La mort est tellement multiple

prophète

Dans ce fort récit,

L’avenir est flou. 

La mort est tellement multiple.

J’en avais vu des cadavres dans ma vie ! Celui de ma grand-mère à côté de moi dans le lit, des corps dévorés  par les chiens, des cadavres de jeunes personnes en si bon état que j’avais des doutes sincères quant à leur statut de mort, des cadavres décapités, brûlés, des nouveau-nés que leurs mères avaient jetés dans des bennes à ordures, dans des lits de ravines parce qu’elles ne pouvaient pas s’en occuper, parce qu’elles avaient peur de la réaction des parents, des membres de leur église, et dont des animaux s’étaient repus, le cadavre de mon ami Pierrot, mais l’homme transformé en passoire, le pantalon baissé, le cul plein de merde, les morceaux du bol des toilettes explosé sous les balles autour de lui et sur son corps, je n’avais jamais vu ça. Une telle humiliation dans la défaite me touchait beaucoup.

J’ai laissé des traces sur ce récit. Ici et par .

Emmelie Prophète, Les villages de Dieu, Mémoire d’encrier, 2020, [édition numérique]

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Les mouches et la littérature : Les villages de Dieu d’Emmelie Prophète [23]

prophète

[La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici.]

Je passais mon chemin devant le spectacle des corps, la plupart du temps d’hommes, gisant au soleil, autour desquels tournaient mouches, chiens affamés, chrétiens vivants.

Question aux rhétoriciens. Est-ce aussi un zeugme sémantique étant donné la présence de ces chrétiens vivants à la fin de la phrase?

Ce roman est en lice pour le Prix du club des irrésistibles 2023.

[Mise à jour de Noël – 2022]

J’avais transmis les zeugmes d’Emmelie à Benoît Melançon pour sa collection. Pour les lire, suivez le guide :

Dossier fermé.

Emmelie Prophète, Les villages de Dieu, Mémoire d’encrier, 2020, [édition numérique]

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Piquer ce n’est pas toujours voler

prophète

On a fait dernièrement tout un fromage au sujet d’une préposée au bénéficiaire qui a mangé une pointe de pizza à son travail. Une dure perte pour une poubelle et une suspension de trois semaines pour une «délinquante».

Sachez, chers lecteurs et chères lectrices, que dans Les villages de Dieu  (Port-au-Prince) piquer ce n’est pas toujours voler.

Elle épluchait les vivres, s’occupait du feu, allait faire les courses du matin au soir contre un maigre salaire. Il y a toujours plus pauvre que le dernier des pauvres. Cet emploi lui permettait au moins de manger et d’emporter une partie des invendus chez elle.

Ce roman est en lice pour le Prix du club des irrésistibles 2023.

Emmelie Prophète, Les villages de Dieu, Mémoire d’encrier, 2020, [édition numérique]

 

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Température et incipit : Un triplé de Romain Gary [100] * * *

Romain Gary

Romain Gary

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Tadam ! Voilà le centième. Je décerne les trois étoiles à Romain Gary pour les incipit de trois de ses romans.

Dans Charge d’âme :

Le ciel romain était bleu, serein, et un jeune Américain, grand, barbu, portant lunettes et dont il ne sera plus fait mention ici, dit à sa compagne très blonde, en contemplant l’azur figé : « Il y a dans ce ciel plus de lucidité froide que d’émotion. » Le vent faisait claquer les drapeaux blanc et jaune des gardes suisses devant la porte de bronze, où finit l’Italie et commence le Royaume chrétien ; Jean XXIII donnait sa bénédiction aux fidèles et à la foule de touristes venus assister en simples curieux au spectacle sur la place où saint Pierre avait rendu l’âme sur la croix dix-neuf siècles auparavant. p. 13.

Il faisait un froid de chien.

Dans Lady L.

