Symétrie synchronique / Synchronie symétrique

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Le 29 novembre. Visite de l’exposition consacrée à Juan Uslé au musée Reina Sofia, à Madrid. Une quête d’épuration de la représentation en explorant la verticalité et l’horizontalité.

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Soñé que revelabas / Un rêve que tu révélais

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Mi-Mon (Miró vs Mondrian)

Le 30 novembre. Il y avait deux expositions au musée Thyssen-Bornemisza, à Madrid : l’une portant sur les résonances entre les œuvres de Pollock et de Warhol, l’autre sur des correspondances similaires entre Picasso et Klee. J’en ai profité pour aller revoir, une fois de plus, quelques pièces de la collection permanente. 

C’est là que je suis tombé, par hasard, sur une des toiles de Piet Mondrian qui dû a inspiré Juan Uslé.

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New York City, 3

Le 3 décembre. Je bouquine dans les Mémoires inédits d’un ami. L’un des chapitres porte sur Piet Mondrian, et j’y retrouve l’une de ses toiles.

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Mise à jour du 5 décembre.

J’ai poursuivi la lecture des Mémoires d’un ami. Dans l’un des chapitres, l’auteur décrit son attachement à une toile de Juan Miró : 3. Personnages dans la nuit guidés par les traces phosphorescentes des escargots.

La boucle du synchronisme et de la symétrie se referme ici : Mondrian et Miró entrent en dialogue dans le tableau de Juan Uslé, Mi-Mon (Miró vs Mondrian), où leurs langages plastiques respectifs se répondent.

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3. Personnages dans la nuit guidés par les traces phosphorescentes des escargots.

Mise à jour du 7 décembre.

Visite du Musée national des arts décoratifs de Madrid. Pablo Reinoso mêle un peu les cartes de la symétrie, mais il épouse le mouvement de certaines toiles de Miró. Exposition  intitulée La vida se mueve.

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10_Lacoonte, 2014.

Mise à jour du 8 décembre. Passage au CaixaForum de Madrid, à l’occasion de deux expositions.

Desenfocado (défocalisé)

À l’instar de Juan Uslé, Gerhard Richter explore les figures de l’horizontalité

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Lumière.

Henri Matisse

Il mise sur une composition verticale qui structure et dynamise la figure.

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Tête blanche et rose.

Frantz Kupka.

À la verticale.

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Plans verticaux I.

Mise à jour du 9 décembre. Leica, Un siècle de photographie. Centre culturel Fernán Gómez à Madrid.

Luca Lucatelli.

Perspective géométrique avec point de fuite.

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Future Studies.

P.-S. Figure géométrique dansante :

29 novembre, en soirée. Avec des ami·es islamo-gauchistes et deux réfugiés, nous sommes allé·es voir une performance de danse de la compagnie franco-sénégalaise Amala Dianor.

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Dub

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Infimes variations météorologiques avec mouches intégrées » [146] et [51]

Oreille absolue

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

Autour du bourg il y a la nuit. Au centre, la mairie. Un bâtiment modeste aux justes proportions, dont les fenêtres découpent des carrés orange dans la nuit indigo. Quelques décorations de Noël, loupiotes entrelacées dans les branches des micocouliers, oursons translucides éclairés de l’intérieur et lutins au bonnet rouge clignotant, ponctuent l’obscurité. Un chien aboie, puis deux. Un troisième répond. Et le silence se referme sur eux. La température baisse d’un degré. On passe sous zéro. L’herbe des talus s’enrobe de givre, les brins se raidissent en émettant de minuscules craquements. Les insectes enterrés perçoivent le carillon des tiges que le gel fige au dessus d’eux.

Les quatre chapitres suivants, que j’ai placés en annexe, présentent à peu près le même incipit météorologique. Il faut bien tendre l’oreille pour saisir les différences entre chacun d’eux. Le lecteur lambda n’y verra que du feu, car il a tendance à surfer sur les passages où se trouvent des descriptions météorologiques. Elmore Leonore n’aurait pas tout à fait tort quant à l’utilisation des incipit météo.

J’y ai vu un entraînant motif, un refrain, pour ce récit qui se veut une variation musicale.

Quatre incipit reprennent également, comme un motif récurrent, la présence de mouches insensibles au froid.

Le livre regorge de répétitions.

Au début de chacun des cinq chapitres, trois personnages, toujours différents et jamais revus par la suite, frôlent la mort sans jamais y sombrer.

