Incipit météo : La petite fille aux allumettes [147]

La petite fille aux allumettes

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Il faisait affreusement froid. La neige tombait et l’obscurité du soir commençait à s’épaissir. C’était aussi le tout dernier soir de l’année, le réveillon du Nouvel An. Dans ce froid et dans cette obscurité, une petite fille pauvre arpentait la rue, tête nue, pieds nus.

Retranscription du texte lu par Brigitte Fossey lors de l’émission La Grande Librairie du 17 décembre 2025. Traduction de Jean-Baptiste Coursaud.

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Andersen, Hans Christian. La petite fille aux allumettes. Traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud. Illustrations de Benjamin Lacombe. Paris : Albin Michel Jeunesse, 2025.

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Incipit météo : «Journal d’un prisonnier» de Nicolas Sarkozy [146]

Journal d'un prisonnier, Sarkozy

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Un point pour Elmore Leonard. Cet incipit est raté. Il ne m’a donné aucune envie de sonder plus avant la profondeur de la naïveté de cet auteur tombé du mauvais côté de l’histoire par un matin ensoleillé.  Ma curiosité intellectuelle a des limites.

J’ai pu feuilleter les premières lignes de cet ouvrage grâce aux bons soins de Numilog.

Je me suis levé très tôt ce mardi 21 octobre 2025. C’était le jour de mon incarcération. Jamais je n’aurais imaginé franchir les murs d’une prison. Ce n’était même pas envisageable. Je ne suis pas un homme violent, ni un agresseur. J’ai toujours payé mes impôts de façon scrupuleuse. Je n’ai jamais conçu ni envisagé quelque montage que ce soit. J’ai été durant vingt années le maire d’une grande ville, Neuilly-sur-Seine, sans que jamais un appel d’offres ou une procédure quelconque ait fait l’objet de la moindre remarque ou du plus petit incident. Que pouvait-il bien m’arriver ? À moins de faire preuve d’une imagination débridée ou de nourrir une paranoïa caricaturale, rien. C’étaient bien ma conviction et mon état d’esprit. La suite démontrera l’étendue de mon erreur.
Et pourtant, en ce matin ensoleillé, alors que je traversais Paris vers la prison de la Santé, je devais bien convenir que l’impensable était arrivé ! Qu’est-ce qui avait pu me faire tomber du mauvais côté de l’histoire ? Qu’avais-je fait pour mériter un tel traitement ? Quels crimes avais-je pu commettre? Je dois reconnaître aujourd’hui la profondeur de ma naïveté.

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Les chaises de Pablo Reinoso

2

La chaise est le premier objet de design de l’humanité. Pablo Reinoso.

Le 7 décembre, Madrid s’est transformée en un parcours du combattant. Trois jours de congé pour les Espagnols, et tous ont décidé que le centre-ville de Madrid était le lieu idéal pour tester leur patience. Circuler relevait de l’exploit olympique, et la station de métro Puerta del Sol a été fermée, apparemment pour éviter que la ville entière ne se précipite chez Doña Manolita, temple sacré de la loterie de Noël, réputé porter chance pour rafler la cagnotte.

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La Puerta del Sol.

Nous nous sommes donc replié·es sur la rue Montalbán, où se niche le Musée national des arts décoratifs. Une retraite stratégique et finalement très heureuse. Là, nous avons pu admirer les sculptures ingénieuses de Pablo Reinoso, dans une exposition intitulée La vida se mueve.

Quant au membre de la cellule madrilène du FLC qui nous accompagnait, il n’a pu retenir un soupir navré devant le sort réservé à certaines chaises. Il faut dire qu’être cloué au mur ou suspendu au plafond n’est pas exactement le destin rêvé pour un siège. De plus, les frisettes des chaises spaghetti n’ont guère suscité son enthousiasme

Mélanges. À vous de juger.

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Banc frisé dans la série Silla spaghetti / Banc spaghetti.

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Titre non identifié.

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Chaise spaghetti.

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Chaise Thonet.

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Chaise poilue.

2,1

Laocoon, dans la série Chaise spaghetti.

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Chaise Thonet en spirale.

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Cadre débordant.

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Symétrie synchronique / Synchronie symétrique

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Le 29 novembre. Visite de l’exposition consacrée à Juan Uslé au musée Reina Sofia, à Madrid. Une quête d’épuration de la représentation en explorant la verticalité et l’horizontalité.