La fenêtre était ouverte. Sur le fond bleu du ciel, le bouquet de tulipes dans la lumière de l’été la faisait songer à Matisse qu’une mort prématurée venait d’emporter à quatre-vingts ans et même les pétales jaunes tombés autour du vase semblaient avoir obéi au pinceau du maître. Lady L. trouvait que la nature commençait à s’essouffler. Les grands peintres lui avaient tout pris, Turner avait volé la lumière, Boudin l’air et le ciel, Monet la terre et l’eau ; l’Italie, Paris, la Grèce, à force de traîner sur tous les murs, n’étaient plus que des clichés, ce qui n’a pas été peint a été photographié et la terre entière prenait de plus en plus cet air usé des filles que trop de mains ont déshabillées. Ou peut-être avait-elle vécu trop longtemps. L’Angleterre célébrait aujourd’hui son quatre-vingtième anniversaire et le guéridon était couvert de télégrammes et de messages dont plusieurs venaient du Palais de Buckingham : chaque année, c’était la même chose, tout le monde venait lourdement vous mettre les points sur les i. Elle regarda avec réprobation les tulipes jaunes, se demandant comment les fleurs avaient pu arriver jusqu’à son vase favori. Lady L. avait horreur du jaune. C’était la couleur de la traîtrise, du soupçon, la couleur des guêpes, des épidémies, du vieillissement. Elle fixa les tulipes sévèrement et un doute rapide l’effleura… Mais non, ce n’était pas possible. Personne ne savait. Une négligence du jardinier.  p. 9

Dans Éducation européenne.

La cachette fut terminée aux premières lueurs de l’aube. C’était une aube mauvaise de septembre, mouillée de pluie : les pins flottaient dans le brouillard, le regard n’arrivait pas jusqu’au ciel. Depuis un mois, ils travaillaient secrètement la nuit : les Allemands ne s’aventuraient guère hors des routes après le crépuscule, mais, de jour, leurs patrouilles exploraient souvent la forêt, à la recherche des rares partisans que la faim ou le désespoir n’avaient pas encore forcés à abandonner la lutte. Le trou avait trois mètres de profondeur, quatre de largeur. Dans un coin, ils avaient jeté un matelas et des couvertures ; dix sacs de patates, de cinquante kilos chacun, s’entassaient le long des parois de terre. Dans une de ces parois, à côté du matelas, ils avaient creusé un foyer : le tuyau débouchait dehors, à plusieurs mètres de la cachette, dans un taillis. Le toit était solide : ils avaient utilisé la portière du train blindé que les partisans avaient fait sauter, il y avait de cela un an, sur la voie ferrée de Wilno à Molodeczno. p. 7

Romain Gary, Charge d’âme, Paris, Gallimard, 1977, 311 p.

Romain Gary, Éducation européenne, Le Livre de Poche, no 878, c1956, 245 p.

Romain Gary, Lady L., Folio, c1963, 251 p.

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Température et incipit : La porte de Martine Marie Muller [99]

La porte

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

En quatre-vingt-dix neuvième place. Désolé, mon cher Elmore.

Les enfants et moi avions aimé cet homme d’avant le déluge. Pas question que ce livre de Martine Marie Muller passe à l’élagage.

Il était un homme qui vivait à flanc de montagne, il y a longtemps de cela ; un homme jeune et fruste,  fort et sauvage, un homme d’autrefois, un homme d’avant le déluge, une lame d’homme pyrénéen. Il était un homme simple mais qui rêvait du ciel. Il rêvait d’un ciel pour sa vie, pour sa femme, d’un ciel plus grand et plus pur, d’un ciel couleur de paradis sur ce village misérable où chacun traînait une condition de terrien obtus, ne se souciant que de sa masure et de ses bêtes avec une discipline mercenaire qui n’obéissait qu’aux saisons de la survie. Tendus vers la besogne, ils avaient tout oublié, du début frais de la vie à la dernière déclivité de la terre qui rend chaque moment si précieux. À ne se soucier que de vivre, rien ne les inclinait guère à la joie ou au rêve. » p. 9.

Martine Marie Muller, La porte, Robert Lafont, 1999, 118 p.

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Le syndrome fémoro-patellaire du bibliothécaire

Lecture du jour. Je ne suis pas le seul à être mou du genou.

« C’est rendu que je cours, et ça m’arrive pas souvent, alors le cœur veut me sortir de la poitrine. Miche pourra pas se débrouiller sans moi, avec ses parents qui refusaient de jouer avec elle, son alcoolisme plus ou moins contrôlé et ses rotules qui craquent à cause de son syndrome fémoro-patellaire. Sans oublier sa tristesse qui, depuis que la malchance lui est tombée dessus, inonde les murs et noie tout ce qui est vivant aux alentours. Sauf moi, parce que je suis habitué. »

J’étais un héros, Sophie Bienvenu.

