Folie du voir et disparition du paysage

disparition du paysageDans le dernier récit de Jean-Philippe Toussaint, La disparition du paysage, l’unique personnage se déplace en fauteuil roulant dans son appartement à Ostende, près de la mer. Il a perdu la mémoire depuis qu’il a été victime d’un attentat terroriste. Sa principale activité consiste à regarder par la fenêtre et à noter ce qu’il voit : la mer, la plage, le paysage.  Un paysage qui finira par disparaître, avec la présence d’abord de plus en plus persistante du brouillard, et, par la suite, quand des ouvriers entreprendront la construction d’un étage supplémentaire au casino avoisinant. La vue obstruée, il devient alors enfermé dans sa mémoire absente et son appartement. Une mort douce, du moins sa métaphore. « Le jour n’entre quasiment plus dans l’appartement maintenant, la lumière est devenue sépulcrale, mon horizon a été scellé. »

Cette disparition du paysage rappelle le récit de Jean Echenoz : L’occupation des sols. L’incipit du roman : Comme tout avait brûlé – la mère, les meubles et les photographies de la mère –, pour Fabre et le fils Paul c’était tout de suite beaucoup d’ouvrage : toute cette cendre et ce deuil, déménager, courir se refaire dans les grandes surfaces. Le fils n’a plus aucun souvenir de sa mère. Elle est morte alors qu’il avait trois ans. Il reste toutefois une trace de la mère. Le père et le fils peuvent aller la voir sur la façade d’un immeuble où elle pose en souriant dans quinze mètres de robe bleue pour faire la promotion d’un flacon de parfum.  Les mardis et les jeudis, père et fils vont voir l’image de cette femme près du quai de Valmy. Un projet de rénovation de l’immeuble (ce n’est pas un casino) finira par pratiquement effacer cette représentation de la disparue. Tant et si bien que Paul cessa de la visiter lorsque la robe entière fut murée. C’était [devenu] un sépulcre au lieu d’une effigie de Sylvie. Il ne restera plus que son sourire qu’ils pouvaient apercevoir depuis la fenêtre de leur appartement, près du quai de Valmy. La lente disparition d’une image et la certitude de la mort. La fin du récit reprend la scène de départ en suggérant que le nouvel appartement en rénovation où habite le père et le fils est en feu. On gratte, on gratte et puis très vite on respire mal, on sue, il commence à faire terriblement chaud. La boucle est bouclée. La disparition, compète.

Une obsession du regard que l’on retrouve aussi dans un texte de Georges Perec : Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Perec s’installe trois jours d’affilée, à différentes heures, à la terrasse d’un café, Place Saint-Sulpice, à Paris, et prend note de tout ce qu’il voit. Parmi ses observations, il note des images fugitives de la mort : Il y a une camionnette de croque-morts devant l’église. […] Des gens se rassemblent devant l’église (rassemblement du convoi ?). […] Les gens de l’enterrement sont entrés dans l’église. […]  La cloche de Saint-Sulpice se met à sonner (le tocsin, sans doute). […] Le tocsin s’arrête. […]  On sort de l’église les couronnes mortuaires. Il est 2 heures et demie.

Dans le film Smoke de Wayne Wang, écrit par Paul Auster, Augie Wren (Harvey Keitel) photographie sa tabagie tous les jours, à sept heures du matin. Auster aime les coïncidences. L’écrivain Paul Benjamin (William Hunter) retrouvera en feuilletant au hasard les albums des photos, qui comprennent 4000 photos, l’image de son épouse morte quelques années auparavant, victime d’une balle perdue lors d’un hold-up dans ce quartier.

Dans Maîtres anciens de Thomas Bernhard, le récit se déroule au Musée d’histoire de Vienne. Reger s’assoit sur la même banquette depuis une dizaine d’années pour observer une toile du Tintoret : L’homme à la barbe blanche. Il se livre à une charge vitriolique, et, il faut le dire, humoristique tant le propos est excessif, contre l’environnement quotidien, culturel et politique qui l’entoure et l’a précédé : les musiciens, les peintres, les philosophes, le nazisme, les bureaucrates et les politiciens autrichiens, etc. Un regard sur l’engloutissement de la civilisation?

