Un livre ne chasse pas l’autre… en bibliothèque


Le 11 novembre dernier, Chantal Guy, journaliste à La Presse, publiait un billet intitulé : Vingt romans québécois à sauver de l’oubli.

Elle a donc «demandé à des écrivains, des éditeurs et des journalistes de nous proposer des romans québécois à sauver du purgatoire, sans contrainte d’époque. C’est subjectif, injuste, bancal et intime… mais c’est un début»

La liste publiée comportait en fait une trentaine de romans québécois. De belles découvertes dans le lot. Je la reproduis en entier ci-dessous. J’y ai ajouté les liens vers le catalogue des bibliothèques de Montréal, car pour les bibliothèques un livre ne chasse pas l’autre. C’est au coeur de sa mission de constituer un fonds documentaire riche pour ses usagers. C’est au coeur de sa mission d’assurer sa pérennité, sa diffusion et son animation.

Il est relativement aisé de constituer pareille collection quand on dispose d’un réseau de 43 bibliothèques. Constat : 28 des 30 titres ont été retrouvés dans le catalogue Nelligan, les 2 autres sont présents dans le catalogue Iris de la BAnQ (les 30 titres sont aussi présents dans sa collection : dépôt légal oblige). Sauvés du purgatoire, mais pour combien de temps?

Un souhait : que la BAnQ  entreprenne un programme de numérisation du patrimoine littéraire québécois afin de mettre en place des conditions idéales pour l’exploiter, le faire connaître et l’animer.

Mes remerciements à Louise Guillemette-Labory, directrice des bibliothèques de Montréal, qui m’a inspiré pour la rédaction ce billet.

La liste originale sur le site de La Presse se trouve ici

Voici la liste de recommandations que j’ai enrichie des liens vers le catalogue, d’un petit récolement et des mes anodines annotations à la suite du titre suggéré (en caractère gras)

Pascal Assathiany, directeur général des éditions du Boréal

Carré Saint-Louis de Jean-Jules Richard (1971) — 4 exemplaires —

Un roman qui dépeint avec talent la bohême montréalaise de ce quartier.

Une vie d’enfer d’André Laurendeau (1965) — 4 exemplaires, dont un en consultation sur place —

Un roman qui date un peu mais néanmoins de grande qualité, qui n’est plus disponible et risque donc l’oubli.

Bertrand Gervais, écrivain et professeur de littérature

1999 de Pierre Yergeau (1995) — 3 exemplaires —

Des phrases ruinées pour un univers en loques. Un spectacle halluciné, feux d’artifice inclus.

Chère Touffe, c’est plein de fautes dans ta lettre d’amour – roman de Jean-Marie Poupart. (1973) — Ça devrait plaire à L’Oreille tendue / 2 exemplaires dans l’est de la Ville —

Ça se lisait comme on écoute du Gilles Valiquette ou du Jim et Bertrand. Simple, mais intelligent.

L’Emmanuscrit de la mère morte D’Emmanuel Cocke (1972) — non présent aux BM, c’est probablement passé dans la vente des Amis de la bibliothèque – mais c’est disponible à la BAnQ — ici

L’un de nos premiers déjantés. Ça allait nulle part, mais la « ride » était belle.

Dany Lafferrière, écrivain

Le Cassé (1964) — dix exemplaires sur trois notices — de Jacques Renaud et Sans parachute (1977) — cinq exemplaires sur deux notices — de David Fennario. On les a oubliés et on a tort. Style vif. Talent brut. Regard panoramique sur la ville. Zoom sur la douleur individuelle. J’ai senti Montréal avec ces livres plus qu’avec nul autre. Avec une conscience sociale que les jeunes lecteurs aimeraient peut-être.

Robert Lévesque, critique

Après la mort de Jean Basile (né Besroudnoff en 1932, arrivé à Montréal fin des années 50), personne ne s’est préoccupé d’entretenir sa tombe littéraire, de la fleurir d’essentielles rééditions. De toute urgence, il faut proposer aux lecteurs d’aujourd’hui la trilogie de ce journaliste et grand écrivain : La Jument des MongolsLe Grand Khan et Les Voyages d’Irkoutsk28 exemplaires — forment une oeuvre unique, vive, kaléidoscopique, et livrent un regard tragico-burlesque sur le Québec des années 60. Aussi important, le regard, que celui du natif Ducharme.

