Incipit météo : Jean-François Nadeau, Rutebeuf, la guerre et nous [129]

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Le 18 mars dernier, Jean-François Nadeau nous proposait sa traduction de La complainte de Rutebeuf. Un texte fort en ces années pleines du parfum nauséabond de la guerre […] au milieu des ombres de cette triste époque.

Et froid au cul, quand bise vente.

RUTEBEUF, LA GUERRE ET NOUS

Des années pleines du parfum nauséabond de la guerre. Tout nous y ramène, même de loin en loin. Il est bon, toujours, de relire Rutebeuf (±1230-1285). Je me suis amusé, ces dernières années, à le lire comme je pouvais, directement à partir du vieux français. Je l’ai lu avec passion, quitte à chercher dans les vieux dictionnaires. Je me suis acharné, cherchant le sens, même où il semblait clair, devinant que les mots s’effeuillent eux aussi, au fil du temps qui passe.

De son poème le plus célèbre, j’ai fini par accoucher d’une traduction de mon cru. Sans doute vaut-elle pour le seul le plaisir que j’ai éprouvé à la réaliser, au milieu des ombres de cette triste époque. Je vous la donne. [la suite de sa démarche se trouve ici]

Sa traduction.

L’hiver douloureux
Contre le temps qu’arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n’aille à terre
Avec cette pauvreté qui m’atterre
Qui de tous côtés me fait guerre
Contre l’hiver
Dont plusieurs ont changé mes vers
Mon dit est trop chargé
de pauvres histoires.
Pauvre sens et pauvre mémoire
M’a Dieu donné le roi de gloire
Et pauvre rente
Et froid au cul, quand bise vente
Le vent me vient, le vent m’évente
Et plusieurs fois, trop souvent
Je sens venir le vent
La douleur m’a promis
autant qu’elle me livre
Elle ne me paie, ni ne me délivre,
Contre un sou me rend une livre
De grande misère
La pauvreté sur moi s’est installée
Toujours m’en est la porte ouverte
Toujours j’y suis.

____________

En bonus, je vous mets Pauvre Rutebeuf de Léo Ferré. Des paroles issues d’un collage d’extraits des poèmes La Complainte de Rutebeuf et La Griesche d’Yver.

 

 Note : Texte reproduit avec l’autorisation de l’auteur.
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Incipit météo : « Le cas Trump » par Alain Roy [128]

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Chapitre 1

Sur la route

En ce matin du 20 janvier 2024, le temps était glacial, un froid polaire balayait tout l’est du continent. L’application météo de mon téléphone portable indiquait qu’il faisait moins dix-huit degrés Celsius, et ça ne monterait pas tellement plus à Manchester. Je n’osais penser à toutes ces heures pendant lesquelles nous allions devoir faire la file à l’extérieur avant de pouvoir entrer dans l’amphithéâtre. Nous avions réservé nos places sur le site Trumpevents.com, mais des témoignages glanés sur le Web nous avaient appris que la règle appliquée était plutôt celle du premier arrivé, premier servi.

Je pensais en avoir fait le tour. Mais non, Alain Roy en rajoute sur le narcissisme de la bête. Donald Trump : un détraqué. À lire.

Brave homme, ce Roy, il ira au paradis des écrivains engagés.

C’est la San Jordi, offrez une rose et ce livre à l’être de votre choix.

Pour en savoir plus sur la San Jordi et améliorer votre espagnol c’est ici.

Alain Roy, Le cas Trump : Portrait d’un détraqué, Écosociété, 2025. Édition numérique.

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Ténèbre

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Ce roman paru en 2020 avait reçu une critique unanime et dithyrambique : intelligent, magistral, du grand art, vertigineux, terrifiant, érotique et ardemment violent.

J’avais eu l’occasion d’en discuter avec un ami, T,  lors d’un échange épistolaire en juillet et août 2021.

J’archive, J, presque à l’identique, nos impressions de lecture du moment.

 

 

18 juillet 2021

T – J’avance dans le Ténèbre de Kawczak. Une vraie histoire d’horreur louvoyant jusqu’à maintenant entre la colonisation belge au Congo, un bourreau érotique et un cercle d’amis gravitant autour des poètes symbolistes.

J – Congo de Vuillard, plus succinct, m’avait aussi horrifié et peut-être éloigné de Ténèbre.

27 juillet 2021

J – Terminé?