La trame musicale de ce récit intègre aussi une légère variation sur même le thème du chat Valentin. Le passage revient quasi à l’identique à 6 reprises : le premier au présent et les 5 autres à l’imparfait.

Valentin, le chat que la rêveuse secrétaire de mairie Mariette Legarni a baptisé ainsi pour se porter chance en amour, mord bravement la patte qu’il s’est coincée dans un piège à renard et dont il faudra bien qu’il s’ampute, avec patience, sans dégoût, buvant à mesure le sang qui s’en écoule et n’établissant pas de lien entre la douleur qui le fait trembler d’un bout à l’autre de l’échine et les coups de dents qu’il inflige à sa chair.

Valentin, le chat que la rêveuse secrétaire de mairie Mariette Legarni avait baptisé ainsi pour se porter chance en amour, mordait bravement la patte qu’il s’était coincée dans un piège à renard et dont il faudrait bien qu’il s’ampute, avec patience, sans dégoût, buvant à mesure le sang qui s’en écoulait et n’établissant pas de lien entre la douleur qui le faisait trembler d’un bout à l’autre de l’échine et les coups de dents qu’il infligeait à sa chair.

Sur le thème de la croissance de la lune. Le passage revient quasi à l’identique à 5 reprises : le premier au présent et les 4 autres à l’imparfait.

La lune ne décroît pas », dit Dodelin le fossoyeur à Taffanel le terrassier. Et Taffanel répond : « Non, elle décroît pas, elle croît. En tout cas, qu’est-ce qu’elle est grosse.»

« La lune ne décroît pas », disait Dodelin le fossoyeur à Taffanel le terrassier. Et Taffanel répondait : « Non, elle décroît pas, elle croît. En tout cas, qu’est-ce qu’elle est grosse. »

ॐॐॐ

Aucune surprise : elle tend l’oreille.

Annexe

Chapitre 2

C’est un hiver où rien ni personne ne doit mourir. Les rosiers continuent de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumées qu’en été, aux pétales décolorés presque transparents. Les framboisiers laissent pendre leurs petits visages rouges, comme honteux, sous les feuilles recourbées. Les oiseaux poussent leurs cris vigoureux au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres ou les chats. Les mouches, gorgées de la canicule passée, poursuivent leur vol paresseux, insensibles au froid qui crispe pourtant la rosée du matin. (88 mots)

Chapitre 3

C’est un hiver où rien ni personne ne doit mourir. Les rosiers continuent de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumées qu’en été, aux pétales décolorés presque transparents. Les framboisiers laissent pendre leurs petits visages rouges, comme honteux, sous les feuilles recourbées. Les oiseaux poussent leurs cris vigoureux au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres ou les chats. Les mouches, gorgées de la canicule passée, poursuivent leur vol paresseux, insensibles au froid qui crispe pourtant la rosée du matin. (88 mots)

Chapitre 4

C’était un hiver lumineux et sec où rien ne semblait vouloir mourir. Les rosiers continuaient de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumées qu’en été, aux pétales décolorés presque transparents. Les framboisiers laissaient pendre à leurs sommets recourbés d’étranges têtes rouges qui paraissaient presque honteuses lorsque le dernier éclat du soleil allait les dénicher sous les feuilles. Les oiseaux lançaient leurs cris au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres. Les mouches, gorgées de la canicule passée, poursuivaient leur vol, insensibles au froid qui crispait pourtant la rosée du matin. (98 mots)

Chapitre 5

C’était un hiver lumineux et sec où rien ne semblait vouloir mourir. Les rosiers continuaient de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumées qu’en été, aux pétales décolorés presque transparents. Les framboisiers laissaient pendre à leurs sommets recourbés d’étranges têtes rouges qui paraissaient confuses lorsque le dernier éclat du soleil allait les dénicher sous les feuilles. Les oiseaux lançaient leurs cris au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres. Les mouches, gorgées de la canicule passée, poursuivaient leur vol, insensibles au froid qui crispait pourtant la rosée du matin. (97 mots)

ॐॐॐ

Agnès Desarthe,  L’oreille absolue, Éditions de l’Olivier, 2025, 144 p.

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Incipit météo : «Paris en vrac» de Michel Tremblay [145]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Michel Tremblay, tel qu’en lui-même : truculent. Comme Carrère dans Kolkhoze, il nombarde, mais avec autodérision et humour. À lire.