1

Soñé que revelabas / Un rêve que tu révélais

3

Mi-Mon (Miró vs Mondrian)

Le 30 novembre. Il y avait deux expositions au musée Thyssen-Bornemisza, à Madrid : l’une portant sur les résonances entre les œuvres de Pollock et de Warhol, l’autre sur des correspondances similaires entre Picasso et Klee. J’en ai profité pour aller revoir, une fois de plus, quelques pièces de la collection permanente. 

C’est là que je suis tombé, par hasard, sur une des toiles de Piet Mondrian qui dû a inspiré Juan Uslé.

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New York City, 3

Le 3 décembre. Je bouquine dans les Mémoires inédits d’un ami. L’un des chapitres porte sur Piet Mondrian, et j’y retrouve l’une de ses toiles.

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Mise à jour du 5 décembre.

J’ai poursuivi la lecture des Mémoires d’un ami. Dans l’un des chapitres, l’auteur décrit son attachement à une toile de Juan Miró : 3. Personnages dans la nuit guidés par les traces phosphorescentes des escargots.

La boucle du synchronisme et de la symétrie se referme ici : Mondrian et Miró entrent en dialogue dans le tableau de Juan Uslé, Mi-Mon (Miró vs Mondrian), où leurs langages plastiques respectifs se répondent.

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3. Personnages dans la nuit guidés par les traces phosphorescentes des escargots.

Mise à jour du 7 décembre.

Visite du Musée national des arts décoratifs de Madrid. Pablo Reinoso mêle un peu les cartes de la symétrie, mais il épouse le mouvement de certaines toiles de Miró. Exposition  intitulée La vida se mueve.

2,1

10_Lacoonte, 2014.

Mise à jour du 8 décembre. Passage au CaixaForum de Madrid, à l’occasion de deux expositions.

Desenfocado (défocalisé)

À l’instar de Juan Uslé, Gerhard Richter explore les figures de l’horizontalité

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Lumière.

Henri Matisse

Il mise sur une composition verticale qui structure et dynamise la figure.

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Tête blanche et rose.

Frantz Kupka.

À la verticale.

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Plans verticaux I.

Mise à jour du 9 décembre. Leica, Un siècle de photographie. Centre culturel Fernán Gómez à Madrid.

Luca Lucatelli.

Perspective géométrique avec point de fuite.

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Future Studies.

P.-S. Figure géométrique dansante :

29 novembre, en soirée. Avec des ami·es islamo-gauchistes et deux réfugiés, nous sommes allé·es voir une performance de danse de la compagnie franco-sénégalaise Amala Dianor.

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Dub

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Infimes variations météorologiques avec mouches intégrées » [146] et [51]

Oreille absolue

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

Autour du bourg il y a la nuit. Au centre, la mairie. Un bâtiment modeste aux justes proportions, dont les fenêtres découpent des carrés orange dans la nuit indigo. Quelques décorations de Noël, loupiotes entrelacées dans les branches des micocouliers, oursons translucides éclairés de l’intérieur et lutins au bonnet rouge clignotant, ponctuent l’obscurité. Un chien aboie, puis deux. Un troisième répond. Et le silence se referme sur eux. La température baisse d’un degré. On passe sous zéro. L’herbe des talus s’enrobe de givre, les brins se raidissent en émettant de minuscules craquements. Les insectes enterrés perçoivent le carillon des tiges que le gel fige au dessus d’eux.

Les quatre chapitres suivants, que j’ai placés en annexe, présentent à peu près le même incipit météorologique. Il faut bien tendre l’oreille pour saisir les différences entre chacun d’eux. Le lecteur lambda n’y verra que du feu, car il a tendance à surfer sur les passages où se trouvent des descriptions météorologiques. Elmore Leonore n’aurait pas tout à fait tort quant à l’utilisation des incipit météo.

J’y ai vu un entraînant motif, un refrain, pour ce récit qui se veut une variation musicale.

Quatre incipit reprennent également, comme un motif récurrent, la présence de mouches insensibles au froid.

Le livre regorge de répétitions.

Au début de chacun des cinq chapitres, trois personnages, toujours différents et jamais revus par la suite, frôlent la mort sans jamais y sombrer.