28 juillet 2021

T – Oui, Ténèbre terminé. Quel imaginaire foisonnant. Des personnages parmi les plus étonnants et troublants que j’ai rencontrés. Une écriture parfois incisive, radicale et tantôt poétique sans trop exagérer sur l’alternance. En prime, une gifle impériale, fort bien documentée, à la colonisation européenne du Congo. Petite ombre, à peine d’une allumette: peut-être un peu de complaisance de l’auteur à l’occasion dans la description scabreuse, « trash ». Et toi?

5 août 2021

J – Nous avons lu le même livre. L’auteur a du souffle, sait construire un récit au cœur des ténèbres, avec des personnages hors du commun.

Ce roman comporte des métaphores et des scènes audacieuses (euphémisme) qui flirtent parfois avec une exaltation excessive. J’y ai vu l’expression de l’imagination foisonnante de l’auteur.

«Incisive», écris-tu. Un mot qui lie plusieurs des personnages et des situations dans un réseau sémantique fortement tissé de l’incision, de la découpe, du tranchant et autres synonymes. Trop?

J’énumère : l’expédition Claes quitta Léopoldville avec la mission d’inciser un continent; les mains coupés des Noirs pour éviter le braconnage, économiser les cartouches et décourager toute révolte; Pierre Claes découpait les jungles; Vanderdorpe le médecin chirurgien; le père Brel, boucher, et qui finira par se trancher les couilles; son fils lui-aussi boucher; ses découpes animales qui excitent la belle Camille, mais ça finira mal … aussitôt les galipettes consommées, le jeune homme «s’envolera» dans les cieux pour se trancher la gorge; Xi Xiao le bourreau, découpeur, tatoueur et génial maître dans l’art du lingchi; Mpanzu qui pratiquent les «incisions», les tatouages, à fleur de peau; Vaderdorpe ivre : Un soir, avec Verlaine, ivres au dernier degré, il tenta de tuer Ruymbeck avec un morceau de vitre pour ensuite, hurlait-il, lui ouvrir le ventre et en sortir les œufs d’or;  Manon Blanche a des lèvres de pêches fendues; elle a aussi une jolie découpe : Vanderdorpe demeura muet au seuil du mystère de cette étrange découpe et de l’impossibilité d’existence de cette peau renversée, de cette merveille, infiniment plus sèche et pourtant infiniment égale à son histoire, à son amour, égale à la peau de Manon Blanche, à son cœur, à ses poumons, à ses viscères, infiniment égale au cœur du temps, égale à sa bouche, égale à ses yeux.

D’accord avec toi aussi en ce qui concerne l’alternance entre le lyrisme et le cru. Je ne prendrai qu’un exemple. L’amour que porte Vanderdorpe à Manon Blanche.

Lyrique :

Hébété et interdit, il démontait et remontait inlassablement la mécanique de ce baiser infiniment plus grand que lui, infiniment plus grand que Paris même dont il contenait toutes les larmes, les rues et le ciel.

Il comprit que Manon Blanche était double, à la fois prétexte de son amour et de sa souffrance et, de par sa beauté si fondamentalement sexuelle, enfantine et dérobée, nature de cette souffrance. S’il aimait aimer et aimait souffrir, et si Manon Blanche le lui permettait comme jamais cela ne lui avait été permis et ne le serait jamais plus, il n’en demeurait pas moins que Manon Blanche ne pouvait pas être réduite au rôle de simple agente de souffrance et d’amour, mais incarnait, dans sa quasi-divinité, l’image même de cette souffrance, de cet amour et de leur absolue nécessité.

Cru :

Outre l’affabulation autour des viscères de la belle citée plus haut :

Il n’y avait rien de grand, il le voyait bien, qui n’originait pas des zones odorantes ; aucune âme digne d’idée et de beauté qui ne partageait pas ce courage et ce goût de coller son visage aux orifices et conduits obscènes où s’agitaient, parmi les poils et les boursouflures, les larmes et les rêves de plaisir et de peine et toutes les vulnérabilités.

Des extraits qui m’ont fait sourire, parfois rire (ce n’était sûrement pas l’intention de l’auteur) :

Baudelaire qui jouit sous le regard de Manon Blanche, et dont la semence ressemble à des larmes d’évangile.