Au milieu du Pont-Neuf, je descends le long escalier de pierre qui mène au Vert-Galant, mon endroit favori dans tout Paris. Je tire la petite barrière peinte en vert et je pénètre dans le parc triangulaire posé au mitan de la Seine, à l’extrémité ouest de l’île de la Cité. Il a été inondé il y a quelques mois, pendant les grandes crues du printemps, mais il n’y paraît plus. On a tout nettoyé, tout ratissé, on a repeint les bancs et on dirait qu’il ne s’est jamais rien passé là de bien dramatique depuis l’exécution de Jacques de Molay. En quelle année au fait ? Quatorze cents quelque chose ? Treize cents quelque chose ? J’irai consulter la plaque au bout de l’île tout à l’heure. Ce serait plutôt dans les treize cents… le dernier des Templiers…

C’est une magnifique journée de printemps, le soleil joue à travers les branches des arbres déjà feuillues et il ne fait pas trop chaud.

Michel Tremblay, Paris en vrac, Leméac. 136 pages, 2025

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Généalogies

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Pour le dire comme Arlette Farge, j’écris dans le bruit sourd d’en dessous l’histoire, dans les propos minuscules, dans ce qui veut se dire et parfois s’effondre avant d’être formulé, dans le « moins » de l’histoire. Je cherche ces voix que le temps échappe dans son sillage.

Marie-Hélène Voyer, Précieux sang.

J’aime les coïncidences.  J’ai lu Kolkhoze d’Emmanuel Carrère et j’ai enchaîné avec Précieux sang de Marie-Hélène Voyer.

Le roman de Carrère – le surdoué – trace le portrait de sa mère, Hélène Carrère d’Encause,  secrétaire perpétuel de l’Académie française, morte en 2023. Ce roman qui mêle le récit familial à l’histoire, la grande, traîne en longueur. Un récit traversé par la rencontre de multiples figures illustres. Trop visibles. Majuscules. Ça nombarde et pavanomme à foison.

J’ai préféré les femmes invisibles, minuscules et oubliées de Marie-Hélène Voyer.

Les anonymes de Précieux sang travaillent jusqu’à s’en tuer. Dans un abattoir, une mine, une usine d’armements, une fabrique d’allumettes, un atelier de couture. Lignées de corps austères et généalogie de femmes invisibles. Les imperceptibles. Les occultées de l’histoire. Les petites mains. Femmes corvéables. Torcheuses de restes. Marie des basses besognes. Lignée de corps ployés.

Dans la deuxième partie – autobiographique – du recueil, l’autrice déploie une folie du voir et du regard. Toute jeune, elle regardait le monde à travers les guipures des rideaux. Elle a aussi photographié l’été de ses dix ans avec un vieux Kodak Instamatic sans pellicule, mais les images non-captées sont restées gravées dans sa mémoire. Le jour où une éclaboussure de chaux a ouvert une brèche dans son regard. La brûlure d’une soudure qui l’a sauvée de l’inattention. La famille magnifiée par des photos ratées. Une grande tante borgne, son œil perdu. L’abattage d’une vache comme un événement optique. Écrire et voir avec des yeux de chairLes aveuglements de son regard saturé de corps meurtris. La beauté ne peut être que craquelée.

Cette fonction scopique traverse tout le recueil.

Lire ébloui.

Par des perles :

quand le temps s’automne
Les dents dénervés
Les fouissages dans le maigre de mes joues.
Les ombres explosives.
La tête épluchée.
Les écorcheries.
Les mâchoires molles comme moëlle. (un lipossible, si on exclut le pluriel de molles)

Des anadiploses en cascade :

une nuit de mars
j’ai rêvé dans mes fièvres
rêvé mon visage creusé
creusé comme fruit piqué
piqué comme luette percée
percé comme palais tranché
tranché comme stigmates
sur ma langue déviandée

Des néologismes :

Achâleries, morfondages, épeurements de la mort, amignonnés, estropiures, asbeste, le plancher qui s’accordéonne, grichoune.

Des mots rares :

Encatiné, agousser.

Des incantations :

L’incantation sur les bêtes écornées.

Chaque jour je regarde passer les écornées, les assommées, les convulsives, les démanchées, les mal pleumées, les chenues, les chétives, les têtes à l’envers, les faces de carême, les mal saignées, les taraudées, les gigueuses, les embourbées, les empestées, les tortilleuses, les rongées d’avance, les fendues en quatre, les raides mortes, les paniquées, les corps qui courent encore, les résistantes, les arc-boutées, les furieuses, les farouches, les rueuses, les bougresses, les bardasseuses, les pleines d’aplomb, les fugueuses, les couineuses, les supplieuses, les sans espoir.