Pour sûr, il faut venger la censure de l’Église et l’oubli du Peuple qui se sont abattus sur La Scouine 19 exemplaires sur 6 notices dont 2 exemplaires rares en consultation sur place à Verdun d’Albert Laberge, un roman du début du 20e siècle qui prend le contre-pied brutal des romans du terroir édifiants, et catholico-aliénants, en plongeant le lecteur dans les excréments (pisse et saletés) d’une société parente de celle de La terre de Zola.

Il faut relire un roman paru au Boréal en 1998, un roman (c’est là sa force, sa beauté) d’apprentissage au pire, roman de formation dans lequel un trio forme une cellule de résistance à la laideur du monde, cellule d’idéalistes dans un monde sans idéal, sorte de Fureur de vivre et de Jules et Jim entremêlés et solidaires sans frontières : Le bout de la terre, — 28 exemplaires dont un qui est introuvable – mal classé sur les rayons problablement — de Yan Muckle.

Éric Dupont, écrivain

Un seul continue de me revenir en tête: Poussière sur la ville66 exemplaires éparpillés sur 10 notices distinctes / 3 exemplaires empruntés d’André Langevin, que j’avais lu à l’université et beaucoup aimé. Pourquoi? Ce n’est pourtant pas mon genre de littérature, trop vraisemblable, trop ancrée dans le réel. Mais je me souviens avoir ressenti une certaine empathie pour le personnage principal, un médecin, qui vivait dans l’atmosphère étouffante d’une petite ville minière. Le regard des autres qui ne vous quitte jamais. Les palabres, les ragots et partout, la bêtise qui traîne comme une mauvaise odeur. Déjà vu? Oui, probablement.

Catherine Mavrikakis, écrivain

Game Over (2009) — 4 exemplaires — et Ravaler (2008) — 21 exemplaires / littérature dérangeante dans le résumé SDM – Bataille et tout le tintouin –de Martyne Rondeau. Deux livre que j’adore. Judas (2007) —37 exemplaires — de Tassia Trifiatis. Les laides otages (1990) — 2 exemplaires disponibles à la BAnQ— de Josée Yvon. Dée (2002) — 2 exemplaires, j’en ai réservé un, quand on crie au génie je veux toucher. J’avais bien apprécié Tiroir no 24, voir ici— de Michael Delisle, un vrai chef-d’oeuvre.

Marie-Claude Fortin, journaliste

Osther, le chat criblé d’étoiles,  — 10 exemplaires dont trois sont empruntés — de France Vézina (1990)

L’histoire d’Alice Vaillancourt, née d’une mère indigne (une vraie) et d’un père artiste. Un roman désespéré et magnifique qui éblouit.

L’hiver au coeur, — 9 exemplaires sur 2 notices — d’André Major (1987)

Le périple d’un homme qui rêve d’une métamorphose, écrit dans langue limpide, extraordinairement fluide. L’un des plus beaux textes d’André Major.

Coyote, — 23 exemplaires, j’en ai réservé un, ça pourrait me scandaliser selon le résumé SDM –– de Michel Michaud (1988)

Un an avant l’Expo 67, Chomi, 19 ans, tombe dingue amoureux de Coyote, presque 16 ans. Un roman exubérant, volcanique, plein de vie et de nostalgie.

Pierre Foglia, chroniqueur

La Terre et Moi 4 exemplaires dont trois sont empruntés; pressez-vous — de Luc Bureau (1991)

Un autre titre du même vous dira mieux de quoi il s’agit dans celui-ci. Bureau donc qui était prof de géographie à Laval a aussi écrit : Entre l’Éden et l’Utopie : les fondements imaginaires de l’espace québécois. Disons que dans La Terre et Moi (1991) Bureau est moins dans le fondement et beaucoup plus dans l’imaginaire. Il n’est pas rare que la géographie rencontre la poésie pendant cinq minutes. Quand cette rencontre dure 250 pages, c’est un événement littéraire que je n’ai rencontré, depuis, que chez Gracq.

