Les lourds flocons de neige de Pasternak

Philippe Didion, dans ses notules du 2 juillet 2023, sondait le style de Boris Pasternak pour décrire la neige :

Un bon romancier russe digne de ce nom se doit de savoir décrire la neige. Dans le genre, Pasternak ne se débrouille pas mal : “Les gros flocons duveteux tombaient paresseusement et s’arrêtaient tout près du sol comme s’ils hésitaient à se coucher à terre”; “À une grande distance, il semblait que les flocons se tenaient en l’air presque immobiles, qu’ils se déposaient lentement, comme les miettes, ramollies dans l’eau, dont on nourrit les poissons”; “par la porte entrouverte du wagon, on voyait filer les arbres de la gare, alourdis par de grosses plaques de neige qu’ils tendaient aux voyageurs de leurs branches raidies, comme le pain et le sel de l’hospitalité”. Mais attention, ce n’est pas un concours d’originalité, il faut aussi savoir être sobre : “On était en plein hiver. La neige tombait à gros flocons.”

Lourdeur des métaphores à mon humble avis. Le piège de l’anthropomorphisme : des flocons qui tombent paresseusement, s’arrêtent près du sol et hésitent à se coucher par terre; les arbres qui filent de la gare; les branches raidies – par des plaques de neige – tendues aux voyageurs.

Je préfère de loin la sobriété à l’originalité :“On était en plein hiver. La neige tombait à gros flocons.”

——

Le Docteur Jivago (Boris Pasternak, 1957 pour l’édition originale, Gallimard, coll. “Blanche”, 1958 pour la traduction française; 656 p.). [cité par Philippe Didion dans son infolettre du 2 juillet 2023]

 

 

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Température et incipit : « Tous nos corps » de Guéorgui Gospodinov [106]

Tous nos corps Gospodinov

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

 

Choix d’autobiographies
Je me rappelle clairement, avec ma peau, sans y être jamais allé, le soleil brûlant dans les champs de coton infinis de la Louisiane. Je me rappelle, avec mon palais, le goût de la madeleine chez Proust et ses miettes qui nageaient dans le thé. Je me rappelle le moment où, à Macondo, on a apporté de la glace pour la première fois et où mon père m’a emmené chez le gitan Melquiadès. Je me rappelle une tempête de neige terrifiante, en hiver, et la bougie qui brûlait chez nous, la bougie brûlait… J’ai été un aviateur pendant la guerre, une petite marchande d’allumettes, un chien qui attend désespérément son maître. Parfois je gis, blessé, dans la plaine d’Austerlitz, je regarde les nuages bouger au-dessus de moi et me demande comment j’ai pu ne pas les remarquer jusque-là… J’éprouve souvent de la tristesse à cause d’une cerisaie que l’on vend. Les flâneries dans le Paris des années 1920, cette fête, me manquent. Parfois je moisis, avec ma capote mouillée, dans les tranchées d’une guerre, je fume des cigarettes courtes et fortes, d’autres fois je m’imbibe de Calvados. Ou bien je lace mes sandales et lève mon bouclier rutilant sous le soleil.

Tous nos corps, Guéorgui Gospodinov, [Édition numérique]

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Les mouches et la littérature : « Tous nos corps » par Guéorgui Gospodinov [30]

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[La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici

Je suis un collectionneur compulsif d’incipit météorologiques et de mouches présentes dans la littérature.

Ce collectionneur de Gospodinov est à la fois plus fou et plus futé que moi :

Je collectionne des histoires impossibles
Comme
L’histoire des nuages au xiie siècle.
L’histoire du désir d’être ailleurs.
L’histoire des mouches nées en 1968 (et mortes la même année).
L’histoire de la mélancolie à 6 heures du soir.
L’histoire des histoires impossibles.
Bien évidemment, ma collection est vide. Et possible à cette seule condition. »

Je vous en mets une autre pour les collectionneurs de bibliothèques : une thèque de mouche :

La bibliothèque de la mouche
À F.
Nous nous sommes installés dans des mouches et lisons, ma fille, un ami scénographe et moi, les livres de la bibliothèque de la maison. C’est ainsi qu’apparaissent : Histoire de la mouche médiévale bulgare, L’Homme et la mouche dans l’intimité, Mouche et paix (en deux tomes), À la recherche de la mouche perdue, Le Mouchoir de Foucault, Mouche d’une nuit d’été, Mouchamlet, Physique de la mouche, Mille et une mouches, Mouches et mythes de la Grèce antique…
Que d’histoires manquantes dans ce monde qui s’est construit anthropocentrique. »

Gospodinov nous raconte à la fin de son bouquin être friand de courts récits. Il apprécie, entre autres, ceux de l’auteur cité en exergue de ce billet : Augusto Monterroso. La boucle des mouches est bouclée.

