleue […] Sa peau de vison bleu […] Dans l’eau bleue de ta sueur […] Ses dents de glace bleue […] Les refrains bleus de sa peau […] La neige qui tombait au-dehors / Plus bleu qu’un poème […] Du haut de mes six ans et demi je tombe / Dans le brasier bleu de tes bras […] Dans ses campagnes bleues […] Des larmes d’un bleu […] Tes yeux neigeaient bleu […] Dans le bleu pourpre de l’air […] Les fenêtres bleues de ton visage […] Le parfum bleu de mon premier amant […] Tes yeux d’un bleu interdit.

La couleur de l’enfance est-elle bleue?

Comment Faire le tri de tous ces bleus?

Cette fiction m’incommode / Bleue elle aussi.

«Mort» de l’amant bleu  : Sa tête en cendres.

Il ne restera que Les Cendres bleues, des Cendres étoilées avec lesquelles s’achève le récit.

La révélation de soi.

Référence :

Jean-Paul Daoust, Les cendres bleues, Les écrits des Forges, 1990, 66 p. (avec une postface de Paul Chamberland)

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Température et incipit : Kamouraska d’Anne Hébert (24)

Kamouraska

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

L’été passa en entier. Mme Rolland, contre son habitude, ne quitta pas sa maison de la rue du Parloir. Il fit très beau et très chaud. Mais ni Mme Rolland, ni les enfants n’allèrent à la campagne, ce été-là.

[«Une histoire de fureur et de neige». Quatrième de couverture.]

Anne Hébert, Kamouraska, Éditions du Seuil, 1970, 250 p. 1970.

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Habiter l’espace et le temps

Habiter Germain

Habiter, une œuvre chorégraphique de Katia-Marie Germain vue à la Maison de la culture de La Petite-Patrie. Une performance expérimentale par deux jeunes artistes émergentes.

Le topo. Nous sommes plongés dans l’obscurité. Un fond sonore métallique et répétitif emplit la salle. Un spot s’allume éclairant de biais l’espace de représentation et produisant un effet de clair-obscur. Sur la scène : une table avec une nappe blanche sur laquelle ont été déposés différents objets (une plante, une théière, des fruits, un briquet, des tasses, un petit tableau). Derrière la table, une femme immobile. Effet réussi, impression de visualiser une peinture du Caravage.  Le spot s’éteint. Un nouveau tableau apparaît, la femme a permuté les objets, pris une autre pose, toujours immobile. Temps suspendu, espace figé. De nouvelles poses s’enchaînent dans l’oscillation du clair et de l’obscur.

La chorégraphe se mettra à bouger, lentement, laissant tomber une cuiller à ses pieds, effectuant de lents gestes saccadés, se déplaçant sur la scène.

À mi-parcours de la représentation, une autre femme vient la rejoindre.  Elles se mettent à bouger, mécaniquement, en synchronie, enlacées parfois, avec la grâce de robots, comme si elles essayaient de s’extraire du tableau, comme si elles étaient engluées dans le temps et l’espace.

Réussi sur le plan esthétique, un peu moins sur le plan de l’émotion. Un poil froid. Ça se termine par une série de flashes, de «prises de photos» rapides de la scène. Bel effet!

Le spectacle dure 40 minutes. J’ai été surpris que cela soit déjà terminé. Elles ont réussi à brouiller mon rapport au temps. C’est un peu le but de l’art.

Prochaines représentations, gratuites, dans Les Maisons de la culture suivantes : le 7 octobre au Plateau Mont-Royal, le 9 octobre à Côtes-des-Neiges et le 10 octobre à Ahuntsic.

Références :

Habiter : Chorégraphie, scénographie et son par Katia-Marie Germain; interprétation par Marie-Gabrielle Ménard et Katia-Marie Germain; répétitrice et conseillère artistique : Lucie Vigneault. [Le Conseil des arts de Montréal en tournée]

Site web de Katia-Marie Germain.