Dialogues en ruine8 exemplaires,  j’ai réservé – assez vendeur Foglia ci-dessous avec Bernhard, la météo et les filles de Laurent-Michel Vacher. (1996)

Deux amis, tous deux profs de philo à Ahuntsic, l’un est en train de mourir, l’autre est mort depuis, tous deux fous de Thomas Bernhard, parlent de tout ce qui compte vraiment dans la vie, l’anthropologie, la météo, les filles, la musique, l’art, l’éducation, la mort, 90 pages que j’ai offertes au moins 90 fois à 90 personnes que j’aime. Ben oui, il y en a 90, peut-être même plus, hein hein cela vous étonne… (à lire absolument aussi, de  Laurent Michel Vacher aussi, autre récit vivifié par la mort prochaine, Une petite fin du monde28 exempaires, un autre de réservé pour moi —

Mélanie Vincelette, écrivain et directrice des éditions Marchand de feuilles

Tout le monde devrait lire L’influence d’un livre50 exemplaires sur 6 notices. dont 17 exemplaires dans le volume 1 de «Les meilleurs romans québécois du XIXe siècle». Je constate que la bibliothèque de Verdun a une salle Canadiana. Faudra trouver le temps pour aller y jeter un oeil. Autre truc qui me turlupine, certaines bibliothèques ont rangé ce premier roman dans la section documentaire –de Philippe Aubert de Gaspé (fils), car c’est le premier roman canadien-français et il nous démontre que nos racines sont très romantiques-gore. Attention car le vin y est servi dans des bouteilles d’eau bénite.

Tous les livres du montréalais Stephen Leacock — peu de choses au catalogue, mais je suis intrigué par la sélection de Robertson Davies 3 exemplaires –. Le seul auteur anglophone du lot. Même ses éditeurs parisiens semblent penser qu’il est New-yorkais mais il y a bel et bien un bâtiment à McGill qui porte son nom. C’est le satiriste le plus flamboyant de son époque aujourd’hui tombé dans l’oubli. J’aime le lire pour ses descriptions des richissimes dames de Westmount corsetées dans des robes pervenche, leurs bagues serties de cigales en or qui tintent sur la porcelaine de leur tasse alors qu’elles éructent des méchancetés à l’heure du thé.

Éric de Larochellière, directeur des éditions Le Quartanier

Le Cassédix exemplaires sur trois notices — une novella et des nouvelles, de Jacques Renaud (1964)

Histoire d’un dépossédé, Ti-Jean, qui perdra pied encore plus. Sans doute le classique québécois dont le plus de gens aujourd’hui connaissent le titre sans nécessairement l’avoir lu. L’auteur a récupéré ses droits il y a quelques années et diffuse ce livre, et tous les écrits de Jacques Renaud (son pseudonyme pour la fiction) et Loup Kiliboki (son pseudonyme pour la poésie), sur son site internet: https://electrodes.wordpress.com/fiction-2/jacques-renaud/le-casse-nouvelles-de-jacques-renaud/ Pas mal de jeunes écrivains québécois doivent quelque chose à ce livre, qu’ils le sachent ou non.

L’incubation — 5 exemplaires sur 2 notices — de Gérard Bessette (1965)

Montréal et «Narcotown» au début des années 60; Londres en 1940 et l’amour sous les bombes avec Antinéa pendant les Blitz de la Luftwaffe. Un livre immense et drôle de Bessette, complexe et fiévreux. Sa narration, pleine d’apartés et de glissements, entraîne tout le récit dans la circularité labyrinthique du souvenir, entre un suicide et une nuit de beuverie. Ce roman n’est plus disponible, comme toute l’oeuvre de Bessette, à l’exception du Libraire et de La bagarre, si je ne m’abuse. Il y a aussi Les Anthropoïdes, roman apparemment inspiré de La guerre du feu et qui met en scène des hommes-singes, qui raconte l’évolution de l’être humain, je ne l’ai pas lu mais ça viendra (quand je mettrai la main sur un exemplaire qui refera bien surface quelque part).

