Le froid

Tiroir no 24Aurores.  Il fait froid, ça glisse tout du long, s’imprègne, s’incruste en mon corps assujetti.  Fin craquèlement de la peau.

J’achève tout juste le dernier roman de Michael Delisle : Tiroir no 24 que m’a suggéré Marie-Anne Poggi, la muse du club de lecture Les irrésistibles.

Ils ont vraiment le chic, les auteurs québécois ces derniers temps pour nous ciseler des histoires implacables, sans flafla, ni florilège,  jouant du froid et du feu. Je pense aussi à Perrine Leblanc,  auteure de L’homme blanc.

Le tiroir no 24, court récit. Pour revoir l’expo 67,  la modernité bulldozer, en marche, imparable.  Je ne vous raconte pas, allez y poser les yeux

Un poète minimaliste de la narrativité, ce Delisle.

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Et si ça vous chante, à ne pas manquer à la bibliothèque Le Plateau Mont-Royal, une rencontre avec Perrine Leblanc qui sera interviewée par mon sympathique collègue et ami Normand Biron

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Avoir le trou du cul en d’sous du bras

J’ai une grande affection pour les expressions truculentes…  pour la langue, la nôtre qui survit, son histoire.

Des expressions colorées que je tiens depuis des lustres de mon ami Réjean Boisjoli, meilleur joueur de cuiller des Laurentides et encyclopédie vivante des chansons à répondre québécoises:

Avoir le trou du cul en d’sous du bras : être fatigué, las.
Avoir le cordon du cœur qui traîne dans la marde : être sans cœur, lâche, paresseux.
Avoir la queue de chemise à l’équerre : être pressé, très occupé, agité. (Avoir de la broue dans le toupet)

J’ai terminé, il y a une quinzaine, la lecture d’un livre de Victor Barbeau écrit en 1939 : Le ramage de mon pays : le français tel qu’on le parle au Canada. Ça traînait dans ma boutique numérique, je partage.

Plaisir garanti cet opuscule, pour mesurer la distance parcourue entre alors et maintenant. La petite histoire de la survie de la langue française.  Un véritable anthropologue, ce Barbeau. Voir mon compte-rendu de son «La tentation du passé». Décidément, je vais devoir me farcir l’Œuvre complète.

Barbeau témoigne de sa passion pour notre langue. Son regard n’a rien d’élitiste, (il admirait Céline :) ). Tant s’en faut, on sent chez lui une grande affection pour le parler paysan:

Issu de dialectes et même de patois, le fond primitif, celui qu’ont fort heureusement conservé les paysans, la plus grande partie de nos paysans, est authentiquement, savoureusement, pittoresquement français.

Ses flèches les plus acerbes portent plutôt vers le parler populaire, véritable refuge de solécismes et barbarismes :

estropié dans son vocabulaire, perverti dans sa syntaxe, vicié dans sa prononciation, n’est que du jargon, du patois dans l’acception péjorative du terme. Les quelques mots centaines de mots de français qu’il contient sont métissés de tant de mots anglais qu’ils ont perdu presque toute consonnance, toute apparence françaises.

État de la langue qui témoigne d’une seconde conquête,  plus pernicieuse encore,  par les Anglais,  du Canada.  Je me permets de citer longuement :

Fors notre langue et notre foi, les Anglais nous ont tout pris. C’était leur droit. Ils ont pris le sol, ils ont pris le commerce, l’industrie, la finance, tout ce qu’il y avait à prendre. Ils sont devenus nos maîtres, nos seigneurs, C’était encore leur droit. Régnant sur tout, ils ont partout, sans violence et sans heurts (hum, note du blogueur). Les formes politiques, ils les ont importées d’Angleterre. Les affaires, ils les ont montées avec leurs capitaux et leurs techniciens. Ainsi de suite. Il en est résulté que, n’ayant rien ou presque rien créé par nous-mêmes, nous avons dû pour vivre nous mettre à leur service, sous leur dépendance. Si bien que c’est d’eux que nous avons appris le vocabulaire de toutes les occupations qu’ils nous ont ouvertes, à l’exception de l’agriculture, de quelques métiers des professions libérales. Ils étaient les patrons, les contremaîtres; nous étions les manoeuvres. Ils étaient compétents en leur art; nous en ignorions de A è Z. Vous étonnez-vous après cela que le lexique des chemins de fer, des tramways, de l’électricité, du téléphone, de la navigation à vapeur, de la construction mécanique, des textiles, de la Bourse, de l’assurrance, du pétrole, de l’automobile, des mines, de la serrurerie, de la plomberie, du chauffage, etc, etc, soit aux quatre cinquièemes anglais? Il était impossible qu’il ne le fût pas puisque toutes ces entreprises appartenaient et appartiennent à des Anglais, étaient et sont dirigées par des Anglais et que, dans chacune, l’anglais était et est la langue officielle, la langue courante, celle dont on se sert pour désigner, qualifier, exprimer tout. Un «wrench», un «washer», un «label», du «tape», «overhaler», un «pedler», «canceler», un «screen», un «reel» un «sprinkler» et les milliers et les milliers de mots qu’ont relevés Buies, Rinfret (…) Ce sont, avant tout,  les témoins irrécusables de notre misère économique. Notre langue ne fait que refléter notre condition sociale (p. 100-101)