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Lettres à un jeune auteur de Colum McCann : pastiche

McCann

Essai construit autour de petits conseils aux écrivaillons en herbe. Ça plaira aussi aux lecteurs. En résumé.

Pastiche :

Tu t’assois sur ton cul et tu écris. Tu évites les métaphores lourdaudes, les lieux communs et les collocations bidon. Tu ne crains pas les difficultés, tu les surmontes. Tu ne seras pas didactique. Tu utilises le crayon rouge et de la gomme à effacer numérique avec entrain. Ne te mets par martel en tête à propos du déroulement de l’intrigue, elle est secondaire, ce qui importe c’est la manière dont c’est raconté, les mots pour le dire, le style. L’intrigue suivra. Fais un usage circonstancié du point-virgule, des points d’exclamation et des points de suspension (finis tes phrases). Tu veilles aux assonances, aux allitérations et aux rimes à l’intérieur de la phrase. Tu te soucies de la texture du texte. L’incise qui te vient à l’esprit est-elle vraiment nécessaire? Prendrais-tu ton lecteur pour un imbécile? N’essaie pas de reproduire le réel, c’est d’un ennui. Ne t’inquiète pas de ta production quotidienne de mots, mais plutôt de leur ordre dans la phrase (Joyce). Tu lis, tu lis, tu lis. Tu malmènes la grammaire et la syntaxe (tu la connais, tu l’as intégrée parce que tu as beaucoup lu). N’abuse pas des parenthèses. Tu inventes, tu fais jouer la langue. Tu archives les trucs qui ne débloquent pas. Tu écris des romans, alors tu lis des poètes, de la poésie alors tu te farcis des romans. Tu lis tout, même des ouvrages difficiles. Tu offres une bière aux critiques qui t’ont éreinté. Tu restes calme, tu t’assois sur ton derrière et tu écris. Tu ne souffres pas (Rilke), tu as du plaisir (Marquez) : le plaisir d’écrire.

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Ajout de dernière minute : Lis aussi Le newsletter « Créativité littéraire » #14. Sébastien Bailly te donne des conseils « pour doper [ta] créativité». En prime, sa lettre comporte une section titrée : Conseils à jeune auteur. 

Références :

Colum McCann, Lettres à un jeune auteur, Belfond, 2018, 169 p. (éd. originale anglaise : 2017)

Sébastien Bailly : Le newsletter « Créativité littéraire » #14.

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Température et incipit : Neige noire d’Hubert Aquin (23)

Aquin

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

L’été caniculaire, au début des années 70, version Aquin. Une «stase languissante» que nous avons vécue cet été, disent d’aucuns  :

Tout baigne dans la chaleur; et cela dure depuis le début de l’été. Montréal ressemble à une vaste fournaise à claire-voie: les fenêtres des appartements sont béantes, offrant ainsi aux voyeurs solitaires d’innombrables contre-plongées. Épaules nues, dos exposés au soleil, cuisses ouvertes, visages enduits de lotion de bronzage, ventres blancs, autant de composantes d’images vertigineuses et allusives! Un goût acide d’épiderme roussi par le soleil imprègne l’image fugace. Tous ces inconnus aux fenêtres sont aveuglés par la lumière, tandis qu’en bas les autres, vêtements collés à la peau, rasent les murs en quête d’ombre et souvent rêvent d’enfin de se défaire de toute étoffe si légère soit-elle. La chaleur caniculaire a créé une sorte de fascination à laquelle peu de gens échappent et qui réduit le mouvement de la vie à une stase languissante. p. 7

Le titre : un bel oxymore en prime.

Référence :

Hubert Aquin, Neige noire, Les éditions de La Presse, 1974, 254 p.

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Température et incipit : Candide ou l’optimisme de Voltaire (22)

 

candide

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Il s’agit en fait de l’incipit du chapitre II.

Pour les « quelques les arpents de neige» qui ont fait couler beaucoup d’encre et chantonner plus d’un, c’est au chapitre XXIII. 

Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes ; il se coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons ; la neige tombait à gros flocons.