Serge d’entre les morts4 exemplaires sur 3 notices de Gilbert La Rocque VLB (1976)

En 2006, Robert Lévesque lui consacrait un texte dans Le Libraire et il parlait de «presqu’oubli», mais quelques-uns s’en souviendront toujours. La Rocque a signé une des oeuvres les plus intransigeantes que la littérature québécoise ait produite, dont les sommets pourraient être Serge d’entre les morts et Les masques, mais cette précision, qui n’est pas fausse, coupe de l’essentiel: l’oeuvre se fait en six longs mouvements, en six romans, dans une langue d’une ampleur violente et cadencée qui charrie tout, mort et jubilation, mémoire et désir, récits et sens. De la famille à l’engagement politique, l’oeuvre de La Rocque a arraché bien des masques, à l’écoute des vérités du corps, de la mémoire et de la conscience. On en voit peu de cette ampleur et de cette violence surgir aujourd’hui au Québec, et c’est déjà un peu le nom de cet oubli relatif dans lequel cette oeuvre se trouve.

Tu attends la neige, Léonard?4 exemplaires dont un qui est introuvablede Pierre Yergeau (1992)

Premier livre de Yergeau (des nouvelles interreliées), par lequel pas mal de lecteurs de ma génération l’ont découvert. L’Abitibi de l’enfance de l’auteur recréée par la mémoire; on voit plus ou moins le narrateur écrire le livre qu’on lit, mais la force de cette oeuvre est ailleurs, dans l’alternance assez libre des scènes et des tableaux dont le protagoniste est Léonard (garçon handicapé de douze ans, bloqué à l’âge de cinq ans), et dans cette écriture puissante d’images, attentive aux sensations et aux perceptions les plus fugitives.

Les effets pervers8 exemplaires dont 1 retenu par un usager — de Martin Gagnon (2000)

Ce roman est sorti, a fait parler de lui, puis a disparu aussi vite (pilonnéje souligne — à peine deux ans après sa sortie). Ce texte attaque les nerfs, dans certaines scènes, tant son narrateur est toxique et retors. L’affaire en quelques mots: un tueur en série doctorant en philosophie, une pensée criminelle qui se déplie et se replie dans un style ciselé à l’extrême, hanté par Aquin, Sade et Bataille, et quelques meurtres, qui ébranlent par leur cruauté monstrueuse. Le comique qui émane de ces passages ébranle du même souffle (on rit malgré nous). Le premier roman d’un auteur véritablement hors norme. Le Quartanier le republiera en 2012.

Soigne ta chute — 20 exemplaires sur trois notices — de Flora Balzano (1991)

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Il vente : confluence

Ce week end, dans «Un coeur simple» Flaubert disait le temps :

«Le vent était mou»

Ce matin, à la radio, c’était Janine Sutto. Sa première réplique sur les planches :

«Le vent faisait mourir les poules»

Mon avis :

Il vente et il pleut un peu trop à mon goût.

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La philosophie, ça peut se faire dans un lit, admirablement bien

Un dimanche, comme les autres, léger.  Dès potron-minet, je m’enferme dans ma bibliothèque pour cueillir les notules de Philippe Didion, les zeugmes du dimanche de L’Oreille tendue et autres confluences du même tonneau déposées dans ma boîte postale RSS. On effleure vraiment la surface des choses, le dimanche, à fond, on s’y délecte, on butine sans but, à la dérive…

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Philippe Didion s’est farci le tome 5 de la correspondance de Flaubert dans la Pléiade. J’apprends que Flaubert a consacré 900 heures à l’écriture de sa courte nouvelle «Un cœur simple». J’y retourne.

Je reste bien campé dans mon fauteuil, pas nécessaire de descendre au sous-sol cueillir mon exemplaire papier. La chose numérique est bien rangée côté nuage dans la bibliothèque Dropbox. Dès les premières pages,  je tombe sur  «Le vent était mou» : Quand même, il savait dire le monde, ce Flaubert. Trois petits mots et ça pétille de modernité.