La trame musicale de ce récit intègre aussi une légère variation sur même le thème du chat Valentin. Le passage revient quasi à l’identique à 6 reprises : le premier au présent et les 5 autres à l’imparfait.

Valentin, le chat que la rêveuse secrétaire de mairie Mariette Legarni a baptisé ainsi pour se porter chance en amour, mord bravement la patte qu’il s’est coincée dans un piège à renard et dont il faudra bien qu’il s’ampute, avec patience, sans dégoût, buvant à mesure le sang qui s’en écoule et n’établissant pas de lien entre la douleur qui le fait trembler d’un bout à l’autre de l’échine et les coups de dents qu’il inflige à sa chair.

Valentin, le chat que la rêveuse secrétaire de mairie Mariette Legarni avait baptisé ainsi pour se porter chance en amour, mordait bravement la patte qu’il s’était coincée dans un piège à renard et dont il faudrait bien qu’il s’ampute, avec patience, sans dégoût, buvant à mesure le sang qui s’en écoulait et n’établissant pas de lien entre la douleur qui le faisait trembler d’un bout à l’autre de l’échine et les coups de dents qu’il infligeait à sa chair.

Sur le thème de la croissance de la lune. Le passage revient quasi à l’identique à 5 reprises : le premier au présent et les 4 autres à l’imparfait.

La lune ne décroît pas », dit Dodelin le fossoyeur à Taffanel le terrassier. Et Taffanel répond : « Non, elle décroît pas, elle croît. En tout cas, qu’est-ce qu’elle est grosse.»

« La lune ne décroît pas », disait Dodelin le fossoyeur à Taffanel le terrassier. Et Taffanel répondait : « Non, elle décroît pas, elle croît. En tout cas, qu’est-ce qu’elle est grosse. »

ॐॐॐ

Aucune surprise : elle tend l’oreille.

Annexe

Chapitre 2

C’est un hiver où rien ni personne ne doit mourir. Les rosiers continuent de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumées qu’en été, aux pétales décolorés presque transparents. Les framboisiers laissent pendre leurs petits visages rouges, comme honteux, sous les feuilles recourbées. Les oiseaux poussent leurs cris vigoureux au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres ou les chats. Les mouches, gorgées de la canicule passée, poursuivent leur vol paresseux, insensibles au froid qui crispe pourtant la rosée du matin. (88 mots)

Chapitre 3

C’est un hiver où rien ni personne ne doit mourir. Les rosiers continuent de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumées qu’en été, aux pétales décolorés presque transparents. Les framboisiers laissent pendre leurs petits visages rouges, comme honteux, sous les feuilles recourbées. Les oiseaux poussent leurs cris vigoureux au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres ou les chats. Les mouches, gorgées de la canicule passée, poursuivent leur vol paresseux, insensibles au froid qui crispe pourtant la rosée du matin. (88 mots)

Chapitre 4

C’était un hiver lumineux et sec où rien ne semblait vouloir mourir. Les rosiers continuaient de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumées qu’en été, aux pétales décolorés presque transparents. Les framboisiers laissaient pendre à leurs sommets recourbés d’étranges têtes rouges qui paraissaient presque honteuses lorsque le dernier éclat du soleil allait les dénicher sous les feuilles. Les oiseaux lançaient leurs cris au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres. Les mouches, gorgées de la canicule passée, poursuivaient leur vol, insensibles au froid qui crispait pourtant la rosée du matin. (98 mots)

Chapitre 5

C’était un hiver lumineux et sec où rien ne semblait vouloir mourir. Les rosiers continuaient de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumées qu’en été, aux pétales décolorés presque transparents. Les framboisiers laissaient pendre à leurs sommets recourbés d’étranges têtes rouges qui paraissaient confuses lorsque le dernier éclat du soleil allait les dénicher sous les feuilles. Les oiseaux lançaient leurs cris au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres. Les mouches, gorgées de la canicule passée, poursuivaient leur vol, insensibles au froid qui crispait pourtant la rosée du matin. (97 mots)

ॐॐॐ

Agnès Desarthe,  L’oreille absolue, Éditions de l’Olivier, 2025, 144 p.

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Incipit météo : «Paris en vrac» de Michel Tremblay [145]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Michel Tremblay, tel qu’en lui-même : truculent. Comme Carrère dans Kolkhoze, il nombarde, mais avec autodérision et humour. À lire.