Je termine mon tour de piste en revenant au texte de Toussaint dans lequel est aussi nommée la déliquescence du monde : l’attentat terroriste de 2016 à la station Maelbeek de Bruxelles, les problèmes environnementaux et le confinement.

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Références : (les livres ont été consultés dans leur édition numérique)

Bernhard, Thomas, Maîtres anciens, Paris, Gallimard, 1988, 218 p.

Echenoz, Jean, L’occupation des sols, Paris, Les éditions de Minuit, 1988, 24 p.

Perec, Georges, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Paris, Christian Bourgeois éditeur, 2010 (1974), 64 p.

Toussaint, Jean-Philippe, La disparition de paysage, Paris, Les éditions de Minuit, 2021, 48 p.

Wang, Wayne, Smoke, film, 13 décembre 1995, 1 heure 52 min

 

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L’art de tourner la phrase : Alain Mabanckou [2]

Lumières de Pointe-NoireIl y a quelques jours, mon bon ami Luc Séguin, grand lecteur, portait à mon attention sur Facebook une phrase tirée d’un roman d’Alain Mabanckou : «Lumières de Pointe-Noire».

J’ai certes grandi, mais la croyance demeure intacte, protégée par une révérence réfractaire à la tentation de la Raison.

Ce qu’en pense Luc Séguin : «Une révérence à la tentation… Mal dit, il me semble. Pourquoi pas, plutôt : une révérence réfractaire à la Raison ? C’est le genre de détails sur lesquels je m’enfarge bêtement, parfois.»

Il propose :

J’ai certes grandi, mais la croyance demeure intacte, protégée par une révérence réfractaire à la Raison.

Je n’ai pas lu ce roman, – Luc S. oui – il m’est donc difficile de jouer les herméneutes quand je ne dispose pas du contexte dans lequel cette phrase a été énoncée.

J’ai accepté de m’enfarger dans des détails et à me colletailler avec Luc.

Je préfère la phrase originale pour sa musicalité, son calibrage et son rythme qui mettent en opposition deux quasis oxymores : «révérence réfractaire» et «tentation de la Raison». On échappe cette sonorité en biffant la «tentation», laquelle, en plus, fait écho à la «croyance intacte».

L’auteur a aussi créé une habile allitération avec  l’expression «révérence réfractaire» tout comme il nous offre une rime interne avec la «la tentation de la raison»

Le sens est peu ou prou similaire dans les deux phrases, mais j’aime bien que l’écrivain (bachelier en arts et philosophie) ne succombe pas à la tentation de la Raison tout en y étant attiré. Un doute romanesque?

Une phrase joliment construite.

Un rien m’amuse.

J’attends que Luc ait terminé la lecture de ce roman pour poursuivre notre chicane dans la cabane herméneutique.

Référence :

Alain Mabanckou, Lumières de Pointe-Noire, Seuil, 2013,  281 p.

 

 

 

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L’art de tourner la phrase : Martine Delvaux [1]

Boys Club«L’invisibilisation des hommes opère par la démultiplication de leurs apparitions, alors que l’extrême figuration des femmes a pour effet de les effacer»

Martine Delvaux, Le boys club, Les éditions du remue-ménage, 2020, 232 p. [édition numérique]

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Elle aurait dû faire bibliothécaire

aérostats

Et bien? ils ne sont pas d’accord, un point c’est tout.
Samuel Beckett, En attendant Godot

Route à la campagne, avec arbre.
Soir.
Estragon assis sur une pierre, essaie d’enlever sa chaussure […]
Entre Vladimir.
____

Estragon – Te revoilà, toi.