Approche sociale de la linguistique, Barbeau a bien saisi que l’appauvrissement de notre langue est alors le reflet de notre infériorité économique, de la domination des puissants (anglais) et de l’abandon par nos élites de l’éducation publique. Nous sommes en 1939, signes avant-coureur de la révolution tranquile des années 60 et de la montée du mouvement nationaliste dans les années 70.

Je laisse là ces considérations socio-historiques pour mesurer de façon très impressionniste, personnelle, l’évolution de la langue québécoise depuis 1939.

Le langage populaire français :

Barbeau dresse une liste d’une centaine de mots peu ou prou partagés par le parler populaire de France (il ne précise pas la région) et celui parlé au Québec, alors.

Des mots ou expressions qui sont, il me semble, disparus du parler québécois depuis 1939 :

artisse : artiste;
berouette (j’ai connu barouette) : brouette;
canepin : calepin;
couper la chique : faire taire;
dame : épouse;
demoiselle : fille;
comme de juste : comme de raison;
foire : collique;
huitre : crachat;
ouverrier : ouvrier (on dit travailleur);
pipitre : pupitre;
sercher : chercher. (utilisé par Denis Vézina, toutefois)

Des mots ou expressions qui sont toujours vivants et ont gardé leurs forces d’expression tant dans le langage parlé qu’en littérature

aria : embarras;
bedon : ventre;
binette : tête, visage;
caboche : tête;
chatouille : chatouillement;
cornichon : imbécile;
coton, filer un mauvais : avoir des ennuis;
coude, lever le : trop boire;
cruche : stupide;
décoller : s’en aller;
ennuyer, s’ : souffrir de l’absence de;
fêlé : un peu fou;
itou : aussi;
numéro : original;
patate : pomme de terre;
trimballer : transporter.

Un mot du langage populaire qui s’est pour ainsi dire affranchi :

dentition : denture (qui n’est plus utilisé)

Les canadianismes

L’auteur a procédé a une cueillette des mots les plus pittoresques dont il se fait un ardent défenseur.

Des disparus ou rarement utilisés ? :

prendre la quille de l’air : laisser quelqu’un en plan;
avoir l’air Anglais : avoir l’air excentrique;
barlinguer, se : se promener; (je vais l’utiliser celui-là, il sonne bien)
bassette : petite femme;
belette, perdre la: rougir;
beigne, que le diable me pête un : que le diable m’emporte;
bizouc : niais;
blé d’Inde, pousser un : piquer, blesser;
boues, les chiens vont manger de la : le temps se refroidit; (pas mal, aussi)
carotter : battre;
chambre d’élevage : chambre à coucher; (hum)
chnailler : déguerpir;
clavigraphe : dactylotype; (le bien connu ancêtre de l’Ipad II)
saucisson en corbillard : hot-dog;
débiffé : débraillé;
dérhumer : guérir d’un rhume;
fiferlot, être en : être fâché; (On me dit que mon collègue Pierre Chaperon, l’était aujourd’hui)
jambes, se garrocher les:  aller vite;
mange-chrétien : exploiteur;
pajette : braguette;
se planter : y mettre du sien;
raisin : chique de tabac;
tapassier : bruyant.
canelle : bobine de fil (un souvenir de ma mère)

Le mot apichimon (bricole) a attiré mon attention. Il tire son origine du contact des français avec le peuple amérindien. Il a perdu sa signification d’origine : équipement d’hiver (peau d’ours, de loup marin, raquettes, mitaines, etc.).