François-Marie Arouet, dit Voltaire, Candide ou l’optimisme, Collection À tous les vents, Bibliothèque électronique du Québec. (édition originale : 1759)

httpss://www.youtube.com/watch?v=zgawDOEZFPk

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La dame aux camélias : notes pour un club de lecture familial

camélias

Mon fils lira La dame aux camélias dans le cadre de son cours de français, cet automne. L’occasion est favorable pour mettre en place un club de lecture familial. Je ne suis pas certain que ce livre soit un gage de réussite pour intéresser les jeunes à la lecture. Enfin, qui suis-je pour juger des objectifs pédagogiques de l’enseignante?

Alors, lisons gaiement, avec entrain, en famille et dans l’ordre, le pire, celui du désordre alphabétique :

Glossaire :

Amplification. Sois attentif aux cils de Marguerite (La dame aux camélias). Ses cils, ce sont de véritables ombrelles.  «Dans un ovale d’une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs surmontés de sourcils d’un arc si pur qu’il semblait peint; voilez ces yeux de grands cils qui, lorsqu’ils s’abaissaient, jetaient de l’ombre sur la teinte rose des joues;»

Aptonymes. La personnage principal de La dame aux camélias se prénomme Marguerite. Le librettiste de l’opéra La Traviata a conservé l’esprit tout en la renommant Violetta.

Notons aussi que la conseillère en «affaires amoureuses» tant d’Armand que de Marguerite se prénomme Prudence.

Cloaque. «Littéraire. Foyer de corruption morale, lieu immonde.» Source (voir aussi Oxymore)

Couleur des yeux. Il importe de bien connaître la couleur des yeux de nos héroïnes romanesques. Marguerite avait les yeux noirs. J’ai abordé courtement la question ici.

Décès. On ne décède pas dans ce récit, on meurt : «quand je pense qu’elle a fait pour moi ce qu’une sœur n’eût pas fait, je ne me pardonne pas de l’avoir laissée mourir ainsi. Morte ! Morte ! En pensant à moi, en écrivant mon nom, pauvre chère Marguerite»

Diversité sociale. Armand Duval demande à son domestique d’aller porter une lettre à Marguerite.  «Faudra-t-il attendre une réponse? Me demanda Joseph (mon domestique s’appelait Joseph comme tous les domestiques» (voir aussi Échange épistolaire)

Échange épistolaire. Il n’y avait pas de poste rapide à l’époque. Quand l’enamouré voulait envoyer une lettre à l’être cher, il l’envoyait porter par son domestique, lequel faisait parfois le pied de grue en attente d’une réponse de la destinataire (voir aussi Diversité sociale).

Écriture inclusive. «Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l’appartement des visiteurs et même des visiteuses» Ça s’arrête là toutefois, pour l’écriture inclusive.

Euphémisme. Le librettiste de La Traviata n’y va pas par quatre chemins : Violetta est une dévoyée. Dumas pèse ses mots et emploie des euphémismes pour décrire la dame gente et ses galantes pratiques : «liaisons éphémères», «femme entretenue»,  « pauvre fille », «courtisane», «Marguerite n’est pas une vertu» elle pratique les «amours mercenaires». Parfois, son vocabulaire est plus direct : c’est une «gaillarde», elle se livrait à la «prostitution» à des «orgies» et à «une débauche précoce».(voir aussi Lumières et morale)

Féminisme. Marguerite Gautier est une figure de proue du féminisme au XIXe siècle, au même titre qu’Emma Bovary.

Homonymie. Attention aux différentes significations des mots, sinon on pourrait accuser l’auteur d’écrire des grivoiseries : «c’est enfin un de ces grands seigneurs qui ne nous ouvrent qu’un côté de leur cœur, mais qui nous ouvrent les deux côtés de leur bourse.»

Imparfait du subjonctif. L’auteur le maîtrise parfaitement. Il en résulte parfois des effets comiques : «Que Dieu soit bon, s’il permettait que je vous revisse avant de mourir».

Initiales. Armand Duval et Alexandre Dumas.

Litote. «Elle a fait un peu la vie».