Vladimir – Tel qu’en moi-même.

Estragon – T’as lu l’Amélie nouveau?

Vladimir – Oui. Légèrement bouchonné.

Estragon – Je l’ai pour ma part trouvé gouleyant. J’ai retrouvé son originale petite voix.

Vladimir – Une voix de crécelle, tu veux dire?

Estragon – C’est dur ça. Elle était vraiment chouette son histoire. Un peu courte, il est vrai.

Vladimir – Invraisemblable.

Estragon – Mais c’est le but de la littérature. Tu dois apprendre à  suspendre ton incrédulité.

Vladimir – Il est vrai que dans ce cas, la fiction dépasse vraiment la réalité.

Estragon – Tu devrais te laisser aller… c’est un conte philosophique pour jeunes adultes.

Vladimir – Avec des personnages caricaturaux. Une mère qui collectionne des poteries virtuelles.

Estragon – Un clin d’œil pour se moquer de l’instagramisation du monde dans lequel nous baignons. Tout comme elle fait un gentil pied de nez aux plumitifs qui éreintent sa prose quand elle nous relate cette histoire d’un critique grec pendu haut et court pour avoir osé critiquer L’Odyssée d’Homère.

Vladimir – Elle est vraiment gonflée. Et un père cambiste qui a une merveilleuse collection de livres qu’il ne lit pas.

Estragon – Pas très original, on nous l’a fait à plusieurs reprises celle-là, je n’en disconviens pas.

Vladimir – Et didactique en plus… elle vise la promotion de la lecture avec son petit opus? Elle aurait dû faire bibliothécaire!

Estragon – Mais la trame était quand même amusante. Non?

Vladimir – Ah oui? Le déclencheur du récit était vraiment saugrenu. Un jeune qui souffre de dyslexie qui se tape Le rouge et le noir (un livre de filles) en une nuit grâce aux bons soins d’une jeune philologue engagée par son père. Dur à avaler.

Ce jeune analphabète qui met la main, par hasard, dans la bibliothèque empoussiérée de son père sur le chef d’œuvre de Radiguet, Le diable au corps.  Fort de nectar à bulles! D’autant que le jeune homme va finir par singer le personnage principal de ce roman et devenir amoureux de cette fille adjudante, de trois ans plus vieille que lui… Tout un jeu de miroirs! Elle pille simplement de grandes œuvres en suivant leur logique narrative…

Estragon – Bon, j’admets que la finale, en bain de sang, était un peu ratée.

Vladimir – Oh non! C’est une intégration conforme à la logique interne du récit.  Le jeune homme a aussi été inspiré, à des degrés divers, par la lecture profonde de L’Odyssée et de L’Iliade. Hors, on sait que les héros et les dieux grecs étaient animés par l’hubris qui menait à  des vengeances terribles et sanglantes, lesquelles ont poussé le jeune homme à passer à l’acte et à massacrer père et mère. Simple logique intra et intertextuelle. Facile, mais ça se tient.

Estragon – Autre chose à ajouter? Une liste de lecture?

Vladimir –Le diable au corps, La Princesse de…

Estragon – Ok, ça va. Perds pas ton temps. Assez causé. On y va?

Vladimir – Allons-y.

Ils ne bougent pas.

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Amélie Nothomb, Les aérostats, Paris, Albin-Michel, 2020, environ 144 pages. [édition numérique].

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Température et incipit : Le procès-verbal de J.M.G. Le Clézio [79]

Le procès-verbal

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

A. Il y avait une petite fois, pendant la canicule, un type qui était assis devant une fenêtre ouverte ; c’était un garçon démesuré, un peu voûté, et il s’appelait Adam ; Adam Pollo. Il avait l’air d’un mendiant, à rechercher partout les taches de soleil, à se tenir assis pendant des heures, bougeant à peine, dans les coins de murs. p. 15

On peut aussi entendre sur les ondes de France-Culture l’entrevue qu’a donnée Le Clézio à Augustin Trapenard sur la poésie. Ici

En introduction, pour les gens pressés, je vous conseille fortement l’écoute du poème de Claude Roy écrit il y a 50 ans.