Il a pris de nombreuses acceptions dans le langage acadien :

s. m. 1° Morceau de linge ou de peau que l’on met sur le cou du bœuf pour le garantir contre le joug ou dont on se sert en guise de selle. 2° Méchant lit, grabat. 3° Pain bouilli au lait. 4° Personne ou chose laide. Ex.: Quel apichimon d’enfant ! = quel enfant laid, mal bâti. mal habillé ! 5° Habit mal taillé. 6° Fanfreluche ridicule. 7° Toute chose dont on ignore le nom.¬ Can. – Ce mot est d’usage restreint, et particulier au parler acadien. Source

Autre canadianisme surprenant : parler joual : parler avec affectation et recherche. Cette expression prendra une acception complètement inverse dans les années 60 et 70 au Québec. Voir ici

Les anglicismes

Les mots non déguisés. Plusieurs ont disparu :
autoist : automobiliste;
burlap : bougran;
call-down : semonce;
dive : boîte de nuit;
ditch : coup (donner un coup);
pushing : entregent;
rooster : fanfaron;
stag : mâle (elle est gréyée d’un beau stag);
tray : plateau.

Des indécrottables, on les retrouve encore tant dans la littérature, à la radio que dans la langue de tous les jours : pool (pour billard à blouses),  fun,  feeling, mean; tune(air), wise.

Des mots déguisés qui ont la vie dure, heureusement.

bâdrer (to bother) : importuner;
bommer (to bum) : paresser, vagabonder;
coquerelle (cock-roach) : cafard;
drabe (drab) : beige;
lâcher lousse (let loose) : laisser;
ouaguine (wagon) : voiture;
paqueté (packed) : ivre;
sloche (slush) : neige fondante;
trôle (troll) cuiller (pour la pêche)

Des mots déguisés qui ont disparu :
allouance : allocation;
besteux : ami de coeur (les plus jeunes disent ma best pour ma meilleure amie);
bonnecher : bondir;
bréde : lacet;
casse : étui (à cigarettes);
cobette : buffet, armoire;
crâder : doubler une voiture;
doude : élégant;
élapsé : échu;
pigrerie : porcherie;
spane : couple (y font un beau spane);
squineux : mesquin.

À suivre, j’ai réservé le livre que Barbeau a écrit en 1963 : Le français du Canada

À cause, j’écris des billets pareils?

Allez, assez bretté, je publie!

Photographie prise par Réjean Boisjoli : son schack (pas sa cabane au Canada). On n’aperçoit pas les bécosses (ce ne sont pas des latrines) à droite dans le bois (c’est la forêt). Fort tonifiante les bécosses par moins 20.


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Babils épars sur la liberté d’expression

Nombreux projets d’écriture en cours, éclatés. Tentons un petit Evernote public paresseux – en vacances – de l’inachevé, de l’en cours avant que l’ensemble aille mourir au fin fond du pour-soi numérique.

25 février.

Crouzet en découd avec Majour sur l’irréversible, l’inéluctable numérique… Débat un peu oiseux… Raccourcis fulgurants.  Prescription quasi morale. Nous ne sommes pas dans l’inéluctable, mais dans l’expérimentation.  Simples idées reçues?

Je crains comme la peste les discours moralisateurs, éclairées, péremptoires, qui savent ce que ce qui va advenir, inéluctablement. Ce n’est pas «pédagogique». Je préfère l’expérience, la praxis :)  et l’échange ouvert en ce monde en mouvement. L’internet n’est ni le mal, ni le bien absolu à la portée de ces pauvres nuls obnubilés par le papier, le livre.

27 février

Je relis le billet  de Franck Queyraud, Du tag et du fouillis : les dangers du cloud computing… et tant pis,  si je passe pour un ringard…. Véritable coup de gueule qui arrive à point nommé pour fermer la Semaine de la liberté d’expression. J’aime bien cette idée fortement affirmée dans son texte du Web comme espace libertaire – j’oserais ajouter baroque, poétique. J’aime ce grand cri contre la doxa, contre la centralisation des contenus chez deux ou trois diffuseurs.  J’aime le pêle-mêle, l’inachevé, le doute solalien, le non-consensuel, l’irruption des Mangeclous.  Mais j’aime par dessus tout l’idée d’une bibliothèque comme garant de cette diversité culturelle.

