Trouvant bientôt la cuisine ennuyeuse, je me rendis dans la pièce voisine, qui comportait une télévision et une chaise. Je posai prudemment mon derrière sur la chaise en répartissant lentement mon poids, mais elle se fracassa. La chaise perdit un pied. De l’autre côté de cette pièce se trouvait la salle de bains, pas plus grande que la cabine du cirque ambulant. Je pris une douche d’eau glacée et sortis du tub sans me sécher. Une énorme flaque d’eau se répandit aussitôt sur le sol. Je m’ébrouai et me mis au lit sans pouvoir réprimer un rire, car cela me rappelait un conte : trois ours préparent une bouillie de blé noir et vont se promener. En leur absence, une fillette égarée entre chez eux, mange la bouillie, casse une chaise, se met au lit et s’endort. Les trois ours rentrent chez eux, trouvent la casserole vide, la chaise cassée et une fillette endormie dans le lit. La fillette se réveille, a peur, saute du lit et s’enfuit. Les trois ours indignés sont sans voix. Voilà, je me trouvais dans la situation de cette fillette. Que ferais-je si les trois ours rentraient maintenant de leur promenade ?
Yoko Tawada, Histoire de Knut. Verdier, 2016. 281 p.
Livre d’abord écrit en japonais et réécrit en allemand par l’autrice.
Seulement mes parents étaient des adolescents paumés à qui l’on demande subitement de devenir des adultes responsables. Ils sortaient à peine de leur puberté, de leurs hormones, de leurs nuits blanches, qu’il fallait déjà débarrasser les cadavres de bouteilles sifflées, vider les culs de joints des cendriers, ranger dans leur pochette les vinyles de rock psychédélique, plier les pantalons pattes d’éph et les chemises indiennes. La cloche avait sonné. Les enfants, les impôts, les obligations, les soucis sont arrivés, trop tôt, trop vite, et avec eux le doute et les coupeurs de route, les dictateurs et les coups d’État, les programmes d’ajustements structurels, les renoncements aux idéaux, les matins qui peinent à se lever, le soleil qui traîne chaque jour un peu plus dans son lit.
[…]
Ils ont laissé derrière eux des chiens charognards, des vaches amputées et un million de morts à flanc de colline pour venir chez nous se servir en famine et choléra.
[…]
Armand est devenu un grand gaillard, cadre dirigeant d’une banque commerciale. Il a pris du ventre et des responsabilités.
[…]
Dans la même obscurité qu’autrefois, les clients vident leurs cœurs et leurs bouteilles.
Un zeugme ?
« Zeugma n. m. Procédé qui consiste à rattacher grammaticalement plusieurs noms à un adjectif ou à un verbe qui, logiquement, ne se rapporte qu’à l’un des noms. C’est tout ?
Presque. Pierre Desproges ayant pour ambition d’écrire le plus court dictionnaire du monde, la définition qu’il donne est synthétique et claire.
On peut cependant aller plus loin. À condition de choisir un ouvrage un peu plus fourni. Le Dictionnaire historique de la langue française des éditions Le Robert consacre un article au mot zeugme en sa page 2301, dans le tome II (1992) : Ce terme de rhétorique désigne une construction qui consiste à ne pas énoncer de nouveau, quand l’esprit peut les rétablir, un mot ou un groupe de mots déjà exprimés dans une proposition voisine. » Sébastien Bailly, Les zeugmes au plat.
P.-S. Occurrences : six mouches, un moucheron, dix chaises et une multitude de chiens, dont un petit et mouillé.
—————————-
Gaël Faye, Petit pays, Grasset, 2016, 215 pages, [Édition numérique].
Sébastien Bailly, Les zeugmes au plat. Mille et une nuits, Avant-propos d’Hervé Le Tellier, 2011. [Édition numérique].
2024. Otros surrealismos : une exposition à la Fundación MAPFRE de Madrid pour souligner le 100e anniversaire de la publication du Manifeste du surréalisme d’André Breton.
Plus de 35 femmes y étaient exposées dont Frida Kahlo, Remedios Varo, Maruja Mallo, Leonor Fini, Raquel Forner, Meret Openheim, Dorothée Tanning et Leonora Carrington.
J’en ai profité pour croquer quelques toiles qui prendront place dans l’album du FLC.
J’ai reçu un mandat du Front de libération des chaises (FLC) pour analyser le mode d’être des chaises à Palma, sur l’île de Majorque, dans les Baléares, en Espagne.
Elles jouissent d’une relative liberté malgré leur aliénation. Elles vivent l’expérience de la réification dans des activités variées et arrivent tant bien que mal à s’exprimer à travers les oeuvres de peintres et de sculpteurs.
Illustrons.
27 janvier 2025
À mon arrivée à Palma, un froid de canard sévissait. Aucune terrasse ouverte. Les chaises, empilées les unes sur les autres, semblaient murmurer : l’enfer, c’est les autres.
Visite au musée d’art contemporain : Casal Soleric.
Sa facade.
Utilitaire.