Relecture de l’ensemble

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Je  plonge – moins tristounet – dans «Le flâneur de la rive gauche», Pierre Assouline qui s’entretient avec Antoine Blondin (1922-1991). Un bouffon, ce Blondin, un peu difficile de départager le vrai du faux dans ce qu’il raconte (une gifle à Sartre, un coup de boule à Chirac, une beuverie avec Hemingway, des coups pendables…). De louches complaisances avec la droite après la guerre. Je note des bons mots, son ironie et un brin d’auto-dérision qui me le rend sympathique :

«La philosophie, ça peut se faire dans un lit, admirablement bien»

«On boit pour être ensemble mais on est saoul tout seul»

«J’ai connu Jacques Attali, il voulait épouser ma cousine. Il paraît qu’il est d’une intelligence formidable. Mais il est un peu timide.»

«Il écrit bien le français, tout de même» à propos de Mauriac (Blondin l’exécrait)

«Tes livres sont si légers que quand il me tombent des mains ils ne me font pas mal aux pieds» Céline à propos des œuvres de Blondin.

«Dans ce siècle, il y a Proust, Céline et Marcel Aymé»

«Les deux seuls écrivains que j’aime, c’est Marcel Aymé et Jacques Perret parce qu’ils ne m’emmerdent jamais»  Gaston Gallimard, cité par Blondin

«Moi j’écris pour avoir des fins de mois, pas pour être lu»

«ce qu’on reprochait aux existentialistes, ce n’était pas leurs idées mais leur terrorisme intellectuel, leur côté «école» et surtout, surtout, leur manque de joie de vivre. Ils étaient tristes»

«Je l’ai connu (Le Pen) quand il était jeune député. Il habitait rue de Beaune, je vivais pas loin, au bar du Pont-Royal. C’est probablement Nimier qui me l’a présenté. Il était sympa. Il avait un bandeau sur l’œil, il n’avait pas un rond, il picolait comme c’était pas permis, il était charmant. Aujourd’hui il parle mieux qu’autrefois. Il n’a pas l’air embarrassé, cela étant, le fond de ce qu’il dit, ça me semble un peu bizarre… Moi je vote Mittérand»

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Je poste cette citation de François Hollande sur mon mur Facebook :

«Mon véritable adversaire n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti. Il ne présentera jamais sa candidature et pourtant il gouverne… C’est le monde de la finance»

Et il se lance,  le pauvre…

Un petit débat s’engage sur mon mur entre les potes de l’Hexagone.

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Je laisse Blondin et Hollande, me remémore Nimier (copain de Blondin), son roman Les épées. Le roman s’ouvre sur le spectacle d’un jeune homme qui «laisse aller ses sentiments» sur les pages ouvertes d’un magazine en maculant de son sperme le visage de Marlene Dietrich. Il note une huitième occurrence de l’acte en ce 22 mars de l’an 1937, 1454 au total de sa courte existence… Il se dit à voix basse : «Rien ne vaut une comptabilité bien à jour» Il notule, le jeune homme, comme Didion avec ses livres lus, ses films vus.

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Retour de la bibliothèque Rosemont, ils m’avaient mis de côté :

Murakami Ryû : Chansons populaires de l’ère Showa

Danièle Sallenave : Nous n’aimons pas lire

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J’attaque Murakami.

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De la ville, il ne me reste que toi, par Jennifer Tremblay et Normand Cousineau

Garder une trace des mots de Jennifer Tremblay et des cartes postales (aquarelles) de Normand Cousineau.

«de la ville il ne me reste que toi»

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Amour, oeufs au plat et mal d’être : la rose éreintée

Le livre. Prix des libraires du Québec 2011. (voir ici). Oeuvre nordique dont je ne voulais pas révéler le titre dans un billet précédent.

Je n’ai pas déniché de zeugme à refiler à L’Oreille tendue.  J’invente (un double).  Ça sera mon zeugme du dimanche, mon résumé Twitter de l’oeuvre,  :

«Il eut beau lui faire l’amour et des oeufs au plat, elle le laissa pour approfondir la génétique et son mal d’être.»

Ma brève appréciation :

Léger et lourd, tant le texte charrie son lot de bons sentiments et de personnages idéalisés, sublimés. Des exemples : une jeune fille (Flora-Sol) de neuf mois qui comprend la profonde différence entre le bien et le mal à la vue d’images saintes présentes dans une église, qui s’extasie devant le retable de l’enfant Jésus (lequel enfant Jésus lui ressemble comme une goutte d’eau bénite), qui soigne miraculeusement par sa seule présence l’arthrite et l’eczéma, etc.