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28 février

Une journée sans Facebook?  Le prêchi prêcha que je lis dans l’article publié sur la question dans Le Devoir me rend sceptique : On débranche et on réfléchit

Lundi, les 600 millions d’utilisateurs de Facebook sont invités à s’éloigner pendant 24 heures de cet épidémique outil de communication, dans le cadre de la «Journée mondiale sans Facebook». Un appel à la pause pour méditer sur les conséquences de cette dématérialisation des rapports humains qui bouleverse nos vies tout comme notre rapport à la censure, à la vie privée, à l’autre, à la publicité, à la dépendance…

Épidémie, dématérialisation, dépendance. Ciel!

Je suis là aujourd’hui sur Facebook pour continuer à publier le nu de Courbet, pour suivre le mouvement en Lybie, pour afficher ma liberté d’expression.

Opinion toute personnelle : les réseaux sociaux favorisent une rematérialisation des rapports humains.

Être branché, réfléchir, agir, c’est concomitant.

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28 février, suite (voir la mise à jour ci-dessous)

Je réponds à l’appel de Bibliomancienne (Marie D Martel) qui nous invite à diffuser La déclaration des droits de l’utilisateur du livre numérique (ebook)

Tous les utilisateurs devraient avoir les droits suivants :

  • le droit d’utiliser les livres numériques suivant les conditions qui en favorise l’accès avant celles des contraintes propriétaires
  • le droit d’accéder aux livres numériques sur n’importe laquelle plate-forme technologique, indépendamment de l’appareil et du logiciel que l’utilisateur choisit.
  • le droit d’annoter, de citer des passages, de partager le contenu des livres numériques dans l’esprit d’un usage équitable et du droit d’auteur.
  • le droit  d’étendre la doctrine du premier achat au contenu numérique, qui permet au propriétaire du livre numérique de conserver, d’archiver, de partager et de revendre un livre numérique acquis.

1er mars

La déclaration mise à jour :

La déclaration des droits de l’utilisateur du livre numérique (ebo  – 2ème version)

La déclaration des droits de l’utilisateur de livre numérique est un énoncé des libertés  fondamentales qui devraient être reconnues pour tous les utilisateurs de livres numériques.

Tous les utilisateurs devraient avoir les droits suivants :

  • le droit d’utiliser les livres numériques suivant les conditions qui en favorisent l’accès et avant celles qui sont associées à des contraintes propriétaires;
  • le droit d’accéder aux livres numériques sur n’importe laquelle plate-forme technologique, indépendamment de l’appareil et du logiciel que l’utilisateur choisit;
  • le droit d’annoter, de citer des passages, de partager le contenu des livres numériques dans l’esprit d’un usage équitable et du droit d’auteur;
  • le droit  de permettre au propriétaire du livre numérique de conserver, d’archiver, de partager et même de revendre un livre numérique acquis (dans l’esprit de la doctrine de la première vente) sans quoi il demeurerait soumis aux conditions de licence d’utilisateur final qui établissent essentiellement des obligations, et non des droits;

Photo : Luc Jodoin – Collection personnelle : Tableau Huichol

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Libre

Libre d'écrire

Un livre blanc, vierge,  des mains d’Alice offert à tous ceux qui n’ont tout simplement pas la liberté de parole,  d’écriture. Visitez Wikipédia.

Livre pour toutes les paroles étouffées, emprisonnées, tuées.

Pour l’expression d’un cri.

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Le sens

Je cite, Renaud Camus, in Éloge du paraître, que je lis et rumine, pour mémoire :

La littérature, ce coeur ancien de la culture, enseignait que le sens n’est pas le tout du sens : l’information sous son empire, n’est pas la totalité du message, toute phrase dépasse la pensée, même quand elle peine à la rejoindre, et la communication n’est pas le dernier mot du possible, en matière d’échange. Il y a dans l’espace littéraire du contresens au dessous  du sens , et de nouveau au dessus; et du non sens, une faille, un évanouissement, au coeur de la parole : son diamant noir, un abîme, son duende.