Il eût éjaculé par les yeux. (Vanderdorpe, médecin, après avoir imaginé l’ensemble de l’anatomie interne de Manon dont il est éperdument amoureux, mais pas elle de lui) : En tant que médecin, il n’avait pas de difficulté à imaginer le reste. Le cœur pompant derrière la cage thoracique. Les poumons encore roses à l’odeur d’orgeat. L’estomac tout occupé encore au veau du midi, arrosé régulièrement de salive et d’alcool. Et puis, nerveusement, il poursuivait, imaginant, intriqués, les deux intestins, en tas de chairs intimes et tendres, et puis plus bas encore, à bout de force, comme le nom secret de Dieu, l’anus et la vulve reposaient au cœur du temps. Vanderdorpe alluma une autre cigarette, au bord de la dissolution.

Excitant. Non?

Ce n’est pas grave dans l’économie d’ensemble du récit.

Un court échantillon de métaphores audacieuses :

la jeune fille espéra tout le soir tandis que le soleil d’été vomissait son or

des histoires d’amour et de magie, dans lesquelles pénis et clitoris s’allongeaient infiniment et se retrouvaient au-delà du monde humain pour échanger, à même les étoiles, de silencieux baisers.

Des plaisirs élyséens.

Une autorité excrémentielle.

Le potentiel électro-orgasmique.

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Paul Kawczak, Ténèbre, La Peuplade, 320 pages, 1920.

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Incipit météo : « Impossible decir adíos » par Han Kang [127]

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Mon incipit météo le plus court : 4 mots. Par la coréenne Han Kang. Prix Nobel de littérature 2024.

Caía la nieve rala.

La neige tombe, éparse.

Han Kang, Impossible decir adíos, Random House, 2024 [édition numérique]

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Incipit météo : « La vérité sur Marie » de Jean-Philippe Toussaint [126]

La vérité sur Marie

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Plus tard, en repensant aux heures sombres de cette nuit caniculaire, je me suis rendu compte que nous avions fait l’amour au même moment, Marie et moi, mais pas ensemble.

 

 

Ce récit compte cinq occurrences du mot « chaise » et un essaim de mouches. La signature des véritables écrivains.

On retrouve aussi cinq occurrences du mot « caniculaire » dans les quatre saisons de la vie de Marie : M.M.M.M. de Jean-Philippe Toussaint.

Jean-Philippe, Toussaint, La vérité sur Marie, Minuit, 2009. [Édition numérique]

Jean-Philippe, Toussaint, M.M.M.M., Minuit, 2017. [Édition numérique]

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Extravagances autour de l’incipit de « La part de l’océan » de Dominique Fortier [125]

la part de l'océan

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Aux premières lueurs de l’aube, le 8 août 1850, Herman Melville prend une table dans le petit salon de sa maison des Berkshires et, sous les yeux stupéfaits de son épouse, va l’installer dans l’écurie, à côté du cheval (sans doute également ébahi). Il rentre dans la maison, ramasse une chaise, du papier, des plumes et de l’encre. Puis il s’assied à sa table dans la moiteur de l’été et le parfum de la paille, et pendant quatre jours il écrit un long texte qui commence par trois mensonges et renferme plus de vérité qu’il n’en a jamais dit dans ses livres ou dans sa vie, avec l’impression de la jouer là, sa vie, en équilibre sur la pointe de sa plume, menaçant – déjà – de basculer.

La moiteur de l’été. Laconique sur le temps qu’il fait, mais la suite a capté mon attention.

Il est certains livres dont l’incipit est si frappant qu’il se grave à jamais dans l’esprit, où il en vient quasiment à remplacer l’œuvre, comme si celle-ci était tout entière contenue dans cette première phrase à la façon dont la pomme est contenue dans le pépin.

Elle fait référence à l’incipit de Moby Dick de Melville. Un incipit météo, par ailleurs, avec le crachin d’un humide novembre. [penser à l’insérer dans ma collection]

Appelez-moi Ismaël. Voici quelques années – peu importe combien – le porte-monnaie vide ou presque, rien ne me retenant à terre, je songeai à naviguer un peu et à voir l’étendue liquide du globe. C’est une méthode à moi pour secouer la mélancolie et rajeunir le sang. Quand je sens s’abaisser le coin de mes lèvres, quand s’installe en mon âme le crachin d’un humide novembre, quand je me surprends à faire halte devant l’échoppe du fabricant de cercueils et à emboîter le pas à tout enterrement que je croise, et, plus particulièrement, lorsque mon hypocondrie me tient si fortement que je dois faire appel à tout mon sens moral pour me retenir de me ruer délibérément dans la rue, afin d’arracher systématiquement à tout un chacun son chapeau… alors, j’estime qu’il est grand temps pour moi de prendre la mer. Cela me tient lieu de balle et de pistolet.