Yo lo vi de Pepe Miralles et Isabel Tejeda.
28 janvier 2025
Lotja de Palma
Ces chaises sont orientées dans la mauvaise direction. Elles ratent le spectacle sur leur gauche.
Le spectacle : une oeuvre de Jaume Plensa.
La Fondation Pilar et Juan Miró
Encore empilées devant une murale de Juan Miró.
L’atelier de Juan Miró.
29 janvier 2025
Musée d’art moderne de Palma.
Jupiter par Guido Dettoni.
Fondation Juan March.
Une chaise-lit. Remarquez la distance entre les 2 individus dans cette salle de séjour.
Guillermo Pérez Villalta. La estancia.
À ne pas confondre avec des chaises de plage. Remarquez la proximité tant physique qu’idéologique entre les deux baigneurs.
Une peinture du collectif Equipo cronica: La salita / Le salon. Un pastiche de l’oeuvre de Diego Velásquez : Las Meninas / Les Ménines. Je vous la mets, à des fins pédagogiques.
Le pastiche.
Les peintres du collectif Equipo Crónica étaient engagés politiquement, adoptant une posture anti-franquiste. Des précurseurs du FLC. Dans leur œuvre, le tableau sur lequel Velázquez peignait Philippe IV d’Espagne et Mariana d’Autriche a disparu, remplacé par une plante verte. Leur reflet dans le miroir s’efface également, laissant place à une toile représentant deux chevaux. Une approche résolument iconoclaste, bouleversant les codes de la tradition politique et picturale.
Les chaises ? Dans la pièce du fond, le chambellan du roi, José Nieto Velázquez, a lui aussi disparu, remplacé par deux fauteuils, accentuant ainsi le détournement et la réinterprétation de la scène originale.
Pour conclure. Edourdo Chilida, Proyecto para el Arco de la Libertad / Projet pour l’arc de la liberté [des chaises].
La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici.
Il est fort ce Lemaitre. Son incipit mêle des images qui m’ont ravi : des mouches qui bourdonnent, des feuilles de marronniers frémissantes sous la brise (la météo), un vilain chien, pas mouillé, et une oreille tendue, prête à capter le moindre son. Il ne manquait plus qu’une chaise pour le FLC, et c’était la perfection, le renversement, le coup de circuit.
Colette observa la ferme un long moment, comme si un danger la guettait qu’elle ne discernait pas. Le danger était devant, elle le savait mais elle jeta tout de même un regard inquiet de l’autre côté, tendit l’oreille. La campagne bourdonnait de mouches, les feuilles des marronniers frémissaient par vagues. Le plus bruyant, c’était son cœur qui cognait à tout rompre, le sang lui battait les tempes. Elle tressaillit soudain. Le chien avait dû la sentir parce qu’il se mit à aboyer furieusement. Un sale molosse, large comme un veau, aux dents brillantes, qui se sauvait facilement, attaquait sans raison, des gens s’étaient fait mordre. Depuis que les gendarmes étaient venus, Macagne le tenait attaché dans la journée, il n’y avait que lui à pouvoir l’approcher.
En prime, une variation sur le sourire.
Le plus discret d’entre eux était Gilbert Cardinaud, petit homme insignifiant, fluet et poupin qui couvrait son crâne lisse d’une unique mèche de cheveux épars, être étrange qui parlait peu mais offrait en permanence des sourires très fins, très décoratifs. C’était son langage, il avait des sourires pour toutes les occasions, pour saluer, pour remercier, pour approuver, pour refuser, moyennant quoi on n’entendait quasiment jamais le son de sa voix. Pour le moment il assistait au relâchement des membres de la délégation avec le petit sourire bonasse et inoffensif qu’il destinait aux enfants qui s’amusent, aux amoureux qui s’embrassent et aux pauvres qui remercient.
Vais-je oser sortir du cadre ? Oui. C’était, le 2 février 2025, dans Les notules dominicales de culture domestique de Philippe Didion. Une autre série de variations sur un geste aussi simple que celui de manger ou de croûter.
Dans ma vie, j’ai déjà mangé, déjeuné, dîné, soupé, comme toute le monde, je me suis sustenté, nourri, alimenté voire empiffré, j’ai déjà becté, croûté, jaffé sans oublier de grailler, il m’est arrivé de picorer et de grignoter, plus souvent je m’en suis mis plein la boîte à ragoût, plein la lampe ou plein le cornet au risque de me faire péter la sous-ventrière, j’ai déjà fait bombance ou ripaille, j’ai déjà gueuletonné, festoyé et réveillonné mais mais mais, et ce à mon grand dam, je n’ai jamais banqueté. Le banquet joue pour moi le rôle du nombril des femmes d’agents de police dans la chanson de Brassens. Autant dire que j’ai bondi à une belle hauteur quand j’ai reçu l’invitation à participer aujourd’hui à un banquet qui se tient au Wepler, place Clichy, à Paris (Seine).