Celle sur un abattoir où la folie du voir resurgit.

Et quand je ferme les yeux ça persiste, ça m’assomme, ça dépèce encore, ça écorche, ça entaille, ça découpe, ça pilasse, ça patauge dans la bile, les huiles amères, le rouge m’imprègne, m’empeste, m’empuante, tout me monte à la gorge, tout me ressuinte, les jets bruns, les éclaboussures, les souillures, ça m’assomme, le froid pénétrant, l’épais, le ruisselant, le coagulé, […]

Celle sur les grands patrons d’en haut.

ô grands patrons d’en haut nous en avons fini de nous taire qu’advienne votre effondrement, que la peste soit sur vous, crevures, fripons, faussaires, fornicateurs du capital, acquiesceurs de notre indignité perpétuelle, crevez autant que vous êtes, crevez une fois, sinistres morvures, crevez deux fois, crevez, vous et vos fléaux d’étoffes, crevez noyés dans vos pisseuses ambitions, crevez comme chiens dans leur gale, crevez, crevailles de manufactures, crevez, bavures à cravates, que la peste soit sur vous, que plaies vous empoignent, que phosphore vous défigure, que radium vous ronge, qu’amiante vous sidère, que raideurs vous figent, qu’arsenic vous infiltre, que poisons vous poissent les tripes, que nausées bilieuses vous tordent, que convulsions vous soulèvent, que se charognent vos carcasses, que mort très lente vous mâche… [l’extrait complet est ici]

Comment ne pas être ébloui?

(Elles n’auront jamais vu la mer…)

***

Ce billet est une mise à jour d’un texte paru dans l’infolettre du 15 octobre du Club des Irrésistibles. Archives inexistantes sur le site web des Bibliothèques de Montréal.

Mes remerciements à EddY, mon lecteur sensible, pour ses recherches lexicographiques et ses bons conseils.

__________

Carrère, Emmanuel, Kolkhoze, POL, 2025, 558 pages [Édition numérique].

Voyer, Marie-Hélène, Précieux sang suivi de Voir avec des yeux de chair, Saguenay, La Peuplade, coll. «Poésie», 2022, 196 p. [Édition numérique]

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De la profondeur à la surface des choses

Je ne les contredirai pas :

Avant je croyais que les choses comme les êtres ne se révélaient que dans leur profondeur en fait tout se passe à la surface. – Dany Laferrière, Un certain art de vivre.

L’illusion d’aller au fond des choses les détourne de leur surface ; ils ignorent la chair du monde, sa douceur et sa résistance. Ils passent à côté de la vie. – Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes mort.

Via Luc Séguin (@lseguin.bsky.social). Voir aussi son blogue : La chambre d’écoute. 

[Mise à jour du 22/02/2026]

Ce qui s’écrit détruit ce qui s’écrit et, le détruisant, continue de s’écrire, à l’égal d’un supplice éternel. Ixion, Tantale, Maldoror, nous sommes bien là aux Enfers, dessous, dedans et en même temps en surface, glissement et surf sur la matière mouvante des mots, leur océan. (Citation tirée de la préface de Jean-Luc Steinmetz des Chants de Maldoror de Lautréamont. Éditions Flammarion )

Via Luc Séguin (@lseguin.bsky.social). Voir aussi son blogue : La chambre d’écoute.

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Les mouches dans «Précieux sang» de Marie-Hélène Voyer [50]

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La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

j’aurais dû marier un déserteur
on se serait cachés dans le bois
roulés dans le tiède de nos peaux
sa face mangée par la barbe
la mienne par les mouches
nos cœurs de lièvres
amignonnés
dans une envolée de brûlots

on se savait maganées
on tombait comme des mouches
inhalations
cataplasmes
toux quintes consomption
couenne et carrés de camphre
nos remèdes s’épuisaient
au même rythme que nous

Un livre écrit avec des yeux de chair en tendant la langue.

Voir aussi

Voyer, Marie-Hélène, Précieux sang suivi de Voir avec des yeux de chair, Saguenay, La Peuplade, coll. «Poésie», 2022, 196 p. [Édition numérique]

 

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Le cri de femmes exploitées, abusées, spoliées et tuées : Crevez, calvaire!

précieux sang

Dans son dernier recueil, Précieux sang, Marie-Hélène Voyer taille en pièces les grands patrons : des morvures sinistres et des fornicateurs du capital, qui en prennent plein la gueule.