Je pensais à Barthes,  à la folie d’aimer, au recroquevillement des mots,  à l’inachevé.

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La chute du pharaon : ce que nous disent Sinouhé, Lessard, Foglia et Libé

Le roman de Mika Waltari, Sinouhé l’Égyptien, dont le récit se déroule 14 siècles avant
Jésus-Christ s’ouvre ainsi :

«Moi, Sinouhé, fils du Seigneur et de sa femme Kipa, j’ai écrit ce livre. Non pas pour louer les dieux du pays de Kémi, car je suis là des dieux. Non pas pour louer les pharaons, car je suis las de leurs actes. C’est pour moi seul que j’écris. Non pas pour flatter les dieux, non pas pour flatter les rois, ni par peur de l’avenir ni par espoir. Car durant ma vie j’ai subi tant d’épreuves et de pertes que la vaine crainte ne peut me tourmenter, et je suis là de l’espérance en l’immortalité, comme je suis là des dieux et des rois. C’est donc pour moi seul que j’écris, et sur ce, je crois différer de tous les écrivains passés ou futurs»

J’aime imaginer ce Sinouhé écrivant pour lui même sur Facebook et Twitter…

Maintenant que le pharaon est tombé, qu’adviendra-t-il des dieux et de l’armée?

À suivre, mais en attendant on peut lire :

Dans Libération : Égypte : l’armée suspend la Constitution et dissout le parlement
Martin Lessard ; Égypte: le rôle des médias sociaux dans la chute de Moubarak
Pierre Foglia : Vive Facebook!

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No future : une bibliothèque présente


Que voulez-vous que je dise de moi? Je ne sais rien de moi! Je ne sais même pas la date de ma mort.  Jorge Luis Borges.

Ça causait branding de bibliothèque, cette semaine au boulot

Dans la foulée, un collègue nous a invité, dans le but de provoquer un tsunami d’idées,  à nous livrer à un petit jeu.  Le Jeu,  il s’agissait de trier par ordre d’importance subjective et désordonnée (on se croirait dans un conte de Borgès) les petits pavés promotionnels qui tournoient dans le caroussel de la page d’accueil du site web des Bibliothèques publiques de Montréal.  Afin de vous éviter de petits aller-retours d’ici à là, et pour vous garder bien captif dans ma boutique,  je les ai rapatriés mêlés dans ce billet.


J’ai été d’une mauvaise foi désolante en refusant de me livrer à cet exercice en prétextant de ma propre subjectivité désordonnée. Refus de ma part de hiérarchiser ce qui est mosaïque.  Ce carroussel est tranche diachronique, un moment. Un moment fort qui témoigne d’une chose : notre présence pour affirmer notre action par rapport à la persévérance scolaire, à ce qui joue socio-politiquement en Haiti, ça dit l’importance des mots partagés entre cultures distinctes, le plaisir de lire un bon polar, ça dit un mouvement de ludicité à Lachine, la beauté de Giselle, ça dit Aytiti cheri pi bon peyi pas ou nanpwen.

Ce sont toutes choses fortes que je ne peux me résoudre à hiérarchiser dans une folle course aux valeurs communicatives ou morales.  Relativisme? Mais non, je suis, telle Bebette Bérubé,  un absolutiste relativisant du plaisir de jouir, lire, voir, jouer et écouter. Peu m’en chaut, que ce soient avec les oraisons funèbres de Bossuet, un récit de Perrine Leblanc ou de Nicolas Dickner, un texte de Michel Butor,  une toune de Vincent Vallières, des courriels tirés de l’oubli disant de noirs silences, des roses éternités, des êtres qui s(m)’abandonnent, de sublimes trahisons et des ficelles perdues. J’ai la face cachée du plaisir plein soleil. Bon, je m’éloigne un peu de ce qui constitue la promotion de services ponctuelle d’une bibliothèque qui dépasse, on s’en doute, ce qui se donne à lire, voir, jouer et écouter.

Allez, rendez-vous de l’autre côté des deux derniers pavés, pour la suite et la fin.

Ce que cette mosaïque raconte dans sa verte actualité c’est notre présence.

Ce que ça dit c’est que nous ne sommes plus image obsolète du passé. Les démons du passé s’éteignent assurément derrière nous.