Des personnages sans aspérités, sans véritables démons intérieurs. Ils sont tous bons : le père, la mère, le bon moine cinéphile, la mère de l’enfant, les voisines. Ils sont aussi tous un peu parfaits. Le protagoniste principal – l’homme idéal – qui apprend avec une facilité déconcertante tous les gestes de l’homme en voie  d’émancipation : cuisiner, récurer, lessiver, câliner, refouler ses vilaines pulsions sexuelles, et j’en passe.  Des personnages simples faire-valoir du personnage principal, de son destin, de son initiation à la vie de père.

L’oeuvre est traversée par un lyrisme à la limite du kitsch et une symbolique mystique bâtie autour des figures séculaires de la Rose, de la Croix et de l’Éden…

C’est écrit simplement, trop.

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Allez, élan charitable, je vous largue l’accroche-lecteur présent en 4e de couverture :

«Le jeune Arnljótur va quitter la maison, son frère jumeau autiste, son vieux père octogénaire, et les paysages crépusculaires de laves couvertes de lichens. Sa mère a eu un accident de voiture. Mourante dans le tas de ferraille, elle a trouvé la force de téléphoner aux siens et de donner quelques tranquilles recommandations à son fils qui aura écouté sans s’en rendre compte les dernières paroles d’une mère adorée. Un lien les unissait : le jardin et la serre où elle cultivait une variété rare de Rosa candida à huit pétales. C’est là qu’Arnljótur aura aimé Anna, une amie d’un ami, un petit bout de nuit, et l’aura mise innocemment enceinte. En route pour une ancienne roseraie du continent, avec dans ses bagages deux ou trois boutures de Rosa candida, Arnljótur part sans le savoir à la rencontre d’Anna et de sa petite fille, là-bas, dans un autre éden, oublié du monde et gardé par un moine cinéphile.»

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Du bon usage de la virgule

Je pense avoir convaincu mes enfants de l’utilité de la virgule pour assurer une bonne compréhension des textes. Déniché dans un roman dont je vous cacherai le titre, mais dont l’auteur est Audu Ava O(accent aigu)Lafstasdo(accent aigu)ttir.

L’original :

«Tu te rapelles Thorgunnur, dis-je. Celle qui était dans la même classe que moi pendant toute l’école primaire et qui venait souvent à la maison, qui jouait du violoncelle, avec des lunettes et un appareil dentaire»

La même bout de texte amputé d’une petite virgule :

«Tu te rapelles Thorgunnur, dis-je. Celle qui était dans la même classe que moi pendant toute l’école primaire et qui venait souvent à la maison, qui jouait du violoncelle avec des lunettes et un appareil dentaire»

Ils ont tout pigé, mais en m’avouant préférer la deuxième version, jouer du violoncelle avec un appareil dentaire, c’est plutôt rigolo. Je partage leur opinion tant ce roman me rend dingue : platitude stylistique et bons sentiments. Je vais l’achever le roman, j’ai promis, mais en m’appliquant à exercer des lectures aberrantes, en jonglant avec la ponctuation et en intervertissant le sexe des personnages. Si j’ai un peu de chance, je vais sûrement trouver de jolis zeugmes pour l’Oreille tendue…

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Et voilà qui me permet d’ajouter une nouvelle rubrique dans mes catégories flottantes :

Calembredaine

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Une bonne année : Châteaux Bordeaux, et al…

Vous aviez eu de belles vacances. Immersion (re)-lecture : Erri De Luca (longtemps), Dominique Fortier, Balzac, Gaudé, Maude Smith Gagnon (en boucle continuelle), Maupassant, Poulin, L’ivre livre (un oublié, dommage) de Moreau.  Au final de ces jours sans labeur, vous aviez porté votre regard ailleurs… Une irrépressible envie de belles planches, d’une histoire simple, un peu poignante, belle. On recommandait une bande dessinée : Châteaux Bordeaux.