L’ensemble du recueil relève du grand art.

Continuer la lecture

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De la nostalgie à l’état pur

Spleen en Corrèze

« De la nostalgie à l’état pur. […] Une écriture blanche à la Simenon, son maître en simplicité. »
Frédéric Beigbeder, Le Figaro Magazine.

Une appréciation de Beigbeder. Louche. Je suis allé voir.

Contexte. AutocitationJe me suis passablement amusé à «déconstruire» le récit de Denis Tillinac : Spleen en Corrèze. Un tantinet conservateur. Farci des préjugés de l’époque. Les gars sont toujours accoudés au zinc d’un bistrot, les filles sont des nunuches et de simples objets à reluquer, à séduire et à baiser. Ce récit a pris de nombreuses rides. Un joyau du boys club.

Le sexisme ordinaire : les femmes

Ce qui distingue Tulle d’une vraie ville : l’absence de putes, de bars à entraîneuses et, surtout, de graffiti sur les murs des toilettes – celles des bistrots ou les publiques. [Un lecteur sensible me signale que c’est du Foglia pur jus. Selon Eureka, il y aurait 142 occurrences du mot «pute» dans ses chroniques.]

Les jeunes magistrats sont souvent des femmes. Certaines sont jolies. Au début, elles se prennent un peu au sérieux, véhiculent les idées snobs du syndicat de la magistrature, détestent les avocats parce qu’ils gagnent de l’argent.

Un accident de camion : «On dirait une femme troussée, étendue sur le dos.»

Ces journées où les murs paraissent sourire et où le soleil se faufile jusqu’à la feuille blanche, glisse sur la table, fait scintiller le stylo. Le printemps est arrivé. La mère Chagot porte une robe claire – et trop courte, de sorte que Labrousse rigole en me montrant du doigt ses grosses cuisses rouges.

Au cinéma, le soir, avec Labrousse et une fille brune, genre écolo-anar, dépenaillée et malodorante.

J’ai ajouté que les deux plus jolies filles de Tulle sont portugaises : deux sœurs, brunes, élancées, pulpeuses, qui hantent le sommeil de Labrousse.

Double avantage de l’été, pour les localiers : les Hollandaises (réputées faciles) et les accidents (souvent graves) qui se produisent sur les axes Paris-Toulouse et Lyon-Bordeaux.

Le vainqueur a embrassé une grosse miss locale en s’essuyant le front du revers de la main.

Nous sommes restés pour regarder le spectacle et cueillir éventuellement une estivante. Labrousse a trouvé une Nantaise que le mot « journaliste » suffisait à éblouir. Moi, je n’ai trouvé personne.

Je lui [Labrousse] ai dit qu’il y trouvera des étudiantes bronzées qui ne portent rien sous leur pull.

Inconvénient de la province : les filles n’y sont disposées qu’au traditionnel adultère – ce qu’elles appellent l’aventure, et qui n’en est pas une, car tout est convenu : le dîner à deux dans un restaurant de Brive, la boîte de nuit – toujours à Brive –, un minable dodo – dans mon lit, et il gémit. Ensuite, il faut ramener mademoiselle – ou madame – en traversant la ville endormie. Le dîner et les consommations ne sont pas remboursés par La Gazette.

Une mini-intelligentsia de licenciés s’agite et fascine les Madame Bovary locales. C’est d’Égletons que nous parviennent les communiqués écologistes ; d’Égletons aussi qu’a démarré, il y a quelques années, le planning familial. Le MLF y a recruté en son temps quelques épouses de médecin ou de notaire ; et je viens d’apprendre qu’un comité anti-viol s’y constitue.

Ça frise parfois la pédophilie :

    • Labrousse est peu sensible à ces nuances. Il préfère le jazz. Il a passé la soirée à courtiser une Allemande très jeune, qui campe près de Tulle.
    • Mauvais signe : j’arrive à l’âge où le désir commence à privilégier les êtres immatures.
    • Nous sommes restés pour regarder le spectacle et cueillir éventuellement une estivante. Labrousse a trouvé une Nantaise que le mot « journaliste » suffisait à éblouir. Moi, je n’ai trouvé personne.

Conservateur

Je suis conservateur, anarchiste, libéral sur les bords.