Nous ne sommes même pas à construire la bibliothèque du futur

Nous agissons et sommes là, maintenant essaimant nos parcours d’initiatives innovantes (fruit de notre veille et de notre présence en réseau)  et consolidant/améliorant les pratiques qui nous ont constituées comme service public.

Nous sommes présents, partout, incontournables, dans tous les espaces : physiques, numériques et hors les murs. Toutes choses qui révolutionnent avec nous.

Trouvons la façon de le dire…

C’est le début d’un branding…. présence dans les espaces … auquel je réfléchis dans mes loisirs… mais c’est encore trop intello, mon truc…. peut-être dépassé.

M’enfin, la question est lancée.

Et peut-être que ce n’est pas si vital, le branding :)

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Traces de livre

Vous aviez relu un livre de Georges Dor : D’aussi loin que l’amour nous vienne.  Vous aviez trouvé le livre plat, niais. Vous observiez ce livre et il vous était venu l’idée d’en saisir l’entour,  pour chasser l’ennui.

Un Livre prétexte marqué de traces sur un contenant – objet livre –   témoin de la petite histoire des Bibliothèques publiques de Montréal, de la ville de Montréal et de la province de Québec. Vous le diriez, un jour.

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Plat recto et plat verso

Le livre a été édité en 1974 chez Leméac.

Premier entour de l’objet. Le livre a été relié par la compagnie Vianney Bélanger  Inc. Bookbinding Montreal (voir le sceau de la firme sur la photo ci-dessous, coin supérieur droit).  La reliure tout bougran (Ontarion Buckram velum)  comporte un carton d’environ 80 mm d’épaisseur. Des feuilles de garde de type «plainfield offsett 160 M» ont été ajoutées  Les plats recto et plats verso ont été collés et plastifiés sur le bougran. Le tout finement cousu, l’ouvrage a bien résisté à l’usure des mains et des yeux qui l’ont parcouru.

On reliait beaucoup à l’époque, pour conserver.  Grand changement depuis,  les nouveautés – bestsellers – acquises par les bibliothèques sont bien souvent préparées sommairement pour être mis,  just in time, à sa grande satisfaction,  à la disposition du public.  On relie plus souvent a posteriori, maintenant,  pour conserver… just in case.

La cote Dewey pour les romans a été abandonnée au courant des années 70 au profit d’un classement alphabétique (trois premières lettres de l’auteur : DOR).  Souci de faciliter le butinage, les usagers aiment bien quand les auteurs sont regroupés ensemble sur les rayons. Ils s’y perdaient un peu avec l’architectonique universelle numérique du père Dewey. On vante maintenant de nouvelles classifications sacrifiant au merchandising; on fantasme les gestes de Markham, Darien et Richmond,  les nouveaux phares de la modernité de ce siècle débutant.

La lettre C tout au dessus de la cote a pour but l’identification de la littérature canadienne. Confusion encore chez les usagers, qui cherchent parfois, exemple, Michel Tremblay sur les rayons à la lettre C…  La bibliothèque a aussi apposé une fleur de lys dans la partie supérieure du dos du livre pour bien identifier qu’il s’agit de littérature québécoise et aussi pour un meilleur repérage visuel sur les rayons.  Un truc maison, cette fleur de lys,  fabriquée avec les moyens du bord, l’imprimante à marguerite, et qui connote le peu de ressources matérielles dont disposait la bibliothèque pour mettre en valeur ses collections.

Un code zébré (codabar) a été apposé sur le document. Il commence par 3 27777 –   identifiant unique de la Bibliothèque de Montréal d’alors.  Témoin de l’informatisation des bibliothèques de Montréal qui a pris son envol à la fin des 80 pour s’achever au milieu des années 90. On entreprend un petit périple RFID en 2011, on n’arrête pas le progrès.

Au dos du livre, partie inférieure, on distingue encore une marque, une tache. Petite gougoutte de liquide correcteur que l’on appliquait sur le livre pour obtenir un identifiant rapide sur les rayons des documents ayant passé par la moulinette de l’automatisation. Inconnu : combien de bouteilles de Liquid Paper® sont-elles requises pour le tatouage de 3 millions de documents?