Excellent pour les amateurs de BD et de Bordeaux. Petites intrigues et grosses vacheries à la clef. Relevées, les illustrations. Une héroïne comme on les aime, du genre à ne pas se laisser marcher sur les pieds par ces vilains qui veulent faire main basse sur le patrimoine familial : un vignoble dans le Médoc, en l’occurrence. Vivement la suite…

À déguster lentement un petit verre de Sociando Mallet à portée de la main.

Vous aviez lu, vu, souri et vous étiez maintenant fin prêt pour replonger dans Balzac, Emaz, Didion, Jeanney, Mahigan Lepage ( sa bande d’auteurs québécois ), Fred Vargas, Kawabata, Powers et tutti quanti.

Bonne année de lecture!

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Un drap. Une place. Par Maude Smith Gagnon

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Kevin Kelly, le prophète de la postmodernité technicienne

Recension critique publiée dans la revue Argus,  vol 40, no2, automne 2011

What technoloy wants?[1] se demande Kevin Kelly, ancien rédacteur en chef de la revue Wire, gourou et prophète des nouvelles technologies. Penseur du progrès, de son inéluctabilité. Quand le Verbe se fait technologie : « No longer a noun, technology was becoming a force – a vital spirit that throws us forward or pushes against a thing. Not a thing but a verb. »

L’opuscule de Kelly constitue une imposante synthèse de données sur l’origine et le développement du cosmos, de la vie, du langage, de la vie en société et des technologies. Kelly défend la thèse selon laquelle la genèse de la nature, de la technique et du social est le fait d’un seul déterminant, le « Technium », sorte de poussée originelle, une force, un esprit vital, un moteur premier divin qui pousse la totalité du monde du simple vers le complexe. Audacieuse réflexion : il ne nous propose rien de moins qu’une ontologie. Une pensée empreinte d’un minimalisme épistémologique puissant qui aurait plu à Aristote. Une pensée pauvre, toutefois, parce que réductrice et acritique.

Rembobinez la cassette de l’histoire du monde, affirme Kelly, et faites-la rejouer, elle se déroulera peu ou prou selon la même séquence et les mêmes résultats. On ne pouvait pas imaginer déterminisme plus puissant, un gnosticisme – « tout est dans tout » – aussi navrant. Stephen Jay Gould, pour ne donner qu’un exemple, a bien démontré que c’est la chute – tout à fait aléatoire – d’un météorite, il y a 65 millions d’années, qui est à l’origine de l’élimination des dinosaures. Un événement qui a favorisé le développement des mammifères et, partant, de l’espèce humaine[2].

La progression des inventions humaines serait dictée par les lois de la physique et de la chimie. Une séquence imposée par les « lois universelles » de la complexité, peu ou prou assimilables aux théories de l’information : « Technology and life must share some fundamental essence […] Both life and technology seem to be based on immaterial flows of information ».

On n’est pas en reste avec le caractère exponentiel du progrès qui accompagne généralement ce type de démonstration. La preuve : les Américains de l’époque coloniale ne disposaient que d’environ 75 objets, alors que l’humble demeure de Kelly en comporte pas moins de 10 000 et que nous avons l’embarras du choix entre 30 000 produits dans un supermarché américain. Bref, en moyenne, l’homme vit mieux qu’il y a trois siècles. La moyenne, on en conviendra, ne constitue pas la meilleure mesure de dispersion statistique pour l’appréciation de l’évolution de notre civilisation, tant s’en faut. Plus d’un milliard de personnes sont sous-alimentées en ce merveilleux XXIe siècle et, selon l’OMS, 3,4 millions de personnes décèdent chaque année de la pollution aquatique et 2,6 milliards de personnes ne disposent pas de sanitaires.

Kelly incarne parfaitement le discours dominant de nos sociétés techniciennes. Inéluctable, irréversible, irrémédiable, irrévocable, imparable, autant d’épithètes qui viennent caractériser un champ de force technologique qui nous constitue, évacuant, à la limite, toute forme d’agir sur le monde.

Galilée, Descartes et ceux qui les ont suivis ont fondé la modernité en « désenchantant le monde », en posant (idéologie) l’homme comme volonté, comme maître de la nature et du temps, grâce notamment à la science et à la technologie. Oubli de l’être.