Merci à mon ami JimG pour la recommandation de lecture.

Tous nos corps, Guéorgui Gospodinov, [Édition numérique]

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Les mouches et la littérature : «Le pays du passé» par Guéorgui Gospodinov [29]

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[La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici.]

 

Voici une auteur qui traduit parfaitement la pensée de Monterosso.

Les mouches, la littérature, le nationalisme, l’homo sapiens et la découverte de l’espace. Un beau programme.

Il a consacré un très long passage à la mouche.

On plane :

Tout à coup, au-dessus de moi, juste à côté du bouton d’appel, une mouche vient se poser. Une mouche dans l’avion (un ami m’avait un jour envoyé un poème qui portait ce titre-là, connaissant ma passion pour les mouches, et voici que le poème se réalisait, pour ainsi dire). J’ai un rapport particulier à cette créature qui embête beaucoup de gens, aussi sa présence dans l’avion me ravit-elle. Était-ce une mouche bulgare ? L’avion effectuait son vol de retour. Ou une mouche suisse (on peut se demander si les mouches sont acceptées en Suisse ?) qui se sera trompée de vol. Une mouche qui demeurera à jamais étrangère dans un sombre pays balkanique autoproclamé la Suisse des Balkans.

Les mouches ont-elles une nation ? Quelles sont les particularités de la mouche nationale, éprouvent-elles de l’attachement et de la nostalgie pour le pays natal, pourraient-elles développer une forme amoindrie de patriotisme ? Que se passera-t-il si nous observons le nationalisme avec le microscope de l’histoire naturelle ?

Mouche et nation, ça, c’est un sujet sérieux. Dans le cadre du temps historique ou naturel, la nation n’est qu’un grain de poussière, une part microscopique de l’horloge de l’évolution, bien moins durable que la mouche. En tout cas, la mouche a une avance temporelle cent, mille fois supérieure à l’apparition de la nation. Que serait l’Homo nationalisticus s’il pouvait être intégré à la taxonomie des créatures vivantes ?

Genre – Homo… sapiens… Je crains que, déjà à ce niveau, le nationaliste ne bondisse : comment ça, Homo, non mais, espèce de pédé ? Où est-ce que tu me mets ?

D’où sommes-nous partis ? De la mouche. Et où sommes-nous arrivés ? À l’éléphant du nationalisme.

Une mouche, s’écrie au même moment ma voisine, en nommant l’évidence, interrompant ainsi la chaîne de l’évolution qui vient d’être construite dans ma tête…

L’hôtesse de l’air s’approche à pas rapides. En quoi puis-je vous aider ?

Un passager non enregistré, dis-je, il vient de s’envoler.

Mais la mouche décrit un cercle avant de se poser au même endroit. Casse-toi de là, je lui crie en mon for intérieur, mais, d’un geste étonnamment rapide, l’hôtesse de l’air la saisit dans sa main. Est-ce qu’elles sont spécialement formées ?

S’il vous plaît, libérez-la, dit tout à coup la femme qui vient de trahir sa présence.

Moi aussi, je voudrais vous le demander, renchéris-je en me joignant à elle, elle ne fait rien de mal.

Toute la scène se déroule entre ironie et sérieux.

Est-elle avec vous, me demande l’hôtesse d’un air sévère en entrant dans le jeu. Mon Dieu, si les hôtesses de l’air, ces créatures impénétrables, font preuve de sens de l’humour, le monde n’est pas fichu.

Oui, comme animal de compagnie, je réponds. Cela ne pose pas de problème, n’est-ce pas ?

Il faut seulement qu’elle soit dans un sac ou sur les genoux de son maître, récite-t-elle. Et elle ouvre doucement la grille de ses longs doigts.