L’ex-libris de la Bibliothèque de Montréal

Un ex-libris terne et austère a été apposé au contreplat recto du livre. Aucune idée de la date de création de cet ex-libris.  Après 1938, certain,  date de la création des armoiries officielles de la Ville de Montréal qui apparaissent dans le coin supérieur gauche de la page de garde. La mémoire vivante qui m’entoure m’assure que la vignette a fait son apparition dans les années 60. Rien de solidement prouvé, encore.

On remarquera le bilinguisme qui sera abandonné dès l’accession au pouvoir du Parti Québécois et de la promulgation de la loi 101 en 1977. On rappellera aux apôtres libertaires (ciel!, associé le mot liberté à ces engeances!) qui voudrait que cette loi soit abolie, qu’avant son application, 80 % des jeunes allophones allaient à l’école anglaise. Aujourd’hui, c’est autour de 22%. On parle français au Québec aujourd’hui et on le parlera encore longtemps.

L’inscription des accents sur les lettres majuscules ne fait pas encore partie des normes d’édition d’alors : BIBLIOTHEQUES DE MONTREAL.

Un no d’inventaire (973704) apparaît bien en vue; on le retrouvera aussi sur la fiche du lecteur, sur la fiche topographique (ancêtre papier de la géolocalisation) et sur la pochette du livre collée au dos de la quatrième de couverture.

Partie supérieure gauche, un chiffre (932) inscrit au crayon de plomb. Trace laissée par le relieur pour identifier et regrouper ses lots de documents à traiter?

Je reproduis tout dessous,  pour une meilleure visibilité, les armoiries de la Ville de Montréal créés en 1938.

L’écu des armoiries est meublé des symboles végétaux des peuples « fondateurs » de la Ville de Montréal au XIXe siècle : français, anglais, écossais et irlandais.  La croix chrétienne délimite chacun des cantons. Aucune trace des autochtones, bien sûr, ils n’ont pas leur place sur l’île.  La devise, Concardia salus, «bien-être dans l’harmonie» ou «le salut par la concorde »  est d’une belle ironie, tant Montréal s’est construit dans le déni de l’autre autochtone et l’expression trop souvent belliqueuse de deux solitudes : la française et l’anglaise

Pour le reste, les marques de notre profonde québécitude : la feuille d’érable rassemblant le tout et le vaillant et industrieux castor le bricoleur qui trône un peu ridicule au sommet de l’ensemble. Pour tout dire, il perdit , en 1938,  son titre de symbole des canadiens français au profit du fleur de lys apparaissant dans l’un des cantons. Voir les premières armoiries de Montréal créées par son premier maire, Jacques Viger, au début des années 1830.  Et si le coeur vous en dit, allez jeter un coup d’oeil sur la version numérisée de l‘album Viger, une autre production, parfois oubliée,  des Bibliothèques publiques de Montréal. Mais ils en font des trucs, ces bibliothécaires!!!

La page-titre

«Je n’ai plus que quelques heures à vivre, et j’ai voulu partager ce temps précieux entre mes devoirs religieux et ceux dus à mes compatriotes. Pour eux je meurs sur le gibet de la mort infâme du meurtrier, pour eux je me sépare de mes jeunes enfants et de mon épouse sans autre appui, et pour eux je meurs en m’écriant :

Vive la liberté, vive l’indépendance!»

De Lorimier, 1838, Source


Le livre appartient à la bibliothèque La Petite-Patrie, mais c’est le sceau  «Lorimier» qui apparaît sur la page titre du document. «Portant le nom de bibliothèque Lorimier a son ouverture le 30 mai 1949 c’est à la suite d’une rénovation en profondeur débutée en 1984 et terminée le 26 mai 1987 qu’elle voit la création de la maison de la culture La Petite-Patrie. (P.B.)» Journal de Rosemont. Pour Lorimier, patriotes des  révoltes indépendantistes de 1837-1838, on pourra visionner l’excellent  film d’un autre patriote, Pierre Falardeau : 15 février 1839

Le feuillet de circulation et la pochette de prêt du livre

Le feuillet de circulation est bilingue. Premier prêt effectué en nov 1974. Le second en novembre 1976. Deux ans d’attente sur les rayons. Le dernier prêt a été effectué en 2002. Silence jusqu’en 2007, date à laquelle on remplacera l’estampillage du feuillet du livre par un reçu imprimé. Longue marche de l’efficience. Silence complet entre janvier 2002 et 2007. Selon les données du système Millennium, deux prêts réalisés entre 2007 et aujourd’hui (dont le mien).  Ce livre aura été empruntée 32 fois en 36 ans. Il a fait oeuvre utile et je lui souhaite longue vie dans cette bibliothèque.