Semaine de la déportation. «Tout cela indiffère ma génération»

Pauvreté écœurante du vocabulaire (de la gauche)

Pagaille au lycée de Tulle. Grèves, palabres, potaches exclus puis réintégrés, proviseur affolé. Un gros chahut politisé, avec des relents de haschich.

La cuistrerie égalitaire.

Journalisme et militantisme s’excluent. L’ambiguïté et la dérision du spectacle social exigent un regard distant et solitaire. Derrière les verres teintés des convictions, on ne voit jamais rien.

Du MBC : J’ai conscience qu’une métamorphose gigantesque menace les fondements de l’Occident.

Comme MBC, il pourfend les «déconstructeurs» : « Nous sommes des orphelins. Barthes, Foucault, Morin, Lacan, Deleuze, Genette (etc.) sont tout juste des accoucheurs – et l’enfant se présente mal.»

ॐॐॐ

réac

Auteur prolifique que je n’avais jamais pris la peine de lire, il se présentait ici avec un court essai au titre volontairement provocateur : Du bonheur d’être réac. Trente-cinq ans après Spleen en Corrèze, la plume a gagné en précision et en mordant, mais le fond semble prisonnier des mêmes certitudes. Sous une élégance de style, on retrouve un discours qui tourne en rond et un propos, somme toute, pamphlétaire.

Au début de ma lecture, j’ai été surpris par le style alerte, sans fioritures, de Tillinac : son humour, son autodérision et sa culture, plutôt classique, donnent à son propos une saveur singulière. Il promeut une position « réac » qui se veut ni de gauche ni d’extrême droite, et se dresse contre le « charabia » râleur et moralisateur des extrêmes. Son esthétisme réactionnaire s’appuie sur « la substance des valeurs » intemporelles, évidemment.

En cours de route tout finit par se gâter. Il tombe dans les mêmes travers que ceux qu’ils dénoncent : son esthétisme est pour le moins extrême, moralisateur et… réactionnaire.

– Contre la parité homme-femme. Pas nécessaire, la femme est supérieure à l’homme. Belle entourloupette.
– Il a des doutes sur les bienfaits de la féminisation des métiers.
– Le réac ne croit pas aux bienfaits d’une « culture pour tous ». Pourquoi? On ne le saura pas.
– Il qualifie d’insipide le « brûlot », Indignez vous ! de Stéphane Hessel. Pourquoi? On ne le saura pas.
– Contre le mariage des gais.
– Il ridiculise au passage les homosexuels, les trans, les écolos, les féministes (toujours néo).
– Crainte du «grand remplacement».
À tort ou à raison, il [le réac] pense que les vieux peuples sédentaires d’Europe risquent le pire en singeant les mœurs de pays d’immigration tels que les États-Unis, le Canada ou le Brésil.
– L’idée du «vivre ensemble». De la foutaise.
– Il généralise quand il critique l’art contemporain.
– Pour le droit d’importuner les femmes. Il confond le puritanisme et le simple savoir-vivre.

Inaccessible aux faveurs de l’opinion, cette pute grégaire, capricieuse et versatile, le réac l’est tout autant au puritanisme qui croit élever la dignité de la femme en proscrivant les mots, les gestes, les sous-entendus, la signalétique de la drague. Autre avantage, et non des moindres : le réac s’autorise à définir comme telle – et draguer comme telle – une minette bien roulée, bien moulée, bien briochée. En Italie on les siffle en pleine rue. Pourquoi pas ? Beau cul, belle gueule, la version la plus avenante de la BCBG : où est le mal, si on la gratifie d’un hommage aux avenants de sa silhouette ?

ॐॐॐ

Ne me remerciez pas.

Para servir

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La  Table Ronde, 1997, 160 p. (Publication originale : 1979 aux Éditions des Autres)

Denis Tillinac, Du bonheur d’être réac, Éditions des équateurs, 2014,  107 p.

 

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Le temps qu’il fait dans «Spleen en Corrèze» de Denis Tillinac [144]

Spleen en Corrèze

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Elmore Leonard ne peut pas toujours avoir tort.

Je me suis passablement amusé à «déconstruire» le récit de Denis Tillinac : Spleen en Corrèze. Un tantinet conservateur. Farci des préjugés de l’époque. Les gars sont toujours accoudés au zinc d’un bistrot, les filles sont des nunuches et de simples objets à reluquer, à séduire et à baiser. Ce récit a pris de nombreuses rides. Un joyau du boys club. J’y reviens dans un autre billet.