Au milieu du Pont-Neuf, je descends le long escalier de pierre qui mène au Vert-Galant, mon endroit favori dans tout Paris. Je tire la petite barrière peinte en vert et je pénètre dans le parc triangulaire posé au mitan de la Seine, à l’extrémité ouest de l’île de la Cité. Il a été inondé il y a quelques mois, pendant les grandes crues du printemps, mais il n’y paraît plus. On a tout nettoyé, tout ratissé, on a repeint les bancs et on dirait qu’il ne s’est jamais rien passé là de bien dramatique depuis l’exécution de Jacques de Molay. En quelle année au fait ? Quatorze cents quelque chose ? Treize cents quelque chose ? J’irai consulter la plaque au bout de l’île tout à l’heure. Ce serait plutôt dans les treize cents… le dernier des Templiers…

C’est une magnifique journée de printemps, le soleil joue à travers les branches des arbres déjà feuillues et il ne fait pas trop chaud.

Michel Tremblay, Paris en vrac, Leméac. 136 pages, 2025

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Généalogies

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Pour le dire comme Arlette Farge, j’écris dans le bruit sourd d’en dessous l’histoire, dans les propos minuscules, dans ce qui veut se dire et parfois s’effondre avant d’être formulé, dans le « moins » de l’histoire. Je cherche ces voix que le temps échappe dans son sillage.

Marie-Hélène Voyer, Précieux sang.

J’aime les coïncidences.  J’ai lu Kolkhoze d’Emmanuel Carrère et j’ai enchaîné avec Précieux sang de Marie-Hélène Voyer.

Le roman de Carrère – le surdoué – trace le portrait de sa mère, Hélène Carrère d’Encause,  secrétaire perpétuel de l’Académie française, morte en 2023. Ce roman qui mêle le récit familial à l’histoire, la grande, traîne en longueur. Un récit traversé par la rencontre de multiples figures illustres. Trop visibles. Majuscules. Ça nombarde et pavanomme à foison.

J’ai préféré les femmes invisibles, minuscules et oubliées de Marie-Hélène Voyer.

Les anonymes de Précieux sang travaillent jusqu’à s’en tuer. Dans un abattoir, une mine, une usine d’armements, une fabrique d’allumettes, un atelier de couture. Lignées de corps austères et généalogie de femmes invisibles. Les imperceptibles. Les occultées de l’histoire. Les petites mains. Femmes corvéables. Torcheuses de restes. Marie des basses besognes. Lignée de corps ployés.

Dans la deuxième partie – autobiographique – du recueil, l’autrice déploie une folie du voir et du regard. Toute jeune, elle regardait le monde à travers les guipures des rideaux. Elle a aussi photographié l’été de ses dix ans avec un vieux Kodak Instamatic sans pellicule, mais les images non-captées sont restées gravées dans sa mémoire. Le jour où une éclaboussure de chaux a ouvert une brèche dans son regard. La brûlure d’une soudure qui l’a sauvée de l’inattention. La famille magnifiée par des photos ratées. Une grande tante borgne, son œil perdu. L’abattage d’une vache comme un événement optique. Écrire et voir avec des yeux de chairLes aveuglements de son regard saturé de corps meurtris. La beauté ne peut être que craquelée.

Cette fonction scopique traverse tout le recueil.

Lire ébloui.

Par des perles :

quand le temps s’automne
Les dents dénervés
Les fouissages dans le maigre de mes joues.
Les ombres explosives.
La tête épluchée.
Les écorcheries.
Les mâchoires molles comme moëlle. (un lipossible, si on exclut le pluriel de molles)

Des anadiploses en cascade :

une nuit de mars
j’ai rêvé dans mes fièvres
rêvé mon visage creusé
creusé comme fruit piqué
piqué comme luette percée
percé comme palais tranché
tranché comme stigmates
sur ma langue déviandée

Des néologismes :

Achâleries, morfondages, épeurements de la mort, amignonnés, estropiures, asbeste, le plancher qui s’accordéonne, grichoune.

Des mots rares :

Encatiné, agousser.

Des incantations :

L’incantation sur les bêtes écornées.