Peut-être le plus célèbre de tous, écrit-elle.

L’agent cognitif artificiel que j’ai interrogé pour évaluer ses connaissances n’est pas du même avis ou peut-être n’a-t-il jamais lu Moby Dick. Voici ses choix. Convenus. Je ne retiens que les livres que j’ai lus.

Classiques de la littérature française

  • Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.
    Albert Camus, L’Étranger.
  • Longtemps, je me suis couché de bonne heure.
    Marcel Proust, À la recherche du temps perdu.
  • Ça a débuté comme ça.
    Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit. 
  • Il lui semblait que l’air vibrait autrement quand il était là. [!?!]
        Marguerite Duras, L’Amant.

Raté. L’incipit de L’Amant est le suivant :

  • Un jour,  j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi.

Il faut se méfier des robots intelligents.

Classiques de la littérature mondiale

  • Toutes les familles heureuses se ressemblent ; chaque famille malheureuse l’est à sa façon.
    Léon Tolstoï, Anna Karénine. 
  • Quelque part dans la Mancha, dont je ne veux pas me souvenir du nom, vivait il n’y a pas si longtemps un gentilhomme…
    Miguel de Cervantès, Don Quichotte.

Il a loupé le suivant, l’un des plus célèbres :

  • Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace.
        Gabriel Garcia-Marquez, Cent ans de solitude.

φφφ

Existe-t-il, dans ma collection, des incipit météo si frappant qu’ils [se sont gravés] à jamais dans [mon] esprit ? Évidemment. Dans un désordre cognitif, les plus brefs :

  • Pereira prétend avoir fait sa connaissance par un jour d’été. Une magnifique journée d’été, ensoleillée, venteuse, et Lisbonne qui étincelait.
    Antonio Tabucchi, Pereira prétend.
  • Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village.
        Franz Kafka, Le château.
  • Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal.
        Diderot, Le neveu de Rameau.
  • Il était midi. À cause du froid, le soleil semblait plus petit. Les vitres et les glaces ne renvoyaient pas ses rayons.
    Emmanuel Bove,  Armand.
  • L’été passa en entier. Mme Rolland, contre son habitude, ne quitta pas sa maison de la rue du Parloir. Il fit très beau et très chaud.
        Anne Hébert, Kamouraska.
  • Bientôt l’hiver craquera après avoir beaucoup pleuré
    Des restes de miroir lécheront les anses du lac
    Mireille Cliche,  Le coeur-accordéon.
  • Tout baigne dans la chaleur; et cela dure depuis le début de l’été.
        Hubert Aquin, Neige noire.
  • Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.
        Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet.
  • Quand il se réveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l’enfant qui dormait à son côté.
        Cormac McCarthy, La route.
  • C’était une journée d’avril froide et claire.
        George Orwell, 1984.

P.-S. Météo.

Croyez-moi, les tempêtes que nous voyons aujourd’hui, qu’elles soient dans le ciel ou dans le monde, sont le résultat de mauvaises décisions –  très mauvaises décisions – prises par des gens incompétents. Donald Trump. [avec la collaboration de l’IA]

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Les références seront fournies sur demande.

 

 

 

 

 

 

 

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Incipit météo dans « Les guerriers de l’hiver » d’Olivier Norek [124]

Les guerriers de l'hiver

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PROLOGUE PREMIER

La lumière pleut sur ses yeux fermés, sur son corps allongé au cœur arrêté.

Autour de lui, le dernier jour de la guerre jonche le sol de dépouilles par milliers, déposées à la surface de la neige rouge.

Il n’est personne parmi les autres. Ni plus précieux, ni plus important. Mais ailleurs, il pourrait être un père, un frère, un ami ou un mari. Ailleurs, il est tout.

Dans la mort, seuls leurs uniformes les distinguent. Ils étaient ennemis, ils sont désormais allongés côté à côte. Ici, leurs mains se touchent, là, leurs visages éteints se font face.

Voilà tout un hiver qu’ils s’entretuent.

Les cadavres des semaines passées sont enfouis à moitié dans le sol. Vestiges, on voit encore leur casque, parfois un peu de leur dos, on voit encore leurs bras en racines aériennes, comme s’ils poussaient de la terre même, prêts à revenir, se relever et hanter ceux qui ont décidé de cette guerre.