Pour l’instant, parlons météo

Tillinac a été localier, journaliste aux faits divers, dans le Journal La Gazette de Tulle, Corrèze, de l’automne 1976 à l’automne 1977. Ce canard aurait dû lui confier la rubrique météo.  On retrouve une quarantaine de notations sur le temps qu’il fait dans ce récit de 160 pages.

Excessif et fleuri par certains clichés littéraires :

Incipit : Minuit. Il pleut sur la ville endormie. Parfois le bruit d’un moteur casse le silence.

Ciel bleu pâle, moutonné de blanc. Un soleil radieux embrase la ville et le vent, sur les collines, fait frémir les arbres. Décor si paisible. Si « sécurisant », dirait un psychologue ; mais de tous les bienfaits la sécurité est celui dont on se lasse le plus vite.

Il pleuvait, la route était luisante, le ciel furieux. Dans ces moments, les phares des voitures qui se rapprochent, en face, semblent adresser des clins d’œil.

Ce matin, il pleuvait ; l’agenda était vierge.

Il faisait nuit depuis longtemps et il pleuvait.

Traversé au retour les paysages haut-corréziens éclaboussés par le soleil. Luxuriance rousse de l’automne. Presque-bonheur…

Corrèze que j’aime : désolée et frileuse, fondue dans ses gris…

Premières neiges sur le plateau de Millevaches.

Il pleut, le ciel est gris. Noël, je le crains, sera sans neige. Je suis seul à l’agence, désœuvré.

L’hiver est arrivé. Dehors, il pleut et il fait froid.

La neige s’est mise à tomber sur la ville engourdie, alors que je redescendais de la maternité. Brasseries

1er janvier dans la grisaille.

Mon village, là-haut : immobile autour de son clocher, battu par le vent. Arbres presque couchés ; nuages noirs dérivant vers la Dordogne, trombes d’eau dévalant les chemins – et ce gémissement des forêts, alentour…

Il pleut, le jour décline.

Le ciel était limpide ; le soleil glissait sur les ardoises limousines, qui sont marron, alors que les toits corréziens sont gris.

Parcouru tout à l’heure, pour aller couvrir une petite manifestation, des campagnes enneigées. C’était la nuit déjà ; de gros flocons venaient s’écraser sur les phares.

Génie sauvage, insufflé par le vent qui hurle à la cime des arbres…

S’il pleut et s’il fait nuit, c’est pire encore…

Il pleut. Ciel gris, triste, crasseux. Oublier ce patelin sans âme, ou dont l’âme ne m’intéresse plus.

Soleil du matin, si radieux, acidulé, qui métamorphose Tulle en ville-jouet, ville pour enfants.

Un soleil de commencement du monde étalait une blancheur floue sur le plateau. Ciel clair ; ligne brisée et sombre des sapinières…

Retour d’Ussel en fin d’après-midi. Ciel rare ; longs nuages floconneux. Bleu très pâle, laiteux. Vert sombre des collines. Du rose à l’horizon. Tout cela léger, psalmodiant.

Il a neigé pendant quelques instants sur Tulle, vers onze heures, et notre correspondant à Ussel a téléphoné pour nous annoncer que la haute Corrèze est couverte de neige.

Temps frileux, ciel couvert de cendre froide. Dimanche désespérant de grisaille et d’ennui.

Journée de congé au village. Au couchant, j’ai longé un bois où le soleil se faufilait, comme par effraction, et faisait luire les écorces des bouleaux. Chants d’oiseaux, à étourdir. Lumière limpide, dans laquelle le village s’inscrivait avec une netteté surnaturelle.

Au retour un soleil orange saignait entre les arbres.

Une route bleue, bordée de platanes. Un soleil rouge qui danse sur l’horizon. Une voiture.

Ces journées où les murs paraissent sourire et où le soleil se faufile jusqu’à la feuille blanche, glisse sur la table, fait scintiller le stylo. Le printemps est arrivé. La mère Chagot porte une robe claire – et trop courte, de sorte que Labrousse rigole en me montrant du doigt ses grosses cuisses rouges.

Premier mai bien terne. Tulle sommeillait sous la chaleur.

Ciel magnifique – un bleu serein, tendre, souriant, caressant. Un bleu qui ressemble au bonheur. Le soleil inonde la ville.