Chaque jour je regarde passer les écornées, les assommées, les convulsives, les démanchées, les mal pleumées, les chenues, les chétives, les têtes à l’envers, les faces de carême, les mal saignées, les taraudées, les gigueuses, les embourbées, les empestées, les tortilleuses, les rongées d’avance, les fendues en quatre, les raides mortes, les paniquées, les corps qui courent encore, les résistantes, les arc-boutées, les furieuses, les farouches, les rueuses, les bougresses, les bardasseuses, les pleines d’aplomb, les fugueuses, les couineuses, les supplieuses, les sans espoir.

Celle sur un abattoir où la folie du voir resurgit.

Et quand je ferme les yeux ça persiste, ça m’assomme, ça dépèce encore, ça écorche, ça entaille, ça découpe, ça pilasse, ça patauge dans la bile, les huiles amères, le rouge m’imprègne, m’empeste, m’empuante, tout me monte à la gorge, tout me ressuinte, les jets bruns, les éclaboussures, les souillures, ça m’assomme, le froid pénétrant, l’épais, le ruisselant, le coagulé, […]

Celle sur les grands patrons d’en haut.

ô grands patrons d’en haut nous en avons fini de nous taire qu’advienne votre effondrement, que la peste soit sur vous, crevures, fripons, faussaires, fornicateurs du capital, acquiesceurs de notre indignité perpétuelle, crevez autant que vous êtes, crevez une fois, sinistres morvures, crevez deux fois, crevez, vous et vos fléaux d’étoffes, crevez noyés dans vos pisseuses ambitions, crevez comme chiens dans leur gale, crevez, crevailles de manufactures, crevez, bavures à cravates, que la peste soit sur vous, que plaies vous empoignent, que phosphore vous défigure, que radium vous ronge, qu’amiante vous sidère, que raideurs vous figent, qu’arsenic vous infiltre, que poisons vous poissent les tripes, que nausées bilieuses vous tordent, que convulsions vous soulèvent, que se charognent vos carcasses, que mort très lente vous mâche… [l’extrait complet est ici]

Comment ne pas être ébloui?

(Elles n’auront jamais vu la mer…)

***

Ce billet est une mise à jour d’un texte paru dans l’infolettre du 15 octobre du Club des Irrésistibles. Archives inexistantes sur le site web des Bibliothèques de Montréal.

Mes remerciements à EddY, mon lecteur sensible, pour ses recherches lexicographiques et ses bons conseils.

__________

Carrère, Emmanuel, Kolkhoze, POL, 2025, 558 pages [Édition numérique].

Voyer, Marie-Hélène, Précieux sang suivi de Voir avec des yeux de chair, Saguenay, La Peuplade, coll. «Poésie», 2022, 196 p. [Édition numérique]

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De la profondeur à la surface des choses

Je ne les contredirai pas :

Avant je croyais que les choses comme les êtres ne se révélaient que dans leur profondeur en fait tout se passe à la surface. – Dany Laferrière, Un certain art de vivre.

L’illusion d’aller au fond des choses les détourne de leur surface ; ils ignorent la chair du monde, sa douceur et sa résistance. Ils passent à côté de la vie. – Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes mort.

Via Luc Séguin (@lseguin.bsky.social). Voir aussi son blogue : La chambre d’écoute.

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Les mouches dans «Précieux sang» de Marie-Hélène Voyer [50]

précieux sang

La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

j’aurais dû marier un déserteur
on se serait cachés dans le bois
roulés dans le tiède de nos peaux
sa face mangée par la barbe
la mienne par les mouches
nos cœurs de lièvres
amignonnés
dans une envolée de brûlots

on se savait maganées
on tombait comme des mouches
inhalations
cataplasmes
toux quintes consomption
couenne et carrés de camphre
nos remèdes s’épuisaient
au même rythme que nous

Un livre écrit avec des yeux de chair en tendant la langue.

Voir aussi

Voyer, Marie-Hélène, Précieux sang suivi de Voir avec des yeux de chair, Saguenay, La Peuplade, coll. «Poésie», 2022, 196 p. [Édition numérique]

 

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Le cri de femmes exploitées, abusées, spoliées et tuées : Crevez, calvaire!

précieux sang

Dans son dernier recueil, Précieux sang, Marie-Hélène Voyer taille en pièces les grands patrons : des morvures sinistres et des fornicateurs du capital, qui en prennent plein la gueule.

L’ensemble du recueil relève du grand art.

Continuer la lecture

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