P.-S.-1 À des fins purement statistiques, il convient de signaler que le mot « mouche » apparaît à 3 reprises et le mot « chaise » 26 fois dans le roman de Pierre Lemaitre.
P.-S.-2 À des fins purement esthétiques, et pour une autre variation, sur le nombril, cette fois-ci, on peut écouter Le nombril des femmes d’agents de Brassens évoqué par Philippe Didion dans sa notule.
La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici.
Lecture de jeunesse : lire Michel Foucault exigeait à la fois du courage, de la curiosité, de la patience et de la culture philosophique. Autant dire que je ne remplissais pas toutes les conditions. Les mots et les choses, une thèse inspirée par Jorge Luis Borges autour du Même et de l’Autre et de ce qui de loin semblent des mouches. Tout cela promettait pourtant d’être à la fois captivant, amusant et déroutant.
Ce livre a son lieu de naissance dans un texte de Borges. Dans le rire qui secoue à sa lecture toutes les familiarités de la pensée – de la nôtre : de celle qui a notre âge et notre géographie –, ébranlant toutes les surfaces ordonnées et tous les plans qui assagissent pour nous le foisonnement des êtres, faisant vaciller et inquiétant pour longtemps notre pratique millénaire du Même et de l’Autre. Ce texte cite « une certaine encyclopédie chinoise » où il est écrit que « les animaux se divisent en : a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, 1) et cætera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches ». p. 7
J’ai abordé l’art du classement dans le passé. Ça se trouve ici (Oscar Lalo et autres) et là (Pierre Roberge).
Ai-je lu ce livre ? Bien sûr. Cette collection ne rassemble que des ouvrages que j’ai lus. Quand, donc ? En décembre 2011. En 2011, on était bien. Barack Obama était président des États-Unis.
À l’époque, je ne m’intéressais pas encore aux incipit météo. J’avais pourtant glissé un zeugme à L’Oreille tendue. Luc Séguin vient de raviver le souvenir de ce bel incipit.
La folie d’un front froid balayant la Prairie en automne. On le sentait : quelque chose de terrible allait se produire. Le soleil bas sur l’horizon, une lumière voilée, une étoile fatiguée. Rafale sur rafale de dislocation. Bruissements d’arbres, températures en baisse, toute la religion septentrionale des choses touchant à son terme. Nul enfant dans les cours ici. Ombres et lumières sur le zoysia jaunissant. Chênes rouvres, chênes des teinturiers et chênes blancs des marais faisaient pleuvoir des glands sur des maisons libres d’hypothèque. Des doubles fenêtres vibraient devant des chambres vides. Et le bourdonnement et les hoquets d’un sèche-linge, l’assertion nasillarde d’un souffleur à feuilles mortes, le pourrissement de pommes du jardin dans un sac en papier, les relents du gasoil avec lequel Alfred Lambert avait nettoyé le pinceau après avoir repeint la causeuse en osier dans la matinée.
Le zeugme, vous le voulez ? Les zeugmes, plutôt, dans une seule phrase, en français et dans son texte original.
Les hommes étaient de tailles et de formes diverses, mais les femmes étaient invariablement minces et âgées de 36 ans; beaucoup étaient à la fois minces et enceintes.
The men came in various shapes and sizes, but all the women were slim and thirty-six; many were both slim and pregnant.
Jonathan Franzen, les Corrections, Paris, Éditions de l’Olivier, coll. «Littérature étrangère», 2002, 720 p. Traduction de Rémy Lambrechts. Édition originale : 2001.
Ils avaient laissé la petite se baigner nue. Cinq ans. Ils n’y voyaient pas de mal. Le soleil tapait dur, le mercure atteignait les vingt-huit degrés et la plupart des campeurs faisaient la sieste sous les arbres et les auvents. Puis le propriétaire de la place avait surgi, une masse de muscles aux bras tatoués, pour leur dire qu’on ne voulait pas de ça ici, pas de nudité, vous avez pas honte, vous habillez cette enfant immédiatement ou vous décampez.
(Huit occurrences du mot mouche et quatorze du mot chaise)
Andrée, A. Michaud, Baignades, Québec-Amérique, 2024. [Édition numérique]
Le FLC m’a confié une mission: aller à la rencontre des sympathisants de la Cause libératrice à Palma, Madrid, Prague, Menorque et Zanzibar.
Mes publications se feront plus rares au cours des prochains mois, mais j’essaierai de vous envoyer des cartes postales, si vous êtes sages et résistants.
Béatrice tient une carte postale. Le Vieux-Port, 17 avril 1886, une inondation monstre à la suite d’embâcles sur la rivière des Outaouais. Les glaces fondent, se déversent dans le fleuve qui sort de son lit et envahit Montréal jusqu’à la gare Bonaventure, jusqu’au Square Victoria. Sur la photo d’époque, on voit des gondoles, des hommes en complet sur des radeaux de fortune, traversant le square Chaboillez devenu canal, à l’entrée de Griffintown. Tous regardent l’objectif, on imagine une accalmie momentanée dans le brouhaha de panique. Un silence. Une trêve.