Lumières et morale. Le narrateur n’a que faire des théories de Voltaire. «C’est à ma génération que je m’adresse, à ceux pour qui les théories de M. de Voltaire n’existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi, comprennent que l’humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise ; la foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur. Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et toutes les grandes volontés s’attellent au même principe : soyons bons, soyons jeunes, soyons vrais ! Le mal n’est qu’une vanité, ayons l’orgueil du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui n’est ni mère, ni sœur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l’estime à la famille, l’indulgence à l’égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie pour le repentir d’un pécheur que pour cent justes qui n’ont jamais péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure. Laissons sur notre chemin l’aumône de notre pardon à ceux que les désirs terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et, comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles  conseillent un remède de leur façon,  si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas faire de mal».

Maladie. Marguerite a des «affections de poitrine», elle est «poitrinaire», atteinte de «phtisie». Elle a la tuberculose. Cela se guérit  avec d’épuisantes «saignées».

Les personnages ne sont pas dépressifs. Ils ont «des fièvres cérébrales» ou ils éprouvent un débalancement de «l’affinité des fluides»

Manon Lescault. Armand offre ce livre à Marguerite. Une lecture attentive de ce roman de l’Abbé Prévost ne m’a toutefois pas permis de déterminer la couleur des yeux de Manon. (voir aussi Couleur des yeux)

Marathonien. Les amoureux vont se réfugier chez la veuve Arnould à Bougival pour s’éloigner de la vie tapageuse de Paris et soigner les maux «poitrinaires» de Marguerite. L’endroit se trouve à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Paris. Ils s’y rendent en calèche. « Une heure et demie après, nous étions chez la veuve Arnould ». Plus loin dans le récit Armand veut retrouver Marguerite qui a décidé de retourner à Paris. Il s’y dirige au pas de course, en pleine nuit : «Je mis deux heures pour arriver à la barrière de l’Étoile.» Hum! Pas mal. M’est avis que Dumas fils l’a échappé celle-là.

Métonymie. La main baladeuse pour les cheveux défaits et le corsage saccagé. «Ah çà ! que diable faites-vous là ? cria Prudence, que nous n’avions pas entendue venir, et qui apparaissait sur le seuil de la chambre avec ses cheveux à moitié défaits et sa robe ouverte. Je reconnaissais dans ce désordre la main de Gaston

Moyen de transport. «chaise de poste», «voiture», «voiture de rouliers», «calèche», toutes  hippomobiles, cela s’entend.

Oxymore. «La mort avait purifié l’air de ce cloaque splendide» (voir aussi Cloaque)

Préface. J’avais entre les mains la version numérique de la riche Bibliothèque électronique du Québec, établie à partir de l’édition Calman-Lévy de 1886. Le livre est préfacé par Jules Janin. Un écrivain de la fin du XIXe siècle à toutes fins pratiques disparu du paysage littéraire. Il fut, comme Balzac, saute-ruisseau, lit-on dans Wiktionnaire. Tous les métiers peuvent mener à l’écriture de romans.  Il fit son entrée à l’Académie française et occupa le fauteuil 28 laissé libre par Sainte-Beuve. Ce fauteuil est occupé depuis 2008 par Jean-Christophe Rufin. Ça en jette dans les salons littéraires, la connaissance de ces détails.

Conseil aux jeunes lecteurs : la préface de Janin est sans intérêt pour la poursuite de vos études.

Psittacisme. Les larmes et les pleurs (voir aussi Tristesse)

Résumé du récit. « La Dame aux camélias raconte l’amour d’un jeune bourgeois, Armand Duval, pour une courtisane, Marguerite Gautier, atteinte de tuberculose. Elle a pour habitude de porter à son buste des camélias de différentes couleurs (blancs quand elle est disponible pour ses amants, rouges quand elle est indisposée)1. La narration constitue un récit dans le récit, puisque Armand Duval raconte son aventure au narrateur initial du roman.