Je vous le mets :

Jamais  jamais je ne pourrai dormir tranquille aussi longtemps
que d’autres n’auront pas le sommeil et l’abri
ni jamais vivre de bon coeur tant qu’il faudra que d’autres
meurent qui ne savent pas pourquoi
J’ai mal au coeur mal à la terre mal au présent
Le poète n’est pas celui qui dit Je n’y suis pour personne
Le poète dit J’y suis pour tout le monde
Ne frappez pas avant d’entrer
Vous êtes déjà là
Qui vous frappe me frappe
J’en vois de toutes les couleurs
J’y suis pour tout le monde

Pour ceux qui meurent parce que les juifs il faut les tuer
pour ceux qui meurent parce que les jaunes cette race-là c’est fait pour
être exterminé
pour ceux qui saignent parce que ces gens-là ça ne comprend que la trique
pour ceux qui triment parce que les pauvres c’est fait pour travailler
pour ceux qui pleurent parce que s’ils ont des yeux eh bien c’est pour pleurer
pour ceux qui meurent parce que les rouges ne sont pas de bons Français
pour ceux qui paient les pots cassés du Profit et du mépris des hommes.

Claude Roy“Les Circonstances” in Poésies, Gallimard (1970)

J.M.G. Le Cézio, Le procès-verbal, Paris, Folio, Gallimard, 312 p.

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Température et incipit : L’avalée des avalés de Réjean Ducharme [78]

L'avalée des avalés

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Tout m’avale. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par mon ventre que je suis avalée, c’est dans mon ventre que j’étouffe. Quand j’ai les yeux ouverts, c’est parce que je vois que je suis avalée, c’est dans le ventre de ce que je vois que je suffoque. Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère. Le visage de ma mère est beau pour rien. S’il était laid, il serait laid pour rien. Les visages, beaux ou laids, ne servent à rien. On regarde un visage, un papillon, une fleur, et ça nous travaille, puis ça nous irrite. Si on se laisse faire, ça nous désespère. Il ne devrait pas y avoir de visages, de papillons, de fleurs. Que j’aie les yeux ouverts ou fermés, je suis englobée : il n’y a plus assez d’air tout à coup, mon cœur se serre, la peur me saisit.

L’été, les arbres sont habillés. L’hiver, les arbres sont nus comme des vers. Ils disent que les morts mangent les pissenlits par la racine. Le  jardinier a trouvé deux tonneaux dans son grenier. Savez-vous ce qu’il en a fait? Il les a sciés en deux pour en faire quatre seaux Il en a mis un sur la plage, et trois dans le champ. Quand il pleut, la pluie reste prise dedans. Quand ils ont soif, les oiseaux s’arrêtent de voler et viennent y boire.

Je suis seule et j’ai peur. Quand j’ai faim,  je mange des pissenlits par la racine et ça se passe. Quand j’ai soif,  je plonge mon visage dans l’un des seaux et j’aspire. Mes cheveux déboulent dans l’eau. J’aspire et ça se passe : je n’ai plus soif, c’est comme si je n’avais jamais eu soif. On aimerait avoir aussi soif qu’il y a d’eau dans le fleuve. Mais on boit un verre d’eau et on n’a plus soif. L’hiver, quand j’ai froid, je rentre et je mets mon gros chandail bleu. Je ressors, je recommence à jouer dans la neige et je n’ai plus froid. L’été quand j’ai chaud, j’enlève ma robe. Ma robe ne me colle plus à la peau et je suis bien, et je me mets à courir.  […] p. 7 et 8.

Réjean Ducharme, L’avalée des avalés, Paris, Gallimard, 1966, 282 p.