Je vous remercie d’être intervenu, me dit quelques instants plus tard ma voisine. Une femme à l’âge indéfinissable, la cinquantaine, avec des yeux bleus en amande et des taches de rousseur.

Oh, je suis un grand ami des mouches et un peu leur historien, dis-je comme en passant.

Elle sourit, se donne le temps de décider si je suis un dingo ou un homme doté d’un sens de l’humour spécial. Il me semble que, malgré tout, elle mise sur le second choix.

Je ne savais pas que les mouches avaient une histoire.

Bien plus longue que la nôtre, elles sont apparues quelques millions d’années avant l’homme.

Il est étrange de voir une mouche à cette altitude, dit-elle.

En réalité, ça ne devrait pas être étrange. Le premier être vivant envoyé dans le cosmos était justement une mouche, Drosophila melanogaster. Son nom est plus grand qu’elle. Immédiatement après la guerre, dans les missiles qui étaient alors des trophées, les V2.

Je croyais que c’était le chien Laïka.
C’est ce que tout le monde pense. En l’occurrence, il y a une forme d’injustice particulière. Avant le chien Laïka, il y a bien eu d’autres chiens, des singes, des escargots… Ils sont tous demeurés dans l’anonymat. Comme la pauvre mouche qui a été tout de même la première à se sacrifier. Mais les mouches n’ont pas de nom, là est le problème. Sans nom, on sort de l’histoire.

Et pourquoi justement une mouche, demande ma compagne de voyage.

Bonne question. Parce qu’elles sont éphémères et meurent vite. Le missile n’a volé que quelques heures, à cent kilomètres d’altitude, pile à la frontière avec le cosmos, d’ailleurs. Et il fallait un animal au cycle de vie rapide. Qui naisse, se développe, acquière une maturité sexuelle, conçoive, enfante et meure… Toutes ces qualités, on les trouve chez la simple mouche du vinaigre. Sans compter que la mort de quelques mouches est infiniment plus facile à admettre que celle d’un chien, d’un singe ou d’une vache, vous ne croyez pas ? Les gens sont très sensibles aux dimensions.

Je jette un regard circulaire, l’objet de notre conversation a eu la sagesse de se cacher. »

Le pays du passé, Gospodinov, Guéorgui. [Édition numérique]

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Les mouches et la littérature : Sur la dalle de Fred Vargas [28]

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[La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici.]

Un seul essaim de mouches dans ce polar.

La femme de Robic se souciant comme d’une guigne de ce que pouvait bien faire son mari, c’est le jardinier qui découvrit au matin, vers huit heures moins le quart, le corps de son patron couvert de sang, derrière le cellier. Il le détestait et le voir mort ne l’émut en rien. Mais cette débauche de sang le dégoûtait, des mouches tournaient déjà, il s’éloigna de quelques mètres pour appeler la gendarmerie de Combourg où on le mit en rapport avec le commissaire Adamsberg, dont les troupes fraîches de l’équipe de jour étaient déjà en route pour relayer la surveillance qui avait duré en vain toute la nuit.

Ce sont pourtant d’autres bibittes qui envahissent ce roman. J’y ai dénombré au-delà de 70 occurrences du mot «puce*». Audacieuse Fred Vargas.

Pour les intéressé·e·s,  elle zeugme assez joliment :

C’est cette commère, jacasseuse comme une oie, qui m’a également confié que, frustré par sa vie amoureuse désastreuse, il se donnait entièrement aux écoliers et aux études. Études de qui, entre autres ?

et

Au fil des années et des réussites du commissaire dans les enquêtes les plus tortueuses, sa réputation s’était affermie en même temps que les menaces contre sa vie.

Elle exhume un vieux mot, un beau :

C’est évident, dit Adamsberg, il extravague.

L’Inspecteur Adamsberg est égal à lui-même :

– Je croyais qu’on ne suivait pas cette piste.

– On la suit pour la perdre.

En prime, l’un des personnages du roman cite Talleyrand :

Tout ce qui est excessif est insignifiant, a dit Talleyrand mais dans votre cas, il semble au contraire que ce fut signifiant.