Dans le demi-monde parisien chic, où se côtoient riches amateurs et femmes légères, le jeune Armand Duval tombe amoureux de la jeune et belle Marguerite Gautier, une des reines de ce monde éphémère de la noce.

Armand, l’amant de Marguerite, obtient d’elle qu’elle renonce à sa vie tapageuse pour se retirer avec lui à la campagne non loin de Paris, car jaloux des nombreux hommes qui l’entretiennent. Mais la liaison est menacée par le père d’Armand, qui obtient de Marguerite qu’elle rompe avec son fils sous prétexte que son autre enfant, la jeune sœur d’Armand, doit épouser un homme de la bonne société. Jusqu’à la mort de Marguerite, Armand sera persuadé qu’elle l’a trahi avec un nouvel amant, et quitté volontairement. La mort pathétique de Marguerite, abandonnée et sans ressources, conclut l’histoire racontée par le pauvre Armand Duval lui-même. » Source : Wikipédia

Sagesse. Prudence Duvernoy, la voisine de Marguerite, conseillant Armand : « Supposez que Marguerite est mariée, et trompez le mari, voilà tout.». Facile!

Tôuttt est dans tôuttt (Raoul Duguay). Mais non! «Tout est dans peu».

Tristesse. Histoire d’amour contrarié. La mélancolie et la tristesse traversent tout le récit. Cela est bien marqué par la présence de 54 occurrences du mot «larme*» et de 35 occurrences du mot «pleur*».

Zeugme. «Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m’étant mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j’étais dans l’appartement d’une femme entretenue. Or, s’il y a une chose que les femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde, c’est l’intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d’elles, leur loge à l’Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l’insolente opulence de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales

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Référence :

Alexandre Dumas fils, La dame aux camélias. Bibliothèque électronique du Québec (édition originale : 1848).

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La traviata avec Le Marquis à l’Opéra de Montréal, 2012

Glyndebourne-La-Traviata

(Billet publié le 5 octobre 2012 pour le Club des irrésistibles des Bibliothèques de Montréal. Je le récupère dans mes archives numériques. Incidemment, je relis La dame aux camélias)

Violetta è morto, finalmente. C’était couru d’avance. Le 22 septembre dernier [2012], j’ai entrepris une périlleuse cavale à l’Opéra de Montréal pour assister à la représentation de La traviata. « Amor, amor è palpito / Amour, amour, palpitation ». Beau moment de retrouvailles avec Le Marquis, un vieux pote décadent. « È strano ! È strano ! / Étrange ! Étrange ».

Nous étions juchés dans la dernière rangée du balcon avec nos jumelles pour ne rien rater de la jaquette et des plis de drap du lit de la Violetta agonisante. Belle soirée, on a rempli des tonneaux de larmes durant l’opéra et vider des hectolitres de vin blanc pendant les nombreux entractes. « Beviamo. Beviamo, Beviamo / Buvons, buvons, buvons ».

Mon coup de coeur, le deuxième acte, grandiose et intense, quand le père Germont vient convaincre la péronnelle de laisser son fils. Intensité du chant et du geste.

Le troisième acte, sublime : « Oh gioja ! / Oh joie ! », octave-t-elle bien haut à la toute fin, et elle s’écroule raide morte.

Bon, un peu sadique ma recommandation, vous avez peut-être raté l’opéra, mais vous pourrez vous rattraper en écoutant l’enregistrement sonore que je vous propose ici avec la Callas dans le rôle de Violetta. Au moment d’écrire ce texte, le document était en traitement [il a été mis à la disposition des usagers depuis]. Pressez-vous, réservez dans une bibliothèque près de chez vous. Vous pouvez le faire en ligne.

« Dammi tu forza, o cielo… / Donne-moi ta force, ô ciel ».

Références :

Giuseppe Verdi, La traviata, 6 mars 1853.

Libretto de Francesco Maria Piave.

Illustration: La traviata, Opéra de Glyndebourne, Londres.

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En prime sur Youtube, Maria Callas :

httpss://www.youtube.com/watch?v=I4cSVnqGmOc

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