Ils gorgent le sol de leur sang, nourrissent les arbres de leur chair et se mélangent à leur sève. Ils seront dans chaque nouvelle feuille, dans chaque nouveau bourgeon.

Ils étaient plus d’un million, et lorsque demain et après le vent soufflera à travers les forêts de Finlande, c’est aussi leur voix qu’il portera.

Il y avait pourtant eu des jours heureux, une paix chérie.

Il y avait eu un avant, un peu avant l’enfer.

Treize chapitres comportent aussi des incipit météo : les chapitres 2, 10, 22, 23, 24, 25, 28 31, 32, 35, 42, 45 et 48.

φφφ

Un bon roman. L’auteur a du souffle, le récit a une odeur de soufre. Il est difficile de ne pas y voir un écho à la guerre qui se déroule entre la Russie et l’Ukraine.

  • Un géant qui s’attaque à un voisin vulnérable pour lui arracher du territoire. Une stratégie déjà éprouvée par l’Union soviétique avec le traité inique de 1940.
  • La Finlande, comme l’Ukraine aujourd’hui, a opposé une résistance farouche.
  • Trump, quant à lui, a faussement accusé l’Ukraine d’être l’instigatrice du conflit, alors que les Soviétiques, en leur temps, avaient simulé une attaque finlandaise en frappant leurs propres troupes.
  • Les Anglais et les Français ont abandonné la Finlande. Aujourd’hui, Trump les imite en s’alignant sur Poutine et en suspendant l’aide militaire à l’Ukraine.
  • Donald Trump exige que l’aide américaine fournie par l’administration Biden soit remboursée à l’image des Français qui, honteusement, en firent autant en 1946.

En 1946, alors que la France de l’après-guerre devait se reconstruire, elle demanda sans la moindre gêne à la Finlande le remboursement de quatre cents millions de francs pour le matériel envoyé, fusils, canons et mitrailleuses, dont la plupart n’étaient arrivés que bien après la fin de la guerre. p. 418.

φφφ

Ce roman comporte un nombre important de répétitions. Des redites? Erreurs de l’éditeur? Non, la plupart sont des effets de style.

Une anaphore dans les prologues premier et second.

Il y avait eu un avant, un peu avant l’enfer. Prologue premier, dernière phrase. p. 14

Il y avait eu un avant, un peu avant l’enfer. Prologue second, dernière phrase. p. 16

***

Des phrases identiques, sauf que la première phrase est à l’indicatif présent et que celle à la fin du roman est au conditionnel. Une polyptote? Une figure de style qui consiste à répéter un mot sous plusieurs formes grammaticales.

Ils [Les cadavres] gorgent le sol de leur sang, nourrissent les arbres de leur chair et se mélangent à leur sève. Ils seront dans chaque nouvelle feuille, dans chaque nouveau bourgeon. Prologue premier, p. 13

Ils [les cadavres] gorgeraient le sol de leur sang, nourriraient les arbres de leur chair et se mélangeraient à leur sève. Ils seraient dans chaque nouvelle feuille, dans chaque nouveau bourgeon. p. 411.

Je n’ai pas une prédilection particulière pour les métaphores, mais cet incipit saisit avec brio l’esprit sanguinaire de ce récit sur la guerre entre l’Union soviétique et la Finlande, qui dura 105 jours, de la fin 1939 au début 1940.

***

Dernier cas de figure. Les deux premières phrases sont à la limite des effets de style anaphoriques. Les deux dernières sont répétitives.

Il faut toujours un premier mort pour y croire vraiment. (Première phrase du chapitre 20, p. 105)

La guerre… Il faut toujours un premier mort pour y croire vraiment. (chapitre 20, p.120)

Il faut toujours un premier mort, le voir de ses yeux pour vraiment croire la guerre. p. 410

La guerre survient souvent par surprise, et il faut toujours un premier mort sur notre sol pour y croire vraiment. p. 429 (dernière page du roman)

***

Concernant les répétitions, dans le champ lexical de la guerre et du climat, on note les occurrences suivantes :

degré(s) : 23
froid : 54
glace : 26
mitraillette(s) : 39
mitrailleuse(s) : 48
mort : 65
morts : 36
neige : 101
tir(s) : 31

φφφ

Des chaises? Très peu, la guerre se mène debout, accroupi, couché ou en rampant dans les tranchées.

Des mouches? Avec une température pareille? Aucune des 1570 espèces identifiées par Echenoz dans son roman Bristol ne pourrait y survivre. On y trouve toutefois les expressions figées suivantes :

Quatorze fois, l’officier avait fait mouche, avec une arme automatique qui ne demandait pas qu’on la recharge à chaque tir. p. 26.