Olivier Niquet faisait de même dans son infolettre du jour :

J’ai tendance à trouver que tout ce qui est excessif est insignifiant, comme disait l’autre, mais dans ce cas-ci, ça vaut la peine d’au moins se poser des questions.

C’est un accouplement, selon un célèbre blogueur.

C’est tout pour aujourd’hui.

———-
Sur la dalle, Fred Vargas, 2023, [Édition numérique]

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La mouche d’Arthur Teboul [27]

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[La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici.]

Lors de l’émission La grande Librairie, l’écrivain et chanteur Arthur Teboul a récité un poème de son cru. Voyez cette mouche alambiquée posée sur la tartelette du jour.

[L]a poésie est à tout le monde, N’ayez pas peur de jouer. Vous risquez tout au plus d’être victime de votre imagination.

La poésie est fille de rien, de la rue ; mais fille aussi de la liberté, de la joie, du jeu, de la fraternité, du rêve.  Il faudrait un jour  chercher à comprendre pourquoi nous l’avons chassée hors de la vie de tous les jours, hors du monde. Tenue à distance. Peut-être parce qu’elle met à mal notre souci d’efficacité. Notre obsession du profit, de la rentabilité? Elle s’amuse. L’air de rien. Elle est un contre-pouvoir. Elle nous rappelle que derrière l’habitude tout est encore possible, la lumière accidentelle comme la mouche alambiquée qui se pose sur la tartelette du jour – je dis ce qui me passe par la tête, ça fait du bien, je prends l’air. Je risque une autre hypothèse : si nous tenons la poésie à distance c’est parce qu’elle réveille l’enfant qui vit encore en nous et que cela nous effraie. Elle éclaire notre part de mystère. Cette part de soi-même inconnue à soi-même. Et si on ne se laisse pas intimider par cette langue de l’enfance et de l’inconnu, le réel s’offre alors dans une profondeur réelle. Cette langue là qui éclaire un instant l’envers du monde, nous est nécessaire. Je crois dur comme fer à ce besoin profond de poésie là en chacun de nous, qui nous distingue des machines et qu’il s’agit simplement de réveiller. Ce que provoque la poésie est hors du commun, à la fois mystique et très simple, un moment de partage et de joie pure. La poésie est partout, en disant le monde autrement, elle le fait advenir autrement. Cette manière de s’emparer du réel en le disant à sa façon, à votre façon, n’est pas réservée aux pages de livres, n’est pas non plus l’usage des poètes et des lettrés, la poésie est à tout le monde, Alors, à ce jeu vous n’avez donc rien à perdre. N’ayez pas peur de jouer. Vous risquez tout au plus d’être victime de votre imagination.

L’extrait sonore se trouve ici sur Instagram.

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Les mouches dans la littérature : « Reste » d’Adeline Dieudonné [26]

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[La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici.]

Comment achever une mouche qui butine sur le cadavre refroidi de son amant.

Je l’ai vue en me réveillant. M. avait la bouche entrouverte, je ne sais pas pourquoi. Hier elle était fermée. Derrière ses lèvres sèches et noires, les taches sur ses incisives semblaient d’une blancheur irréelle. Elle se tenait là, au bord de sa bouche. Une mouche monstrueuse, noire et irisée, frottant ses pattes l’une contre l’autre. Je me suis redressée et l’ai chassée, horrifiée à l’idée qu’elle ait pu entrer, pondre je ne sais quoi. Je ne veux pas imaginer. Elle s’est envolée mais s’est immédiatement reposée sur son oreille. Je l’ai chassée encore.

Cette fois elle est allée se poser sur son bras, près de la manche de son tee-shirt. Je l’ai laissée faire, retenant ma respiration. Elle est restée là quelques secondes, indécise. Je n’avais jamais vu de mouche aussi grosse. Est-ce que dans sa communauté de mouches elle était considérée comme hors norme ? Est-ce que l’obésité ou le bodybuilding existent chez les diptères ? Est-ce que, comme nous, ils répondent à des critères sociaux étroits et arbitraires ? C’est seulement à ce moment que j’ai réalisé que l’aube était là, la nuit ne m’avait pas tuée. Mieux, la fièvre et la nausée avaient presque disparu. J’ai regardé ma cheville, violacée, toujours douloureuse, si gonflée qu’elle formait un bourrelet autour du bas de mon jean.