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Ici et là

ici

Nicolas Guay (@machinaecrire sur Twitter) a écrit une ironique saynète, sur son blogue (Le Machin à écrire), mettant en action nos génies du marketing d’ici qui raffolent et abusent du mot «ici» dans la confection de signatures et de slogans publicitaires. À lire.

Dans un tout autre registre, je lisais hier Faïza Guène qui dans son roman La discrétion met l’emphase sur l’ici.

Accouplement apparenté à ceux de L’oreille tendue :

Une vie, même temporaire, ça s’ordonne. C’est ainsi qu’ils avaient inventé instinctivement leurs lois hybrides, à mi-chemin entre le village de leur souvenir et leur idée d’ici.

Parce qu’ils vivaient ici. Voilà, il était temps de l’admettre. C’est vrai que ça durait plus que prévu. Il faut dire que ce pays est doué pour voler des années aux hommes, il est doué pour leur confisquer leurs espoirs et enterrer leurs rêves dans des milliers de petits cercueils.

(Le mot «ici» est en caractères italiques dans le texte d’origine)

Références :

Faïza Guène, La discrétionParis, Plon, 250 pages (édition numérique)

Illustration piquée à Nicolas Guay. J’espère qu’il me pardonnera.

 

 

 

 

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Température et incipit : Les Émotions de Jean-Philippe Toussaint [77]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Lecture obligatoire.

À Bruxelles, la journée avait été caniculaire. Nous vivions avec Diane les dernières heures de notre vie commune. Depuis quelques semaines, nous ne nous parlions plus. Notre mariage, qui avait duré dix ans, s’achevait dans la froideur et le ressentiment. C’était le 23 juin 2016, le jour du référendum sur le Brexit au Royaume-Uni. Dans la soirée, un orage très violent a éclaté à Bruxelles, accompagné de pluies diluviennes. Je me revois dans le salon de l’appartement de la rue de Belle-Vue en train de regarder une pluie torrentielle tomber derrière la baie vitrée. Les branches des saules se tordaient sous le vent. Un éclair, parfois, zébrait le ciel, et on entendait les grondements du tonnerre au loin par-delà les étangs d’Ixelles.

Pas convaincu·e·s? Lisez le pénétrant commentaire de L’Oreille tendue : Trois étreintes.

Jean-Philippe Toussaint, Les Émotions, Paris, Éditions de Minuit, 2020. (édition numérique)

 

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Température et incipit : La Régente de Clarin [76]

La RégenteNever open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fictions.

Le meilleur roman espagnol du dix-neuvième siècle selon Mario Vargas Llosas (dans l’introduction, p. 7.)

J’aime  le mouvement présent dans l’incipit de ce roman. Naturalisme? Tout à fait moderne. L’art de l’énumération. On croirait lire Echenoz, avec cette plume volant jusqu’au troisième étage, ce grain de sable incrusté dans la vitrine d’une devanture, ces restes de n’importe quoi. Manque juste une carte à jouer soulevée par ce vent chaud et paresseux.

L’héroïque cité faisait la sieste. Chaud et paresseux, le vent du sud poussait de pâles nuages qui se déchiraient dans leur course vers le nord. Dans les rues, point d’autre bruit que la rumeur stridente des tourbillons de poussière, de chiffons, de brins de paille, et de papiers qui allaient de caniveau en caniveau, de trottoir en trottoir, d’un coin de rue à l’autre, voltigeant et se poursuivant comme des papillons qui se cherchent et se fuient et que l’air enveloppe dans ses plis invisibles. Tels des bandes de gosses, ces débris d’ordures, ces restes de n’importe quoi s’amassaient, s’arrêtaient un moment, comme endormis, et, réveillés en sursaut, bondissait à nouveau et se dispersaient, les uns grimpant le long des murs jusqu’aux carreaux branlants des réverbères, d’autres jusqu’aux affiches de papiers mal collés aux coins des rues et telle plume atteignait même un troisième étage, et tel grain de sable s’incrustait pour des jours, voire pour des années, dans la vitrine d’une devanture, accroché à un plomb. p. 37.