La postmodernité incarnée par Kelly oblitère totalement cette notion de volonté et de justice sociale, en fondant l’agir humain sur le seul principe d’adaptabilité à une force physique ou biologique. Aucune emprise sur le temps : le futur fond littéralement sur l’homme, qui est sommé de s’adapter et d’entendre une fois pour toutes la voix des discours de la fin[3]. Une idéologie réductrice de légitimation autoréférentielle. En fondant la compréhension du monde sur un seul facteur (technique), en posant la technologie comme la question ontologique fondamentale, elle abolit toute distanciation critique par rapport au monde que, justement, elle postule comme le fruit d’une évolution naturelle et exponentielle. Oubli de la société[4].

Kelly, le penseur de la mutation[5]. Mutation sociale, économique, technologique. Autant d’échos de l’irréversibilité des lois de la transformation biologique, du séquençage de l’ADN et de la transformation des espèces. Mutation, mot phare de la postmodernité brinquebalante, avec ses famines disséminées, ses crises financières, ses travailleurs à la rue et la percée de plus en plus marquée du libertarisme. Allez! à vous, multitude, de corriger les errements des spéculateurs, de ceux qui ne veulent plus gouverner, de ceux pour qui les forces du marché, des réseaux, du bottom up, du self-governance régleront tous les problèmes économiques et sociaux, de ceux pour qui tout est bien qui finit bien si l’on sait embrasser la force technologique et économique (ce sont frères jumeaux) nous drainant sans nous vers un futur bienveillant et inéluctable.

Il faut lire Kelly, non pas pour ses thèses et ses conclusions technophiles, mais parce qu’il constitue l’archétype d’un monde en bouleversement et pour saisir la portée de l’idéologie du technicisme qui a envahi toutes les sphères de la société et du langage.

Le véritable enjeu de notre civilisation ne consiste pas à savoir ce que la technologie veut, mais ce que les femmes et les hommes veulent et feront avec ces incontournables et nécessaires nouvelles technologies.

[1] Kelly, Kevin (2010). What technology wants. New York : Viking, 406 p.

[2] Coyne, Jerry A. « Better all the time », Sunday Book Review, 11 nov. 2010. [https://www.nytimes.com/2010/11/07/books/review/Coyne-t.html] (consulté le 15 oct. 2011).

[3] Fin du livre, fin des auteurs, fin des libraires, fin des bibliothèques…

[4] Freitag, Michel Freitag (2002). L’oubli de la société : pour une théorie critique de la postmodernité. Presses de l’Université Laval. 433 p.

[5] Lire notamment son Out of control : the new biology of machines, social systems & the economic world. Reading, Mass. : Addison-Wesley, 1994. 521 p.

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Illustration : source Library of Congress

Vieux south, Wheel and gear – South Penn Oil Company, Lockwood Warrant 2921 Lease, Wardwell Field, Warren, Warren County, PA

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Avant le congrès …

C’est le congrès des milieux documentaires dans à peine 36 heures.

Petit égarement pour bibliothécaires seulement…

Redéfinir l’espace de moi à toi

Sois l’indice de mon égarement
Le lieu où s’arrête ma serendipity

Déconstruis mes problématiques ouvertes
Mes envies mitoyennes pré-coordonnées

Dis-moi l’invisible, l’incaptable
Le charme secret de l’inutilité

Dis-moi empreintes à peine digitales

Assaille-moi in libro en évolution constante

Susurre-moi des trucs salaces tirés du web invisible

Fais-toi collection flottante, vedette, matière

Dénude-moi hors les murs
Sans animation
Sans médiation
Long

Invite-moi saveur en deçà des mots

Investis fleur de peau
Mon corps espace-temps

Je veux être le schème de tes catégories

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Inspiré d’un statut rigolo sur le mur de :

Ludvic Moquin-Beaudry
«Je veux être le schème de tes catégories»
en plein délire kantien.

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Illustration :
Photo prise le 10 octobre 2011 avec un Iphone dans Les jardins du Cambrien, Fondation Derouin, Art in situ, Val David, Québec

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