La précision avait été faite à l’intention du Français qui prit la mouche immédiatement, car les piques étaient récurrentes entre les deux hommes et appréciées par l’un d’eux seulement. p. 171

À lire. L’Histoire se répète, les romanciers aussi pour notre plus grand plaisir.

________________

Olivier Norek, Les guerriers de l’hiver, Michel Lafon, 2024. 446 p.

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It was a dark and stormy night… d’Edward Bulwer Lytton et Snoopy [123]

snoopy

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It was a dark and stormy night; the rain fell in torrents—except at occasional intervals, when it was checked by a violent gust of wind that swept up the streets (for it is in London that our scene lies), rattling along the housetops, and fiercely agitating the scanty flame of the lamps that struggled against the darkness.

Edward Bulwer Lytton, Paul Clifford (1830).

Cette phrase a inspiré, en 1982, le Bulwer-Lytton Fiction Contest, un concours humoristique récompensant les pires incipits de romans.

Elle a également été reprise par Joni Mitchell dans l’ouverture de sa chanson The Crazy Cries of Love.

Quant à Snoopy, c’est le 12 juillet 1965 qu’il entreprend sa carrière d’écrivain. Il commencera tous ses romans par cette phrase : It was a dark and stormy night.

Elmore Leonard ne devait pas apprécier.

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Incipit météo : « Crime et châtiment / Преступлении и наказании » [122]

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Au début du mois de juillet, par une chaleur torride, le soir venu, un jeune homme quitta le cagibi qu’il sous-louait ruelle S***, sortit sur le trottoir et, lentement, comme pris d’indécision, se dirigea vers le pont K***.

Actes-sud, traduit par André Markowicz

Au commencement de juillet, par une soirée excessivement chaude, un jeune homme sortit de la petite chambre meublée qu’il occupait sous le toit d’une grande maison de cinq étages, dans le péréoulok S…, et, lentement, d’un air irrésolu, il se dirigea vers le pont de K…

Gallimard, coll. Poche, traduction conjointe de Doussia Ergaz et Vladimir Pozner ; préface Georges Nivat

Au commencement de juillet, par un temps extrêmement chaud, un jeune homme sortit vers le soir de la mansarde qu’il sous-louait, ruelle S…, descendit dans la rue et se dirigea lentement, comme indécis, vers le pont K…

Garnier-Flammarion, traduit par Pierre Pascal,  interview avec Jean-Philippe Toussaint.

В начале июля, в чрезвычайно жаркое время, под вечер один молодой человек вышел из своей каморки, которую нанимал от жильцов в С-м переулке, на улицу и медленно, как бы в нерешимости, отпра.

Version originale

Le texte original complet compte quatre mouches (муха/мухи), la marque incontestable d’un véritable écrivain, et deux chaises (кресло/стулья).

Pensez-vous, comme le peintre Emil Filla, que la lecture de Dostoïevski constitue un remède contre l’insomnie ?

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Les références complètes des ouvrages cités seront fournies sur demande.

Illustration : Lecteur de Dostoïevky, par Emmil Filla. Une photo que j’ai prise à La Galerie nationale de Prague, le 19 février 2025.

 

 

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L’élégance rebelle d’un chaise

élégance d'une chaise

Fiction.

Admirez l’élégance et le mouvement de cette chaise. On y perçoit une esquive subtile, une feinte pour éviter les coups d’un chroniqueur conservateur jubilant depuis l’élection de Trump. C’est le début de la fin : plus de totalitarisme sans goulag, plus de diversité imposée, plus de représentations LGBTQ+, plus de gouvernement des juges, plus d’éco-anxiété, plus d’immigration massive et plus de médias vendus à la gauche. Plus de cure d’amaigrissement, sauf pour l’État.

Un renouveau nationaliste naîtrait conjointement à l’affaiblissement de l’Union européenne aux relents soviétiques et anti-démocratiques. Nous assisterions à un moment semblable à celui de l’écroulement de Mur de Berlin en 1989.

Et pourtant, la chaise se redresse, prête à bondir. Elle bombe le torse avec un air de défi, une irrésistible envie de rire face à ses hyperboles loufoques et de poursuivre, avec panache, la lutte pour la liberté.

Sources :

La photo provient d’une poète engagée, le texte d’un chroniqueur à la pige du FLC.

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