L’embrasement du printemps qu’accompagnent les violons du concerto de Torelli. La trompette d’André Bernard impose à cette allégresse de la retenue et de l’altitude. Dehors, la ville sourit. La trompette projette son chant sur le vert des collines ; les violons posent une touche de rose sur le ciel bleu.

Le printemps rayonne. Je n’ai pas épuisé ma faculté d’aimer le jeu du soleil sur les verts et les gris des paysages corréziens.

Après-midi à la Foire-expo. Il faisait très chaud.

Double avantage de l’été, pour les localiers : les Hollandaises (réputées faciles) et les accidents (souvent graves) qui se produisent sur les axes Paris-Toulouse et Lyon-Bordeaux.

Retour d’Ussel au couchant. Ciel pâle, laiteux ; longs nuages floconneux. Vert sombre des collines. Du rose à l’horizon. Tout cela léger, psalmodiant…

14 juillet accablant d’ennui et de chaleur.

Ce matin, le soleil illuminait la campagne. Légère brume dans la vallée de la Murelle.

La pluie s’est interrompue. Tulle dort.

Lorsque je suis rentré chez moi, les quais étaient déserts. Il s’est mis à pleuvoir.

La ville dort sous la pluie. Il doit être très tard. Erik Satie berce mon insomnie…

ॐॐॐ

Spleen du lecteur.

Lecture recommandée par Pierre Foglia dans La Presse du 27 avril 1992.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La  Table Ronde, 1997, 160 p. (Publication originale : 1979, aux Éditions des Autres)

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Chauffer le dehors et sourire.

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Les critiques étaient unanimes : ce recueil de poésie de Marie-Andrée Gill explore sans relâche la thématique du chagrin d’amour et de ses ravages fulgurants. En voici un échantillon :

CHAUFFER LE DEHORS embrasse les dommages collatéraux d’un amour manqué et se veut un témoignage intime de l’auteure. Marie-Ève Boisvert, atuvu.ca

Dans CHAUFFER LE DEHORS, écrire devient un geste de survie, tout autant qu’un lieu où abriter le beau et se rebâtir. Marise Belletête, le blogue Les Méconnus.

Beaucoup d’émotions imagées par des mots balancés en pleine nature. Sagesse poignante dans cette chasse amoureuse en fil rouge qui nous happe.
Lecteur en série nyctalope

Source

Son recueil se distingue également par sa truculence, ses jeux de langage et ses images du quotidien qui font mouche. Elles m’ont arraché plus d’un sourire.

C’est juste impossible que tu viennes plus t’abreuver à mon esprit ancestral de crème soda

Comme si de rien n’était, les lacs continuent de faire des moutons, les gens de sniffer des images et les machines de créer le vertige de la fabrication du baloney.

J’aurais voulu qu’on se braconne encore un peu, que tu me recouses la fourrure avec tes mitaines, que tu me twistes le cœur correct tsé comme on remet un cadre droit;

Les jours où ça va moyen, j’arsouds chez le monde, le monde chez qui tu rentres de même sans cogner.

Mais là j’avoue j’aimerais troquer mon cœur pour la simplicité d’un bon bol de macaroni aux saucisses

C’est une histoire d’amour comme toutes mes autres un autobus écrit Spécial avec personne dedans

Si vous vous demandez où je suis maintenant, c’est moi qui essaie d’écrire de quoi de beau avec le mouillé de la zamboni.

Je ressemble au visage encore gorgé de promesses du candidat défait sur sa pancarte le lendemain de l’élection

c’est moi, juste là, avec le sourire forcé d’une patineuse artistique qui se relève après avoir fini son triple axel sur le cul.

On est un verre d’eau renversé sur les touches d’un clavier, un cannage qui a pas poppé.

Quand on s’embrasse, c’est comme dans les films :
on s’envole doucement, on monte et on reste pris au plafond de l’aréna avec les drapeaux des équipes gagnantes des années passées.

Je pleure dans ma vaisselle, je pleure à la réunion de parents, je pleure dans mes biscuits de Ricardo à marde pis dans le pelletage de la poudreuse de mes propres miettes.

Chaque pensée est un crash de corneilles dans un blender une matière nouvelle à dompter

Je veux me sentir libre comme quand on roule la nuit dans une ville inconnue et que les feux rouges flashent

Joie du lecteur.

Voir aussi.

Marie Andrée Gill, Chauffer le dehors, La Peuplade, 2025, 128 p. [Édition numérique]

 

 

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