La mouche a fait quelques pas vers le creux du coude de M., dont la passivité avait cessé de me surprendre. Puis elle est remontée vers le tee-shirt, finalement décidée, y est entrée, impatiente. J’ai frappé, sec, fort, faisant trembler le corps de M.

J’ai soulevé la manche, elle était là, écrasée mais pas morte. Je me suis entendue rire, victorieuse, compte pas sur moi pour t’achever, connasse. »

Adeline Dieudonne, Reste, L’iconoclaste, 2023, [Édition numérique]

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Température et incipit : Harlem Shuffle de Colson Whitehead [104]

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Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

His cousin Freddie brought him on the heist one hot night in early June.

et la version française :

Son cousin Freddie le brancha sur le casse par une chaude nuit de début juin.

La traduction de «heist» par »un casse» se défend. J’aurais préféré «cambriolage» ou «vol» plutôt qu’un terme emprunté à l’argot. Ça m’a mis la puce à l’oreille, La traduction allait être franchouillarde, utiliserait le langage des banlieues parisiennes pour tenter de mieux dire le Harlem de tous les dangers. Agaçant.

J’ai aussi noté que dans cette traduction :

ça ne pue pas, ça schlingue.

on ne vole pas, on choure.

on n’assène pas des coups de poings, on met une trempe.

on ne regarde pas Les série mondiales de baseball, mais les World Series, pour éviter un anglicisme peut-être.

La suite en mode dictionnaire, et en désordre:

péquenaud : rustre.

micheton : homme que l’on peut duper ou client d’une prostituée.

turbin : travail éreintant.

flouze  : argent.

rade : débit de boisson.

thune : argent.

embringuer : engagé quelqu’un dans une affaire risquée.

rencarder : donner un rendez-vous.

tailler une bavette : avoir une jasette.

on monte au braco : on prépare un braquage, un vol armé.

jacter : parler, bavarder.

J’ai interrompu la lecture de cette traduction après une centaine de pages. Je n’ai pas kiffé. Je la reprends avec la version originale aussitôt que j’aurai des loisirs.

Les deux livres précédents – Underground railroad et Nickel Boys – de Colson Whitehead étaient excellents et bien traduits.

Colson Whitehead, Harlem  Shuffle, New York, Bond Street Books, 2021. [édition numérique]

Colson Whitehead, Harlem  Shuffle, Albin-Michel,  2023. [édition
numérique]

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Les mouches dans la littérature : Irréfutable essai de successologie de Lydie Salvayre [25]

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[La mouche envahit toute la littérature. Où que vous posiez l’œil, vous y trouverez la mouche. Les véritables écrivains, quand ils en ont eu l’opportunité, lui ont consacré un poème, une page, un paragraphe, une ligne; Augusto Monterroso, Les mouches. Pour le contexte, voir ici.]

Voudriez-vous, par délicatesse, perdre votre vie ?
— N’y allez pas de voix morte. Faites du bruit. Faites du buzz. Faites bzzzz, bzzzz, bzzzz, bzzzz, bzzzz, bzzzz… Imitez le zonzonnement des mouches qui, selon Blaise Pascal, mangent le corps, parasitent l’esprit et empêchent l’âme d’agir.
Les mouches, aujourd’hui, mes petits, ont gagné la bataille sur le silence sans lequel la pensée, à ce qu’on dit, s’étiole.
Mieux vaut que vous en soyez prévenus si vous voulez retirer quelque avantage de ce nouveau paradigme.

Sotie :

Quatrième de couverture :

Comment se faire un nom ?
Comment émerger de la masse ?
Comment s’arracher à son insignifiance ?
Comment s’acheter une notoriété ?
Comment intriguer, abuser, écraser, challenger ?
Comment mentir sans le paraître ? Comment obtenir la faveur des puissants et leur passer discrètement de la pommade ? Comment évincer les rivaux, embobiner les foules, enfumer les naïfs, amadouer les rogues, écraser les méchants et rabattre leur morgue ? Comment se servir, mine de rien, de ses meilleurs amis ? Par quels savants stratagèmes, par quelles souplesses d’anguille, par quelles supercheries et quels roucoulements gagner la renommée et devenir objet d’adulation ?