La pochette de prêt, vide. Son numéro d’inventaire. Un petit crochet rouge. Signe que la bibliothèque a procédé au récolement (ça remonte, ces vieux mots) de sa collection et que pour chaque fiche topographique correspond un document physique dans la collection.

Et je pourrais écrire de longues pages pour décrire le travail de titan qui a été accompli par les bibliothécaires, les commis et les bibliotechniciens pour simplement effectuer un prêt à un usager.  Pour constituer les catalogues sur fiche à l’auteur, au titre,  aux sujets … Classer les fiches des nouveautés dans les différents catalogues. Dire le bonheur, et un peu la crainte,  de tout ce personnel quand on a procédé à l’automatisation complète des activités de prêt et de renouvellement de documents et à la mise en place d’un catalogue en ligne…

Ce sont traces de livre, traces de vie.

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Merci aux mémoires vivantes de Michel Claveau, Johanne Prud’homme, Sylvain Galarneau, Lise Beauregard, Brigitte Raymond, Nicole Maisonneuve, Claire Lahaie, Michel Ménard, Guylaine Brisebois, Julie Fortin, Christian Labbé et Pierre Meunier.

Photos  : Luc Jodoin

Images des armoiries de la Ville de Montréal : Wikipédia

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Mon bibliothécaire de la semaine : Olivier Hamel :)

Regardez-moi ce groupe de jeunes autistes, comme ils sont fiers, ces Sango Ku.

Le court récit d’une super méga intéraction sociale!

Ils bouffent du manga avec Olivier Hamel, bibliothécaire geek, totalement sauté, qui travaille à la commission scolaire Marguerite Bourgeois de Montréal.

Petites citations repiquées sur Facebook, juste pour vous dire ce que peut faire le livre, sa médiation et des intervenants déterminés et imaginatifs:

Olivier Hamel Oui, les profs sont hypers contents voire surpris d’entendre leurs élèves autistes parler autant, mais je reste perplexe. Selon Wiki (je ne suis pas spécialiste)

Olivier Hamel Le terme autisme tend a désigner aujourd’hui un trouble affectant la personne dans trois domaines principaux:

1. anomalies de la communication orale et/ou non verbale
2. anomalies des interactions sociales
3. centres d’intérêts restreints.

Olivier Hamel Bon : avec moi, les jeunes écoutent, parlent au max et vivent une super mega interaction sociale, mais, ils parlent principalement de leurs centres d’intérêts restreints (supers héros et mangas) qu’ils connaissent en réalité encore mieux que moi à plusieurs niveaux, donc je sais pas trop en fait…

Olivier Hamel Mais bon, ils passent du bon temps, les profs aussi et moi je rigole encore plus avec eux qu’avec les élèves « normaux » même si je me sens vraiment giga geek…

Olivier Hamel Mais, bibliothécaire autisme et geek sont en réalité presque des synonymes…

C’est vraiment top. Mon bibliothécaire de la semaine. Bravo Olivier! Je vous l’ai dit, il est sur FaceBook.

Les bibliothécaires, ça ratissent vraiment large!

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Lisez ce billet et courrez la chance de gagner un prix…

Je rédige présentement un petit essai de sémiotique paratextuelle… Pour les fins de ma recherche, j’aurais besoin de connaître en quelle année la Bibliothèque Lorimier (Bibliothèques publiques de Montréal) a changé de nom pour Bibliothèque Petite-Patrie? Et si ça ce trouve, quelles sont les raisons qui ont présidé à cette décision?

J’ai bien picossé dans Google, mais c’est nul à chier, trop géolocalisé, ce truc. Trop en surface.  Même pas foutu de percer le web profond.  Et n’allez pas chercher dans Wikipédia, l’article est là, mais vide. Invitation à le compléter.

Vous dire aussi que le problème est probablement derrière le volant. Un cas patent de 18 pouces…

M’enfin,  j’offre un verre à qui pourra m’aider à résoudre cet épineux problème.

Les français sont admis au concours, mais je ne régale pas pour les frais de transport.

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