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(Sculpture dédiée à la Régenta réalisée par Mauro Alvarez Fernande. Photo libre de droit – elle est poche – prise par votre humble serviteur lors de son dernier séjour à Oviedo, Espagne, en septembre 2020.)

Notule : Il ventait aussi dans un conte de Flaubert et dans la première réplique au théâtre de Jeannine Sutto. C’est ici.

Référence :

Leopoldo Alas (dit Clarin), La Régente, traduit de l’espagnol par A. Belot, C. Bleton, J-F. Botrel, et R. James, sous la coordination de Y. Lissorgues (il a aussi écrit l’introduction), Fayard, 1987, 732 p.  (version originale : 1884 et 1885 – c’était en 2 tomes pour faire durer le plaisir),

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Les modernités dans Peste & Choléra de Patrick Deville

Billet publié le 19 décembre 2012. Englouti en septembre 2020 dans le cyberespace et récupéré grâce aux bons soins de Wayback Machine.

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« Les foutaises de la littérature et la peinture »,  Yersin. Ce génie inconnu qui a découvert le bacilles de la peste et de la tuberculose le temps qu’il faut pour bricoler un cerf-volant. La politique, l’histoire? Il s’en lave les mains de bactériologiste. La modernité, Baudelaire, Rimbaud, les surréalistes? Pouah! La modernité réside dans l’observation d’objets invisibles à l’œil nu. Elle s’incarne dans son microscope, ses voitures, la mathématique, l’électricité, l’observation du mouvement des marées. Les deux Grandes guerres? Il les observera, à l’écart, au bord de la mer, en Indochine. Il préfère le pays des Moïs et des Sédangs. Il se fait ethnologue. Le mariage? Une femme? Que des embarras en perspective pour un futur aventurier. Le sexe? Une simple fonction « hygiénique ». Il veut voir la mer. Il veut voir le monde. Il l’avait entraperçu, le monde, du haut de la tour Eiffel, aussi en parcourant la Galerie des machines de l’Exposition universelle de Paris en 1889.  Il est le fils de la révolution industrielle, de la modernité. Il veut le transformer le monde,  le découvrir, à pied, en bateau, en avion, en vélo, sous l’angle de la science et des plus folles inventions de la bourgeoise triomphante. Une Longue Marche. Passionnante.

Peste & Choléra de Patrick Deville, l’art consommé de la concision. Sans fioritures. Un tour du Monde en 219 pages. Une regard posé sur les modernités.

Deville, architecte ingénieur romancier, connaît trop bien la polysémie de la figure de la modernité. Il sait aussi nous la jouer mezza voce cette foutaise de la modernité industrielle. Il fallait bien évoquer aussi la modernité de Rimbaud et Céline, dynamiteurs de la poésie et du roman, d’Artaud, de Bataille, Desnos, les surréalistes. Convoquer les peintres et autres fous furieux de la découverte et de l’aventure. Dire la modernité des lendemains qui chantent et qui vont déchanter rapidement avec les Grandes guerres, la modernité de la bombe atomique, la modernité des collectionneurs d’art, Hitler et Goëring, qui entrent dans Paris. Il sait trop bien la modernité de l’abdication politique. C’est là en filigrane, cette modernité, dans tout le récit des savantes pérégrinations de Yersin qui, au final, sera touché par l’autre versant du monde, la littérature.

Un récit polyphonique où la science, l’industrie, l’aventure, la politique, l’engagement et la littérature font, somme toute, bon ménage.

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Patrick Deville, Peste & Choléra Seuil, 2012, 219 p.

Illustration : Sculpture de Louis-Ernest Barrias, L’Électricité. Elle était située à l’entrée de la Galerie des machines, Exposition universelle de 1889, Paris.

Crédits photographiques : Library of Congress.

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