Lydie Salvayre, Irréfutable essai de successologie, Seuil, 2023. [édition numérique]

 

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Température et incipit : The complete Western stories of Elmore Leonard [102]

Western

Never open a book with weather. Elmore Leonard, Ten rules for writing fiction.

Ça fait plus de 100 billets dans lesquels je m’amuse à démontrer que le conseil d’Elmore Léonard concernant les incipit météorologiques ne tient vraiment pas compte de la science des études littéraires et de la production des plus grandes autrices et auteurs de ce monde. Vous pouvez jeter un coup d’oeil ici.

J’ai fait mes recherches. Il me fallait voir ce qu’il y avait dans le ventre des incipit de Leonard. Météorologique ou pas? Rien de scientifique, j’ai choisi un de ses livres de cow-boy dans lequel on trucide les « Apaches » et les bisons : The complete Western stories, recueil de nouvelles. De la mauvaise foi de ma part.  Les chances étaient fort bonnes que le soleil tape fort sur la caboche de ces hardis hommes de l’ouest. Dans l’incipit? Et oui! Dans quatre de ses historiettes.

Œuvres de jeunesse, écrites dans la vingtaine.

UNDER THE THATCHED roof ramada that ran the length of the agency office, Travisin slouched in a canvas-backed chair, his boots propped against one of the support posts. His gaze took in the sun-beaten, gray adobe buildings, all one-story structures, that rimmed the vacant quadrangle. It was a glaring, depressing scene of sun on rock, without a single shade tree or graceful feature to redeem the squat ugliness. There was not a living soul in sight. Earlier that morning, his White Mountain Apache charges had received their two-weeks’ supply of beef and flour. By now they were milling about the cook fires in front of their wickiups, eating up a two-weeks’ ration in two days. Most of the Indians had built their wickiups three miles farther up the Gila, where the flat, dry land began to buckle into rock-strewn hills. There the thin, sparse Gila cottonwoods grew taller and closer together and the mesquite and prickly pear thicker. And there was the small game that sustained them when their government rations were consumed.
Apache agent, 1951

KLEECAN WAS THREE hours out of Cibicu, almost halfway to the Mescalero camp at Chevelon Creek, when he met the Apache.

Ordinarily he welcomed company, for the life of a cavalry scout is lonely enough without the added routine of riding from camp to camp to count reservation heads, and that day the sky was a dismal gray-green to the north, dark and depressing. It made the semidesert surroundings stand out in vivid contrast—the alkali stretches a garish white between low, bleak hills and ghostly, dust-covered mesquite clumps. It was a composite of gray and bright white and dead green that formed a coldness, a penetrating chill that was premature for so early in September, and more than anything else, it made a man feel utterly alone.
Apache medicine, 1952 -[Ce dernier est fort bien tourné et mériterait de se retrouver an panthéon de mes incipit météorologiques.]

BY NATURE, ANGSMAN was a cautious man. From the shapeless specks that floated in the sky miles out over the plain, his gaze dropped slowly to the sand a few feet from his chin, then rose again more slowly, to follow the gradual slope that fell away before him. He rolled his body slightly from its prone position to reach the field glasses at his side, while his eyes continued to crawl out into the white-hot nothingness of the flats. Sun glare met alkali dust and danced before the slits of his eyes. And, far out, something moved. Something darker than the monotonous tone of the flats. A pinpoint of motion.
You never see Apaches, 1952.

HE HAD PICKED up his prisoner at Fort Huachuca shortly after midnight and now, in a silent early morning mist, they approached Contention. The two riders moved slowly, one behind the other.

Entering Stockman Street, Paul Scallen glanced back at the open country with the wet haze blanketing its flatness, thinking of the long night ride from Huachuca, relieved that this much was over. When his body turned again, his hand moved over the sawed-off shotgun that was across his lap and he kept his eyes on the man ahead of him until they were near the end of the second block, opposite the side entrance of the Republic Hotel.

He said just above a whisper, though it was clear in the silence, “End of the line ».
Three-ten to Yuma, 1953

Elmore Leonard, The complete Western stories. W. Morrow, c2004 [édition numérique]

 

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