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Un objet rare : mon don pour l’avancement de la société des loisirs

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Je poursuis mon élagage. Je suis propriétaire d’une encyclopédie Universalis en parfait état. Une marque rare : 1988. Les enfants et les ados l’apprécieront. Très utile pour le bricolage, les découpages, la fabrication de jolis scrapbooks, voire de zines. Les personnes intéressées par cette illustre rareté n’ont qu’à m’écrire en privé via Twitter ou Messenger. C’est un don pour l’avancement de la société des loisirs. Je ne fais pas la livraison. Je suis mou du genou.

Il a aussi été question d’élagage ici

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Les mouches et la littérature : L’île au trésor de Robert-Louis Stevenson [22]

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[La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici.]

Silver sautillait sur sa béquille avec des grognements ; ses narines dilatées frémissaient ; il sacrait comme un fou quand les mouches se posaient sur son visage luisant de sueur ; il secouait rageusement la longe qui me reliait à lui, et de temps à autre tournait vers moi des yeux où luisait un regard assassin. Il ne prenait certes plus la peine de me cacher ses pensées, et je les lisais à livre ouvert. La proximité immédiate de l’or lui faisait oublier tout le reste : sa promesse au docteur comme l’avertissement de celui-ci étaient déjà loin, pour lui, et sans nul doute il comptait bien s’emparer du trésor, retrouver l’Hispaniola et l’aborder à la faveur de la nuit, massacrer tout ce qu’elle renfermait d’honnêtes gens, et remettre à la voile suivant ses intentions primitives, chargé de forfaits et de richesses. p. 265

Robert-Louis Stevenson, L’île au trésor, traduit par Déodat Serval et illustré par René Ben Susan, Paris, Chez Henri Jonquières & Cie, 1926, 288 p.

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La valeur des livres

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Je poursuis mon élagage. Voir ici : La fatigue des livres . Hier, j’ai jeté mon dévolu sur les auteurs dont le nom commence par « S ». Sartre : cadeau. Simenon : cadeau.  J’ai les doublons numériques de ces œuvres de toutes façons.  Sollers : vidanges. Mais que faire avec L’île au trésor, de Stevenson? Une traduction en français de Deodat Serval. Un bel objet illustré par de magnifiques lithographies du peintre René Ben Sussan. Un copain des surréalistes et de Calder, en passant. Tirage limité à 88 exemplaires. J’ai le no 44. Mais comment cet objet est-il atterri chez moi ? Je vais le garder. Ça peut toujours servir. Ça en jette! Valeur d’après mes rapides recherches : 2 400 euros. Le livre audio est disponible sur Amazon pour la modique somme de 5,93 $, sans les illustrations.

Échantillon des lithographies de Sussan :

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Les mouches en littérature et un zeugme en latin : Jean Teulé, Héloïse ouille! [21]

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[La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici.]

Jean Teulé est mort le 18 octobre dernier. C’était un véritable écrivain. Truculent.

De la vendetta plein la gueule, parrain capable de tout pour sa filleule, on sent qu’il pourrait, par un art affreux, faire d’Abélard table rase. Aigres cris poitrinaires et soudaine haleine aux effluves ammoniaqués d’étable vers lesquelles arrivent des mouches importunes, ô cette histoire que l’homme d’église doit boire jusqu’à la lie ! Enragé, il écume, menace à tout vent, les poings crispés dans l’ombre et aux yeux des larmes de fiel, comme lorsque la vengeance bat son infernal rappel, mais Abélard pose un genou et déclare :
— Fulbert, je m’accuse d’être entré par effraction dans votre nièce sous votre toit puis de l’avoir enlevée, enceinte de mes œuvres. En réparation, je vous propose de l’épouser.

[…]

La singularité du lieu est surpassée par celle des hommes en soutane à l’assaut de laines de paroissiennes (qui n’ont rien à faire ici !) dans lesquelles ils s’engouffrent comme au creux d’abîmes, en ressortent curieusement par d’autres bouches à la manière de laves jaillissant de cratères. C’est n’importe quoi ! Partout, des falaises à pic de fesses nues enlèvent à l’abbaye son rôle premier. Des mouches agacées vrombissent.

Un zeugme coquin, en prime et en latin. Ça pourrait plaire à L’oreille tendue :

« — Voto nostro serviamus,
Mos est iste juvenum ;
Ad plateas descendamus
Et culus virginum !

(— À nos désirs il fallait se rendre,
C’est l’usage des jeunes gens ;
Descendre vers les places
Et les culs des filles !) »

Jean Teulé, Héloïse, ouille! Julliard, 2015. Édition numérique.

 

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